‹ Malherbe et ses sourcesChapitre 28 sur 89 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Lb BANG du DOMSSTIOUS PABMI LES OSANDS LAÏQI7B8.

Tous les historiens sont unanimes à constater le rang élevé que le domesticus occupe parmi les dignitaires francs. Comme tous les grands laïques de cette époque il est régulièrement qualifié vir illusterj et de cela un grand nombre de textes font foi : les diplômes de Clovis I-^ (497), de Clotaire I** (539), de Dagobert P' (634 et 637), de Sigebert II (648), de Clovis II (653), de Childéric II (667), de Dagobert II (675), de Clovis III (693), de Childebert m (697), de Pépin, maire (748) et roi (764), de Charlemagne (782 et 800), de Louis le Débonnaire (817), le passage du Vita S. Germani relatif au domesticus Attila, les formules senonniennes 28 et 36 et la formule impériale 29 '. Il n'est donc nullement douteux que le domesticus occupe une haute situation parmi les fonctionnaires francs.

Il est d'un rang égal à celui du comte, comme le fait constater Texamen des textes rappelés ci-dessus. Grégoire de Tours le place avant les comtes ', de même que le texte 88 de la loi ripuaire ^, et Fortunat, dans son éloge de Conda *, s'écrie :

TT^eudebercthua enim comitivae praemia cesait,

mox voluit meritoi amplifieare gradua inêtituit cupiena ui deinde domeêticua eases.

» Voyez p. just. 1, 2, 15, 16, 19, 26, 28, 40, 46, 66, 67, 62, 14, 50, 51 et 63.

• V. p. just. 11.

» V. p. just. 39.

* V.p.juflt. 13.

Au G® siècle, le domesticns est donc cité avant le comte; au 7* siècle, comme on peut le voir dans les diplômes et les actes officiels, le comte occupe la première place et à la fin du 8®, ces deux espèces de dignitaires sont mêlés : le domesticus est nommé entre les comtes et les grafions, désignations latine et germanique de l'administrateur du pagus \ La position de ces deux fonctionnaires l'un en face de l'autre, qui résulte de leur degré de puissance, à des époques différentes, ne peut empêcher de conclure qu'ils occupaient un rang égal dans la hiérarchie des dignitaires francs.

D'autres textes sont probants sur ce point. Deux domesticus sont devenus évêques. St-Priscus, évoque de Lyon, est dans son épitaphe * qualifié domesticus, et il est évident que, s'il eût occupé d'autres fonctions laïques plus importantes avant de devenir évêque, son biographe ne les eût point passées sous silence. De même, l'évéque de Tours, Baudinus, avait précédemment rempli la charge de domesticus \ Un autre domesticus, Gundulfus, obtint même la dignité de duc * : ce qui prouve la haute situation du domesticus, car le comte, lui aussi, est toujours nommé après le duc, premier fonctionnaire laïque après le maire du palais.

D'autre part, le domesticus est cité avant le référendaire, comme on peut le constater dans les diplômes de 693 et 697 '. Nous connaissons deux référendaires qui par la suite sont devenus domesticus : ce sont Baudinus,

* V. p. jost. 41, 42 et 63.

* V. p. just. 8.

* V. p. just. 4«

* V. p.joBt. B.

* y. p. jost. 82 et 88.

le même qui fat évêque de Tours * et Charigisil, référendaire puis domesticos de Clotaire I*' de Nenstrie *. Ainsi placé entre le duc et le référendaire, le domesticus occupait, sans aucun doute, un rang équivalent à celui du comte.

Si, comme nous le démontrons au chapitre 8,1e domesticus est l'administrateur du domaine royal, on s'explique facilement le rang élevé qu'occupait ce fonctionnaire et la place que les auteurs ou le protocole lui assignent selon les diverses périodes de rUstoire franque.

Pour les rois et les peuples germains, et de même pour le souverain mérovingien et ses sujets, l'administration n'est à proprement parler que la direction des affaires du roi, de sa maison, de sa fortune : les seuls fonctionnaires sont ceux qui vivent auprès du souverain, qui dirigent son palais et ses biens. Aussi, ne devons nous pas nous étonner de voir les domesticus cités avant les comtes, représentants du pouvoir politique, éloignés de la cour et par là même, n'ayant pas le caractère des fonctionnaires germaniques.

En 614, Clotaire II accorde aux grands, que les comtes seront désormais choisis parmi les puissants de chaque comté : dès lors, les domesticus sont placés après les administrateurs publics ; ceux-ci occuperont même la charge de domesticus '.

Plus tard, la puissance des premiers Carolingiens tiendra tête aux empiétements des comtes et ceux-ci

^ Greg. Tar. X 31 (Se. rer. mer I 447) Seztos deeimas, Bandinos ex referendario Chlotharii régis ordinatur episoopoB.

• V. p. just. 12.

» V. ohap.7.

seront mêlés aux domesticus *, les charges des uns et des autres, étant également importantes aux yeux du souverain.

GHÂPITBË III.

Les ATTsxBunoNs du dombstious.

Le domesticus est un fonctionnaire : cela ressort à l'évidence de l'expression ex damestico dont se sert Grégoire de Tours, lorsqu'il s'occupe de Baudinus, de Gundulfas et de Leonardus *. En effet, nous rencontrons, en différents passages de cet auteur, des tournures semblables : ex referendario (par exemple, au sujet du même Baudinus '), ex comité *, ex vicario ^. Le référendaire, le comte et le vicaire sont^ nul ne le conteste, des fonctionnaires d'un caractère bien déterminé. Si, comme certains historiens, tels que Eichhom, Lôbell, Itoth, von Maurer et plus récemment Hermann ^, l'ont prétendu, le mot domesticus était un terme général pour désigner des fonctionnaires d'attributions différentes, ou même les antrustions, on rencontrerait vraisemblablement l'expression de domestico , issu de Ventourage^ comme on

« V. p. jast. 41, 42 et 63.

* V. p. j. 4, 5 et 6.

» Greg. T. X 31 et IX 33.

* Greg. T. VU 23.

« Greg. T. VU 23.

* ElOHHOBN, ouv, c, I 78 et sniv. LÔBBLL, owf. c, p. 185-6. BOTH, 0. c, p. 147. Von Maubsb, o. c, p. 164 et suiv. HEB3CANN 0. e^ p. 108 et suiv.

rèncotitrô dégénère senatorio ', issu de:fainiUe séna^toriale* L'emploi de la préposition ex dans le latin de Grégoire de Tonrs indique bien qu'il s'agit d'une charge spéciale, de fonctions particulières.

Examinons maintenant, ce que les textes nous apprennent de ces attributions. Les formules de Marouif * sont, sur ce point, tellement catégoriques, qu'aucun auteur n'a pu amoindrir la valeur de leur témoignage. Dans l'une (I, 39) le roi ordonne aux domesticus, d'affranchir, à l'occasion de la naissance d'un prince, trois jeunes gens, dans chacune des villœ de leur ressort; dans l'autre (11^ 52) le fonctionnaire qui, obéissant à cet ordre royal, remet au jeune esclave la lettre qui le rend libre, s'intitule domesticus stipei' villas régis illas.QvLe sont donc ces vilUie royales dont parlent les deux formules ?

Ce sont des domaines royaux qui comprennent habituellement une grande ferme et ses dépendances. Une autre dénomination qui leur est souvent donnée le prouve surabondamment : le terme domus, déjà usité dans le même sens à la fin de l'empire, désigne un domaine rural. Or, ces deux mots : domus et villa sont employés concurremment pour désigner un même lieu*. Ainsi Orégoire de Tours appelle Marlenheim en Alsace tantôt Marilegio villa (IX, 38), tantôt MarUigensis domus (X, 18).

C'est à Itaganricus, domesticus du roi Dagobert I*', que ce roi adresse le diplôme * par lequel il abandonne

^ V. p. just. 6.

« V. p. just. 36 et 36.

' V. SOHH, o.c, p. 14 et SiGKEL. ZùmUrsprùng des Mittelalterlichen Staates, p. 217, n. 1.

* V. p. juat. 16.

à l'abbaye de St-Denis, la villa d'Eoouen, dans le pagos de Paris. C'est à son doxnesticns Odon que le roi Childério II adressé le diplôme' par lequel il abandonne à St-Bemaole, abbé de Stavelot-Malmedy^ six mille mensés de forêt sur les domaines (curies) d'Amblàve, de Cherain et de Liemeux. De ces deux diplômes il ressort que les domesticus ont une autorité sur les biens domaniaux : Baganric a dans son district la villa royale d'Ecouen ; Odon trois fermes du pays de Liège.

Le même diplôme de Childéric II (667) précise mieux les attributions du domesticus : le roi ordonne à Odon, cwn farestariis (nostrU) ipsa loca mensurare et designare per loca denominata^ c'est à dire de mesurer les terrains et d'y placer des bornes avec Taide des forestiers, ses subordonnés. Un passage des Qesta abbaium FontaneU lensium (de la fin du règne de Louis le Débonnaire) ', commentant un diplôme du même genre (aujourd'hui perdu) de Clovis II, adressé au domesticus Teutgislus le qualifie domesticus et custos saltuum mUarumque regalium, La préposition et indique clairement que Fauteur a voulu expliquer le terme domesticus et cela parce qu'à son époque, cette fonction avait disparu, comme nous le montrerons plus loin '.

A ces textes si catégoriques vient se joindre le témoignage du Vita 8. Eligii de la fin du 7' siècle ^ Saint Eloi avait demandé, au roi Dagobertl*^, le domaine {villa) de Solignac qui est, in rure Lemovicino^ sur la Loire et le roi s'était empressé de le lui accorder. Or,

• V. p. jnst. 28.

• V. p. juat. 64.

• V. chap. 4.

• T.p.jnit. 60.

c'était justement l'époque où dans ce pagus, les produits du census publions, c'est à dire de l'impôt royal, étaient réunis pour être envoyés au palais» hac veUei damesticus simul et monetarius adhuc aurum ipstim fomacis coctuh nem purgare, ut juxta riitim purisimtLS ac rutilua aulœ régis praesentaretur metallus. Le domesticus assiste donc au travail du monétaire. Pourquoi ? Parce que, comme le dit Prou, * les ateliers monétaires des Mérovingiens se trouvaient non seulement dans les cités, mais aussi dans les vici, villae, portus, etc., et que tout ce qui se passait dans une villa était de la compétence du domesticus, dans le ressort duquel elle se trouvait.

Les domesticus avaient aussi à s'occuper des revenus publics et plus particulièrement de la garde des biens confisqués, car ceux-ci devenaient des propriétés royales. Grégoire de Tours et Frédégaire sont très instructifs sur ce point. Le premier nous parle à différentes reprises de Flavianus, domesticus de Childebert n : tout d'aboi d il remet à Sicharius les biens que lui a confisqués la reine firunehaut *; plus tard il reçoit des cadeaux du vicaire Animodus, parce que celui-ci a pu

échapper aux accusations portées contre lui devant le roi Childebert \ Dans la chronique de Frédégaire, * ,

Domnolus, domesticus de G-ontran de Bourgogne, présente au roi les trésors de Mummolus, que Gontran a fait mettre à mort. En 642, le roi Clovis II ayant à se plaindre du patrice Willibald, lui ordonne de venir à

« Monnaies mérovingiennes, p. LXVI et saiv. « V. p. just. 7.

• V. p. just. 9.

* V. p. just 20.

Autun pour se disculper. Willibald réunit des troupes ; le roi lui dépêche son domesticus Ermenric pour le dissuader de combattre. Willibald ajoute foi aux promesses d'Ermenric et se rend à Autun, en ayant grand soin d'honorer le domesticus^ à qui il remet de magnifiques présents. Pourquoi Anim odus et Willibald sontils tous deux empressés auprès des domesticus P^lavian et Ermenric, si ce n'est pour se concilier leurs bonnes grâces et ainsi compenser le préjudice que ces derniers éprouveront, si les deux accusés évitent la confiscation de leurs biens.

Dans deux passages de Grégoire de Tours,* on a cru trouver une objection à cette théorie, du domesticus administrateur des domaines rovaux. Au livre IX, chapitre 36*, Childebert II est sollicité par les habitants de Soissons et de Meaux, de leur donner un de ses fils comme roi. Tout joyeux, ce prince leur envoie son aîné Théodebert cam comitibus, domesticis^ majoribiis atque nutriciis vel omnibus qui ad exercendum servicium regale erant necessarii. En 591,* Childelbert II demande à &ontran de Bourgogne d'assister au baptême de son fils à Paris. {Fuenint ad hoc placitum multi de regno ejus tam doniestici quam comités ad praeparanda regalis expcnsaenecessaria). Exercere servit ium regale etpraeparare regalis expensae necessaria, ont dit certains auteurs, cela ne peut s'appliquer qu'à des fonctionnaires qui s'éjournent habituellement au palais. Malheureusement, le contexte les contredit formellement ; à Paris, ces domesticus viennent ad placitum, ils n'habitent donc pas la cour; avec le tout jeune Théodobert, le roi Chil-

^ V. p. jost. 8.

• y. p. jost II.

debert a grand soin d'envoyer pour les charges du nouveau royaume des dignitaires tout dévoués à son fils et surtout à lui-même. Au baptême du fils de ce même roi, les domesticus figurent aussi auprès des comtes et pour une excellente raison : si, comme il est de coutume à répoque mérovingienne et même à Tépoque carolingienne, les comtes ont apportés les cadeaux de leur pagus à l'occasion de la naissance d'un prince, de même les domesticus ont apporté les présents de leurs villae et tout ce qui était nécessaire à l'entretien de la foule qui devait festoyer aux frais du roi.

On a souvent objecté aussi que certains domesticus accompagnèrent leurs souverains au combat et y périrent même, preuve qu'ils portaient les armes, comme Valdebertus sous Clotaire II et Fiedulfus sous Sigebert II V Ce fait ne prouve rien contre notre théorie, car à cette époque, tous les fonctionnaires, quelle que fût leur charge, devaient être aptes à porter les armes. La puissance du roi résulte des combats et celuilà n'est pas un homme qui n'est pas en état de combattre : aussi ne sera-t-il jamais honoré de la confiance de son souverain. Il est évident que dans une guerre, le roi faisait appel à tous ses sujets; tout d'abord à ceux qu'il avait admis aux hautes charges de son royaume, y compris les fonctionnaires de ses domaines privés, qui, à cette époque, sont pour le roi le signe de la puissance. Plus le roi a de trésors, plus il a de pouvoir : chaque fois que Clovis s'empare d'un royaume, son premier soin est de tuer le roi détrôné dans le but avéré de s'emparer de sa fortune.

« V. p. just. 21 et 23. 2

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