‹ Malherbe et ses sourcesChapitre 70 sur 89 · CHAPITRE PBEMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PBEMIER

La Normandie *.

Depuis qae les divers diedeotes ont cédé à oelui de rile-de-France lear rôle littéraire, la centralisation de la littérature, comme de la société, n'a pas cessé de s'accentuer : Paris est devenu la France, pensant pour elle et parlant en son nom. Cela n'a pas empêché les provinces de garder dans une certaine mesure leurs caractères distinctifs, non seulement dans l'ordre économique — où l'on aime aujourd'hui à rechercher les souvenirs des nationalités provinciales - mais aussi dans le domaine de la pensée. A travers la littérature on peut suivre certaines tendances, certains états d'esprit qui ont trouvé, dan:^ tel ou tel coin de France, leur patrie d'élection. U y a un esprit parisien qui pétille déjà dans

> Ce chapitre a déjà été, en grande partie, publié dans la Zet/fcArt/l( fUr franxotUcht Sprache und Litteratur, t. XXVI. — Je ne paie évidemment déterminer ici de façon complète et définitive le type social littéraire di3 la région normande (ce qui serait sans doute prémataré; ; j*enteads seulement montrer que Malherbe est bien de sa province comme de son pa3r8, comme de son temps. Il est vrai que les traita « normands » sont aussi bien a des traits humains, et des traits collectifs de clnsse et de condition •, comme me l*a fait remarquer M. Lanson {Revue univer^itairej 15 février 1904); beaucoup sont même des traits de l'esprit français, dont les qualités d'ordre, de précision, de clarté sont à la fois normandes et françaises, comme l'a dit Gaston Paris (La littérature normande avant Pannexion, 1896, discours prononcé à la Société des Antiquaires de Normandie). — II m'a semblé toutefois que les caractères étudiés dans ce chapitre étaient plus fréquents en Normandie qu'ailleurs : ils sont généralement donnés comme tels par ceux qui ont parlé des Normands.

certaines « gaberies » da moyen âge, et qai graudit de Villon à Molière, de Boileau à Voltaire. Il y a un mysticisme breton qui s'emmêle dans la trame du roman arthurien, et dont il flotte encore des survivances dans l'imagination de Chateaubriand, ou dans la religiosité inquiète de Lamennais ou le sens idéaliste de fienan.Il y a une fougue méridionale qui s'épanche en plusieurs générations de rhéteurs et de tribuns. Et de tous ces éléments qu'un mouvement incessant amène vers le centre moral du pays, la France littéraire — comme la France politique — s'assimile à chaque époque ceux qui répondent le mieux aux conditions organiques de son développement et aux besoins du moment. L'esprit normand se trouva être, une fois, l'esprit du temps, et c'est alors que parut Malherbe \

1 M. Lanson (Hist. de la litt, fr,) a très bien dit de Malherbe: f S'affranchissant des doctriaoa aristocratiqaes et pédantesqnee de la Pléiade, ce gentilhomme normand, qui avait le Eens pratique d*un bourgeois, trouvait la conciliation da rationalisme et de l'art ». — y. aussi BBUNBTlàBK, L'évolution des genres. 2e éd., p. 58.

L'esprit normand a souvent été défini en France depuis MiOHBL&T {Histoire de France, t. II) jusqu'à TAJNB (Eiêt de la Hit. anp/., t. I), M. Ohéruel et surtout GiSTON PabIS, La litt normande avant Vannexion (1896), et auesi Uesprit notmanden Angleterre (Poésie du moyen âge) ; en Allemagne, depuis Schlegf 1 jusqu'à M. Hermann Suchier, le savani i'ondateur de la Bibliotheca normannica. Je me suis appliqué ici à laisser parler les Normands eux-mêmes, et j'ai surtout tenu compte de ceux qui ont assez longtemps vécu avec leurs compatriotes pour prendre un pli décistif. J(3 n'ai pas allégué, par exemple, le poète sur commande Benserade, m l'impassible Mérimée, qui appartiennent à des fiimilles normandes, mais sont nés et ont toujours vécu à Paris. — Déjà Michelet el Sainte-Beuve et, plus récemment, M. Bassot (peut-étro avec excès), "Gaston Paris (l. L), M. AbnoULD {Malherbe et son œuvre , dans la Quinzaine j 16 oct. 1902, p. 488)

Pea après la publication de Salammbô, Flaubert voyageait avec un industriel de ses concitoyens, qui lui demanda comment Carthage avait pu disparaître si complètement de Thistoire du monde. « C'est que, répondit l'auteur, à Carthage tout le monde faisait de la rouennerie. » En Normandie, presque tout le monde fait de la rouennerie, ou de la culture rationnelle, et tous tâchent de faire de bonnes affaires. Quelques-uns pourtant s'y adonnent aux sciences et aux lettres. Aux sciences, passe encore : calculateurs, méthodiques, ils peuvent faire d'éminents mathématiciens - Laplace est de leur pays — ou de lucides vulgarisateurs comme Fontenelle, que n'étouffa jamais le sentiment ; on s'explique parmi eux Casimir Delavigne célébrant la découverte de la vaccine, et peut-être comprendrait-on de leur part ce

et d'autres, ont va en Malherbe le Normand; M. Morillot a écrit, à propos de Daperron : « Il n'y en a décidément plus que pour les Normands, dans la poésie française, pendant près d'un siècle n (Petit de JuUeville, III, 252), et M. Gbente (Jean Bertaut, Paris 1903, p. IX sqq ) a rappelé la série des écrivains normands, que HlFPEAtJ avait essayé de grouper dans Lt8 Écrivains normande au XVI I^ siècle (Oaen, 1858). — Cf. Mme db SéviqnÉ, Lettres^ IX, p. 42; Seobais, II, 33-84; Vignbul-Mabville, Mélanges, 1, 185-186; LOTHEISSKN, Geschichte der fransôsischen Litteratur im XVIL Jahrhunderf, 11, 127-128; A. Mennung, Sarohin '# Lebenund Werke (Halle, Nicmeyer, 1902), I, p. 13. — Les écrivains normands du XVII® siècle ont été remarqués depuis Sainte-Beuve jusqu'à M. Georges KENABD,La méthode scientifique de Phistoire littéraire. — Les poètes normands duXVI® siècle ont fait l'objet d'un concours et d'un travail dont on verra le résultat dans le Rapport de M. 80UBIAU ëur le mouvement littéraire en Normandie de 1898 à 1902. — Scatrou appelait Malherbe a Prince de la rime normande » : Malherbe devait à son pays beaucoup plus que ces rimes normandes qu'il essaie d'ôter de ses œuvres dans »a vieillesse.

qu'on trouve chez leur Louis Bouilhet, « comme ambition suprême un poème résumant la science moderne, et qui aurait été le De nattira rertim de notre âge * ». Mais dans les lettres pures ils doivent se sentir, à première vue, un peu dépaysés. D'abord, en en cherchant l'utilité - le Normand Tumèbe écrit, en manière de satire, de nova captandae utilitatis e litieris ratione - ils s'aperçoivent vite qu'elles ne sont pas faites « pour le profit * ». Aussi arrive-t-il à tel d'entre eux de ce quitter tout à fait cet exercice quand le roi lui fait l'honneur de l'occuper en ses affaires ' », ou à tel autre, plus récent, de déconseiller la poésie aux jeunes gêna :

Jeune homme aa cœar lég^r, ne tonohe point la l3rre,

Va demander ta joie aux rêves d'ici-bas ^.

D'autres continuent, non sans se trouver « bien fous de n'avoir pas plutôt songé à l'établissement de leur fortune ' ». Us ne se résignent d'ailleurs pas à y perdre, et depuis le vieux Wace jusqu'au grand Corneille * — en passant par Malherbe, qui ce mendie le sonnet a la main » — on les voit tous soucieux de gagner \ et occupés à

^ Préface par Fianbeil {Œuvres de Bouilhet, éd. Lemerre, p. 390).

* VAnQUBLlN DB LA Fbbsnayb, Épître à Baïf (éd. Travers, I, p. 288), traduisant ainsi « per ben » de Bansovino (VlANET, Maihurin Régnier, p. 76). Cf. aussi Bpuilhet (éd. Lemerre), p. 104.

* Duperron, cité par Baoan, Vie de Malherbe (Malh., éd. Lalanne, I, p. XLV).

* BOUILHBT, (éd. Lemerre), p. 64.

* Malherbe, cité ibid., p. LXX.

* Rapprochement fait par M. Snchier (SuOHIRa A BiBGH- HmsCHFBLD, Geêchiehte der fr», Liiieraiur). Cf. anssi G. Pabis, La littérature normande avant Vannexion.

' Il est curieux de voir, par exemple, que Guillaume le Clerc, dans son Bestiaire divin^ parle déjà « de Sire Raul sun seignur n comme Malherbe parlera de Henri IV dans ses lettres à Peiresc.

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quémander. Mais ce n'est pas assez pour faire un homme ' de lettres, et il ne suffit pas de tourner une requête spirituelle en vers, comme savait le faire Clément Marot, ce fils de Normand, ou Corneille lui-môme. Pour être écrivain il faut aborder un sujet, et Ton n'a pas encore réalisé le rêve de Flaubert, d'un livre qui ne tiendrait que par la force du style. Mais quel sujet? Autrefois on pouvait encore rimer des sermons, ou mettre en vers le Comput ecclésiastique *, ou les Jnstitntes de Justinien^ ou la Coutume de Normandie ' : et cela au moins servait ' aux clercs mal frottés de latin, aux étudiants et aux plaideurs. Mais les temps sont changés. La poésie ne se prête plus à toutes les tâches. Devenue grande dame, et fière, elle n'a plus que des paroles caressantes ou sonores, et des idées qui voltigent au dessus de la vie quotidienne, et ne s'y posent que par instants. Comment les Normands se prêteront-ils à tout cela? Chanteront-ils la nature ?

Mais j'y deviens plus sec, plus j'y vois de verdure ^.

c( Je ne suis pas Thomme de la nature *», répondent-ils: d'où leur viendrait l'inspiration, à eux « que la campagne a toujours ennuyés ^ » et qui sont nés

* Philippe db Thaon, Compost.

* Ce sont des Normands qui ont produit au moyen âge cet sortes d'œuvres : voy. G. PARIS, La litt. franc, au moyen âge^ 2« éd., et La littérature normande avant Vannexion.

' Vauquelin de la Fresnaye a parfois encore cette préoccupation (voy. 1. 1, p. 101). Cf. aussi Lembrcibb, Éiule littéraire et morale êur le$ poénes de Vauquelin de la Freanaye (Nancy, 1887), p. 202.

* Malhbbbb, I, 189.

^ FlauBBBT, à G. Sand, 3 juillet 1874 (Correêp., 4e s., p. 19B).

* ID., Correep., 2« s., p. 167,

Dans un pays qae le soleil Ne peut regarder de bon œil.

Où nul fruit n*honore sa sève Que celui qui fit péoherËTe ^

De pareilles dispositions ne peuvent guère inspirer de chant plus illustre que la Normandie de Bérat, et ne sont guère favorables à i'églogue : « J'ay ouy dire à feu de M. de Malherbe, raconte à Théopompe (Godeau) un de ses amis, qu'il eust mieux aimé faire un poëme épique qu'un seul chant pastoral ' ». La surprenanto exception de Bernardin de Saint-Pierre est d'un Normand déraciné, comme on dit aujourd'hui, qui a merveilleusement compris Rousseau, a surtout voyagé très loin et s'entend fort à décrire les papayers et les cœurs sensibles.

Quant à l'amour, les plus grands d'entre eux sont un peu revenus des « chaleurs de foie ' » de leur jeunesse, les plus petits mettent Rabelais en vers ^, et la plupart ne se font pas plus d'illusion que, par exemple, Maupassant.

£t puis, à parler net, où donc est la vergogne De suspendre sa lyre auprès d*un cotilloa ? L*art saint me parait propre à tout autre besogne Qu'à broyer la céruse avec le vermillon ^.

^ C'est aiu'ii qu» le Normand Boisrobert juge son pays (Épitre à Af. de Cèay. Recueil de 1659, p. -I7, cité par fliPPAAU, Écr. norm, au !?• i., p. 141). Pour vanter Bourgueil, Bartaut (éd elsév., p. 98 j dit qu'il est fertile non en dire et poiré , mais en vins d'Anjou.

* A. GOGNfiT, Autoine Qodeau (thèse, Paris 1900), p. 62.

' Mot de Malherbe. Sur l'amour chez Malherbe, voy. SOUBIAU, dévolution du vers français au XVI fi siècle.

* j£AK LE Houx (éd. Gasté). Flaubert nous dit de Bouilhet : « Il lisait Babel ais continuellement y» (BOUILHBT, éd. Lemerre, p. 802).

» BOUILHBT, p. 36.

Ainsi dit Bonilhet, et Malherbe n'en pensait psamoinsi s'il faut eu juger d'après le début des Larmes de Saint Pierre :

Ce n'est pas en mes vers qa*une amante abnsée . . .

Peut-être aurait^il moins souvent oublié cette profession de foi si les princes avaient moins bien payé ses vers d'amour.

Le bonheur, la joie de vivre ? Le cidre du pays peut bien faii^ flotter quelques vapeurs bachiques * dans les vaux-de- vire d'un Olivier fiasselin ou d'un Jean Le Houx : mais les Normands sont si peu lyriques ! Puis ils savent que le bonheur est fugitif, et ils se souviennent -^ connaissant les proverbes anciens —

qu'un déplaisir extrême Est toujours à la fin d'un extrême plaisir *.

La tristesse, la douleur, et ces chants désespérés qui en d'autres temps seront les plus beaux ?

Mais en on accident qui n'a point de remède Il n'en faut point chercher ^

Tous ces grands cris, c'est bon pour « Musset, le poète des tout jeunes gens * ». Mais ne les demandez ni à Malherbe ni à Corneille :

Lenrs âmes à tous deux, d'elles-mêmes maîtresses, Sont d'un ordre trop haut pour de telles bassesses *.

* Déjà un Anglo-Normand du XII« siècle célébrait la cenroise (v. Rotnania, XXI, p. 260-262).

* Malhsbbb, I, 134 Cf. COBNBILLE, Le Qid^ I, I :

Et dtns ce grand bonheur je crains un grand revers. ' Malhbbbb, CwMôlaiion à du Perier.

^ Maupassakt, Fart conme la mort (8j éd.), p. 252. ■ CORHBILLB, PolyeucUf III, I.

- âo -

AJors ? Si la poésie n'a de prix que par les chimères dont nous peuplons la vie, si elle n'est que la parole ailée du sentiment, si la nature et Tamour, la douleur et la joie sont ses éternefs refrains, pourquoi des hommes si sensés se mélent-ils d'écrire? Ah ! c'est qu'ils pensent justement que « l'art n'est pas une débilité de l'esprit, et que ces susceptibilités nerveuses en sont une * ». « Il ne faut pas s'écrire, l'art doit s'élever an-dessus des affections et des susceptibilités nerveuses *. »I1 ne faut pas s'abandonner à ses impressions : « nul lyrisme, la personnalité de l'auteur absente * »; « il n'y a rien de plus faible que de mettre en art des sentiments personnels * ». Qu'ils témoignent pour leur art un mépris aussi brutal qu'intermittent, ou qu'ils en parlent avec religion, ils pensent ou devinent tous que cet art doit être impersonnel, que leur cœur ne contient pas leur génie et n'en est pas la mesure, que le mélodrame n'est pas bon parce que Margot y aurait pleuré, que le poète n'a pas à se donner en pâture au public, mais peut, et doit être impassible :

Poètes, à vos luths ! Tart est ce fleuve antique Où Thétia aux yeux verts trempa son âls uaissant: Il faut y plonger nu, pour que le âot magique Nous fasse au' our du cœur un houelier puissant ^.

* Flaubert, Corresp., 2" s., p. 81.

« Ibid , 3e s., p. 80.

» Ibid.y 2e s., p. 72.

* Ibid., p. 76.

* BOUILHBT, p. 37. La séparation de la personnalité de Tautrur et de son œuvre ne peut naturellement jamais être complète: de là vient peut-être en partie que Malherbe se contredit si souvent, quo Comeillu n'a pas toujours « Tesprit de suite », et que Flaubert « a en lui littérairement parlant deux bonshommes distincts» (Corresp.f 4'' s., p. 69).

Le tempérament personnel explique moins ici que chez d'autres ïa matière de l'œuvre : Malherbe, poète fort sect écrit à force de labeur les plus beaux vers sur les jeunes filles et les rosés, le timide bonhomme Pierre Corneille fait des héros à volonté de fer, le désagréable Bernardin de Saint-Pierre fait une idylle charmante. C'est que l'artiste n'a pas à puiser dans son cœur. Il doit regarder froidement l'hbmme et le monde, voir juste et bien com» prendre, et rendre exactement ce qu'il observe ou ce qu'il pense. En observant bien on pourra écrire^ selon les temps, la Pri^icesse de Clèves, où Madame de La Fayette se félicite surtout de voir décrite « la manière dont on vit », ou bien Madame Bovary, En s'élevant plus haut, l'homme de génie dégagera les idées générales qui expliquent la conduite humaine, il démêlera dans le fouillis de la vie les sentiments qui sont immuables, et il n'en retiendra que l'élément le plus général, le plus abstrait. Mieux il saura élaguer les détails, les circonstances environnantes dans lesquelles semblent se noyer 1^ volonté et la raison, et [lus il sera grand : « ce qui distingue les grands génies, c'est la généralisation * ». Si, avec cette méthode, l'écrivain de génie trace des caractères, ses types les mieux réussis seront simples comme des machines faites de peu de pièces, et leur sort sera réglé, leur âme se développera comme un théorème de géométrie. Elle comportera un sentiment ou deux

Et Bur les passions la raison souveraine *,

Dans la poésie lyrique, ou plus exactement dans ce qu'on appelle alors la poésie héroïque, les poètes normands pourraient avouer avec Pauline :

* Flaubket, Corresp , 2'- s., p. 138.

* CoaMEiLLE, Folye^eUy II, 2.

Ma raison, il est vrai, dompte mes sentiments ^.

, Tous lears écrivains en sont là : a il y a, dit Flaubert, on mot de La Bruyère auquel je me tiens : Un bon esprit doit écrire raisonnablement ^ ». La raison ira avant tout: o^est elle que Corneille « fait voir sur la scène ' », c'est elle qui parle dans les meilleurs vers de Malherbe, et, plus ou moins gauchement, dans les vers de la plupart des Normands de sa génération. Et que dit-elle? Quand elle se recueille, elle entreprend

De montrer l*incertain de la grandeur humaine ^,

elle « apprend à mépriser les choses grandes de ce monde, seule et divine grandeur de l'esprit humain ' » : on sait si Malherbe et Corneille ont prêché cette leçon. Or déjà les chœurs des tragédies de Montchrestien, « développements éloquents de grands lieux communs, ressemblent à s'y méprendre aux strophes de Malherbe *». Mais les Normands ne sont pas toujours si sombres, ils ne lisent pas tout le temps Sénèque ou la Bible ou V Imitai tion^ et leur philosophie est souvent plus pratique. Le fond de leur tempérament — quand il n'a pas été transformé par une éducation romantique, par le XIX* siècle, par le « gendelettrisme » — c'est un esprit d'observateur prudent et d'homme d'affaires, parfois processif, toujours

^ Ibid.f II, 2. Le mot de raiion (comme aaaai celai de jugement) revient assez souvent dans les vers du Malherbe (Malh., I, 89, v.7;276,v. 9;309, V 10).

* Flaubkbt, Cùrreep., 2« s., p. 189.

s Mot de Racine recevant Thomas Corneille à l'Académie.

^ Vers écrits par an Normand en této des Tragêdiee de Montchrestien (éd. eizév., par Petit de Jalleville, notice, p. XIX).

■ MONTOHBBSTIBN, Épître au prince de Condi (ibid.).

* Bbunot, La doctrine de Malherbe^ p. 49.

en éveil, rasé, pratique, et minutieusement exact. Resté proverbial à cet égard, il était déjà bien tel au XVII* siècle, où tous les grands classiques l'ont remar» que : JEUcine qui place ses Plaideurs en Basse-Normandie, fioileau ',La Fontaine dont le renard est plus qu'à demi normand*, et Molière qui fait de Monsieur Loyal un Normand \ En hommes d'affaires, les meilleurs écrivains iront de préférence aux grandes affaires, à celles de l'Etat, à l'histoire des empires et des conjurations. « Où donc Corneille a-t-il appris l'art de la guerre? » aurait dit le grand Condé ; les économistes d'aujourd'hui se demaT> dent où Montchrestien, cette « ébauche de Corneille », a appris l'économie politique; car ce poète normand a écrit un Traité de Véconomie politiqv^^ et il paraît même que c'est lui qui a répandu cette expression, quelque temps après que du Bellay, le chantre de la « mère des arts, des armes et des lois » et de la douceur angevine, avait employé le mot patrie et que Desportes, l'abbé galant et entremetteur, avait mis en vogue celui de pudeur. Si les poètes normands n'écrivent pas tous des traités comme Montchrestien, ils ont tous le sens de la politique. Malherbe n'est nulle part plus à l'aise que

> BOILISAU, Épifre 11, Satire Z/i, fin, et Lutrin, 1, 31 et 32.

* La FONTAINB, FahUa, III, Il et VII, 7. « Répondre en Normand >% qn^emploie La Fontaine, était déjà proverbial chez Math. Régnier (8a( il e III, éd. Courbet, p. 28) et môme plus tôt (v. Lkboux DB Linoy, lAvrt de$ proverbes françaiê, I, 241). Voltaire dit encore, à propos de la longévité de Fontenelle, que Fontenelie était Normand et avait trompé la nature. — Cf. aussi BarbbT d'Au&BVILLT, Les Diaboliques^ 248 : • Les Normands me font tonjourR Teffet de ce renard si fort en sorite dans Mon» ta igné ...»

» Tartufe,\,^

quand il dit que la paix va renaître, que le roi triomphant va ramener la prospérité en France, que les révoltés vont être anéantis ; et dès la fin du moyen âge le Normand Alain Chartier, « le très noble orateur » qu'admirent encore Marot et bien d'antres *, se trouvait être le fondateur de l'éloquence politique en vers. Corneille disserte habilement — parfois à la Machiavel - sur l'idée républicaine et la raison d'État et se félicite d'avoir mis la politique au théâtre '; et il n'est pas jusqu'au petit Boisrobert dont on n'ait pu vanter le discernement dans les troubles et les complications politiques de son temps. Casimir Delavigne encore, ce « Normand rusé ' », a dû la plus grande part de son succès à un thème heureusement adapté aux circonstances politiques. De la politique à l'histoire il n'y a qu'un pas, et les Normands l'ont franchi. Dès le moyen âge leurs trouvères sont des chroniqueurs en vers et « so sont piqués d'exactitude * ». L' (c exact Mézeray » était un Normand (qui dans sa jeunesse avait pensé faire des vers); et on pourrait retrouver la même qualité jusque chez un de ses compatriotes d'aujourd'hui, M. Léopold Delisle. Montchrestien songeait à écrire l'histoire de la Normandie; Malherbe, si dédaigneux pour l'érudition, traduit Tite-Live et estime les travaux de traducteur et d'historien de Coeffeteau et de Faret; Colomby traduit

1 Voy. Petit de Jullbvillk, Histoire de la languie et de la littérature française, II, 874-5.

* Préface de sa trad. de Vlmitation.

* Flaubbbt, l c, 2« 8., p. 107.

* A . HÂBON, Trouvères normands (Rouen 1885), p. 28. G. Pabis, La lilt, norm. avant Vanneaionj p. 31, et L'esprit normand en Angleterre (dans la Poésie du moyen âge).

Justin et Tacite; plus tard Saint-Évremond, dans ses Méflexions sur les Romains, devancera Montesquieu ; et n'a-t-on pas écrit un gros livre sur « la grand Corneille historien » ? Mais, si le poète s'attache à la froide raison, s'il n'est qu'un esprit juste ou même profond qui a le sens exact des choses et des hommes, de la vie publique et de l'histoire, où sera la poésie? Elle sera dans l'élévation de la pensée, dans la généralisation des idées, dans les vers bien frappés, dans les sentences lapidaires, dans la beauté des discours, c*edt-à-dire que la poésie, ce sera l'éloquence, et que le poète sera le meilleur des orateurs. C'est ce que disait le panégyriste d'un des maîtres de Malherbe, poète latin et professeur d'éloquence et de droit: «On eust dit qu'il estoit orateur afin d'estre très bon poète, et qu'il estoit poëte afin d'estre très éloquent orateur ' ». Ainsi la poésie ne sera qu'une prose plus soignée, plus mesurée, plus éloquente que l'autre, mais ni moins raisonnable ni moins raisonneuse. C'est ainsi que l'entendent les Normands d'alors: en Malherbe, Vauqueiin vante Yéloqiience ' et, avant que Mathurin Régnier reprochât à l'ennemi de Desportes de « proser de la rime et de rimer de la prose », Vauquelin

avait dit

Que notre poésie, en sa simplesse utile,

Etait comme une pros? en nombres infertile '.

1 Oraison funèbre de Jean Rouxel, profes^ear d*éloquence et de droit à Caen, prononcée en lalin par Jacques de Gahaignes, traduite par Vauquelin de la Fresnaye (Cf. GastÈ, La jeunesse de Malherbe, p. 18).

* Vauqurltn DK la Fbbsnayb, Art Poétique, III ^éd. Travers, I, p. 105).

* Ibid.y II (éd. Travers, I, 71\ De même Corneille dit de ses premières comédies qu^il apprit à y faire « un sot en vers d'un sot en prose » (A M*" D, L. T., v. 54).

Les poètes écriront donc des moroeauz éloquents : en 1624 Puget de la Serre pnt réunir en un volame « le bouquet des plus belles fleurs d'éloquence, cueilly dans les jardins des sieurs du Perron, Ooeffeteau, Du Vair, Bertaut, Malherbe *...»; et s'il y a un orateur dans la poésie française, c'est bien Corneille *. Si du reste ni Bossnet ni Mirabeau ni leurs pareils ne sont normands, c'est que le grand orateur proprement dit doit avoir une part de poésie, de lyrisme, d'exaltation qui n'est jamais forte dans les esprits raisonneurs.

Les Normands sont trop pratiques pour ne pas songer au goût du public pour lequel ils écrivent, et pour ne pas tenir compte de l'esprit du temps. Ils le font môme avec habileté, et quand ils ne se bornent pas, comme Daperron et Malherbe, à écrire des pièces de circonstance, ils tâchent, comme le grand Corneille, de se faire aux modes du jour : c'est à quoi excelle Thomas Corneille, qui, ayant moins de génie, doit montrer plus de savoirfaire; c'est ce que fait encore Delà vigne, « qui épiait le goût du jour et s*y conformait, conciliant tous les partis et n'en satisfaissmt aucun, un Louis-Philippe en littérature ' » (en des temps plus propices, Malherbe et Corneille avaient été comme un Eenri IV et un Richelieu en littérature . Lear œuvre est d'autant plus heureuse que le goût régnant répond mieux au leur, et à leur talent. En effet, malgré toute leur bonne volonté, ils se mettent

^ Cf. GrbNTB, Jean Bertaut, p. 284, et ibid., le chap. VII : Le poète orateur (p 171 ec sq).

* Casimir Delavigne, dans les Measéniennes de 1827, appelle

Corneille

celui dont C éloquence

Des ieini -dieux romains releva les autels.

> Flaubert, Correap,, 2* s., p. 107.

difficilement au diapason du lyrisme exalté des révolutions littéraires ; et plusieurs d'entre eux sont trop pénétrés de leur conviction artistique pour accepter les variations de la critique. Vauquelin de la Fresnaye à la queue de la Pléiade, Bouilhet chez les romantiques, ne sont guère que des suiveurs; Wace ne s'attarde pas dans la forêt de Brocéliande, Malherbe rompt avec les ronsardisants. Parfois même les Normands se désolent ou s'indignent des goûts littéraires dominants, quand ceux-ci ne peuvent pas se concilier avec leur tempérament raison-» nable, réaliste, positif et méthodique. Il y a des moments où Corneille gémit :

Et la seule tendreBae est toujours à la mode ;

il y en a où Flaubert écrit avec colère : « Les nerfs, le magnétisme, voilà la poésie ' ! » En ces temps-là la faveur publique se détourne de la poésie raisonneuse ou de l'observation réaliste pour aller à Racine ou à Musset; en d'autres temps elle était pour Malherbe, autre champion de la raison, contre les a mauvaises imaginations » de Desportes. Car Malherbe contre la Pléiade et les disciples attardés de Ronsard, Corneille contre Quinault et Racine, Flaubert et Maupassant contre Musset, c'est toujours la même cause de la raison contre le sentiment, de la logique contre l'émotion, du cerveau contre le cœur. Les Normands — du moins les meilleurs, ceux qui se sont bien compris, et qui ont trouvé leur voie — ont toujours plaidé la cause de la raison. Comment ne l'aoraient-ils pas gagnée dans un pays dont l'esprit est « la raison elle-même * », « où la logique, dirait-on, est

* Flaubbbt, Corresp.j 2'' a., p. 81.

* Cf. notamment NlSABD, Hiêt. de la liit franc. ; Tainic, La Fontaine et tes fabUê et Origineê de la France caniem'pùraine^ I.

le fondement des arts ' », où l'imagination est pour tous « la folle du logis », en un temps où le plus illustre des Français l'appelait « maîtresse d'erreur • ». La Pléiade, qui se recruta surtout chez les Angevins, avait reçu sa première impulsion du midi de la France, et notamment de Lyon ' ; elle avait eu un enthousiasme méridional pour la culture classique rapportée d'Italie ; et dans une exubérance de jeunesse et de rénovation, à travers des ambitions illimitées, elle avait fait entendre des accents émus et avait laissé des vers agréables en leur verte nouveauté. On commençait à soupçonner qu'elle avait échoué — du moins pour un temps — dans l'entreprise de donner à la France ses classiques définitifs. Une autre brigade, venue du Nord de la France, et plus sage, plus prudente, plus retenue, moins exaltée, moins poétique, allait recueillir sa succession. Celle-ci n'était même pas encore ouverte quand les Normands se présentèrent; et c'est peut-être pour cela qu'on ne s'est pas toujours bien entendu sur ce qu'était venu faire Bertaut. A vingt ans Bertaut faisait des vers» et, avec le respect que les jeunes gens graves ont, à cet âge, pour les autorités littéraires, il révérait Desportes et Ronsard. Le vénérable chef de la Pléiade, chargé d'années et plus encore de gloire, montrait aux débu^ tants d'alors la bienveillance que Hugo, dans sa vieillesse, accordait aussi à tous les jeunes; Bonsard lisait même parfois leurs vers. Desportes lui ayant un jour présenté ceux de Bertaut, (c étincelants et de lumière et d'art,

* Mme DE Staël, De r Allemagne, 2" p., chap. XVIII.

* Pascal.

* BRUNfiTlÈRB, Revue des deux mondes^ 15 déc. 1900 et janv. 1901.

Il ne sut que reprendre en son apprentisaage, Sinon qu'il le jugeoit pour tm poëie trop sage * ».

« Sago )}, c'était bien la qualité de Bertant,

Ce poète prudent, dont la rause sensée

Sut de tonte façon si bien se contenir

Qu'à sa place d'honneur Despréanx l'a laissée *.

Aussi ce poète est le seul des» anciens poètes français» que Malherbe estime un peu ^ La sagesse, la « retenue » que Boileau attribue à Desportes et à Bertaut, va s'imposer de plus en plus à la poésie française, et les Normands sont de tous les Français ceux qui s'y prêtent le mieux. Qu'on ne s'étonne pas d'entendre un poète d'alors vanter

La dotkceur de Malherbe et Vardeur de Ronsard :

la douceur n'est ici que le ton calme, raisonnable et posé qui succède à l'ardeur lyrique, aux ambitions pindariques et à tous les enthousiasmes de la Pléiade. Les nouveaux écrivains ne sont plus des vates inspirés ; le poète à leurs yeux est même, après réflexion, assez peu de chose: Malherbe ne le place guère au-dessus du bon joueur de quilles, et je n'oserais dire à quoi le comparait Yauquelin * — car les Normands bravent parfois Thon-

* MATHUÏtiN RÂGNISB, Satire 7.

* G. Lb VavaSSEUB, à Bertaui (Aux Poètes normands, Soc. Antiq. de Norm., 27 nov. 1884, cité par Gbbntb, Jean Bertauty p. 412).

' Raoan, Vie de Malherbe ^Malh., t I, p. LXIX), Malherbe parait en outre estimer ses oraisons funèbres (Malh., t. III, p.202).H n*a pas laissé, d'ailleurs, de trouver ses t^tances u nichilaa-doB n.

* É^ître à jBaï/'(VATJQUELIW, éd. Travers, 1. 1, p. 289).

nêteté. Qu'on ne parle pas pour \m de mission sociale ou de sacerdoce ; et, pour entendre à merveille Thistoire et la vie, que le poète ne s'imagine pas être le prophète et le mage de son époque. Amuseur patenté, mouleur de vers et de périodes, Técrivain, pas plus qu'il ne doit étaler sa propre âme au public, ne peut prétendre à le conduire. L'art est son but à lui-même. Malherbe fait de bettia vers pour toutes les causes, comme un bon tapissier fait de beaux décors pour toutes les fêtes ; Corneille dit tout au long que le drame n'a pour but que l'amusement du spectateur, et sa tragédie, on l'a montré ', n'est que la peinture de la volonté en soi - comme MehenU ne sera que l'évocation du passé romain, comme Salammbô ne sera que la description de Carthage :

La foulo a «es traDeporta, ses amours et ses haines; Ne mêlons point notre âme à ce tamnlte fanmain : Aux convives joyenx le choc des eonpos pleines, A noui la lyre d'or au pilier du feetin *.

Mais, cet art qu'on sépare de la mêlée de la vie comme des passions personnelles, l'écrivain habile peut le polir en bon ouvrier *; les esprits raisonnables peuvent devenir profonds, et s'ils se montrent (c faibles d'inventions ».. comme Régnier le reproche aux ennemis de son oncle, ils ont le sens du vrai, de la clarté, de l'ordre, et de l'art littéraire fait de ces qualités Ils savent l'importance du mot propre, ils ne tolèrent pas l'a peu près; ils veulent,

* M. Branetière.

' BOUILHET, p. 37.

* C'est le nom que Vaugelas donne à Malherbe, comme on sait ; et M. Maurice Boucher dit d'un poète normand plus récent, M. Charles Frémine, qu'il o a su traduire les fraîches impressions de la jeunesse en ouvrier consciencieux et habile n.

comme le voudra un Normand du XIX* siècle, qu'on <i trouve, à force de chercher, Texpression juste qui était la seule et qui est, en même temps, Tharmonieuse * ». L'inspiration est peut-être moins nécessaire encore que la réflexion, la méthode, le travail, la patience : « on doit arriver enfin, à force d'étude, de temps, de rage, de sacrifices de toute espèce, à faire bon * )>. L'expression juste a une importance capitale, la forme doit être châtiée, chaque mot doit être pesé; aussi Malherbe épluche chaque vers de Desportes pour « regratter un mot douteux au jugMuent », comme dit Régnier indigné, et Flaubert fait ce des remarques de pion ^ » aux vers de Maupassant. Malherbe qui ne se lasse pas de refaire ses pièces, qui « est six ans à faire une ode », comme le lui reproche Berthelot, Corneille qui corrige et retravaille ses vers, ont déjà un peu de ce qui deviendra chez Flaubert, plus nerveux et plus fébrile, « les affires de la phrase, les supplices de Tassonance, les tortures de la période * ». « Il faut admirer, il faut vénérer cet homme de beaucoup de foi, qui dépouilla par un travail obstiné et par le zèle du beau ce que son esprit avait naturellement de lourd et de confus, qui sua lentement ses superbes livres et fit aux lettres le sacrifice méthodique de sa vie entière * » : c'est ainsi que M. Anatole France parle de Flaubert ; et cela ne rappelle-t-il pas singulièrement ce que Niaard

1 FlAUBBBT, Corre«p.,4* s., p. 225.

* Ibid., 2* 8., p. 208.

' Ibid.y 4r 8., p. 362. — Déjà Madame de la Fayette disait qn* a ane période retranchée d'un ouvrage vaut un loui8 d'or, et UD mot vingt 8oa8 ».

* Flaubert, Correfp., 3e s., p. 112.

^ Latte littéraire, 2« s., p. 27.

dit de Malherbe : <c Je ne sache pas de pins bel exemple dans l'histoire des littératures que celui de cet homme ' . . . » Cette peine et ce labeur, dont on peut, si l'on veut, leur être reconnaissant, c'est aux yeux des écrivains comme Malherbe le signe et la condition du génie. L'art^ la poésie, est un métier à apprendre, à perfectionner, et aussi à laisser là quand un autre le remplit mieux (aindi fit Duperron devant Malherbe, qui lui ressemblait en le surpassant), à ne pas entreprendre quand on n'y est pas habile (Malherbe dit à un amateur, comme Alceste dira à Oronte, qu'il ne fau^ commettre de mauvais vers que sous peine de mort *). Mais ce métier, où « tout doit se faire à froid, posément ' », on peut le définir, en chercher lés recettes : et plusieurs Normands ont voulu codifier l'art, depuis Fabri, auteur du Orand et i^rai art de pleine rhétorique, jusqu'à Vauquelin, qui devance Boileau dans son Art poétique] Chapelain, critique normand, crut

* Histoire de la Uttératufe française {ll^ éd.), F, 415.

* Ct\ ArnoULD, Racan^ p. 66. et Anecdotes inédites sur Malherbe, Kemarquons ici que ce n'est pas le seul trait de Malherbe qu'on retrouve dan« Molière : le jeu de mot a sonnet et sonnettes » (À la fin des Précieuses ridicules) en est un autre. Gommé Alceste à la poésie amoureuse du temp% Malherbe avait préféré à toutes les œuvres de Ronsard une chanson populaire.

^ Flaubert, Corresp.j 2» s., p. 175. — C'est par la méthode que Flaubert s'expliquait les grands classiques: « Nous nous étonnons des bonshommes du siècle de Louis XIV, mais ils n'étaient pas des hommes d'énorme génie ; . . . non ! mais quelle conscience! comme ils se sont efforcés do Iroaver pour leurs pensées les expressions jnstes! quel travail! quelles natures! comme ils se consultaient les uns les autres, comme ils savaient le latin! comme iU lisaient lentement! Aussi touto leur idée y est, la forme est pleine, bourrée et garnie de choses jusqu'à la faire craquer ». {Corresp.^ 2« s., p. 194.)

même qu'avec des recettes on pouvait faire une épopée. Dieu sait ce qu'elle valait, et Boileau nous l'a dit ; mais quel système littéraire n'a pas ses erreurs, et quel écrivain n'a pas les défauts de ses qualités ?

Les Normands se montrent habiles, entreprenants et actifs dans le métier des lettres. Ils les avaient toujours cultivées, et déjà ils avaient accueilli avec empressement la poésie française, dès la période épique ; le « puy de Bouen » était encore fameux au XVP siècle, et pendant tout un temps le théâtre de cette ville se rangea immédiatement après celui de Paris '. A la cour de Henri IV, qu'il va falloir dégasconner, nous les voyons en nombre et en bonne place: Duperron, qui prêche ', écrit, rime, négocie, est là pour introduire, comme on a dit, le Béarnais dans l'Église et Malherbe dans la littérature ; Bertaut y est aussi, et tous s'en tr'aident ; le fils du poète normand des Tveteaux est précepteur des enfants royaux ; Duperron et des Yveteaux ' recommandent Malherbe, qui comptera parmi ses disciples son concitoyen et parent Colomby et

* u De 1566 à 1630, les libraires de Rouen travaient pas imprimé moins d« soixante-six tragédies. Monchrestier-, 8*il fut joué quelque part, ce qu'on ignore, dut l'être à liouen, où fut publié son théâtre » (PETIT DB JULLBVILLB, dans la préface de son édition de Nicomède. p. 6.^. On sait maintenant, que VÉcoëtaiae fut représenté^) à Orléans en 1603 (ÂUVBAT, dans la Rev%ie éThiêtoire liitéroire de la France, 1897, p. 89-91).

* Voy. G. Gekntr, Quae fuerit in cardinali Davy Du Perron vie oratorio (Paris, 1903).

' Malherbe paratt n'avoir pas toujonrs méprisé les vers de des Yveteaux ; dans la pièce que celui-ci a mise en tète des œuvres de Desportes, et que Malherbe corrige dans son exemplaire, il trouve beaucoup moins à reprendre qu'en moyenne dans les œuvres mêmes.

aura poar imitateur un autre de ses concitoyens, S&^^^i^ '• Plus tard, dans la société des cinq auteurs de Richelieu, trois sont normands; les Normands forment une bonne partie des premiers académiciens; ils dont encore un parti puissant sous Ja direction de Thomas Corneille *. S'ils ne s'enrichissent pas tous à faire de6 vers, Scudéry -^ qui d'ailleurs n'est pas un Normand de vieille souche — se montre le plus habile des entrepreneurs de romans, et est prêt — comme Malherbe dans un autre ordre d*idées -- à soutenir toutes les causes. Enfin Chapelain restera le dispensateur des faveurs royales. Ces Normands réussissent partout par leur talent et leur souplesse.

Ils ne sont jamais paresseux A loaer les vertus des hommes,

comme dit Malherbe de lui-même ^, — nul ne Tétait dailleurs en ce temps-là — . Ils font l'éloge des puissants du jour, et le font parfois en termes grandioses. Duperron vantait Catherine de Médecis presque comme Malherbe fera Henri IV, et il complimentait si bien le nouveau monarque que Régnier ne dédaigna pas d'imiter ses Stances sur la venue du roi à Paris ^ Malherbe s'élèvera plus haut encore, et il arrivera au chef-d'œuvre du genre dans la Prière pour le roi allant en Limousin. Les contemporains n'ont pas laissé de remarquer la

1 Cf. A. Mbnnung, J.-Fr. Saroêin'a Leben und Werke, 2 vol. (1902-1904).

* Voyez MOBILLOT, La Bruyère (Collection des grands écrivains), p. 46.

' Malhebbb, 1, 286 (Ode à Lagflrde). Le même aveu est ausM bien, d*ailleurs, chez Desportes (éd. MichieU. p. 516 •, et encore chez Balzac (lettre du 27 novembre 1646).

* VlANBY, Mathurin Régnier, p. 266. T

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