‹ Malherbe et ses sourcesChapitre 71 sur 89 · SB · texte numérisé non relu

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place prise par les Normands au commenoement du XVIP sièole et déjà dès la fin du XVI^ Un rimailleur d'alors s'écriait :

O Can fertile en beaux esprits

O que ta dois être superbe, Produisant trois soleils nouveaux, Mon Bertaut et des Yveteaux, Et l'incomparable Malherbe*.

Un peu plus tôt, en 1 598, un inconnu — qui ne mentionne pas encore Malherbe — attribuait à l'invention <c de Du Perron ou de Bertaut » les stancee qui, dit-il, se répandent de plus en plus, et remplacent le sonnet qui était autrefois en honneur. Ni Du Perron ni Bertaut n'étaient les inventeurs ; mais l'erreur même que commet un contemporain ' nous montre en eux les représentants notoires de la poésie du temps, et dans la stance une forme favorite de cette poésie. Cette forme, Malherbe la reprendra — Bacan nous a dit l'importance qu'il y attachait — et il est frappant de voir les chœurs des tragédies

* Paranympheê. A, M. de Malherbe (cité par Bbunot, La doctrine de Malherbe, p. 580, et Gbentk, J. Bertaut, p. 371). Plus tard Mm* de Sévigué (t. IX, p. 42, lettre du 5 mai 1689) appelle Caen « la source de tous nos plus beaux esprits » ; — « Monsieur *** disoit que Ton faisoit ded vers dans les autres endroits de la Fnince, mais qu'on en tenoit boutique à Caen. » (Œuvres de Segrais, JI, 88 34.) — Il y a une restriction à faire sur la ville natale de Bertaut (voy. Gbkntk, o. c.j.

* Manuscrit (Bibl. nat., ms. fr. 881) décrit par P. PARIS, Mantueriis françai8,Ylljdb fqq.,ciié par l\ATHEBT,Z>e Vinfluence de VItulie, p 111, n. 1, par ALLAIS, Malherbe et la poésie /rariçaite, p. 412(app(ndice). Cf. ALLAIS, ibid., p. 250, et Grbntb, Bertaut^ p. 846 et 347 : Pierre Delaudun d'Aigaliers (Art poétique publié en 1598) dit que « les stances ne laissent pas maintenant d'être en vogue » ; COLLBTST (Dieeoure 9ur le sonnet) constate que « le cardinal du Perron, Jean Bertaut, évéque de Séee el

de Mon tchres tien développer les grands lieax commnns exactement dans le moule que les Stances à du Périer ont illustré. Ce n'est sans doute pas un pur hasard que les pièces aujourd'hui les plus populaires de la Pléiade soient des sonnets, tandis que les vers de Malherbe connus de tous sont des stances : le sonnet suffit à l'expression d'un sentiment délicat, à une impression artistement notée; le raisonnement se développe plus aisément en stances régulières et nombreuses. C'est ainsi qu'il se développa chez Malherbe \ en attendant qu'il reçût le cadre mieux préparé, plus majestueux et plus large, de la tragédie cornélienne et des discours pleins de l'esprit romain. Les Normands travaillèrent de toutes leurs forces à son élaboration, et Ton estimait tant les recrues qu'ils donnaient à la littérature française, qu'un Angevin de 1 635, au lieu d'évoquer le gracieux souvenir de son compatriote du Bellay, disait d'un ton d'excuse: « Comme autrefois, pour être estimé poli dans la Grèce, il ne fallait que se dire d'Athènes, . . . maintenant pour se faire croire

François de U a) herbe ne composèrent que tort pea de sonnets ». — Cf. aussi COQNKT, OodeaUy p. 2 3. -* Pour Thistoire du sonnet, cf. H. VaQANAY, Le sonnet en Italie et en France au ZF2« siècle (Lyon 1902; Bibliothèque des facultés catholiques).

Un poète normand, M. Albert Olatigny a même voulu (de façon téméraire, d'ailleurs) voir l'invention d'un poète normand dans l'emploi de l'alexandrin,

Ce vers souple et fier aux belles résonnances. Où Vidée eut à l'aine et prend les contenances Qu'il lui plaît, ce grand vers majestueux et doux, Et que l'ierre Corneille, un autre de chez nous, A fait vibrer si clair et si haut...

(A Alexandre de Bernai, dans GiUe* et Pa»qum».)

^ Le môme passage du sonnet à la stance s'est accompli aussi en Italie un peu plus tôt (voy. VlANEY, dans la Revue d'hist. litt., 1904, p. 159).

excellent poète, il faut être né dans la Normandie * ». En ce temps-là tout le monde en France était un peu de Normandie. Mais, quand la société du XYU* siècle sera définitivement constituée, quand Tœuvre de Henri IV sera reprise et consolidée, et que la royauté aura dompté la Fronde, les velléités d'indépendance et les coups de force, un monde élégant, instruit et poli se formera autour de la Cour, et l'Ile-de-France fournira alors, avec les provinces de TEst, les plus grands écrivains de la seconde moitié du siècle, et les vrais classiques. Entre le pays du soleil, de l'exaltation et de la Renaissance, et cette terre de sapience où Ton trouve qu'il y a encore « trop de fantaisie et trop peu de raison en France * », le Centre prononcera en dernier lieu, et

montrera comment s'accordent le cœur et l'esprit.

Les Normands, en possession d'administrer la poésie française, ne pouvaient se dispenser des pensées fleuries et des images que le public attend des poètes; et, plutôt secs de nature, ils devaient, aussi bien que leurs devanciers, puiser aux sources traditionnelles. Ils vont parler de la nature comme on en parle dans les recueils de poésie et notamment chez les Anciens, de l'amour comme les Italiens, de Dieu comme les Livres Saints, et ils passeront sans peine de l'un à l'autre sujet. Ce n'est pas qu'ils n'aient, en fait d'imitation, des préférences et des répugnances bien marquées. Positifs, sensés, raisonneurs, ils

* La PinchÈBB, préface de la tragédie à^ Hippolyte (cité par HiPPAAU, Lea écrivains normanrh an XVII» siècle, p. 114, n. 1, et par Obbntk, Bertauf, p. IX).

' Saint- ËVRBBCOND, t. V, p. 19 \ Histoire de la langue et de la littérature française sous la direction de Petit de Jalleville, t. V,

sont fort éloignés du mysticisme. Fides qtiaerens inteUectum est la formule de l'un d'eux au moyen-âge ' ; an XYP siècle des Normands obscurs en sont encore à faire « plaider •» la Vierge ou à lui faire « réfuter une disjonctive improbable ^»; et', quand le Normand Richard Simon s'appliquera à l'étude de la Bible, au XYIP siècle, il sera le précurseur de l'exégèse moderne. Des hommes aussi pratiques et aussi judicieux sont donc mal préparés à c( chanter et pleurer intérieurement aux sons de la harpe de David * ». Sans doute un prêtre poète comme Bertaut pourra rendre en vers souples et parfois attendris les psaumes dont il s'est nourri ; Corneille pourra, dans sa piété, mettre en belles strophes des textes édifiants; mais les Normands restés frustes sont peu enclins au lyrisme religieux : parfois seulement une foi sincère ou la grandeur de la pensée élève la paraphrase à la haute poésie. Ils n'admettent pas non plus indifféremment tout dans l'antiquité profane. Ils goûtent peu les Grecs, du moins celui que le XVP siècle avait tant admiré, c'est-àdire Pindare. Malherbe ne voit que du « galimatias » dans le grand lyrique; Fontenelle parlera de même du ((galimatias philosophique» de Platon*; et Flaubert

* Saint ÂDseline (cf. G. PARIS, Litt. n&rm. avant rannerion).

* Advocaeie Notre^Damej ou la Vierge Marie plaidant contre le diable^ poème du XVI* eièole en langue franco-normande (éd. A. Chassant, 1855).

* Rondeau où la Vierge réfute

Une disjonclive improbable.

(voy. éd. Mancel, et M alh , éd. Lalanne, I, p. CXVI.)

^ Expression de Lamabtinb, Entretien avec le lecteur, VI, en tête dos Becueillements poétiques.

* FONTBNBLLB, Dialogues des morts anciens avec les modernes^ dial. IV (Platon à Marguerite d'Ecosse): « Je couvrais ces matièreslà d'an galimatias philosophique. »

nous dit encore que « Pindare loi est absolument fermé * ». Saint-Ëvremond va même jusqu'à refuser toute qualité à Sophocle, et l'on a remarqué que les sujets grecs avaient toujours mal réussi à Corneille. Sous le ciel riant de l'Hellade, la poésie chantait, enthousiaste et vive, légère et subtile : les muses normandes sont de vieilles filles graves et raisonneuses ; à se mettre à récole des Grecs elles auraient forcé leur talent. Tout, au contraire, les attirait vers les Romains. Il y avait des affinités électives entre l'esprit normand, pratique, utilitaire, codificateur, et l'esprit législateur, administratif et bourgeois de ces Latins qui aimaient de trouver dans leur plus beau poème un manuel d'agriculture, et qui se plaignaient parfois encore de voir Virgile plus poète qu'agronome '. Des deux côtés règne le même goût de l'éloquence raisonneuse, et c'est aux plus raisonneurs et aux plus verbeux qu'iront souvent les sympathies normandes: à Sénèque - nous allons le voir - , à Lucain (Corneille scandalise Boileau en égalant Lucain à Virgile '), à des

* Flaubkbt, Corresp., 4» s., p. 226 (lettre \ Georges Sand). Il est asseï carieax que Flaubert se soit senti attiré par Oarthage, et Louis Bouilhet par la Chine, plutôt qu«) par l'Athènes antique.

* SÉNftQUE. Épître LXXXVl, 2 {vt\ Malh., 11,671).

' Art poitique, lY éd. Gidel.Voy. surtout la préface de Pompée^ où Corneille explique eon admiration pour Lucain. HUBT, Ort^tne de Caen, 1706, 366, chap. XXIV: « Le grand Corneille m'a avoué, non sans quelque peine et' quelque honte, qu'il préféroit Lucain à Virgile ». V. aussi le Hueiiana^ p. 177. Montausier jugeait comme Corneille : « Montausier traduisit Lucain, qu'il déclarait supérieur à Virgile » (GÉBARD DU ROULAN, Vènigme (VAkeste^ Paris, Quautin, 1879, p. 9). — Le paraphraste ampoulé de Lucain, Brébeuf, est un Normand. Cf. BatAILLARD, Lucain j son poème et ses traducteurs (Extrait des Mémoires de la Soc. d'agric, sciences, arts et belles-lettres de Bayeux, 1861)f p. 15. — On a 6 uveut remarqué aussi que les Latins que

écrivains de la décadence. Avec quelques nuances que ce soit, tous admirent les Romains : ce Je hais, dit Saint- Ëvremond, les admirations fondées sur des contep, ou établies par Terreur des faux jugements. Il y a tant de choses vraies à admirer chez les Romains, que c'est leur faire tort que de vouloir les favoriser par des fables * ». Il y a surtout chez eux une littérature pleine de sagesse et de majesté dont les modernes peuvent faire leur profit. Le plus grand des écrivains normands est en même temps le plus romain des poètes français :

Corneille est à Boueu, mais son &ine est à R*3ine ' ;

et déjà les modèles de Malherbe sont surtout latins.

Corneille admire le pins se trouvent être de verbeux Espagnols. — Flaubert nous dit de Bouilhet (Œuvres de Bouilhet, p. 302) (et ce pourrait être vrai d'autre < plus anciens ot plus illustres) : (f Ce qu^l préférait chez les Grecs, c'était VOdyêêée d*abord, puis rimmense Aristophane, et parmi les Latins, non pas les auteurs du temps d'Auguste (excepté Virgile), mais les autres qui ont quelque chose de plus roide et de plus ronflant ^ comme Tacite et Ju vénal. Il avait beaucoup étudié Apulée ».

' Saint-ÉvbemoND, Béflexions sur les Romains [éà. 1796, Paris, Renouard), p. 3.

• V. HUQO, Les Contemplations j liv. I, IX (éî. Hachette, 1884, 1. 1, p. 44). De même Casimir Delavigne, cherchant quel poète frança 8 il pourrait mettre à côté de Virgile et du Tasse, songe tout d'abord à Corneille, chantre de Pompée et de Cinna, et s'écrie :

Ghanire de ces guerriers fameax,

Grand homme, ô Gorneille, à mon maître,

Tu n*a8 pas habité comme eux

Cette Rome où tu devais naître ;

Mais les dieux t'avaient au berceau

Révélé sa grandeur passée»

Et, sans fléchir sous ton fardeau,

Tu la portais dans ta pensée.

(MeMéniennet de i8S7.)

Ces modèles ne seront pas les seals chez Malherbe ; en ce temps-là on ne parlait gaère d'amour sans avoir d'abord étudié Pétrarque, on ne faisait pas de pastorale sans le Tasse. Malherbe, appelé souvent à exprimer des sentiments qu'il n'éprouvait guère, s'est efforcé de faire comme les autres : le poète le plus raisonnable, tout en ayant des mouvements d'impatience contre les Italiens, peut tomber dans le précieux.

Après avoir rappelé par quels milieux il a passé, nous rechercherons ce que Malherbe a pensé et ce qu'il a fait des Psaumes, des Grecs et des Latins, des Italiens et aussi des Français ses prédécesseurs.

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