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temps-là ont mis aussi dans d'autres œuvres leurs sentiments et leurs idées, c est-à-dire une partie des sentiments et des idées d'Israël, en qui le christianisme les avait habitués à voir, en quelque sorte, leurs ancêtres moraux : comme il y avait alors une poésie lyrique ou réputée telle — rien de plus naturel que l'employer à pai*aphraser la Bible. Aussi c'est ce que tout le monde faisait '. Clément Marot s'était déjà attaché à cette besogne, et les accents modulés sur son « flageolet » avaient éveillé des échos inattendus : on était justement à se disputer sur la lecture des textes sacrés, et les réformés faisaient aux Psaunies un succès compromettant. Ce fut môme pour combattre Marot que Desportes se mit à sa traduction: et si, suivant les paroles -de Mathurin Bégnier son neveu,
Sur le luth de David on a chanté ses vers ^
c'est un fait qui intéresse plus l'histoire religieuse que la poésie française. A ce dernier point de vue, Malherbe jugea les Fisaumes de Desportes, et il leur préféra bravement la soupe de l'abbé. Lui-même en fit, pourtant, des paraphrases, sans être beaucoup mieux préparé que ses prédécesseurs.
Un esprit pratique et positif traite volontiers la religion comme une institution sociale quelconque, il en
< Toir par exemple G. GaE^TB, Jean Bertauty pp. 216-222. La mode, qui sévit déjà au XVI* sièle, se perpétuera chez les poètes de toute la période classique. Autour do Malherbe même tous paraphrasent: Bertaut d'abord, plus tard Racau (v. Abkould, Bacariy p. 485) et même les dames (la vicomtesse d'Auchy entreprend de paraphraser saint Paul). Plus tard Bois-Robert paraphrase encore.
< BÈGNIEB, Satire IX,
— Bl —
tient compte, il s'y conforme môme, sa suprême sagesse est de faire comme tout le monde ; c'est la philosophie de Montaigne, c'est aussi la théorie favorite de Malherbe (le Normand et le Gascon se ressemblent souvent). Il avait toujours à la bouche le vers que Prudence fait prononcer à Qallien : Cole daemonium qiiod colit civitas *. Du moins Sauvai le dit; et Bacan, qui voudrait bien nous faire un Malherbe pieux, avoue « qu'il lui échappoit quelquefois de dire que la religion des honnêtes gens étoit celle de leur prince '^ ». A son lit de mort il ne se décida à recevoir le prêtre que quand on lui eut rappelé qu'il fallait vivre et mourir comme les autres ; et à ses derniers moments, d'après une anecdote fameuse, il songeait plus à la langue française qu'à l'éternité. Non pas qu'il fût unBonaventureDes Periers ni mêmeuu Érasme; il avait des croyances, et s'il lui arrive de plaisanter le carême ', ou une prière qu'il vient de prononcer *, il lui arrivait aussi d'aller en pèlerinage. C'en était assez pour n'être pas brûlé en place de Grève; mais comment en est-il venu à paraphraser les psaumes? Ce n'a sans doute
^ Sauval, Antiquités de Paris^ t. I, p. 821. cité par Lalanne, Notice biographique (éd. de Malherbe, I, XLII, n. 3).
* Vie de Malherbe (I, p. LXXKVIEI). Malherbe dit souvent aussi, comme CoefFeteau : bonus animus, bonus Deu^^bonwi cultus, voulant dire m que bien vivre eut bien servir Dieu » [Racan, Vie de Malherbe^ et lettre de nov. 1656, od.Tonant de Lacour, Paris 1857, t. I, p. 329; V. Urbain, Nicolas Coeffeteau, Paris, thèse, Thorin 1893, p. 201 et n. 2) ; il rabroue un huguenot qui veut rintéresser aux controverses religieuses ( Vie de Malherbe),
' Menagiana^ III, 91.
^ ÂaNOULD, Anecdotes inédites sur Malherbe; Tallbmant DES RÉAUX, Historiettes .8® éd. (de Monmerqné et P. Paris), t. I, p. 283,
— sapas été à force de lire des textes sacrés : « Dispersit superbos mente cordis siii^ c'est tout ce que je sais dn Magnificat * », écrit-il à Peiresc^ et je le soupçonne fort de faire cet aveu précisément à l'occasion d'une de ses paraphrases, et de cligner de l'œil du côté des malins. . Sans qu'on puisse dire pourquoi, ni même au juste quand, Malherbe commença par traduire le psaume YIU, qui avait déjà occupé J.-A. de Baïf en même temps que les paraphrastes de profession. Il célèbre la ce Sagesse étemelle » en vers plus corrects que ceux de ses prédécesseurs, et il ajoute à son modèle un détail curieux. Rencontrant « les oiseaux du ciel et les bêtes de la terre et les poissons qui parcourent les sentiers de la mer », au lieu de faire de cela un de ces tableaux oratoires que Bertaut savait réussir, il s'écrie, en s'adressant toujours à Dieu :
Et par ton règlement, Tair, la mer et la terre
N'entretiennent-ils pas Une secrète loi de se faire la gaerre A qui de plus de mets fournira ses repas * ?
Et cela, on le sait, il l'a pris dans Sénèque, que nous retrouverons souvent dans sa pensée et, partcuit, dans sa poésie.
Sa seconde paraphrase est celle du psaume OXXVIII; et on connsût les circonstances dans lesquelles elle fut faite : Malherbe voulait, depuis plus d'un an, « mériter
* MALH., III) 306 et n. 8. Cette phrase, qui est sur nn feaillet séparé, semble se rapporter, d'après M. Lalanne, à la gaerre des Princes de 1614 ou de 1615: en ce cas elle serait venue probablement sons la plume de Malherbe à propos de sa paraphrase du psaume CXXVIII, écrite à Poccasion de cette guerre.
< Malh., I, 63. Cf. SÉNÈQUE, De beneficiis, IV, 5 (trad. MALH., n, 94).
une gratificatiou par quelque uouvel ouvrage * » quand éclata la guerre des Princes. La petite pragaerie organisée contre la reine mère ne causait probablement pas grande indignation au poète; mais, comme la reine mère le payait, il importait de ilétrir les révoltés. Justement il y avait un psaume qui célébrait la défaite des ennemis d'Israël et la vanité de leurs embûches : et comment n'y aurait-on pas songé, alors que ' depuis longtemps les partis en France se jetaient à la tête des passages de l'Ecriture ? Notre homme se mit donc à paraphraser le psaume CXXVIII, atténuant une image trop forte *, exprimant clairement le fœnum tectorum ' qu'il fallait bien expliquer aux habitants du Louvre, et rendant en somme les principales pensées avec une certaine élégance, et le plus de soin possible. Il y mit même tant de soin qu'il n'eut pas fini à temps - cela lui arriva plus d'une fois " et la révolte fut apaisée avant que le psaume fût traduit. Mais en cette occasion le poète eut de Tesprit en arrivant trop tard. La reine, qui venait d'obtenir à prix d'or la capitulation des princes, se faisait lire la
* Malh., III, 258, et I, p. XXVII, n. 2 (Not. biogr.) ; cf. Poésien de Malherbe avec Us observations de Ménage, 2® éd. (1689), p. 212.
* Super tergum meum araverunt arator es {verset 3): cf. Malh., I, 207, V. 10-12.
* MAIiH., I, 208, V. 19-24. — Il a été moins heureux ici que dans la consolation k du Périer; il rend assez longuement Tidée de la brièveté de la vie comparée à celle de l*herbe :
Et vivre une journée Est réputé pour elle une longue saison.
Une peupée semblable devait être reprise à la Bible, et exprimée plus sobrement, par BOSSUET, Oraison funèbre de Henriette- Anne d'Angleterre^ V^ partie : « Madame cependant a passé da matin au soir ainsi que Therbe des champs ».
paraphrase par la princesse de Conti ; amnsée, apparemment, par les vers véhéments et hautains, elle dit : ce Malherbe, approchez-vous », puis, tout bas à l'oreille d(B son poète : « Prenez un casque ». Et lui de répondre : « Je me promets que vous me ferez mettre en la capitulation ». Elle se mit à rire et dit qu'elle le ferait ' : Malherbe avait l'esprit de repartie plus qu'il n'avait le génie biblique. Il ne se souciait pas d'ailleurs de rendre ce génie : quand on lit ses paraphrases de psaumes sur la guerre des princes, on lui marque les endroits où il n'a pas bien suivi le sens de David : <( Je ne m'arreste pas à cela, répond-il ; j'ay bien fait parler le bonhomme David autrement qu'il n'avoit fait * ».
Cependant les sentiments religieux, sans doute avec l'âge, prenaient en lui quelque place, et en 16*20 il publie les Stances spirituelles, qui chantent la louange du Créateur sans que celle-ci paraisse avoir été l'objet d'une commande. Il déduit en vers corrects et laborieux les mérites de Celui dont l'esprit « se conserve éternellement ».
Il devait s'élever plus haut en s'inspirant des psaumes. Il avait, comme tous les hommes, des moments de tristesse et même de découragement, et sans exprimer sa
* Malh., 1,419.
* Abnould, Anecdotes inédites sur Malherbe, p. 48; n>., Bacan, p. 162; cf. Tallemakt des RÉArx, Historiettes, 3© éd. (do MoDmerqué et P. PArin), t. I, p. 287. Ikf alherbe répondait ainsi à Pavance aux reproches que Balzac adressera à ses contemporains : « 0 rhétoriciens . . . qui faites des paraphrases . . . , qui vous a dit que les prophètes et les apôtres soient de votre humeur?... Ne pensez pas leur faire plaisir, de leur prêter si libéralement, et sans qu'ils en aient besoin, vos épithèten et vos métaphores ...» (BALZAC, Socrate chrétien, Discours septième.)
douleur en déclamations lyriques il éprouvait le besoin de détourner son esprit du monde changeant et vain. U lui arrivait sans doute de se reporter, ainsi que tous ceux de son temps, vers Dieu et la religion. Déjà Desportes^ grand pécheur repenti sur le tard, avait eu un pareil retour, plus amer, et plus bavard, dans sa Prière en forme de confession * ; et Corneille, Racine, La Fontaine, passeront encore, plus tard, dans leur vie et dans leur œuvre, par les mêmes étapes de la mondanité et de la résipiscence. Malherbe, semble-t-il, revenait à Dieu, ou « au divin », comme parle !Renan. Il aime à citer le verset : Delectare in Domino et dabit iibi petiiiones cor dis tiii *. Aux citations qu'un homme fait, on peut souvent deviner son état d'esprit : Malherbe, écrivant le Delectare in Domino dans son exemplaire de Desportes ', et dans son Martial *, a sans doute déjà les préoccupations qui lui feront dire enfin, on pai*aphrasant le Psalmiste :
N'espérons plop, mon âme, aux promesses da monde *.
Lui qui s'était fatigué « à louer les vertus des hommes » sans être toujours satisfait de la récompense, et qui avait vu succomber les puissants de la veille, et lu tant de dissertations sur la vanité du monde, il était tout préparé à comprendre le psaume CXL V, et il a su en rendre
» Dksportes, éd. Michiel-*, p. 516.
« Psaume XXXVI.
' BruNOT, La doctrine de Malherbe, p. 89, et Texeroplaire de Desportes avec notes do Malherbe conserve k la Bibliothèque nationale à Paris (Inv. rés. Ye 2067).
* V. BOURRIENNE, Malherbe, points obscurs et nouveaux de sa vie normande^ p. 193. — Cett ; citation qu'aime à faire Malherbe fait songer qu'aussi « La Harpe, devenu dévot, aimait à citer les psaumes » (Sainte-Beuvë, Critiques et portraits, 2» éd., III, 17).
« Malh., I, 273.
quelques idées générales avec une sobre vigueur *. La forme qu'il donne à telle pensée vieille comme le monde et la littérature, a déjà un ton cornélien ; comme l'auteor du Cid, il dit des rois :
Ce qn*ils peuvent n'est rien ; ils sont ce qne nous sommes *. U développe les lieux communs ordinaires sur la vanité du monde, et il ne parle pas des rois morts sans se ressentir des formules poétiques de la Renaissance :
Et dans ces grands tombeaux, où leurs âmes hautaines Font encore les vaines, Ils sont mangés des vers.
Ces âmes qui vivent dans les tombeaux sont de la théologie de la Pléiade ' plutôt que de celle de la Bible : aussi le théologien Costar et le Père Bouhours en sontils offusqués \ Malherbe n'était donc jamais entièrement
* Sur les poésies bibliques de Malherbe, voir entre autres DELFOUB, La Bible dans Bacine, Introduction.
' Malh., I. 274. C'était une idée familière aussi à Ronsard (éd. Blanchemain, I, 260, III, 287, 389 et surtout VII, 36 et 87; cf. H. Guy, Les sources françaises de Ronsard (Ret^ua d histoire littéraire de la France^ 190i?, p 238). — Corneille dira {Le Cid, V. 167) :
Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes,
et Racine appliquera à un de ses héros la même pensée :
Triste destin des rois ! Esclaves que nous sommes Et des rigueurs du sort et des discours des hommes.
{Iphigénie, I, 5).
* Rien n'est plus fréquent dans Ronsard que cette idée antique de l'âme vivant là où repose le corps l il l'applique, commo ici Malherbe, aux rois (RONSARD, éd. Blanchemain, t. VII, p. 11), à François I (ibid., p. 37; et à. lui-même dans son fameux sonnet à Hélène. Cf. Malh., I, 41, 360.
^ Sur cette discussion, voir éd. Ménage (2<', 1689;, p. 220-223.
et exclasivement pénétré de Tesprit biblique. Jamais non plus, du reste, il n'a voulu s'attacher étroitement au texte sacré ; et, dans cette dernière paraphrase qu'on considère comme sa meilleure et même comme sa seule excellente^ cinq vers tout au plus sont tirés littéralement du psaume lui-même.
L'influence générale de la Bible n'est pas très profonde chez Malherbe; l'idée de Dieu se revêt plutôt dans son œuvre des traits de la poésie antique: il le voit sous l'aspect du Jupiter classique :
0 toi qui d'uD clin d*œil sur la terre et sur l*0Dde Fais trembler toat le monde ... *
et, dans la plus belle a prière » qu'il lui ait adressée, il parle de façon très profane de la gloire du Dauphin, qui sera telle
Que ceux qui dedans l'ombre éternellement noire Ignorent le soleil, ne Tignoreront pas *,
ce qui semblait une impiété insupportable à Lefebvre de Saint-Marc.
Cet homme qui ne savait pas prier en vers sans scandaliser les théologiens et son propre éditeur, ne pouvait non plus être guère chrétien. Ne lui demandez pas de sentir la naïveté suppliante qui s'égrène dans les litanies: « dans ses Heures^ il avoit effacé des litanies des saints tous les noms particuliers, et disoit qu'il étoit superflu de les nommer tous les uns après les autres, et qu'il suffiroit de les nommer en général : Omnes sancti et sanctae Dei, oratepro nobis * ». La « réduction à l'universel » avait de ces boutades ... Ce n'est pas Malherbe non
> Malh., 1,218.
* « Prière pour le roi allant en Limousin » (Malh., I, 74).
> RACAV.Viede Jfa2%er66 (MALH., éd. Lalanne, 1. 1, p. LXXVII).
plus qui parlera, comme Victor Hugo, de « la prière d'un mendiant puissant au ciel » : « quand les pauvres loi disoient qu'ils prieroient Dieu pour lui, il leur répondoit qu'il ne croyoit pas qu'ils eussent grand crédit envers Dieu, vu le mauvais état auquel il les laissoit en ce monde, et qu'il eût mieux aimé que M. de Luynes oa quelque autre favori lui eût fait la même promesse '...Il disoit aussi que Dieu n'avoit fait le froid que pour les pauvres et pour les sots ^ ». Quand Malherbe s'adresse au Christ — cela lui est arrivé dans un sonnet compose après la mort de son fils - il n'est pas plus chrétien qu'il n'était biblique dans ses paraphrases. Il parle au Christ comme à un de ces dieux classiques dont la vengeance était le plaisir, et il veut le persuader en bonne logique :
Paisque, par la raison Le trouble de mon âme étant sans guérison, Le TOBU de la vengeance est un vœu légitime,
Fais que de ton appui je sois fortifié.
Ta justice t*en prie; et les auteurs du crime
Sont fils de ces bourreaux qui t'ont crucifié \
Si l'on songe maintenant aux vers que Victor Hugo écrivait après la mort de sa fille :
Je viens à voue, Seigneur, père auque^ il faut croire,
on aura une idée de la distance qui sépare du poète romantique et chrétien le poète classique, qu'inspire la raison de l'antiquité et de la renaissance.
I Raoan, l c.y p. LXXIT.
« Ibid,, p. LXXIV.
' Malh., I, 276 ; cf. SOUBIAU, Vévolution du vers français au XVIP siècley Y*. S3.
Dans rhistoire de rinflaence biblique en France, l'œuvre de Malherbe, sauf un trait, n'est donc qu'une phase quelconque de cette habitude classique qui se continue jusqu'à Lefranc de Pompignan, et qui aligne des paraphrases généralement correctes, parfois éloquentes, souvent froides et dépourvues d'enthousiasme ^ Ce fut là un malentendu comparable au pindarisme. La poésie lyrique n'est pas de ces productions qui se transposent d'un pays ou d'un temps à un autre : elle est l'expression spontanée du sentiment intérieur ; elle peut bien s'inspirer des événements du passé et de la poésie biblique : mais ce ne sera plus en copiant les psaumes qu'elle se manifestera ; ce sera en racontant un fait tragique comme dans la Conscience ou en exprimant les sentiments personnels d'un cœur mystique comme Lamartine. Quant au classicisme français lui-même, c'est sous la forme dramatique qu'il traduira en poésie l'influence de la Bible. Et ici il donnera, comme dans l'éloquence de la chaire, le meilleur de lui-même. Chez les Grecs, le drame avait été un fragment de la tradition épique mis à la scène. En France, rieu ne se prêtait mieux que l'antiquité biblique à jouer le rôle qu'avait eu en Grèce la légende homérique : aussi est-ce en lui demandant Athalie que Racine a créé le chef-d'œuvre de la tragédie française.
* Renan croyait qu'il y avait à ces entreprises un obstacle inhérent à la différence des poésies sémitique et française : « Le rythme de la poésie sémitique consistant uniquement dans la coupe symétrique des membres do phrase, il m*a toujours semblé que la vraie manière de traduire les œuvres poétiques des Hébreux était de conserver ce parallélisme que nos procédés de versification fondés sur la rime, la quantité, le nombre rigoureux des syllabes défigurent entièrement » (E. B.ENÂN, Préface de Job),
CHAPITEE IV.
Les Grecs.
En 1569, <( on accorde ce principe qae la langue grecque est la reine des langues » '. Un siècle plus tard, si vous ne savez pas le grec,Philaminte ne vous embrassera pas, mais aussi vous ne serez pas traité de grimaud *• Que s'ost-il donc produit dans l'intervalle ? Une désillusion, à la suite d'une entreprise démesurée. On avait cru, au début de la Pléiade, que l'imitation des Grecs allait procurer à la France un Homère et un Pindare, et comme, au bout d'une ou deux générations, il avait bien fallu reconnaître qu'il n'en était rien, une réaction devait se produire contre les anciens mômes en qui on avait mis tant d'espoir. Il en est toujours ainsi : Pompignan fait tort à Jérémie, et le pindarisme à Pindare. Le grec ne fut toutefois pas abandonné : on le confina seulement dans les collèges, re£age ordinaire des traditions démodées, et au commencement du XVII* siècle, le Louvre, pour lequel Malherbe a écrit presque toute son œuvre, fait encore bon accueil aux études grecques '« Mais celles-ci n'ont plus d'influence sur la littérature nationale. On en parle avec le respect des choses auz-
* HSNBI ESTIEKNB, Conformité de la langue grecque, éd. Fettgcre, p. 18.
* La Bbuyèbb, Des jugements, 19.
Cf. Eggbb, L'hellénisme en France^ t U.
qnelles on ne touche guère, et même pour ceux qui n'ont pas encore renié Bonsard, les modèles antiques sont moins Homère et Pindare que Virgile et Horace. Arrive Malherbe. Le secret des grands critiques semble être de formuler franchement, nettement, la pensée et les goûts — et aussi les incompréhensions — - de leur époque : Malherbe dit brutalement tout le mal qu'il pensait de ces Grecs qu'on comprenait mal. Nisard, qui avait fait du réformateur le type accompli de toutes les qualités possibles, disait poliment: « il préférait les Latins aux Grecs... s'il n'a pas assez goûté Pindare, t'était en souvenir des excès où l'imitation de ce poète avait fait tomber Bonsard *».Le bonhomme Malherbe n'y mettait pas tant de formes, et, même sans Ronsard, il n'aurait pas ménagé 1' « antiquaille » : (c II n'estimoit point du tout les Grecs, dit Bacan, et particulièrement s'étoit déclaré ennemi du galimatias de Pindare... Il estimoit fort peu les Italiens, et dîsoit que tous les sonnets de Pétrarque étoient à la grecque*, ..yy A la grecque voulait dire: qui n'a pas de pointe, comme nous l'apprend une anecdote du Menagiana ', et comme on pourrait le voir dans la traduction de l'auteur à qui Malherbe doit le plus clair de ses idées, Sénèque : « Je ne veux pas nier que Chrysippus ne soit un grand personnage, mais c'est toujours un Orec, de qui les pointes trop déliées Be rebouchent le plus souvent, et sont si foibles, que même quand elles semblent faire quelque force, elles ne font autre chose qu'égratigner bien le cuir en sa super-
* NlSABD, Histoire dé la littérature française^ I, 404 (dernière éd.).
* Vie de Malherbe (Malh., éd. Lalaane, I, p. LXX).
' L'anecdote de MUe de GOUBNAY, et la vogae cariease qu'eut l'expression à la grecque (Menagiana^ 1715, t. 2, p. 844).
ficie, et ne passent point plus avant * ». Pindare avait donc le tort de n'avoir pas mis des pointes comme il en fallait aux sonnets faits pour !e Louvre au début du XYIP siècle, et Malherbe est déjà de la race de ceux qui reprocheront à Homère de n'avoir pas appris les belles manières à la cour de Versailles. De plus, tout ce qu'il avait lu et traduit de Sénèque contre le « parti des Grecs * » et les fictions d'Hésiode était bien fait pour le détourner d'une poésie si peu conforme à son tempérament.
Ce n'est pas à dire que Malherbe ne sût pas le grec, comme on l'a parfois prétendu. Il avait passé trop d'années dans les écoles du XVI* siècle, pour pouvoir l'ignorer '. Il connaît, d'abord, les noms grecs des figures de rhétorique, et il s'en souvient, avec, déjà, l'esprit de Molière : sous le vers de Desportes :
D'nn tel brait vint frapper ton âme et ton oreille
il note : « Quelque pédant trouvera ici d'une figure Gorepov TTpoTspov ; pour moi, j'y trouve une sottise * ». Il traduit les mots grecs cités par Sénèque ^^ et il était
« Malh., II, 9 (trad. du Traité des Bienfaits^ 1, 4).
a Malh., II, 8 (De Be7ief., I, 3).
' Sur les écoles de Caeu, où Malherbe fut le condisciple de Bertaut, voir G. Grentk, Jean Bertaut, pp. 6-10. — L'assertion que Malherbe ne savait pas le grec se trouve encore répétée par M. Emm. des Essarts (rendant compte du Rapport sur la poésie française depuis 1867 "p^kv Catulle Mendès) daas le Joutnal des Débats, 7 novembre 1903. — Par contre M. SOUBIAU (Évolution du vers franc lis au XV H^ siècle) dit que Malherbe était helléniste.
^ Commentaire (Malh., IV, 396). De même IV, 431. Il emploie aussi kTzh xoivoîJ (IV, 396).
« Ainsi MZ.LH., Il, 303 et 304.
môme capable de faire un bon thème grec. Parlant de son beau-frère Châteauneuf à son savant ami Peiresc, il écrit : c< Je vous mandai dernièrement que, si j'avois un chifire, je vous écrirois avec plus de liberté; autrement, il n'y a point d'apparence de le faire. Tout ce que je puis vous dire, c'est que l'homme oloç é^tcoasv, roibç dcic./i^ei (jieTavoiaç IXtcIç oûSe|xia, xal éTcavcpOcoffetoç oûSkv Tex|xi^ptov * »; ce qui prouve aussi que le grec pouvait encore servir de cryptographie en cette docte année 16 13. Malherbe, comme un homme du XYP siècle, aime à parler grec — et aussi latin, ou italien, ou espagnol - : « cela est mis, à cetteheure,mteri5taçopa'»,"dit-il précieusement. Il connaissait assez ses auteurs pour reconnaître dans Desportes un passage pris du grec *, et il cite volontiers une sentence d'Hésiode : il écrit — toujours à Peiresc, dont il se pourrait que l'érudition eût été contagieuse — : ce Pour cet air provençal que vous m'avez envoyé, je l'ai fait voir à Guedron (un compositeur), qui le trouve du tout impertinent; je ne sais si c'est qu'à la vérité il le soit, ou qu'il vérifie
Kal Trrw^oç oôovée'. Tzrtùyy, xal iotSoç doiùlù * ».
L'année suivante, Malherbe dit de deux médecins qui (c ont toujours été mal ensemble » : ce Hésiode pouvoit dire xal (arpoc; ioL'zptû aussi bien que ioiSoç doiocô ' ». La pompeuse Lettre à M. de Mentin exalte Richelieu à grand renfort de citations : a les affaires publiques sont en si
1 Malh., m, 313.
* m, 351 {lettre de 1613). Le texte d'Hésiode portait : :tTu)y(ji ^Oovéei.
bon état que, si mon affection ne me trompe, le vieax mot eupr.xajJiEv, fj'jy/oiiptùiuy ne fut jamais dit si à propos comme nous le pouvons dire aujourd'hui . . . D'un côté son corps (de Richelieu) a la faiblesse de ceux qui ipo'jpai; xapirov £Oo*joriv ; mais de l'autre, je trouve en son esprit une force qui ne peut être que twv <{Xv|JL7:».a Swixat' èy^d'/Tcov '». Malherbe aime donc à se souvenir de l'Evangile et d'Homère, et il fait encore allusion à un récit de V Iliade en écrivant à Balzac *. Son œuvre poétique ne se ressent pas, pour cela, de l'épopée ni de la théogonie grecque. Parlant d'Achille, il le fait « soupirer neuf ans dans le fond d'une barque ' ». C'était beaucoup plus que ne permettait V Iliade : et Ménage, en publiant les vers de Sarasin qui reprenaient la même erreur, dut réduire les soupirs à neuf mois. Il est vrai que Malherbe en usait très librement avec les traditions poétiques. Quant à Hésiode, on a voulu voir un souvenir de la Théogonie dans le passage de l'Odo sur la rébellion de La Rochelle où la Victoire triomphe des Titans * : mais c'est là une fiction assez répandue pour que l'auteur ait pu se passer de l'original grec. De même qu'il avait pu entendre plus d'une fois dans les harangues et sermons du temps le passage de l'évangile grec auquel il semble faire allusion, il avait aussi pu rencontrer la sentence d'Hésiode qu'il cite, dans un do ces recueils comme il en parait tant alors ^, et qu*il connaît bieu, puisque la même année où
* IV, 101 et 109. Évang. selon St Luc : Sjy/*''?^*"* l-^^'» ^'^ ^^P^^ (XV, 6 et 9) ; lliadi VI, 142, et I, 18.
* Voir notamment Egoeb, L'hellénisme, t. II, p. 36 et 37 et note. 5
il cite la sentence, il envoie à son iils Marc-Antoine, avec un Lexicon grec, une Folyanthée récente et les Chiliades d'Érasme *. Les poésies d'alors, celles de Bégnier, par exemple, sont pleines de maximes empruntées à de pareils recueils : et pour cette besogne il n'était pas plus nécessaire de comprendre l'art grec qu'aujourd'hui pour décomposer les mots de télégraphe et de téléphone. De plus, il n'est guère d'image ou d'idée grecque dont Malherbe n'ait pu trouver des adaptations latines : les <c oiseaux de Caïstre ' » sont dans les Oéorgiqties ' comme chez Homère, et Malherbe a pris à Sénèque * bien plutôt qu'à Lucien l'idée de se «plaindre par coutume » plutôt que de se consoler par devoir. Lucien, d'ailleurs, si répandu au XYP siècle, était bien fait pour plaire à Malherbe, et il se peut que celui-ci se souvienne des Dialogues en écrivant : « la Provence a son Timon aussi bien que la Grèce * ». Il serait invraisemblable aassi que le poète de Henri IV n'eût pas lu Plutarque, du moins dans Amyot : Plutarque en effet jouit d'une vogue immense à partir du XVP siècle,
* III, 355. Il ne serait pas plus sarprenant de le voir utiliser de telles sources que de le voir s'intéresser aux CenturUê de Nostradamus (III, 121 et 531). Des adages relevés par Érasme se retrouvent chez les poètes ; cf. par ex. Ghiliade 2, Ceniorie 5, adage 47, et RONSARD, éd. Blanchemain, VII, 303, et RÉGNIER, Satire I, v. 79. — Voir aussi, à ce sujet L. DfiLARUBLLE, Ce que Rabelais doit à Érasme et à Budéy dans la Revue d^hitioire littéraire de la France^ avril-juin 1904.
* VlRQ., Georg.y I, 383 sqq.
* Épître XLIII, § 2 (trad. Malh , II, 494 sqq.).
^ IV, 131. Sur la diffusion des œuvres de Lucien au XVI« s., V. L. Clément, H. Eaiienne (t son œuvre française, p. 91, n. 3.
<( depuis qu'il est françois * », et en 1635 un traducteur de Ousman éPAlfaraclie dit encore : « De toutes les versions dont notre âge regrattier fourmille, le Pliitarque seul a valu son original * )>. Aussi Malherbe se souvient-il de la Vie de Tkémistocle ^ : ce Mon avis étoit qu'il falloit éplucher un homme en sa vie et non pas en son«origine, et qu'autant valoit-il avoir son extraction de Sériphe que d'Athènes * ». Mais de pareils détails ne permettent pas de supposer que la poésie de Malherbe doive quelque chose aux Grecs. Si les vers :
Toat le plaisir des jours est en leur matiaée, La nuit est déjà proche à qui passe midi,
faisaient songer Sainte-Beuve ce à tant de vers d'Homère
sur la splendeur de Taurore, sur le jour sacré », c'est que Sainte-Beuve connaissait la poésie homérique et la goiitait avec un sens que Malherbe n'a jamais eu : et s'il fallait chercher une source à ces vers, il faudrait la voir chez les Latins et les Italiens, ou même chez les Français^ plutôt que dans la poésie grecque. Celle-ci ne disait rien à Malherbe : les écarts du lyrisme ne lui permettaient pas de régler ses vers sur ceux de Pindare. On a souvent cité le jugement d'André Chénier sur Y Ode à Marie de Médicis: « Cette ode est un peu froide et vide de choses... Au lieu de cet insupportable amas de fastidieuse galanterie dont il assassine cette pauvre reine, un poète fécond et véritablement lyrique, en
» Montaigne, Essais, II, 10.
* Trad. do Qv>fm2n d'Alfarache, avec Acertissemsnt (par Chapelain?), Uouen 1633.
» Pluparque, Vie de Thémîstocle^ chap. XVIII.
* Malh.,IV, 74.
' Sainte-Beuve, Kowjcaux LndiSj 13, p. 411 et note.
parlant à une princesse da nom de Médicis, n'aurait pas oublié de s'étendre sur les louanges de cette famille illustre, qui a ressuscité les lettres et les arts . . . Ce plan lui eût fourni un poème grand, noble, varié, plein d'âme et d'intérêt ... Je demande si cela ne vaudrait pas mieux pour la gloire du poète et pour le plaisir du lecteur. Il eût peut-être appris à traiter Vode de cette manière, sHl eût mieux lu, étudié^ compris la langue et le ton de Pindare * ». Sans doute : mais il aurait surtout fallu pour cela que Malherbe fût né deux siècles plus tard ; et il aurait compris qu'il fallait imiter les Grecs en faisant comme eux : c'est-à-dire en n'imitant personne. Sur ceux qui avaient naïvement copié Pindare, ou qui admiraient de confiance une poésie réputée parfaite, Malherbe avait l'avantage de reconn^tre son incompréhension. Celle-ci est du reste partagée par ses contemporains et surtout par ses compatriotes. « Le peu imitable Pindare * », comme disait déjà Yauquelin de La FresnayC; était « absolument fermé » aux esprits positifs, raisonnables et sensés: et comme ce bon sens et cette raison triomphent en France au début da XVIP siècle, « notre poésie en sa simplesse utile » renonce aux ambitions pindariques; elle néglige même les Grecs en général, jusqu'au jour où un poète délicat, nourri de Sophocle et d'Euripide, retrouvera le sens de la grâce attique et le secret des passions à la voix harmonieuse.
* Poésies de Malh, avec commentaire de Chéniery p. 43.
« Vauquelin de La Feesnaye, Artpoétîque, III (éd. Travera, 1. 1, p. 105).
CHAPITBE V
Les Latins I. — Sénèquk
Une philosophie « ondoyante et diverse »; des réflexions tour à tour profondes et familières sur les circonstances ordinaires de la vie, une conversation « à pièces décousues ' » dont les fragments se présentaient comme une espèce de menue monnaie delasagesse,((sable sans chaux » comme disait Claude, mais dont chacun pouvait emporter un grain : voiià plus qu'il ne fallait pour assurer pendant longtemps à Sénèque des lecteurs nombreux et divers. Ce raisonneur qui s'analysait tout le temps et dédaignait tout sauf les idées capables de former l'homme, avait particulièrement trop d'affinités avec l'esprit français classique pour ne pas se prêter à son élaboration: aussi •— sans même parler de l'art dramatique — n'y a-t-il peut-être pas un ancien qui se trouve plus exactement à tontes les sources du classicisme : chez Montaigne qui y puise « comme les Danaïdes ' », chez Calvin qui a commencé par commenter lé De Clementia, chez Malherbe surtout et ses contemporains. « Sans Sénèque, disait déjà Colletet, Bertaut n'eût jamais si bien fait résonner les muses et n'eut aussi jamais touché nos esprits de si vives ni de si fréquentes pointes ^ ». Malherbe non plus^ sans Sénèque, ne serait
' Montaigne, Esaa's, II, 10.
^ COLLETKT, Discours sur réloqusnce, dit. Grentk, Jean Bertauty p. 341. — De même on lit dans les Jugements des savants co Baillet (éd. revue par La Monnoye, Amsterdam
pent-éire pas ce qu'il est, l'introdacteur de la raison raisonnante en poésie. Il avait eu à cet égard un vague devancier en Alain Chartier, et ce « très noble orateur » s'était déjà mis à l'école de Sénèque; MontcLrestien encore fait de même, surtout dans les chœurs de ses tragédies; et en 1590, on ne sait quel ce Caton de Basse- Normandie » faisait imprimer à Caen un Bouquet des fleurs de Sénèque ^ couprenant huit odes à sujets philosophiques extraits des œuvres du philosophe latin. L'auteur inconnu (dans lequel on a voulu, à tort, voir Malherbe lui-même ') écrit avec les images des poètes du temps ; et il est curieux de voir combien ses « odes », adressées à des magistrats et à des avocats au milieu desquels
1725), à Tarticle : Malherbe (t. IV, p. 195) : « Oq peut dire anssi qu'on lui trouve IVsprit de Sénèque en divers endroits ; il l'avoit beaucoup éludié et traduit môme en notre Langue, c'est ce qui lai avoit rendu ses sentimens plus familiers, et qui a contribué beaucoup sans doute à rendre sa Pcësie si touchante, si animée et si consolante lora qu'il paile de la mort ou des adversités de la vie ».
* Réédité dans Ds La Eue, Essais histot iques sur les Bardesi les Jongleurs et les Trouvères normtnds et anglo normands ^ t. III» fin.
* J'ai déjà présenté ces observations dans un article du Musée Belge (1903) sur V influence (le Sénèque le Philosophe ; M. Stemplinger, rendant compte de mon étude -— avec une extrême bienveillance, du resto — dans la Zeitschrift fiir fravzosische Sprache uud Litteratur (1904), estime que je n'ai pas prouvé l'impossibilité d'attribuer le Bouquet k Malherbe : c'est qu'en effet cette impossibilité me paraît établie dans l'édition Lalanne, et est, depuis M. Lalanne, généralement admise. Comme on l'a observé, Malherbe n'aurait pu écrire en 1590 les vers du Bouquet :
Si mes parents sont morts
Au reste, les fausses attributions du brave abbé De la Rue sont légion.
Malherbe aussi a véca, ressemblent aux stances du consolateur de Du Périer et du président de Verdun, non seulement par le fond — ce qui n'a rien d'étonnant, — mais même par la forme. Des deux côtés les lieux communs sur la fatalité de la mort, sur la brièveté de la vie, sur Je temps et la patience qui guérissent nos maux, sont enveloppés des mêmes comparaisons de la courte vie à la rose flétrie dès le soir, et des mêmes rimes de « la barque » et « la Parque », du a monde » et de c< l'onde », des « hommes » et « nous sommes », du (c trépas » et ce ici-bas » ; le Bouquet fournit même — nous le verrons plus loin — le prélude de lajplus célèbre des stances à Du Périer. Malherbe devait réussir en employant, de façon plus discrète, la méthodejdu paraphraste obscur et de tant d'autres rimeurs.
Il aimait les tragédies de Sénèque ', où il goûtait apparemment les pensées et dissertations dont il allait se pénétrer en traduisant les œuvres philosophiques. Celles-ci devaient lui être familières depuis longtemps, par les fortes études latines qu'il avait faites, par le commerce du néo-stoïcien Du Vair, par celui de tous les lettrés du temps. On ignore la date à laquelle il traduisit le commencement des Questions naturelles, une grande partie du Traité des Bienfaits, et la plupart des Epîtres à Luciliiis *. Le silence de ses lettres (conservées pour les dernières années) et de ses disciples sur ce point permet de douter que les traductions datent exclusivement de la démise partie de sa vie, comme le feraient croire la
^ Racan (/. c , p. LXX). — Nous laissons oatarellement de côté rinâaence de Sénèque sur l'art dramatique ; l*étude do cette question a été entreprise par M.Karl Bœhm (Munchener Beitrdge zur rom, u. engl, Fhilol.^ XXIX).
* Malherbe, éd. Lalanne, 1. 1, p. 467 sqq., et t. II en entier.
préface de Péditeur posthume Baudoin et la dédicace à Richelieu écrite par Du Boyer *. Puis, comme « Malherbe se moquoit de ceux qui disoient qu'il y avoit du nombre en la prose » et que « les périodes des Epîtres de Sénèque sont un peu nombreuses * », comme ces Epîtres et surtout le Traité des Bienfaits contiennent des mots archaïques, il' est possible que l'auteur y ait travaillé à une époque où il n'avait pas encore en prose la manière et la maîtrise de sa traduction du XXXIII" livre de Tite-Live, modèle de langue et de grammaire à ses yeux. La traduction de Sénèque présente sous une forme élégante et soignée une foule dïdées qui se retrouvent dans la correspondance et dans les vers du poète. Elle contient même une partie poétique, puisque c'est en vers français que sont rendus les vers latins ou grecs que citait Sénèque. C'est un exercice auquel s'adonnera un autre grand classique, celui qui admira tout un temps Malherbe : La Fontaine traduira en vers les mêmes passages pour la traduction de Sénèque de son ami Pintrel. Malherbe rend ainsi un passage de la première Eglogue de Virgile (dont il se souviendra dans l'Ode à la reine mère ^):
« Malh, II, 261.
• Racan (M«lh., I, p. LXXXVI). Quand, en 1615, il reçoit le Sénèque que lui a envoyé son cousin de Boutonvilliers, il semble ne plus rien avoir à apprendre dans cet exemplaire : « Si j'eusse cru qu'il n'y eût que cela, je ne Tcus-e pas demandé » (Malh., IV, 40). Tra^ailiait-il en ce moment à sa traduction, ou é*ait-il occupé à la revoir ? — Il a dû y mettre bien des années j*il n'allait pas plus vite que pour ses écrits originaux.
* Malh., I, 216, v. 146-150. Cf. aussi le vers de Varron d'Àtax traduit par Malherbe (II, 467) : « Le repos de la nuit avait tout assoupi », et la page qui suit, et ces vers de Malherbe (1, 160) :
Comme la nuit arrive, et que par le silence, Qui fait (les bruits du jour cesser la violence, L'esprit est relâché...
C'est de la main de Diea que tout ce bien me vient. Il me donne mes bœnfs, il me les entretient ; C'est lui par qui je chante, et lui par qui j*entonne Dessus mon chalumeau tous les chants qne je sonne *.
Voici une description de l'âge d'or qui fait bonne figure entre les poésies du XVI' siècle et celles de Delille :
Le joug au jeuoe bœuf n*avoit pressé les cornes, Il n*étoit point de coutrc, il n*étoit point do bornes, £t la terre pucelle en commun épandoit Au peuple nonchalant plus qu'il ne demandoit *.
Il y a de ces bouts de traduction qui font déjà penser à La Fontaine : « Vous trouverez encore à vous couvrir sous un arbre
Qui réserve tardif son ombrage aux neveux ' ».
Ils font surtout penser à la poésie de Malherbe luimême, et telle traduction de vers latin pourrait faire partie de n'importe quelle « Consolation » :
Les destins pour prier ne se fléchissent point *,
Quant à la prose du traducteur, elle a des « périodes » et ce du nombre », comme disait B>acan ', et comme le remarquaient les contemporains ; et parfois même il faudrait à peine retoucher la version de certaines phrases latines pour en faire des vers.
« Malh.. II, p. 96 {De Benef., IV, 6).
* Malh., II, 722 [Géorgiques, I, 125-128), ' Malh., II, 671.
* Id., II, 598. Tel vers aussi fait songer à Racan, le disciple de Malherbe :
Au gré de mes destins mes jours sonl achevés (II, i57).
Tels autres ont une vigueur cornélienne.:
Vierge, cela n'est rien : tu ne m*as annoncé
Ni travaux ni combats où je n'eusse pensé (II, 594).
» Vie de Malh, (Malh., I, p. LXXXVI).
Non seulement Malherbe^ en traduisant, ajuste ses mots en versificateur, mais il ajoute aussi des ornements à son modèle, des images comme il y en a, da reste, dans tous les poètes du temps, comme il en a vu dans Horace, et qu'il reproduira dans ses pièces les plus célèbres. Pour n'en citer que deux exemples, magnis itaque curis exemjh tus ' devient : « aussi les roses de son âme n'ont point d'épines * » ; ex quacumque conditione est décomposé en deux termes concrets : « d'une cabane, aussi bien que d'un palais ^ », tableau qui se retrouve dans la stance mémorable qui montre la mort régnant également sur la cabane du pauvre et sur le Louvre de « nos rois )>. Le traducteur a parfois des images moins heureuses, comme celles du « musc et de l'ambre ^ yy, et il modernise sans hésitation son modèle, dont il transpose les idées dans le monde français. H dit « Monsieur » et « ces messieurs », devançant le fameux : « Vous n'avez pas failli, Messieurs », que Boileau lira dans Démosthène, Il interprète equitem romanum, libertiniim, servos^ par « gentilhomme, roturier, valets ^ », et parfois il ne retient que la partie la plus générale d'une pensée pour l'appliquer aux hommes de son temps : « On peut bien sentir le musc et l'ambre, et n'être ni moins galant ni moins brave que si on sentait la poudre à canon ® » : cela pour rendre Fcrtihido, et industria, et ad hélium prompta mens, tam in
* De BeneficUs, l. VII, c. 2.
* Malh.,11,217.