‹ Malherbe et ses sourcesChapitre 75 sur 89 · II · texte numérisé non relu

II

Persas qiiam in dite cindos cadit*. Malherbe aurait pu dire de sa traduction de Senèque ce qu'il disait en publiant celle du XXXIir livre de Tite-Live : « Je sais bien le goût du collège, mais je m'arrête à celui du Louvre * ». Il s'y est arrêté en vers comme en prose, et la stance fameuse où il paraphrase Horace sera l'une de ses belles infidélités.

Godeau disait dans son Discours sur Malherbe : « Si Sénèque revenoit au monde, je ne doute point qu'il n'ajoutât au nombre des plus illustres bienfaits dont il parle dans ses livres celui qu'il a reçu de Malherbe en une si excellente et si agréable version ' ». H y avait là, en effet, un bienfait illustre, mais c'est Malherbe qui le recevait : il s'assimilait les idées de son auteur — sa façon de traduire montre jusqu'à quel point — et il en tirait sa conception du monde, de la vie et de l'art. Nous avons déjà vu qu'en parlant de Dieu il se souvient du Traité des Bienfaits^ même dans ses paraphrases bibliques. Il réfute suivant le même procédé les objections tirées de l'existence du mal contre la providence divine, et il le fait à propos d'une fiction qui sera elle-même un lieu commun de la poésie classique : l'invocation au soleil.

1 Epître XXXIII, 1.

^ MâLH., I, 465. A cet égard, c'est sa traduction de Séoèque plas qae celle de Tite-Live qui fait époque dans Thistoire de la traduction française (v. Egger, Uhellénisme, II, p. 126).

' Réimprimé dans le t. I de Téd. Lalanne. Malh. aurait sans doute appliqué aux idées qu'il empruntait à Sénèque le mot qu'il traduit de l'Epitre XII : « Quand les choses sont parfaitement bonnes, tout le monde a droit d'en prendre sa part » (Malh., t. II, p. 305), ou celui-ci : a Envoyez vos yeux où vous voudrez, vous rencontrerez toujours quelque trait qui vous semblera triable i>.

Celle-ci se rencontre particulièrement chez les imitateurs des tragédies de Sénèque, dans YHippolyte* de Robert Qamier, dans la Médée^ de Corneille, chez Tristan Lhermite, dans la Thébaide^ de Bacine. Malherbe, lui. Ta prise au Traité des Bienfaits ; et après la fameuse strophe :

0 soleil ! ô grand luminairo * !

dont Bacine se souviendra avec un heureux à-propos dans son Iphigénie ^, il explique d'après Sénèque pourquoi ce les méchants voient le soleil comme les bons ^ » en disant au « grand luminaire » :

tvk luii sur le coupable Comme tu fais sur Finnocent ; Ta nature n'est point capable Du trouble qu'une àmo ressent.

Tu dois ta flamme à tout le monde :

£t ton alluro vagabonde

» Hlppolyie.Ul,^.

* Médéôf 1, 4.

^ Thébaïdey 1, 1. Rien, d'ailleurs, n'est plu» fréquent dans la poésie antique ; encore n'est-il pas sans intérêt de voir auquel dod anciens les poètes français empruntent le plus souvent cotte proFopopée.

* Malh., I, 78.

^ Iphigénie, V, 4. La prosopopée d^ Clj'temnestro contient la même idée que celle de Malherbe, et elle fait, comme celle-ci, rimer Atrée et contrée, pt met festin à la fin d'un vers. — V. Iphigénie^ éd. Lanson.

* Ainsi dit la traduction de Sénèque (MâLH., II, 116). Si la même idée est aussi dans l'ËvaDgile selon S^ Mathieu (V, 4), la suite des vers de Malherbe se rattache plus exactement aux dissertations philosophiques, plus iamilières à Malherbe que les Evangiles.

Comme une servile action Qui dépend d'ane autre puissance, N^ayant aucune connoisnancej K*a point aussi d'affection ^

Voilà le soleil bien justifié : c'est ainsi qu'il l'était dans le Traité des Bienfaits : « Vous me direz que les dieux font du bien aux ingrats comme aux bons... tout ce que vous alléguez, le jonr^ le soleil... sont choses qui ont été généralement faites pour tous les hommes ' ». Ce n'est donc pas le soleil qui a tort ; ce sont plutôt les hommes : <c L'autre sait bien que c'est au soleil que nous devons les intervalles du jour et de la nuit... et cependant il aime mieux de lui donner tout autre nom que de l'appeler Dieu ^ ». Comme « cependant le soleil ne laisse pas de se lever * », vous voyez d'ici la matière de bien des tirades pour les poètes classiques, depuis Malherbe jusqu'à Lefranc de Pompignan :

Le diou, poursuivant sa carrière, Versait des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.

Comme il juge le ciel, Malherbe juge le monde et la vie. La mutabilité incessante des événements et des choses est exprimée de la même façon dans les Êpitres à Lxicilius et dans l' Ode sur la prise de Marseille : « le monde est sujet à mutation j et ne demeure pas en un état ; car encore qu'il continue à avoir toutes les choses qu'il a eues, il les a d'autre façon qu'il ne les avoit, ou bien elles

1 Malh., I, 78.

* Malh., II, 118, 119 et passim.

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