ID., I
* ID., I, 33. Le souvenir de Mycènes, Malherbe l'aurait aussi bien trouvé dans Sénèque (MALH., II, 517).
HX HOBAOE.
ce Oserais-je vous demander, Monsieur, si vons n'avez pas un grand plaisir à lire Horace ? ~ Il a des maximes, dit Pococurante, dont un homme du monde peut faire son profit, et qui, étant resserrées dans des vers énergiques, se gravent plus aisément dans la mémoire ' .» Malherbe aurait souscrit au jugement de Pococurante, et il a <c fait son profit des maximes » d'Horace. Celui-ci avait déjà fait Tadmiration du XVI* siècle, et il sera encore l'un des modèles du XYIP : mais tous les écrivains'ne l'aiment pas pour la même raison.
Ne te sovient-ii pas d'Oraces Qui tant ot de sens et de grâces* ?
Les uns préfèrent le ce sens » d'Horace, sa sagesse, ses « maximes », sa malice aussi et son bon sens bourgeois : et Malherbe, Boileau, La Fontaine sont de ce groupe. D'autres aiment surtout ses ce grâces », son style élégant et aimable, les jolis tableaux qu'il sait faire, les tournures brillantes de son expression : tels sont Ronsard, qui « se rend familier d'Horace, contrefaisant sa naïve douceur»', Bacan, l'agréable paraphraste du Beatuë iUe *, et jusqu'à Musset lui-même. Entre les deux catégories
1 VOLTAIBB, Candide^ cbap. XXV.
* Roman de la Rose, éd. Fr. Michel, v. 6470.
* Ronsard, t. II, p. 10, et 223, III, 285.
* C'est le tableau de la vie champêtre que Bacan a goAté dans Horace, ou plus exactement dans une traduction d'Horace.
de lecteurs et de disciples, il n'y a du reste pas de barrière, La Fontaine par exemple est presque autant de la secouvle que de la première, et beaucoup d*autres aussi aiment tout dans Horace. Mais chacun est un peu plus de l'un que de Tautre groupe, et Malherbe, comme Voltaire, est tout à fait du premier.
On dit qu'il avait fait d'Horace son livre de chevet, ce son bréviaire », Racan * affirme du moins qu'il l'estimait, et Ménage raconte qu' a il blâmait souvent o * un vers d'Horace contenant une métaphore non continuée: on sait que Malherbe, logicien versificateur, attachait aux métaphores continuées autant d'importance que Théophile Gautier; et s'il choisit un exemple dans Horace, c'est qu'il le lisait beaucoup. Il s'en souvient à tout moment : sous un passage de Desportes, il écrit : f il veut représenter le tinctus viola pallor amantiiim ; mais il n'en approche pas ' » ; il paraphrase l'exclamation sceptique : credat Jadams Apella, non ego * en
' L. c, LXX. — Baillbt, Jugemsnfs des savants (é l. rovae par La Monnoye, Amsterdam 1725), t. IV, p. 195 (article: Malherbe) : a Ou peut dire après Mr. du Brieu:c qu'Horace étoit son unique Patron et le seul modèle sur lequel il vouloit se for. mer. C'étoit, dit-il, l'ami du cœur do notre Poète, il ne se contentoit pas de l'avoir dans son cabinet, il l'avoit encore sous le chevet de son lit, sur sa toilotto, aux champs, à la ville, et il l'appelloit ordinairement son Brévia're, comme le racontoit souvent Mr. de Qrentemesnil qui Ta voit c )nnu particulièrement » (Mosanti Epist. ad calcem 2. partis Poëiuatum, pag. lODj.
» Malh., IV, 251. (HOE., Odes, III, X, 11).
* HOB,Sae,I, V, ICO-IOX.
— lU —
écrivant à Balzac: c Vous dites qae voas lai ressemblez, mais à qui le persaaderez-voas ?
Peat-étre à quelque Juif, mais non pas à Malherbe ^ » .
Il met Malherbe à la place d'Horace : et c'est là sa
grande habileté : de même que la raison de Sénèque est
devenue la raison du gentilhomme normand, de même
Lycé deviendra à un certain moment la Caliste de
Malherbe, les tours des rois seront le Lonvre ; et les
cabanes des pauvres, la chaumière des paysans français,
en attendant que Bufillus et autres deviennent l'abbé
Cotin, Saint-Amand et Faret. Alors que Desportes
paraphrasait très longuement, avec mièvrerie, Audivere
Lyce... •, Malherbe ne prend qu'un trait d'Horace, et,
. parlant en termes généraux, il ne met que quatre vers
, pour le rendre :
Voici venir le tempn que je vous avois dit, Vos yeux, pauvre Caliste, ont perdu leur crédit, Et leur piteux état aujourd'hui méfait honle D*en avoir tenu compte *.
De même il se souvient du Linquenda teUus^. et placens iixor en deux vers où il dit, comme les poètes du temps, c nos amours », terme dont on reprochera encore la c fade galanterie » à Bacine :
Et do toutes douleurs la douleur la plu^ grande, C'est qu'il fau t laisser nos amciurs *.
Mais il emprunte à Horace des expressions et des pensées plus graves. Le poète latin avait écrit à Quinctius :
1 Malh., IV, 95.
* Despobtbs, p. 446.
* Malh., I, 318.
* L 58. (Aux ombres de Damon).
— IIB -
Oderunt peceare boni virtutia amore ; Ta nihil admittes in to formid'ne pœnœ ',
et Ton avait fait de ces termes un nouveau vers : Oderunt peccare mali formidine pœnœ.
Malherbe, qui a plus de confiance dans les gendarmes de Henri IV que dans l'amour du bien, dit dans la Prière pour le roi allant en Limousin :
Touf, de pear de la peine, auront peur de faillir *.
Ainsi il applique aux Français les expressions dont le poète latin se servait en parlant des bons et des méchants. C'est aux Français aussi, et aux Français de 1600, que Malherbe applique ia fameu.se sentence d'Horace sur la mort :
Pallida mors œquo pnlsat pcde pauperum tabornas
Regnmque turres '•
Cette sentence, il y avait longtemps c^ue les Français Pavaient traduite : nul ne l'avait fait avec le même succès que Malherbe. Déjà au' moyen âge, le moine Hélinand avait dit dans son Vers de la mort (qu'édita au XVI* siècle un jurisconsulte fort soucieux d'éloquence française, Loisel):
Mors, tu abas a. I. seul jor Ainsi le roi dedens sa tor Com le povre dedens son toit.
C'était la pensée la plus banale du monde, et les vers d'Horace étaient le modèle le plus connu des imitateurs:
^ J^tre9, 1, XVI. 62.
* Malh., I, 71.
» HOB., OdeSf I, IV, 13.
du temps de Cervantes on ne pouvait parler de la mort sans les citer ^
Et qu'une âme impériale Aussi tost là bas dévale Dnns le bateau de Charon Que l'Ame d'un bûcheron *,
c'est ce qu'avaient répété Bonsard et tous les poètes français. Comme tous les grands écrivains qui dans tous les genres no réussissent qu'en suivant les chemins foulés déjà par beaucoup d'autres, Malherbe a fait oublier en ce point tons ces prédécesseurs : c'est qu'en réalité il a dit quelque chose de plus qu'eux tous en parlant de la mort:
Le pauvre en sa cabane, où le chaume le couvre,
Est sujet à ses lois ; Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
N'en défend point nos roii '.
Il ne s'agissait donc plus du roi dans sa tour, ni d'âme impériale : c'était de nos rois que parlait le poète, c'était des barrières dn Louvre, c'était du pauvre en sa cabane, que Malherbe avait regardé avant La Bruyère : ici, encore une fois, il nationalisait la poésie antique comme il avait fait la philosophie. Et comme une idée ne nous
' Don Quichote^ Prologue.
■ Ronsard, II, 269.
* La comparaison du passage d^Horace et de la stance de Malherbe a fort occnp S les critiques du XVIIe i-iècie ; chacun des deux poètes avait ses champions (BALZAC, Entretien XXXI; MÉNAGE, 0. c , 565 et 566). — Remarquons que Malherbe a dit dans une autre pièce {Aux Ombres de Damonj 1, 58) :
C*cst un point arrêté, que tout ce que nous sommes,
Issuit de pcres rois ou de pères bergers,
La Parque également sous la tombe nous serre.
intéresse *, et qu'une belle expression ne nous frappe que si elles éveillent en nous des souvenirs immédiats, personnels ou nationaux, les Stances à Du Périer disaient ce que la poésie française n'avait pas encore dit. Ce qu'elles ajoutaient de neuf, c'est ce qu'ajoutera chaque fois le classicisme à la conception de l'antiquité telle que se l'était faite, par exemple, le moyen âge, et aussi à la conception du XVP siècle — de laquelle, du reste, le classicisme aura à retrancher plus encore qu'à ajouter. Voyez ce qu'Horace devient de Jean de Meung à Boileau :
Oraces dist, qui n*e8t pas niccs :
Quant li fol oschivent lea vices 11 se toment à lor contraire *.
Qu'est-ce que cela peut nous faire ? Mais que Boileau dise :
Souvent la pour d*un mal noua con«luit dans un pire,
< * Le même processus se reproduit dans tous les domaines, qu'il n'agisse des vers latins au XVII* siècle ou des méthodes historiques au XIX**. Pourquoi les Franvais trouvent-ils une si grande différence entre la Vie de «Té^ns de Strauss traduite par Littré et la Vie de Jésus de Renan ? C'est que ce dernier a 9 nationalisé » beaucoup d'idées et de recherches allemandes, qu'il peint Jésu9 après avoir vu Lamennais et qu'il retrace la pensée des anciens Hébreux en montrant pinon « le Louvre » comme Malherbe, au moins « les Tuileries» : «Supposons un solitaire demeurant dans les carrières voisines de nos capitalesy sortant de là de temps en temps pour se présenter au palais des souverains, forçant la consigne et, d'un ton impérieux, annonçant aux rois l'approche des révolutions dont il a été le promoteur. Cotte idée seule nous fait sourire. Tel, cependant, fut £lie. Elie le Theêbite, de nos jours, ne franchirait pas le guichet des Tuile^ ries ». (E. Renan, Vie de Jésus, éd. pop., 77e éd , p. 255). * lUman de la Rose, v. 6473-6475,
et voilà une leçon gni nous est donnée, à nous antres, sans plus être présentée sous l'étiquette d'Horace, sans plus être non plus ' suspendue entre deux crochets comme un écriteau sur un mur, ainsi que faisait le XVP siècle.
Seulement Malherbe , atteignant la ^onne façon d'imiter, ne savait pas s'y tenir, ou plutôt ne savait pas que c'était la seule bonne. Vauquelin qui ce suitla trace d'Horace » et le copie de façon agaçante, Bégnier qui, aux yeux de Malherbe, égalait les anciens dans la satire, et qui traduisait beaucoup trop les Satires d'Horace, Malherbe enfin, tous payent avec usure leur dette au poète latin. Pour lui avoir pris l'idée de VArt poétique^ Vauquelin de la Fresnaye * se croit autorisé à repeindre le monstre du début de VÊpître aux Pisons] pour avoir brillamment imité les Satires, Bégnier croira bien faire en traduisant tout, jusqu'au Detnitlo anriculas quasi a^sellKS '; pour avoir appris à parler de la mort, Malherbe récitera sa leçon jusqu'au bout, et n'oubliera ni Tithon, ni Hippolyte, ni le nectar des dieux : avec lui l'imitation française d'Horace a appris quelque chose, elle n'a pas assez oublié. Parce qu'Horace a dit : Occidit Tithanus remotris in auras ', et louga Titho^ium minuit senedits *, le consolateur de Du Périer dira :
« Cf. A. KOWAL, L'Art Poétique des Vauquelin de La Frcsnaye und sein Verhàlfniss tu der Ars poetica des Horaz, Programm der StadtrcaUchalo im III. Bezirke Wiens. Vienne 1902. Sur J. du Bellay et Horace, voyez STEMPLINaSB, Joaeldm du Bellay und Horaz (Ardiiv fUr das Studium der neueren Spracken und LUeraturcn, 1904, n. ?., XII, 80-93).
- « Vauquelin, Art Fcélique, 1 (éd. Genty, p. 15). RiONIEB, Sat. VIII, V. 87, et XVI.
» HOR., Odes, 1. 1, XXVIII, v. 8.
* Ibid., 1. II, XVI, V. 30.
Tithon n'a plus les ans qui le firent cigale * Et Plulon....
et Pluton est le voisin de Tithon dans les stances comme dans les vers latins, se montrant de la même façon inexorable et insensible aux larmes des Romains et du président de Verdun '. Il arrive même à Malherbe de mentionner plus explicitement que le spirituel épicurien les controverses mythologiques : alors que ce dernier faisait une allusion discrète et ironique aux versions nouvelles qui admettaient la résurrection d'Hippolyte \ le consolateur du président de Verdun dit :
Et quoi qWon li$e crHippolyto, Ce qu*une fois il tient jamais il ne le rend *.
Il conçoit l'autre vie aussi d'après les modèles latins, et 8*il ne parle pas autant que Bonsard « des flots du lac oblivieux ' », et s'il trouve que le Léthé est une pédanterie chez Desportes, il ne se lasse pas de nectar et d'ambroisie. C'était une image d'écolier, et Malherbe était à peine sorti des classes quand, traduisant en vers français répitaphe latine de Geneviève Rouxel, il rendait caeli dulcedine capta par « afiriandée au nectar doucereux * »»
* Malh., 1, 40 et 2G9. Panthoïden iterum Orco demissum (HOB., Odes, I, XXVIII, 10); illacrymabilem Plutona (Odes, II, XIV, 6-7;, victima nil miBerantis Orci {Odes, IJy 111,24); Orcus non exorahilis auro (Épîtresjl, IV, 178-179).
> Infernis neque tenebris Diana pudicuro
Libéral Hippolytum.
(HOR.. Odes, l IV, vu, 55 et Î6).
* MaLH., I, 270.
* Ronsard, II, 163. Cf. « las aguas del olvido n chez les poètes eepagools (Don Quichote, 2e p., chap. LXIX).
* GastÉ, 0. c, p. 85.
et quand, dans ses Larmes sur la mort de la même jeune fille, il rappelait
La BQorée Ambroisie et le rectar miéleuz ^
Mais le poète de Henri IV est resté toute sa vie un écolier en ce point; et il dit encore de son roi mort :
.... Henri de qai la gloire Fut une merveille à nos yeux, Loin des hommes s'en alla boire Le nectar avecque les dieux *.
Il avouait, nous apprend Balzac, qu'en faisant ces quatre vers il avait visé à ceux d'Horace :
Quos inter Augustas recumbens Purpureo bibit ore* nectar *.
Malherbe ne trouvait pas de paroles pour parler du ciel, pas plus que pour parler de la nature ; il jugeait avec une admirable raison le monde et la fragilité de la vie : pour s'élever plus haut il en était réduit à copier ses auteurs, jusque dans les détails les moins appropriés à la pensée française. A force de lire les mores aureos et images analogues, il parle de u l'or de cet âge vieil », en quoi Ménage lui-même reconnaît qu' a il n'est pas à imiter * > ; comme Ronsard il dit « les meurtres épais '»
* Ibid.j p. 45.
« Malh,, I, 183. Cf. Balzac, Entretien XXXI,
• Odes, 1. III, III, 11 et 12.
» Malh., 1, 160. Ronsard, VII, 64.
d'après le densentur funera d'Horace '. Chez lai oomme dans les Épodes *
Le centième Décembre a les plaines ternies \ et <c nos pâturages
Battus depais cinq ans de grôles et d'orages * n
se ressentent sans doute du Jam satis terris nivis atqne dirae grandinis ' et des verberatae grandine vineae • que Montaigne citait quand il avait à parler des désagréments que lui causaient les intempéries \ Enfin Malherbe reprend à Horace l'image de la lune qui brille au milieu des étoiles pour l'appliquer à Marie de Médicis '. Les expressions heureuses d'Horace ont frappé tous les classiques, et Bacine s'en servira avec adresse pour créer c< mourir tout entier » d'après le non omnis moriar^ et d'autres tournures brillantes. A ce point de vue, Malherbe continue donc une tradition qui devait encore se développer après lui.
En général, Horace, qui était, si l'on peut ainsi dire, le plus français des poètes classiques, et aussi « celui que
» OdfSj 1. 1, XXVIII» 19.
' Hic tertius Decerober, ex quo deslili
Inachia furerc, silvis honorem decutil
(Epode»^ XI, 5 et 6).
Otcember pour Tannée Ep. I, xx^ 27.
» MaLH., I, 278.
* MALH., I, 229.
5 Odea, 1. 1, n.
• Odes, m, I, 29.
^ Essais, III, chap. 9.
s Malh. (I, 211) allonge cette comparaison en périphrasant longaement « les étoiles ».'
la Pléiade a le mieux oonnUf le mieux senti, le plas aimé * », est celui que Malherbe a imité avec le plus de succès. Mais^ si le consolateur do Du Périer a trouvé parfois le secret des adaptations permises à propos de ces réflexions philosophiques qui sont l'essence même de sa poésie, il lui arrive, comn:e à ses prédécesseurs du XVI* siècle, de demander encore trop à Horace : et tout oe décor de mythologie qu'il lui emprunte paraît même plus artificiel que chez Bonsard, qui du moins se faisait resprit antique d'un bout à l'autre. L'erreur de Malherbe sera d'ailleurs en partie celle de Boileau, dans un autre ordre d'idées : Boileau fera des sxtires morales à l'imitation d'Horace, oubliant que la satire doit être inspirée par les événements du présent, et qu'il aurait fallu avoir autant d'indign~tion contre les vices français que contre les mauvais livres. Tous les imitateurs sont un peu les mêmes : et qu'ils empruntent ou l'art et la « douceur » d'Horace, ou sa raison, ou son goût de critique, ils regardent trop longtemps leur modèle, ou font trop d'efforts pour lui ressembler. C'est à Horace que la poésie moyenne devait le plus ressembler en France; les élèves du spirituel poète sont les premiers en date à qui Boileau accorde les grands éloges, et avec autant d'admiration que Musset en aura pour Math urin Bégnier ~ autre disciple d'Horace - Ls. Fontaine salue en Malherbe et en Racan
Ces deux rivaiix d^ Horace^ héritiers de sa lyre, Disciples d'Apollon, nos maîtres pour mieux dire *.
i ChamarI), Joachim du Bellay, p. 69.
* La Fontainr, Faklea^ 1. II[> f. xr.