II. Virgile
La poésie française, devenue si sage avec le disciple de Sénèque, restait poésie quand môme, ou du moins voulait paraître telle : et pour cela elle devait se fleurir d'images. Mais n'ayant pas l'imagination exubérante, ni un sentiment bien vif de la nature, elle devait cueillir ses plus beaux ornements dans les livres plus que dans les champs.
Parles bois et les prés les bergers de Virgile Fôtftient la poésie à toate beare, en toat lien '.
Les poètes modernes se mirent à la saite de ces bergers, et depuis Tœavre latine de Pétrarque jusqu'aux Italiens et aux Français de la période classique, ils ont répété, ou adapté à de nouveaux besoins, les dialogues de Tityre et de Kélibée et de leurs confrères en a bergerie ». Quand on eut renoncé aux ambitions épiques qu'inspirait V Enéide autant que Y Iliade, on continua à admirer et à imiter les Eglogues, et de V Enéide elle-même on retint toujours quelques vers lapidaires, et des images poétiques. Celles-ci s'étalaient dans toutes les œuvres du poète latin en végétation luxuriante :
Et les cytises de Virgile Ont embaumé tout l'anivers *•
On éprouvait particulièrement le besoin de recourir à un si précieux modèle, à une époque où la poésie française se sentait encore jeune et novice : Desportes, Dnperron, Bertaut le traduisent, et même ce feu M. le cardinal du Perron disoit souvent que nos rois devroient proposer un prix à diverses personnes de capacité choisie pour traduire à l'envi les plus dignes orateurs et poètes latins, sur tous Virgile ; étant d'un effet très fructueux à l'enrichissement de notre langue, d'essayer
< A. DE Musset, Idylle (Poésies nouvelles, p. 122)* * Sully-Pbctdhomicb, Stances et PoèmeSy I, p. 8.
à colleter celle qui la surpasse, et la colleter en V écrivain
qui surpasse ses compagnons * ».
Malherbe et ses amis connaissaient trop la poésie
latine pour ne pas se souvenir souvent du classique dont
on apprenait les vers par cœur: quand Balzac et d'autres
viennent, après la mort tragique de son fils, l'engager à
accepter le dédommagement offert par les meurtriers,
ils se souviennent du vieil Ëvandre, et appellent Toffire
faite
solaiia luetus
Exigua ingentii, misera sed débita patri *.
Malherbe lui-même cite ou adapte des vers de VÉnéide et des Eglogues dans ses lettres à Peiresc et à Colomby, et dans sou commentaire sur Desportes ' ; il reconnaît un vers de Virgile que Sénàque citait sans indiquer l'auteur *, et il a souvent l'occasion, comme nous l'avons vu, de mettre, au cours de sa traduction, des vers latins en vers français. Il n'admirait pas sans réserve le grand poète latin, il ne lui donnait même pas la première
* Mllo DE GOURNAY, Dédicace aa roi des Version» de Virgile (1619), cf. Ch. Urbain, Nicolas Coeffeteau, p. 268, et 6. Obents, Jean Bertaut, p. 269 sqq. — C'est encore poar lire Virgile que Catherine de Vivonne eut uq moment Tidée d'apprendre le latin (voy. G. LansoN, Littérature française et littérature espagnole au XV!!" siècle^ dans la Revue d'histoire littéraire de la France^ 1896, p. 49).
" VlRQ., Enéide, XI, 63. BALZAC, Entretien XXXIL
» Malh., III, 112, 484, IV, 77, 377, 468. Une sentence de Virgile se trouve même adaptée (AlALH., UI, 34} de façon à faire, comme dira un Malherbe policé,
Au latin dans les mots braver Thonnèteté.
*. Malh., II, 241. SÂNÉQUE, De Benef., VII, 23.
— re-
place * : cela ne Ta pas empêché de s'en souvenir et de
s'en servir.
Et reprendre Homère et Virgile Cela se peut facilement :
Maie bien qu'il soit d'aWs contraire, De croire qn'il puiese mieux faire, Cela ne se peut nullement.
Ainsi disait Berthelot de Malherbe: celui-ci a souvent essayé de c faire » comme Virgile, et il a parlé des rois de France comme le poète latin faisait parler les personnages de ses Eglogues. C'était déjà la mode chez les poètes français du XVI' siècle, et aussi chez les Italiens, et depuis les Henriot et les Margot des Eglogues de Bousard, jusqu'à Marie- Antoinette qui joue à la bergère, la houlette et les brebis ont été la poésie de la royauté. Malherbe a, comme tout le monde, chanté sur tous les
tons :
Houlette de Loui^, boulette de Marie *.
Pour célébrer la régence de la reine mère, il peint la France d'après le modèle de la première Eghgue :
Rien n*y génit, rieo n'y soupire Chaque Amarille a son Tityre, Et BOUS l'épaisseur des rameaux, n n'est place où l'ombre soit bonne, Qui soir et matin ne résonne Ou de Toix, ou de chaljmeaux >.
* C'est su point que Racan (Malh., I, LXX) ne le mentionne même pas dans la liste des Latins que son mattre « estimait ». — Malherbe reprenait en Virgile Texpressioa Euhoïeiê Cumarum aUahitur oris : o C'est comme si on disoit : aux rives françaises de Normandie ». (AsNOULD, Anecdotes iniditeê 8ur Malherbe^ p, 87 ; Eacan, p. 5!)). — Virgile était du reste appris par cœur au XVII« siècle (^BNNUNQ, Saraain'a Leben u. Werke^ t. I, p. 35).
* Malh., 1, 229. — Ménage (éd. de Malh. avec commentaire, p. 529} « a ouï dire à Bacan que Malherbe sur la fin de ses jour^ préféroit cette pièce à toutes ses autres ».
Dans le Ballet de Madame; — la pièce que Malherbe préfàre entre toutes ses œuvres t— les grands personnages ont tous des noms d'églogue : « la grande bergère », Pan, Mopse * ; et le suprême éloge des « travaux » de Louis et de Marie est ainsi exprimé :
Sont-ce pas des effets que 'même en Arcadie, . ' Quoi que la Grèce die,
Les plus fameux pasteurs n'aot jamais égalés ? '
-: Malherbe n'avait paa seulement ces préoccupations bucoliques dans les «récits de bergers» dont on lui .demandait les paroles pour les ballets royaux ou princiers : tJl prenait goût lui-même aux (c bergeries » : <c Un jour ils s'entretenoient Kacan et lui de leurs amours qui n'étoient qu'amours honnêtes, c'est-à-dire du dessein qu'ils avoient de choisir quelque dame de mérite et de qualité pour être le sujet de leurs vers... Le plaisir que prit M. de Malherbe en cette conversation lui fit promettre d'en faire une Eglogue, ou entretien de bergers,
SOUS lés noms de Mélibée pour lui et Arcas pour Kacan, et je me suis étonné qu'il ne s'en est trouvé quelque commencement dans ses manuscrits, car je lui en ai ouï réciter près de quarante vers ^w. Ainsi Malherbe s'exerçait lui-même dans le genre où devait briller son élève Bacan. Dans les plus belles des stances où il célébrait le
* 1,231 et 232. Pan est le maréchal d*Ancre. Mopsus est le
'nôài d'an berger de Virgile, et aussi, du reste, de deux devins ;
"lin peirsonnage du même nom figure dans VAminte de Tasse, dont
'Malherbe s'est peut-être souvenu plus que de Virgile ; — et son
Arcadie se ressent probablement de celle de Sannazar.
■'« I, 229. Cf. ViRG., Egl IV, 53 et 59 : • VRacan, 1. c, p. LXXXVI.
Pau etiaq» Arcadia mecum si juJice certel, Fan ctiam Arcadia dicat se judice victum.
roi où la reine, il se souvenait, sinon dies bergers de* Virgile, du -moins de leurs paroles, et il proinettait' d'après le poète d'Auguste la félicité à son prince. L'Eglogue IV surtout; dans laquelle on révérait l'an-, nonce d'une rénovation du monde, a été pour lui une réserve précieuse d'éloges fleuris et de promesses hyperboliques. Quand il dédie les Larmes de Sàinï'Fièrré sl Henri III^ il applique à celui-ci l'antithèse que l'Eglôgue appliquait au *
nasceDti puero, qao/errea primum Desinet ac toto sarget gens aurea mundo V :
Henri, de qui les yeux et l'image sacrée * Font un visage d'or à cette âge ferrée *.
Il applique surtout les souvenirs de l'Eglôgue quand il doit annoncer un brillant avenir. Déjà Konsard et Régnier, comme le chantre de Marcellus, et comme d'ailleurs tous les anciens qui ont décrit l'âge d'or, promettaient à leurs rois que « les chênes durs sueraienii la liqueur rousse du miel épais ' ». Malherbe promet à ses maîtres non seulement la conquête de Memphis, du Grange, et d'autres encore, mais aussi les miracles virgiliens : sous la reine mère on verra
sans l'usage des charrues Nos plaines jaunir de moissons *.
C'est plus même que n'en disait Ronsard ^, et ce n'est
' EgL iv, V. 8 et 9.
* Malh., I, B.
* RONSARD(éd. Blanchemain), t. IV, p. 79. RÉGNIER, Satire I, V. 27-30. VlHO., Egl. IV, v. 30 : Et d'xrae quercus sudabunt roscida mella. De môme OviDE, Metam , I, 112.
Malh, I. 215. cf. Viao., Ejl. IV, 28 et Ov., Met., 1, 110. .
^ « Le t'roaient jauuirapar leurs blondes campagnes. « (R0N3., IV, 25.)
pas tout. Un autre jour, prophétisant encore, Malherbe écrivit :
Tout y aéra sans fie), comme aa temps de nos pères,
puis, se ressouvenant du fameux vers :
Ocoidet et serpens et fallaz herba yeneni >,
il corrigea en ces termes :
Tous venins y moorront oomme an temps de nos pères.
Même ceux des vipères, Et l'aconite bu n'empoisonnera pas K
Ce n'était pas encore assez beau; et pour faire une
promesse bien symétrique, le patient versificateur écrivit
enfin :
Et môme les vipères
Y piqueront sans nuire, ou n*y piqueront pas.
Il trouve aussi dans l'Eglogue IV la formule de la suprême abondance : Omnis feret omnia tdluSj et la rend en un alexandrin :
La terre en tous endroits produira toutes choses.
Puis, frappé sans doute de cette idée, il la développe avec plus d'empressement que de logique :
Tous métaux seront or, toutes fleurs seront roses,
Tous arbres, oliviers, L'an n'aura plus d'hiver, le jour n'aura plus d'ombre.
Et les perles sans nombre Germeront dans la Seine au milieu des graviers '.
» ViBG., Egl. IV, 24.
t Malh., I, 282. c Acouite » pour : poison en général se trouve aussi dans VlBGlLE, et dans OVIDB {Métam., I, 147), et dans RONSABD (t. IV, p. 24).
> Malh., 1, 2d2-2d3.
Ménage lai-méme devait convenir qa^c ainsi la terre en tous endroits ne prodniroit pas toutes choses * », et Balzac n'a pas perdu cette occasion de se moquer de son maître : a Je ne suis pas de l'opinion de notre Malherbe... Je n'ai nul sujet de vouloir mal aux œillets, aux violettes, aux tulipes et aux lys particulièrement ' ». Ce n'est vraiment qu'à la pauvreté d'imagination de Malherbe qu'il fallait vouloir mal : une fois qu'il ne raisonne plus, le sage Normand n'est plus à l'aise. Il a beau copier Virgile, les fleurs qu'il y cueille trouvent dans son esprit sensé un terrain (trop ingrat : l'hyperbole ellemême s'y déforme, quand le poète doit parler à vide, et qu'il n'est pas soutenu par un sujet plus grave qu'un récit de berger, et par des événements plus importants qu'un bcdlet II en était autrement quand, ayant à parler des victoires de Henri IV et des espérances que donnait le règne naissant, le poète officiel avait de lointaines et discrètes réminiscences de l'Eglogue IV, n'en retenant que les idées applicables à la France, et les voyant, comme il faisait celles de Sénèque et d'Horace, à travers le monde moderne. La Prière pour le roi allant en Limousin présente des analogies avec l'Eglogue, et Malherbe n'a pas eu besoin de faire des efforts pénibles pour ressembler au poète latin. L'éloge du prince est amené de la même façon des deux côtés :
... guae sit poterie cogno$cere virtus (v. 26) : <^ quiconque... >... il peut assez connoltre Quelle force a la main qui nous a garantis '.
Le triste passé n'est pas encore complètement effacé : manent sceleris vestigia nostri (v. 13) :
* Entretien 7, chap. 2.
' Malh., I, 70.
.M ces objets qai des choses passées Ramènent à nos yeux le triste souvenir ^
Mais la méchanceté qai reste est impuissant-e (vestigia,,, irrita), et Malherbe peut parler des « vaines fnreors ». t^e roi
... qui si dignement a fait l'apprentissage De tontes les vertus propres à commander...
A nous donner la paix a montré son courage,
et il réalise en quelque sorte ce que Virgile promettait au jeune prince :
Pncatumque reget patriis virtutibus arbem (v. 17).
Le bonheur promis n'a pas besoin d'hyperboles merveilleuses, c'est un bien dont on regarde déjà l'accomplissement comme une réalité prochaine :
Toute sorte de bien^ comblera nos familles *.
La fertilité de la terre n'est pas décrite avec l'exubérance virgilienne ', mais elle en garde certaines traces : La moisson de nos champs lassera les faucilles * ,
et comme chez le poète ancien ^ la nature se surpasse elle-même :
Et les fruits passeront la promesse des fleurs.
i ID., I, 71.
« In., I, 78.
* Molli paulalim flavescei campus arista {Bgl. IV, 28). Non rastros patielur humus, non vinea falcem (IV, 40).
^ Sur l'influence de ce passage sur liacan, v. Abnould, Bacan^ p. 158, n. 2.
* Ipsa tibi blandos fundent ctinabula flores
Incullisque rubens pendebii sentibus uva.
Les termes classiques : cingere mûris oppida.,. teUuri infindere siilcos (y. 32 et 33) sont appliqués avec infini* ment d'à propos au royaume de Henri IV :
La terrenr de son nom rendra nos villes fortes, On n*en gardera pins ni les murs ni les portes.... Le fer mieux employé cultivera la terre.
Malherbe met dans l'avenir du dauphin autant d'espoir que Virgile dans celui de Marcel lus : Hinc, ubi jam firmata virum te fecerii aetas (v. 37)... :
Cependant son Dauphin, d*nne vitesse prompte, Des ans de sa jeunesse accomplira le compte *•
Une gloire plus qu'humaine est réservée à l'un comme à l'autre :
Ille deiim vitam accipietj divisque videbit
Permixtos heroas^ et ipse videbitur iUis (v. 15 et 16) : de même le dauphin
De faits si renommés ourdira son histoire
Que ceux qui dedans l*ombre éternellement noire
Ignorent le soleil, ne l'ignoreront pas :
(c pensée payenne de la gloire, indécente^ disait Lefebvre de Saint-Marc, dans une pièce où l'on adresse la parole à Dieu, et où l'on parle d'un prince chrétien ' » : ce qui montre que la théologie de Malherbe reste un peU) malgré tout, celle de Virgile. A part cette inconséquence de l'idée payenne de la gloire dans une poésie en forme de prière, la poésie virgilienne (si tant est qu'elle ait agi directement) n'a donné à la Prière pour le roi allant en Limousin rien que l'auteur n'ait admirablement approprié à son sujet : et ainsi « ces visions fraiches qu^
' Malh., I, 74. La Prière de Malherbe compte exactement le double de vers de VEjlogut : 126 {VEgL 63).
* Foési€B de Malherbe, éd. Saint-Marc (1757), p. 448.
paasent sur un fond d'épopée * » reflètent peut-être discrètement et avec bonheur le décor enchanté de la fameuse Eglogue.
Si le poète politique, en Malherbe, a toujours une certaine grandeur et utilise avec succès les souvenirs classiques, il n'en est pas de même du poète amoureux on élégiaque. Dans ce dernier rôle, il est aussi gauche qu'un berger qui aurait une cuirasse sous sa houppelande, et il ne voit les fleurs que comme elles sont décrites dans les livres anciens. Déjà dans les Lamies sur la mort de Geneviève Bouxel, il parlait de
la pourprée flear Qai prend du tang d^Adon le suc et la couleur ',
et quand il se fait l'entremetteur de Henri IV dans ses stances pour Alcandre, il reprend encore
Les herbes dont les feuilles peintes Gardent les sanglantes empreintes De la fin funeste des rois* ,
puis il exprime la douleur d'Alcandre selon la formule classique :
Et ce que je supporte avecque patience, Âi-jo quelque ennemi, s'il n'est pas sans conscience, Qui le vit sans pleurer * ?
^ Bbunot, /. c, p. 54.
* QASTé, La jeunesêe de Malh.j p. 45.
* Malh , 1, 151 : cf. inacripti nomina regumfloret dans les vers 106 de TEglogue III de Virgile, dont Malherbe, cite le vers 103 dans son commentaire sur Desportes (IV, 468) : o Si quelqu'un me démêle ceci, etni mihi magfius Apollo. »
* Quis lalia fando Myrmidonum Dolopumve aut duri miles Ulyssi Temperet a lacrymis ?
{Enéide^ II, 6-8}.
Comme tout cela reste vain, Alcandre se consume de sooffirance et n'a plus « que les os et la peaa », comme dira La Fontaine; Malherbe exprime cela bien plus savamment. Tandis que Bonsard et Desportes disaient qu'ils n'avaient plus que les os \ ou qu'ils avaient la peau collée sur les os *, Alcandre fleurit sa maigreur d'une image virgilienne :
AoBsi sniB-je an squelette,
Et la violette Qa'an froid hors de saison On le 800 a touchée De ma pean séoliée Eet la comparaison \
Cette image, Malherbe l'affectionne. Quand, après la mort du roi, il décrit la douleur de la reine, en des vers si laborieux qu'ils n'étaient pas finis au bout de dix-huit ans, il recourt aux hyperboles les plus extravagantes * et encore une fois à la comparaison classique :
Et sa grAce divine endure en ce tourment Ce qu'endure une fleur que la bise ou la pluie Bat excessivement '.
* Je n'ay plus que les os, un squelette je semble...
RoRSARD, t. VU, p. dis.
* Dbsportes, éd. Michiels, p. 493.
> Malh., 1, 164.
* Les pleurs de la reine,
G*est la Seine en fureur qui déborde son onde Sur les quais de Paris (I, 479).
De m6me déjà la mère de Qeneviève Boozel « épuisait son cerveau en un ruisseau de pleurs » (GastÂ, o. c, p. 48), et une CanBolaHan retrouvée dans l'exemplaire de Martial de Malherbe (BOUKRIENNB, 0. c, p. 196) dit que consoler la personne éprouvée c*est affronter l'orage de la mer Egée. C'était là une tradition poétique qui remontait à la Pléiade (Du Bkllay, Olive^ sonnet 95; Chamabd, J. Du Bellay, p. 187) et à l'Italie.
* MALH., 1, 179.
' Il s^en sert aassi pour faire dire à Etienne Paget qui regrettera mort de sa femme :
^ Comme tombe une fleur qne la bise a séchée, AiDfld fut abattu ce chef-d'œuvre des cieux K
Dans tous ces vers il se souvient évidemment de ses .auteurs français, italiens et surtout latins. En effet, VÉnéide, comme au reste déjà VÏliade, comparait le guerrier blessé à la fleur déchirée ou flétrie, et les vers latins présentent tous les termes que Malherbe utilise avec tant d'empressement : ainsi Euryale, percé d'un coup d'épée, s'affaisse, ensanglanté
Furpureus veluti cum flos succisus aratro Languescit moriens, lassove papavera collo Demisere caput, pluvia cum forte gravantur * ;
et le jeune Pallas — dont Balzac et ses amis se souvenaient à la-mort du jeune Malherbe — est représenté
Qualem virgineo domessum pollice florem,
Seu mollis violae, seu languentis hyaciothi
Cui neque fulgor adhuc, necdam sua forma recessit '.
Cette image — qu'il ne faut pas toujours confondre avec celle, aussi répandue, de la brièveté de l'éclat des fleurs et de la vie humaine — on la retrouve chez les poètes de tous les temps, chez Pétrarque *, chez le Tasse
i ID., I, 223.
• Enéide^ IX, 434-486. On a encore voulu ^'oir une réminiscence de ce passage dans les vers de Hérédia {Hist de la L et de la litt fr. de Petit de Julleville,t. VIII, p. 44).
s Enéide, XI, 63.
* Come flor colto (Petbabque, Ifi morte di Madonna Laura, canz. m, pièce 6, v. 10),
parlant d'Armide *, dans les Amours de Marie * et dans bien d'autres sonnets de Ronsard. Elle est même souvent appliquée au même sujet, et Brizeux, plein de réminiscences virgiliennes, appelle encore Louise, morte a à sa quinzième année » :
Flear des bois par la plaie et le vent moissonnée '.
Seulement, cette image est amenée chez les divers écrivains par des raisons diverses. Chez les uns, elle est l'expression spontanée d'une imagination fleurie; chez les autres, elle est le ressouvenir des classiques, utilisé tantôt avec un sentiment réel de la nature et de l'art, tantôt avec la complaisance d'un versificateur heureux de faire une belle description, comme Desportes quand il montre Damon blessé
* Jénualem déliurée, chant XX, CXXVIir, v. 5 et 6 :
Ella cadea quasi fior di mezzo inciso Piegando il lento collo : ei la sostenne.
* Sonnet : Comme on voit sur la branche.... :
Mais batue ou de pluye ou d'excessive ardeur...
. Cf. RONSÂBD, 1. 1, p. 36 :
Comme un beau lys, au mois de juin, blesse D'un rais Iro ) chuud, languit à chef baissé, Je me consume au plus verl de mon âge.
C'était da reste le lieu commun le plus rebattu de la poésie française du temps de Malherbe.
Une grande quantité de ces images ont été groupées par M. H. QUY, Mignonne j allons voir si la rose... Réflexions sur un lieu ommun (Bordeaux 1902).
' BBIZfiUXy Marie, La chaîne d*or (Le convoi de Louise). Brizeux est imprégné de souvenirs de Virgile, ce qui s'explique par son éducation ^v. SOUBIAU, Les cahiers d'écolier de Briuux^ 1904). Sur rimage de la rose, voir plus loin le chap. VIII : Sources françaises.
Comme an boaton de rose en avril langninant. Qui perd sa ooolear vive, alors que la tempeste Ou l'oatrage da yent lai fait baisser la teste; On comme on jeane lys, de la playe aggravé, Laisse pendre son chef, qai fat si relevé ^
Malherbe, loi, n'a gaère d'imagination, il n'aime pas non plas la nature :
n y devient plus sec, plas il voit de verdare,
et s'il parle des fleurs à tout propos, ce n'est pas pour le plaisir de les décrire, mais uniquement pour remplir ses vers. Toutes ces pièces qu'il écrit sur commande, il les fait avec lenteur, avec effort, cherchant dans tous ses souvenirs « un trait qui lui paraîtra triable ». Il n'est pas étonnant qu'il ait été parfois si gauche. Saiute-Beuve, écrivant à un âge où il était encore tout plein de ses études latines et de sa double rhétorique, disait de Millevoye mourant : « U incline la tête, comme fait la marguerite coupée par la charrue, ou le pavot surchargé par la pluie ' ». Il mettait « la marguerite » parce qu'il avait regardé les champs : Malherbe ne regarde que les livres et le Louvre, et fait rimer ce violette » à ce squelette ».
Virgile présentait en outre, dans « son langage qui est toutépigramme '», bien des vers lapidaires et des pensées fines dont les poètes classiques, et surtout Bacine, devaient faire leur profit.
Mais c'est à Horace plus qu'à Virgile, nous allons le
1 DBSPOBTBS, éd. Michiels, p. 318.
« Saintb-Beuvb, Portraits littéraireBy 1. 1, p. 410.
* MONTAIQNB, Essais, Ulf 5.
voir, que Malherbe demandait les vers bien frappés et les pensées profondes. Il a encore bien des images et des fictions qu'on trouve déjà dans VÉnéide ou les Eglospies ou les Qéorgiqties : « la discorde aux orins de couleuvres * », les fleuves considérés comme des êtres cornus *, les vents messagers des amants *, la comparaison de l'Alphée \ reprise encore par Voltaire; les soleils pour les jours ", tournure déjà famili&re à Ronsard, le souvenir de Mycènes * et d^autres. Mais tous ces éléments sont aussi bien ceux de toute la poésie antique et de la renaissance. Si Ton peut en dire autant des bergers et des images poétiques, il n'en est pas moins sûr que Malherbe connaissait les bergers et les images de Virgile, et l'on a vu ce que tout cela devenait chez lui. La poésie bucolique a pu mettre un peu de fraîcheur dans les grands vers où Malherbe était soutenu par l'importance du sujet politique, mais quand le poète cherche dans ses souvenirs ce qu'il doit dire, il ne manie pas très habilement la greffe virgilienne, et à cet égard il sent moins bien que Ronsard le « naturisme » et l'art descriptif de la poésie antique.
^ Malh., 1, 186 ; cf. Enéide, VI, 280, « ID., I, 03 et 110. Enéide, VIII, 77. » ID., I, 169.