III
où quod libet licet * »; il aime les proverbes latins, soit qu'il les répète : ce ad impossibile nemo tenetiir * », soit qn'il les tradaise : « il vaut mieux se taire que de rien écrire de ceux qui peuvent proscrire *»; « la voix du peuple est la voix de Dieu ' », ou qu'il les mette même en vers :
Je vais bien éprouver qa*aa déplaisir extrême Est toajoars à la 0u d'an extrôme plaisir ^.
Il est pénétré de la philosophie antique et des souvenirs mythologiques. L'idée de la Fortune, qu'on avait reprochée comme payenne à Montaigne, revient sans cesse dans ses lettres et ses vers. 11 ne saurait parler de la prospérité publique sans songer (c au siècle doré ' », ce au siècle où Saturne fut maître ^ », de mariage sans montrer Bymen « en habillement blanc ' » et accoutré comme dans Desportes, ou « en robe d'or * »; il ne saurait
' ni, 326.
' Malh, IV, 266; Magrobs, 9at., II, 4, 21 : TempoHbui iriumviralibun Follio^ cum fescenninoa in eum Auguattu acripiiisei, ait : Ai ego taceOf non est enim facile in eum aeribere qui potest proaeribere. Il est très probable qae Malherbe a connu Macrobe, fort répanda en France dÔ9 le moyen àgp, et souvent cité par Montaigne et Rabelais.
* I, 134 : Exirema gaudii Iwtua occupât, C*était aussi nne habitude de Régnier d'enchâsser des proverbes dans ses vers (v. l'édition de Macette par les élèves de M. Brnnot, Introd., p. XXXIX et XL). Le mot de Malherbe sur l'impossibilité de changer le genre d'un mot (RaOAN, LXXIX) est pris aux anciens comme colni de Du Perron (Bbuxot, o. c , p. 180 et 181).
* Â propos de Qeneviève Rouxel, dans des vers d'ailleurs imités des vers latins de Rouxel (GastÂ, o. c, p. 42).
* I, 180. Cf. encore « le blond hyménée » (1, 112).
vanter un personnage sans évoquer €< Mars de la Thrace * » ou Hercule, auquel il compare tout le mondé, depuis Perrache jusqu'à Jeanne d*Arc ' ; il ne saurait surtout parler de la mort sans citer les Parques, notamment Âtropos, ou l'Erèbe, ou « le noie à Caron ' ». Léandre, « les Bnsires», les dieux et les déesses « que nous récite l'histoire des temps passés * ^), le rocher de Sipyle, le Thermodon, Thésée et le labyrinthe, encombrent ses vers, et naturellement ceux-ci sentent trop souvent l'huile. Ils ont encore d'autres défauts : les religieux de Saint- Denis refusèrent un jour de laisser placer dans leur église l'épitaphe que Malherbe avait écrite pour le duc d'Orléans : i' y avait encore une fois placé la Parque et le Mars de la Thrace, et les religieux trouvèrent le sonnet trop payen *! André Chénier, pourtant peu prude, trouvait parfois obscène la mythologie du bonhomme '. Ménage lui reprochait, d'un autre côté, des hérésies mythographiques, et lui en voulait d'avoir fa"t Céphale amoureux de l'Aurore \ Â cela Malherbe avait bien répondu quand i) disait ce qu'il n'apprêtait pas les viandes pour les cuisiniers », c'est-à-dire qu'il ne faisait pas ses
* I, 205; de même I, 21, 2i. Le sonnet à Perrache est dans l'édition Jannet.
' Notamment en parlant de Geneviève Rouxel, et encore dans la Leilre à La Garde, 1, 358.
» Malh., I, 189.
* 0. c, p. 49 (à propos de la strophe IG de l'Ode sur la bienvenue de Marie de Médici?). Pa mythologie eut toujours mauvaise réputation : c^est déjà Malherbe que Racino invoquait pour excuser une allusion à on mythologique adultère (RâCINB édition des Grands Ecrivains, t. VI, p. 383).
vers pour les saTants, mais poar le Louvre. Seulement, pour le Tjouvre, il aurait pu mettre moins de mythologie; et ici encore - comme souvent quand il se contredit il est tiraillé à la fois par sa propre opinion et par les livres qu'il a lus, par les anciens et leurs imitateurs. Il pense et il juge d'une façon, il écrit de l'autre, parce qu'écrire, pour lui, c'est remanier ce qu'ont écrit les poètes latins, italiens et français.
Cette contradiction perpétuelle entre le gentilhomme normand et l'élève des classiques — comparable à la contradiction qu'on trouve chez Flaubert entre le réalisme normand et les souvenirs romantiques — apparaît aussi dans sa façon déjuger la poésie et surtout de parler de ses propres vers. On connaît la première opinion de Malherbe, celle qu'il a prise à Sénèque, et qu'il répète à Bacan : la poésie n'est qu*un passe- temps frivole. Il parle bien autrement dans ses vers, et celui qui ne se croyait pas plus utile à l'État qu'un bon joueur de quilles, devient tout à coup le plus ferme rempart des rois : la louange de Henri IV sera bien plus brillante
Quand elle aura cette gloire Que Malherbe en soit Tauteur *,
Le poète confère la gloire et l'immortalité; il « exempte l'homme de la Parque ' » : et voilà le bonhomme qui défie ce le fameux Âmphion ^ » ou Apelle et sa Vénus inachevée *, il est « plus ardent qu'un athlète à Pise »; il va couronner Henri IV « d'amarante '^ »; il jure « par
> Malh., 1,817.
* Cf. DESP0BT£S, p. 4.
' Cette dernière expression était familière aussi à da Bellay.
la Montagne au double sommet» de donner l'immortalité au duc de Bellegarde; il veut mieux dire ce qu'un cygne près de sa mort »; il ne doute pas de sa supériorité sur ce les cygnes qu'aura la Seine »; il est du petit nombre de ceux à qui Apollon réserve une verdeur immortelle, et il entonne avec un air de confiance inspirée son Exegi monximéntum * :
Ce que Malherbe écrit dure éternellemeot.
Et il réclame l'éternité non seulement pour ce qu'il écrit, mais encore pour ce qu'il dit des écrits des autres :
£t puisque Malherbe )e dit,
Cela sera sans contredit,
Car c'est un très juste présage '.
La Parque, Âmphion, l'amarante et les cygnes diraient assez, s'il en était besoin, d'où viennent toutec ces déclarations de Malherbe: elles répètent, encore une fois, les paroles de tous les poètes antiques. Cette confiance dans le métier des vers est un signe très sûr de l'influence antique : elle éclate avec la Renaissance *^, où (( chacun, comme dit Estienne Pasquier, se promettait une immortalité de nom par ses œuvres », et Ronsard disait exactement à sa dame ce que Malherbe dira à son roi :
* HOBACË, Odes, HT, XXX, 1. OviDE, Metam., Epil. - Va OQUE- LIN parlait dBns son Artpoitiquey I (éd. Genty, p. 14) de La couronne aux savants ilc verdoyant laurier, .Si{;nc que la verdeur d'immortelle durée Aura contre le temps une force asseurée. « MALH.. I, 289.
5 Voy. BURCKHARDT, DU Cxiltnr tJer Renaissance in flalien 7® éd. (1899;, 1. 1, p. 162-165. En France,* n trouve une déclaration de l'espèce à la fin du XII*" siècle, dans le début du Roman de Tïièbes (éd. des Anciens textes).
C'est liiy, dam^, qui peut avecqneson bel art Vous affranchir des ans et vons rendre déesse '.
C'était Cassandre, ou c'était Hélène, qui inspirait à Ronsard ses meilleurs vers ; Malherbe est plus à l'aise en parlant de Henri IV qu'en parlant à Caliste : et c*est peut-être là l'une des plus grandes différences entre les deux poètes. Mais tous deux parlent le même langage, ils ont en vers la même fierté : seulement ce que le premier disait souvent du fond du cœur, le second ne le répète que dans ses vers, et parce qu'il l'a entendu dire.
YI. — Les Poètes latins hodebnks.
La Renaissance admira les poètes et les écrivains anciens jusqu'à vouloir parler leur langue. On vit renaître non seulementHector, Ândromaque, Ilion, maiB encore et surtout le latin. Malherbe pensa, comme du Bellay et comme Ronsard, qu'il fallait écrire en sa langue, et il disait qu'on ne comprenait pas les finesses des langues qu'on ipk'a apprises que « par art »). Il traite volontiers les humanistes comme Molière fera Trissotin. Il qualifie de pédants Erasme et Juste-Lipse,ne pouvant croire « qu'Érasme silt que c'est de civilité, non plus que Lipse sait que c'est de police * ». Lui-même pourtant avait trop étudié le latin pour ne pas y avoir pris goût, et il lui arrive de s'acharner au déchifirement d'une inscription latine ' ou d'une monnaie antique. Il connaît les res-
* Ronsard, I, 309. De même Desfortes (p. 211) :
El peut estrc qu'alors vous n*aurez de plaisir De revivre en mes vers . . .
* Malh., in, 343.
' III, 881 , 407. Peiresc, d a reste, écrit à son frère Valavez qu*o il D'y a rien dans les médailles de Malherbe ».
sources qu'offrent les latinisants de la Renaissance aussi bien que les anciens ^ On sait comment il jugeait les poètes français en latin : c Si Virgile et Horace revenoient au monde ils bailleroient le fouet à Bourbon et à Sirmond * ». Mais un autre jour il envoie à Peiresc « des vers latins faits par un nommé Syrmond » qu'il trouve c des plus beaux qu'il vît jamais ». v L'auteur, dit-il, me doit venir voir; je lui en demanderai un autre exemplaire, que je garderai, car certainement je ne les ai lus qu'une fois, mais je les trouve parfaits : il fait quelque chose en françois, mais noii passibiis œquis \ »
U apprécie aussi les vers latins de Grotius que Peiresc lui envoie, y faisant seulement des observations de détail; ceux de Bertius lui « semblent d'un bon sens et bien raisonnes * ».
Il imite même les latinisants. Les premiers vers qui nous soient restés de lui sont des traductions du latin de Jacques de Cahaigne et de Bouxel à propos de la mort de Geneviève. Sa Prosopopée cP Ostende est une traduction de Grotius, de qui Sarasin traduira plus tard leMyrtilliis. Quand, en 1606, Henri lY demande des vers à Malherbe, celui-ci fait chercher les vers latins que Barclay avait composés pour le roi d'Angleterre ' ; il « estime tout ce
» Pierias (Malh., III, 1).
« Bacan (/. c, p. LXXX).
' Malh , 111,484. Malberbo propose même on remaniement des vers latins qai circulent à propos des Jésuites.
* Malh., III, 545-6.
« III, 5. Il dit (III, 53) qu'il les a reçus.
qui vient d'an si bon auteur * ». Coeffeteau, pour ne citer qu'un nom, en 1623 rend aux Français le service de traduire Barclay. — Pas plus qu'il ne sait louer les princes de son propre fonds, Malherbe ne fait leurs épitaphes : pour celle du petit duc d'Orléans ~ où, comme on l'a vu, il mit trop de mythologie — il emprunte le trait iina] à Jean Second, de qui Dorât et Tissot, au XVIIP siècle, traduiront lea Baisers^ et qui avait écrit l'épitaphe latine de Marguerite d'Autriche * :
Apprenez, âmes vulgaires, A mourir sans murmurer '.
Il avait beau médire de Virgile : quand il lui fallait des images pour ses vers, il retournait aux Eglogiies] de même il a beau dénigrer les humanistes : il est encore tout heureux et tout aise de trouver chez eux des penh ées et des pointes.
^ m, LiS, Los deruiers critiques qui se sont occupéâ dâ Barclay (ALB. GOLhXasos, NoUs sur VEuphormion de J. Barclay, Extr. des Annales de VEst, Nancy, 1901, et Ph.-ÂUG. Bbckkr, (Zeitschrift fiir vergleichende Litteraturgesckichte hggb. von Wetz et Colliij., N. F., B. XV, 111 et 113) ont eu l'occasion démontrer la diffusion des œuvres de Barclay en son temps.
* At vos plebeio geniti de sangtiine... patient i us ite sub umbras.
» Malh , I, 190.