‹ Malherbe et ses sourcesChapitre 89 sur 89 · ID.. V · texte numérisé non relu

ID.. V

Selon que le Soleil se loge en set maisons. Se tournent nos humeurs ainsi que nos saisons.

RÉGNIER, Sau IV, 113.

Certes Taulre soleil, d'une erreur vagabonde, Court inutilement par ses douze maisons ; C'est elle et non pas lui, qui fuit sentir au monde Le change des taisons,

Malii., I, 157.

Voy. J. VlANEY, Mathurin Régnier (1896J,

* Cf. Sully Prudhommb, Stances et Poèmes, I, p. 8 :

Nous n'osons plus parler des roses : ' Quand nous les chantons, on en rit.

' BaïF, éd. Becq de Fouquiàres, p. 255.

* Voy. Revue d'histoire littéraire de la France^ 1902, p. 218 (Las sources françaises de UoDsard, par H. Guy).

' Voy. Ch. JOBifiT, La rose dans Vantiquité^et au moyen âge^ p. 5G-59. — Cf. encore Wach:, Roman de Rou^ v. 65 et sv.:

Tule rien se turne en déclin

rose flailrist.

fasionner les deux images était uue idée trop simple pour qa'elle ne vînt pas à l'esprit de tons, et le Corpus InscriptionHm laiinanim contient déjà une inscription funéraire qui en dit autant que Malherbe : Rosa simiU floruit et statim periiL Ces images, Malherbe les avait vues dans Claudien, dans Properce, dans l'Anthologie latine; il avait retrouvé daus l' Arioste la comparaison de la jeune fille à la rose * ; il l'avait retrouvée surtout chez les portes français du XYP siècle, et il avait rencontré chez ces derniers aussi la pensée de la brièveté des roses et de la vie humaine. Baïf avait dit :

Cette Rose tant ëmée C/ommo l'autre ne sera, Qui do matin estimée ÂQ soir se destimera.

Car l'autre rose fanie Pourra perdre sa vigueur *....

Du Bellay, dans la Métamorphose dhme Rose, faisait ainsi parler la dame transformée en rose :

Les grâces dont le ciel m*avoit favorisée, Or que Rose je suis, me servent de rosée Et l'honneur qui en moi a fleuri si longtemps, S'y arde encor' entier d'un étemel printemps.

^ Orlando Furioao, I, str. 42:

La verginella è timlle alla rosa^

Ch* tn bel glnrdln nn la nativa splna

Uentre *ola e ttcura il rlpota.,.

Le passage de l' Arioste se trouve traduit dans la pièce mise par des Yvetaux on tête des œuvres do Desportes. Voy. sur ces images H.Guy, « Mignonnt^ allonn voirsi la rose,., », réflexions sur un /ttfueommun (Bordeaux, Gounouilhou, 1902).

* BaîF, éd. fiecq de Fouquières, p. 255. Villon emploie déjà le thème do la brièveté de la rose dans sa Ballade à s^amie, str. III (cf. G. PABIS, François Vilhn, p. 110, n. 1).

La plus longue frescheur des roses est bomf.e Par le cours naturel d^une seule journée '.

Pour consoler Salmon Macrin qai avait perdu sa Gtélonis, da Bellay lui dit bien des choses que Malherbe dira à du Périer, et notamment :

La roze journalière Mesure son vermeil A Tardente carrière Du renaissant soleil *.

On dirait vraiment qu'en ce temps de poésie, comme dans la chanson de Malherbe inspirée du Tasse,

L*air est plein d'ane haleine de roses '.

Et les roses apparaissent aussi chez Ronsard, non seulement quand il parle à Cassandre ou à Marie dans les vers si connus où il rappelle à son amante la brièveté de la rose, mais aussi quand il parle d'une mort prématurée ; et s'adressant à l'âme de Charles IX, mort à vingt-quatre ans, il s'écrie :

Voyez an mois de May sur Tëpine la rose; Au matin un bouton, à vespre elle est desclose; Sur le soir elle meurt; o belle fleur! ainsy Un jour est ta naissance et ton trépas aussi *.

Montchrestien aussi dira plus d'une fois que l'homme est semblable à la rose, et que

* Du Bellay, éJ. Marty-Laveaux, t. II, p. 398.

* Du Bellay, 1. 1, p. 153. Cf. Ohamabd, Joachim du Bellay.

» MALH., I, 226.

* RONSAED, t. III, p. 129, et aussi VII, 175, VIII, 128; vôy. H. QUY, « MignonnCf allons voir si la rose . .. •, réflexions sur un Heu commun (Bordeaux, 1902;.

.Los Roses des jardins ne durent qa'un matin ^

Qa*e8t-ce qae Thomme, hélas? Une fleur passagère Que la chaleur flétrit ou que le veut fait choir, Une vaine fumée, on une ombre légère Que Von voit au matin^ qWon ne voit plus an soir *.

C'était donc une mode très répandue, et Desportes Tavait approuvée dans une Complainte :

L'humaine vie à bon droit se compare

Aux vaines fleurs dont le printemps se pare \.,

Lui-même, dans l'Élégie dont Malherbe s'est souvenu, nous allons le voir, en écrivant ses Stances à du Périer, montrait le jeune Damon succombant

Gomme un bouton de rose en avril languissant ^

et il lui faisait dire à ses derniers moments ces mots déjà cités :

la destinée M*a fait dès mon aurore accomplir ma journée '.

Enfin l'auteur du Bouquet des fleurs de Sinèqae déjà mentionné, avait écrit :

* L'Escos^oise ou le DésastrCy tragédie (IGOl à Rouen), acto V« •— [J'avais terminé mon article de la Revue d'histoire littéraire de la France, 1903, qu^nd j*ai lu l.i note de M. Schnitz-Gora faisant le même rapprochement entre le passage deMontchrestien et le vers de Malherbe Zeitschrift fur frambdsche Sprache und Litteratur, 1903, p. 92 94)].

* Ibid,, acte lly chœur.

» Dksportes, p. 488.

* Despoetes, p. 318.

* la, p. 321.

SI mes parents sont morts, \\b ont payé la dette

Qa'on doit en ce péjûnr ; L'homme vit tont ainsi qa'une fleur vermelllette

Qni vit le cours d'an jour ^,

stance constraite exactement comme celle de' Malherbe, et qui présente la rime de séjour et de jour comme la première rédaction des Stances à du Périer. Lé même antear console encore dans les termes suivants Cïiam* goubert qui a perdu son jeune frère :

Chamgoubert, ce n*est rien de cette pauvre vie,

Lt matin noiis Vavons^ le soir tlle est ravie,..

A peiné un blond cotton * faisoit homme ton frèr^,

Quand la mort se faschant de me voir sans misère

Vint racler tout à coap de ses ans la beauté.

Ainsi voit-on la rose au matin épanie

Sans plus d'honneur au soir en sa beauté flétrie ^.

Malherbe, s'y reprenant à deux fois, et arrangeant les mots mieux que personne, devait donner à la pensée traditionnelle son dernier lustre. -

A la façon des poètes du XVP siècle aussi, Malherbe interpelle son âmo et ses pensers — on l'a vu plus \

* Ode III (Ds LA Rus, Essais historiques sur les Bardes^ leê Jongleurs et Us Trouvères normands et anglo-nonnands^ Oaen 1834, t. III, p. 3f59). Malherbe emploie aussi la rime s^jour'Jo^r dans une imitation de Martial (I, 24).

* Ce « coton » pour : la barbo naissante, terme familier à Bon* sard et aux poètes du XVI<» siècle, se retroave encore chea Malherbe, dans l'Odo Rur la bienvenue de Marie de Médicis (I, 60). Elle H vécu autant que le classicisme, et Lamartine l'emploie encore dans ses tout premiers vers (£. DkscHâNBL, Lamartine^ I, p. 54, citi) des vorâ dd ISOd où le poète de dix-hi^t ans parle da « coton » de son frais visage).

* Bouquet, Ode V.

-âiâ-

hant * — ; il appelle les morts des ombres^ soit qu'il écrive Tépitaphe de son premier fils *, soit qu'il parle de la fille de du Périer ' ou « aux ombres de Damon ^ ». Il conçoit la nation comme ayant un <c génie » ou un « démon » : il dit <c le démon de la France » comme du Bellay disait « le démon romain * » et Montchrestien (( le démon anglais * »; il faut entendre ccdémon» au sens grec ; les Stances pour Alcandre parlent même d' « un démon favorable ».

Malherbe ne dédaigne pas non plus de se servir de du Bellay. Si, comme nous l'apprend Bégnier, il le trouve « trop facile », s'il lui reproche, dans son commentaire sur Desportes, la cheville or(e) « dont il s'escrimait ^ », il lui arrive de reprendre, pour l'appliquer au duc de Bellegarde, une strophe de VOde au prince de Melfe dont l'idée, du reste, remonte au moins à Politien *, et fut chère aux latinistes du XVIl® siècle :

Hais comme errant par une prée De diverses fleurs diaprée, La vierge souvent n'a loisir, Parmi tant de beautés nouvelles, De reconnoitre lea plus belles, Et ne sait lesquelles choisir,

Comme en cueillant une guirlande L*homme est d'autant plus travaillé Que le parterre est émaillé D'une diversité plus grande ; Tant de fleu*s de tant de côtés FaisatU paraître en leurs beautés

Yoy. au chap. des Italiens.

Malh., I, 360.

a Aime une ombre comm9 ombre » (1, 41).

MALH., I, 68.

Antiquités de Rome, Sonnet 27.

MONTCHttKSTIBN, Tragédies (éd. elzév.), p. 85.

Malh., IV, 463.

Politien l'avait sans doute prise lui-mé ne aux anciens.

L'artifice de la natare, Qa*il tient suspendu son déiir, £t ne sait en cette peinture .

Ni que laisser, ni que choihir :

Ainsi confits de mefvcilUa, Ainsi quand, pressé de la hont#

Pour tant de vertus pareilles Dont me fait rougir mon devoir ^

Qu'en toi reluire je vo'y Je veux mon œuvre concevoir

Je perds toute connoissaoce, Qui pour toi les Ages surmonte,'

Et pauvre par l'abondance Tu me tiens les sens enchantés

Ne sais que choisir en toi. De tant de rares qualités,

Où brille un excès de lumière^ Que plus je m'arrête à penser Laquelle sera la première, Moins je sais paroii commencer*

Malherbe, on le voit, remplace « la vierge errant par une prée », qui fait songer à la bergère à laquelle Boileau comparera l'églogue, par « Thomme » , et il ajoute à son modèle plus de raisonnement que de poésie.

* • Desportes;aa88i a laissé des traces dans les vers de

son impitoyable commentateur. Comme tous deux pétrarqaisent et connaissent également bien les poètes latins et italiens, il est naturel que le chantre de Diane et celui de Oaliste se ressemblent souvent : ils ont la même habitude de parler de « ce qui les travaille », des « beaux yeux, chers soleils », de « Philis », des belles âmes qui meuvent les beaux corps «, et de s'écrier : « Amour en soit loué ! », d'animer la nature par la présence de l'amante ; et tel vers de Desportes auquel Malherbe n'a rien trouvé à redire ^:

1 Malh., 1, 109.

• Dkspoetks, p. 442. Malh., 1, 126 et 127.

» Vov. Commentaire sur DesporteSj MALH., t. IV, p. 250-

Les torêts ont repris lenr vert accoustrement ^,

ressemble fort à ce que dira Alcandre au retoar d'Oranthe :

- Ces bois en ont reprU leur ver J are noavelle *.

La Complainte pour Henri III exprime la douleur de l'amant comme les Stances d' Alcandre écrites pour Henri IV :

Quand j'approche de vons, belles ûenrs prin tarières, Vostre teint se flestrit ' . . .

. Et l'herbe du rivage, où ^es larmes touchèrent, Perdit toutes ses fleurs '.

Les excitations au suicide ont le même ton dans les vers amoureux d« Desportes et de Malherbe, et parfois présentent jusqu'au même mélange du singulier et du pluriel appliqués à la môme personne, tournure que le Commentaire ^ ne critique pas :

Mourons donc, et raonstron?, en co dernier outrage, Qu'il est toujours en nous d'échapper le malheur ; Si le coup de la mort me fait quelque douleur, Celuy de mon départ m'en fit bien davantage '.

Ne délibérons plus, allons droit à la mor( ; La tristesse m'appelle à ce dernior effort

Et l'honneur m'y convie ;

Je u'ai que trop gémi ^.

^ DffiSPOBTES, Diane, sonnet V (éd. Michiels, p. 15).

> DSSPOSTES, p. 489.

* Malh., I, 161.

• Malh., IV, 433.

• Despoetes, p. 391.

7 Malh., I, 254. L'Agamemnon à'Iphigéniey qui, lui aussi, délibère tout le temps, répète l'hémistiche de Malherbe : Ne délibérons plus (RAaNE, Iphigènie^ IV, se. 1\.

Desportes et Malherbe ont aussi la même manière de faire Téloge d'une œuvre littéraire en l'attribuant à un dieu ou à Dieu — ce qui est d'ailleurs une formule assez répandue *, et qu'on retrouve daus l'épigramme où Boileau attribue la composit ion de V Iliade à Apollon. Le poète de Diane et d'Hippolyte avait composé sur la Bergerie de ftemy Belleau un sonnet qui commençait ainsi :

Qaand je ly, tout ravy, oe discours qai soupire Les ardeurs des bergers, je t'appelle menteur, (Pardonne-moy) Belleau, de t'en dire l'antheur; Car un homme mortel ne sçauroit si bien dire *.

Pais il suppose qu'Amour a contraint Phébus de rede* venir berger et de dicter la Bergerie] et cela l'amène à demander à ce Phébus ou le succès auprès de la belle Hippolyte, ou la force de déplorer son insuccès en aussi beaux vers que ceux de Belleau. Malherbe considère ce sonnet comme «un des bons qui soient dans Desportes'»; aussi le refait-il pour vanter — toujours en un sonnet — le livre de La Ceppède sur la Passion :

.restimo la Ceppède, et l'honora, et l'admire. Comme un des ornements des premiers de 1x0% jours; Mais qn'à sa plume seule on doive ce discours, Certes, sans le flatter, je ne l'oserois dire ^.

^ MÉNAOK (p. 431) ne cito pas Desportos à ce mijet, mais les vers que du Périer compo.'^a eu 1578 pour le panégyrique du livre de Lauraud : Alalherbu, alors en Provence, a sans doute connu les vers de son ami ; mais il avait relu Desportes quand il écrivit son sonnet à La Ceppède.

* DKSPOaTKS, p. 431. Voy. plm hau^, chapitre IL

* JdALH., t. IV, p. 451.

* ^Af.»., I, 204.

itpoTepov; pour moi, j'y trouve une sottise * »; mais l'idée du premier vers est à conserver) :

Eat-ce donc an dédale où ta raison perdue Ne 8ft retrouve pas ?

Desportes revenait plusieurs fois sur les grâces et la beauté du mignon :

Jamaia Pœil de Phébus ne vit telle jeunesse *... Quand sa jeune beauté tant d'appas recéloit '.

(C'est bien assez de le dire une fois; et puis receler ne convient pas *; mais on peut garder les appas) :

Je sais de quels appas son enfance étoit pleine. Desportes faisait dire à Damon :

Mais hi l'aveugle sort, ou le ciel courroucé. Rendent là de mes jours la carrière achevée '...

(u Rendre achevé » ne se dit pas ° ; mais on peut supposer que là fille de du Périer)

auroit obtenu D*avoir en cheveux blancs terminé sa carrière.

( Oloire et mémoire \ mortel séjour e\ jour ' sont des rimes sortables; le ciel ^ doit être mentionné) :

* Malh., IV, 396.

« Desp.. p. 316.

» ID., p. 321.

* Malh., IV, 397.

5 Despobtes, p. 316.

* Malh, IV, 393.

ï Des?., p. 316.

^ Id., p. 3i^0. Dans la deuxième rédaction, Malherbe a remplacé la rime de séjour-jour p\r celle de destin-matin (peut-être pour ne plus faire rimer le simple et le composé).

9 Desp., p. 320.

Peii9eê*tii que, plas vieille, fii la maiMon céUitc Elle eût en ploa d*Accueil * ?

(Tel ou tel trait peut être admis):

Quand il voit que la Parque a sa trame coupée *.

. . . aaasitôt que la Parque Ote l*âme da corps *.

(Mais il y a des expressions impropres : ainsi)

Le preux fiU de Thétis, seur rempart de la Grèce ^,

Achille n'est pas le rempart de la Grèce, puisque la Grèce n'est pas assaillie ; mais on peut parler de)

Priam, voyant ses fils abattaa par Achille.

(Quant au Léthé et à son oubliance endormie ', c'est une latinerie). Qaand Damon va mourir,

Âa moins humain de tous VœU de larmes dégoutte *.

(Soit, c'est la coutume; et ce n'est que juste): C'est bien, je le confesse, und juste coutume

Que le cœur affligé Par le canal des yeux vidant son amertune^ Cherche d*étre allégé ^

(Mais quels larmoiements et quelles jérémiades dans cette Elégie! Damon dit à son ami :

Malh.. I, p. 40.

Dbsp., p. 318.

Malh., I, 40.

DSSP., p. 320. Cf. le commentaire de Malh., IV, p. 396. Desp., p. 321.

Desp., p. 319.

Malh., 1,4}.

ta flamme est-elle estainie Que ta ii*e9 point touché de ma dure complainte ? >

Ils en font beaucoup, trop, de complaintes, et il ne sert de rien de tant gémir) :

Ne te lasse donc pins dMnntiles complainteg ;

Mais sage à l'avenir, Aime une ombre comme ombre, et des cendres éteinU$

Éteins le souvenir *.

Cléophon disait :

Si ce qui m'est pins cher se sépare de moi *.

(« Plus cher » ne se dit pas pour « le plus cher *»; « le plus )) ferait une syllabe de trop ; mais on peut fort bien mettre « si ») :

Non qu'il ne me eoit grief qne la terre possède Ce qui m« fat st cher ^.

Cléophon, dans l'histoire^

Importune le ciel de vœux et de prières^ Bref, pour fléchir lamort^ tente mille manières Mais cette fière Parque aax ravissantes mains, Seule des déités est sourde aux cris humains *.

(Il vaut mieux exprimer tout cela sous forme de vérité générale) :

* DEbP., p. 319.

« Malh., 1, 40-41.

» Dbsp., p. 816.

* Malh., IV, 393.

* Malh., 1, 43

« Pssf ., p. 320.

La mort a des rigueurê à nalle aatre pareilles ;

On a beau la prier^ La cruelle qu'elle est ae baueke le$ oreilUê

£t nous laisser crier ^

'Voilà an moins nne pensée juste, et qui peat être encore utilisée à l'occasion.. Et c'est un sage conseil aussi, et digne de Sénèque, qui est adressé à Cléophon):

. •. que ton âme s'apaise . . .

Obeya sans murmure au vouloir du haut Dieu *.

(Seulement cela peut se dire beaucoup mieux, et, encore une fois, sous forme de vérité générale, qui se rattachera à ce qui vient d'être dit de la mort) :

De murmurer contre elle et de perdre patience

Il est mal à propos ; Vouloir ce que Dieu veut, est la seule science

Qui nous met en repos.

(Desportes compare longuement le jeune guerrier à un bouton de rose, ou à un jeune lys, mais nous n'écrivons pas pour les jardiniers, et pour les roses on a dit trentesix fois mieux déjà '.

Desportes cite aussi, en le mettant dans la bouche de Damon mourant, le proverbe :

« Tous ceux qu'aiment les dieux ne vivent pas longtemps 9 K

* Malh., I, 43. Voiture renchérit sur cette idée en la développant en des vers cités par Ménage (0. c, p. 564). Malherbe répète à peu près la môme chose dans la Consolation au président de Verdun.

* Desp., p. 322.

' Voir plus haut. Puis il ne faut pas deux comparaisons l'une sur l'autre (Brunot, /. /., p. 215).

* Dbsp., p. 821. C'est le mot de Ménandre (''Ov ol Oeol oiXoufftv, àTToOvrfOXEi véoc) que Leopardi (Canti, XXVII) met comme épi«

Mais, avec une pareille tVadactiou, il dit jastement le contraire de ce qu'il veat dire * ; il veut dire que les meilleurs, les plus méritants, les plus beaux, sont ceux qui vivent le moins. Il faudrait que cela rimât aux roses: avec « les plus belles choses », et avec l'autre rime de jour et séjour, nous ferons) :

Mais elle étoit du monda où les plu^^belles choses

Font le moins do séjour ; Elue poiivoit Ro^^ette étve mieux que les roses

Qdi m vivent qu^un jour.

(Seconde rédaction) (Rosette M Ici je desportisais. Nous dirons qu'elle était comme une rose, qu'elle était a rose » : en répétant le verbe vivre comme le mot « rose », ce sera du meilleur effet) :

£t rose elle a vécu ce que vivent les roiies.

(Mais il ne faut pas trois fois « vivre » '; nous changerons le dernier vers, ot nous mettrons, d'après ce qu'ont dit plusieurs poètes :

L'espace d*un matin.

C'est encore plus court, et plus fort; mais il faut

graphe à son Amore e Morte. — M. Allais (o. c , p. 865) regrette q(ie Malherbe n*ait pas songé à « la croyance antique traduite par un do nos grands poètes contemporaine

Que quand on meurl si jeune on eai aimé des dieux • :

on voit qu'il avait eu Toccasion d*y penser.

« Malh., IV, 397.

* Peut-ôtre aussi Malherbe, devenu plus sévère, n*aurait-il plus accepté la rime trop facile de jour-séjour.

' Voyez comment Victor Hugo, remaniant ses vern, évitait une triple répétition, et savait utiliser une répétition énergique. (P. et V. Glachant, Essai critique 8ur le tïUâtre de 7. ITtiyo, I,p.227, 173,197.)

remplacer la rime ; destin rime à merveille. Nous dirons donc) :

Mais elle étoit du monde où les plus belles choses

Ont le pire destin ; Et rose elle a vécu ce qae vivent les roses,

L'espace d*an matin.

(Voilà qui est parfait : car « il faut que les élégies aient un sens parfait de quatre vers en quatre vers, même de deux en deux, s'il se peut * ». J'y suis arrivé. Apràs ces stances, je puis me reposer dix ans).

Bertaut ressemble à Malherbe autant que peuvent se ressembler deux hommes élevés dans la même ville, à la même époque, instruits à peu près de la même façon, ayant lu les mêmes poètes et traitant souvent les mêmes sujets. On sait déjà qu'ils parlent d'amour l'un comme l'autre ; quand ils paraphrasent les Psaumes, Bertaut est plus onctueux que Malherbe, et on a même vu en lui un des lointains précurseurs de Lamartine (qui du reste ne s'en est sans doute pas servi). Malherbe ' connaissait fort bien les vers de Bertaut ; il les estimait même un peu, à ce que dit Eacan, ~ quoiqu'il trouvât parfois ses pièces anichil-au'dosyy. Il est donc possible qu'il s'en souvienne un peu au.^si. « Les cieux inexorables » qui sont rigoureux à l'amant, étaient de tous les climats, de même «ceux qui souffrent peu et se plaignent beaucoup» ; mais Bertaut avait donné à tout cela des formes que tout le monde avait présentes à la mémoire, et Voltaire

> RaCAN, Vie de Malherbe, p. LXXXV.

* Voy. G. Gbente, Jean Bertaut, p. 97 etpassim.

met encore dans la bouche d'une de ses héroïnes les vers fameux du doux poète :

Félicité passée... ^

Malherbe a dû les prononcer parfois, et bien d'autres vers du même auteur : Bertaut somme a sa belle âme » de dire oui ou non de la même façon que Malherbe écrif, <f à une dame qui le payait de promesses » ; il dit comme disent et comme diront tous les poàtes d'alors que ce sa folie est belle »; il parle « des esprits abusés d'une vaine espérance * » comme Malherbf^.

Les mêmes situations se présentent des deux côtés parfois avec les mêmes rimes :

... presque évanoui je tombai sur la place, £n pâleur une pierre, en froideur de la glace ^.

A ces mots tombant sur la place.

Transi d'une mortelle glacct

Âlcandre cessa de parler *,

Beaucoup d'expressions de Bertaut sont aussi dans Malherbe, et des vers plus retentissants que d'habitude font songer à tel vers de la Prière pour le roi allant en LimoiAsin :

Icy ce bruit tonnant dont on oit nos tambours Changer le guet des nuits à la garde des jours *.

Mais Bertaut était surtout « retenu », comme dit Boileau; il importait d'avoir le ton soutenu: c'est ce qu'allait faire Malherbe, en attendant Corneille.

> Entretien de Ninon de V Enclos et de Madame de Maintenon,

* BebtaUT (éd. elz.), p. 97.

* Bertaut, cf. latroduction, p. XXIX.

* Malh., 1, 154.

« Bebtaut, p. 97. Cf. Malh., 1, 72, v. 63 et 66.

Régnier se rapproche de Malherbe par l'an des côtés principaux de l'œuvre du réformateur : la forme du vers, la concision, l'habileté à enfermer la pensée la plus complète dans le cadre le plus ferme et le plus limité.

On sait que Malherbe a l'estimoit en son genre à l'égal des Latins ' ». Dans les vers du satirique, « soutenus, nombreux, détachés les uns des autres * » — co sont les qualités que Brossette reconnaît à Bégnier, et ce sont exactement celles do Malherbe — il y avait aussi à glaner, et le neveu de Desportes parle comme parlera l'ennemi de son oncle, des vieux contes d'honneur :

Ces vieux contes d'honneur dont on repaist les dames Ne sont qne des appas pour les débiles âmes Qui sans choix de raison ont le cerveau perclus '.

Ces vieux contes d^honneury invisibles chimères, Qui naissent aux cerveaux des maris et des mères, Ëtoient-ce impressions qui pussent aveugler Vn jugement si clair * ?

Toutes ces tirades dont Bégnier trouva la formule

lapidaire ^ remontaient aux mêmes sources italiennes, et on ne peut guère dire quelle part revient, dans les

vers de Malherbe, aux poètes français plutôt qu'aux

Italiens.

I Raoan, l c, p. LXIX.

' Voy. l'édition de Macette par les élèves de M. Brunot, Introd., p. LU et XLIII.

* Satire XIII (Macette), v. 81-83.

* Malh., 1, 29-30.

* « L'honneur est un vieux saint que Ton ne chomtne plus. (Satire Xin, v. 84).

Il serait trop facile de relever encore de nombreuses analogies entre Malherbe et son compatriote Montchrestien (qu'il a peut-être mieux connu qu'il ne voudrait le faire croire ^), non seulement dans les idées, qu'ils prennent souvent aux mêmes sources, mais aussi dans la forme. Le poète tragique ressemble souvent « à s'y méprendre », comme l'a dit M. Brunot, à Malherbe. Il avait notamment fait avant Malherbe son ce N'espérons plus, mon ftme » :

Cessons, pauvres bamainp, De ooDcevoîr tant d*e8pérance3 vaines, Puisqu'ainsi tost les grandeurs plus certaines

Tombent hors de nos mains '.

Tout avait été dit par Montchrestien, par Bonsard, par du Bellay, par Desportes et vingt autres : tout était dit, et si Malherbe ne venait pas trop tard, c'est sans doute que l'essentiel était non de dire autre chose, mais de parler en termes plus soignés : il fallait « arranger les mots et les syllabes ».

^ Malherbe, III, 556 (lettre da 14 octobre 1621) : a II a fait un livre de tragédies en vers frauçois; je crois que c'étoit ce qai lai avoit donné sujet de me venir voir deux ou trois fois. Il étoit bomme d'esprit et de courage. Je me trompe ou il donna en ce même temps-là un livre in-4o de ea façon, a^sez gros, à Monsieur le garde des sceaux, et me semble que le sujet de son livre étoit du commerce, ou de quelque chose pareille. » — Ailleurs Malherbe (IV, 41, 2 août 1618) dit que Montchrestien lui a parlé « non une fois ou deux, mais une douzaine ». — Voy. la note de M. Schultz-Gora, déjà citée, dans la Zeitsckrift fUr franMosisehe Sprache und Litteratur, 1903. — Cf. fiauNOT, p. 49.

* MONTCHBESTIBN, Tragédies^ éd. elzév., p. 126.

Bonsard était trop enthousiaste, du Bellay « trop facile », Desportes trop faible, Bertaut un peu trop facile et trop faible aussi, Régnier trop ce à la diable », pour s'employer uniquement à « mettre le mot en sa place », et cette dernière besogne fut celle de Malherbe. Comment il l'a comprise et réalisée, c'est ce qu'a établi M. Brunot. Quant au « mot » lui-même, il le prenait n'importe où, même chez ses prédécesseurs français.

M. Chamard à propos de du Bellay, M. Vianey à propos de Mathurin Régnier, M. Cheneviàre et d'autres à propos de Bertaut, ont tous dit que leur auteur devançait Malherbe; il est peut-être encore moins paradoxal de dire que Malherbe continue la Pléiade et les écrivains de la fin du XVI" siècle, et nous espérons avoir montré qu'il ne se fait pas faute de leur reprendre des idées, des images et des expressions, parfois sans en garder la grâce enjouée, souvent en les généralisant, en les clarifiant, et surtout en se montrant plus sobre de a faculté verbale o. C'était un poète fort sec, comme dit le cavalier Marin, et c'est sans doute ce qu'il fallait. De même que dans l'Elégie de Desportes

Le malheureux Daaioa tout on pleurs s'écoulait ^,

la poésie française aurait peut-être risqué de s'écouler toute en vers faciles et bavards, si on ne lui avait mis des digues étanches et étroites.

* Desportes, p. 819.

CONCLUSION

Avant de conclure, il n'est peut-être pas inutile de faire encore, à tous les rapprochements que nous venons d'établir, les restrictions qui n'auraient pas paru assez fréquentes et assez explicites au cours de cette étude. On ne devrait pas commencer un travail de critique comparative sans réciter les vers de Namoima :

Rien n'appartient à rieo, tout appartient à tons...

et M. Brunetière ' rappelait encore dernièrement que rien n'appartient exclusivement à un auteur isolé, ni môme à une seule littérature, mais que tout relève de la (c littérature européenne», dont les littératures nationales ne sont que les provinces. £n ce qui concerne Malherbe, les idées générales qu'il exprime et les images qu'il emploie peuvent, au point de vue d'aujourd'hui, sembler si banales et si vieilles que tout rapprochement fait à leur sujet reste une hypothèse quant à leur véritable origine. Il faut dire aussi qu'entre le simple plagiaire et l'écrivain le plus spontané il y a toute une série de degrés, et qu'une influence littéraire peut s'exercer par des réminiscences inconscientes, par des souvenirs fugitifs aussi bien que par une gauche copie. Mais d'autre part il ne faut pas oublier que l'état d'esprit d'un homme de l'an 1600 difiere du nôtre en cette matière: depuis trois siècles les images et les pensées se sont toutes usées ; elles nous sont venues de côtés si divers et d'auteurs si

^ Dans la Revue des Deux Mondes, 1903, À propos de Q. BusZâb, Corneille et le théâtre espagnol (1903;.

nombreux que nous ne poumons plus dire de qui nous les tenons ; en même temps, les études humanitaires prenant toujours moins de place dans l'éducation gênéraie, les influences classiques seraient moins vraisemblables ou moins certaines chez les écrivains actuels 'qu'elles ne le sont chez Malherbe.

Sans donc prétendre que tous les rapprochements indiqués présentent autant d'imitations, on peut en dégager quelques indications sur la pensée et l'art du vieux poète. « Pour donner à la poésie de Malherbe le nom qui lui appartient, disait Godeau, il faut considérer s'il imite, quelles senties choses qu'il imite, et de quelle sorte d'imitation il s'est servi •. » Qu'il imitât, c'est ce dont Godeau lui-même ne doutait pas* : l'objet et la manière de cette imitation sont donc les seules questions à poser.

Ce Normand d'esprit positif et sensé à qui il est arrivé de sentir la profondeur d'une pensée biblique, qui comprenait le grec et pas les Grecs, s'est tourné vers les Latins. Il a trouvé dans Sénèque des idées générales qu'il a mises en prose et en vers ; et toute la raison dont il s'imprégnait encore par ses lectures, et les nombreuses raisons du dissertateur, ne faisaient que confirmer ses dispositions naturelles, peu favorables au pédantisme, aux fictions et à tout l'appareil des poètes du temps. 11 pensait bien, au fond, que tout cela n'était que folie. Seulement, raisonneur de tempérament, et poète de profession, il jugea — et c'est une opinion toujours soutenable — qu'il fallait à la poésie une certaine dose de folie, <( le grain de sottise » dont on a

» Godeau, Discours, dans Malh., I, 379. ' Id., ibid. (« Je ne crains pas d*avouer pour mon auteur qu'il a toujours pris les anciens pour ses guides »). ^

parlé depuis, et il crut — ce qui était en partie contestable — que la mythologie, les fictions, les images fleuries, les hyperboles ampoulées, les déclarations langoureuses constituaient toutes au même titre <( les faveurs de Parnasse » et les sottises indispensables. Il se mit donc en quête de thèmes et de formules poétiques, et puisa à pleines m-^ins dans ses souvenirs d'écolier et de liseur. Virgile parlait des violettes flétries et des moissons opulentes, Horace de la mort, Ovide des femmes et des dieux; Martial, Stace et d'autres présentaient toutes sortes de traits et d'images. Les Italiens étaient passés maîtres en Part d'aimer en vers, Pétrarque avait créé plus qu'une poésie : des manies et des ridicules ; le Tasse et d'autres avaient célébré les bergères. Enfin, la poésie française, en dépit des boutades du réformateur, n'avait pas chômé pendant le XVI* siècle, et il y avait bien des formes métriques, bien des pensées, des cadres et des décors à reprendre dans Ronsard et ses émules.

De tout cela, que fit Malherbe ? Il se trouvait à l'aise, et il pouvait avoir un trait de génie quand il s'agissait d'un homme d'esprit comme Horace, et d'une pensée de tous les temps et de tous les pays que le poète du Louvre sut faire française. Mais les fleurs virgiliennes ne se laissent pas manier d'une main rude, les dieux ont fait leur temps, et pour imiter Pétrarque

C'est pea d'être poète, il faut être amoureux;

c'est fâcheux de n'être pas l'un, et d'être fort peu l'autre. Quant aux Français du XVI* siècle, on peut écrire mieux qu'eux, et si l'on ne retrouve pas la grâce de Bonsard et de du Bellay (qui est un don de nature), il est facile de penser plus fortement qu'eux, et d'écrire plus sobrement que ce bavard de Desportes. C'est dire qu'à côté de certains progrès Malherbe eut encore bien des gauch^

ries, bien des imitations maladroites. Si ses vers aujourd'hui nous laissent souvent une impression de vieillerie ou du moins de « déjà entendu » qu'ils n'avaient pas pour Godeau et Balzac, cela tient sans doute en partie à ce que nous avons été gâtés par un siècle de lyrisme exubérant et sincàre; mais cela tient aussi à ce que Malherbe n'a pas été l'imitateur idéal et définitif. Il a imité pour d'autres raisons, pour d'autres besoins que Konsard, et pour ces raisons il l'a fait moins souvent ; il ne Fa pas toujours fait de façon plus heureuse. Après lui, la poésie française eut encore des « éruditions » à désapprendre, et à mettre plus de goût, de mesure, de discrétion dans l'emploi des images et des thèmes poétiques. Il n'a pas parlé de l'imitation aussi congrûment que Montaigne ou La Fontaine ou André Chénier (André Chénier dans sa seconde, dans sa bonne manière), et c'est donc sur son œuvre qu'il faut le juger (ce qui lui fait sans doute tort) en cette affaire. En le jugeant ainsi, La Fontaine ne s'est pas trompé quand, dans sa rapide histoire de la littérature française depuis Ronsard, il considère Malherbe comme usant plus fréquemment que les grands classiques, de ces éruditions dont la Pléiade raâblait :

Nos aïeux, bonnes geus, lui [à Ronsard] laissoient tout passer,

£t d'éruditions ne se pou voient lasser.

C'ubt uu vice aujourd'hui : Ton oseroit à peine

En user seulement une fois la semaine

Malherbe de ces traits usoit plw fréquemment. Sons lui la cour n'osoit encore ouvertement Sacrifier à Tignorance ^

L'ignorance ! c'est celle des crocheteurs du Port-au-foin * Là Fontaine (éd. Régnier), IX, 373.

et de la cuisinière à qui le bon écrivain devait être intelligible; c'est presque le sens commun, c'est le bon sens de ceux qui veulent qu'on c parle chrétien », comme dit Molière. Malherbe^ dans ses imitations, n*est pas allé jusqu'au bout de sa doctrine. U restait à franchir une étape pour arriver au vrai classicisme et à la parfaite assimilation de l'antiquité : en quittant le vieux « pédagogue de cour », la poésie française devait encore grandir, et se défaire surtout de certains airs d'école ; elle les laissa peu à peu, d'elle-même, et après un repos d'une génération, sur le chemin du grand siècle.

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