Malheur aux pauvres!
L'homme qui a écrit le livre qu'on va lire est mon ami depuis quinze ans. Il en a, d'âge, à peu près quarante, à cette heure. Depuis l'adolescence, il produit; son œuvre est considérable. Il m'apporte aujourd'hui son nouveau-né, me prie d'en être le parrain, de le présenter au lecteur. Je laisse un instant mes outils familiers, la palette et le crayon, pour accepter l'honneur disproportionné, mais affectueux, qui m'est offert.
Alexis Bouvier, de race gauloise et de souche laborieuse, fait effort de sa pensée, après avoir
n PREFACE.
travaillé de ses bras; son enfance a connu le dur apprentissage des ateliers où se monte le bronze.
Il a gardé, de ces âpres commencements, la puissance de la chair, endurcie au heurt du métal, la sensibilité du cœur, attendri au spectacle, au partage de la peine ouvrière.
Puisque Tidéal a triomphé dans ses instincts, puisqu'il a fallu, par ordre de nature, qu'il délaissât l'étau pour Tencrier, nul, mieux que lui, ne devait parler du peuple, et pour le peuple. Il en est. Nous en sommes : — Quorum pars.
Je l'ai vu presque débuter, à Y Événement, à la Rue, par des études de style : petits tableaux tourmentés ou délicats, citadins ou rustiques, sentant l'herbe ou le pavé, mais toujours empruntés à ses sensations personnelles. Il a commencé, comme il faut, par explorer ce coin d'intimité, vécu, pour l'expression duquel tout homme intelligent trouve en soi, plus facilement, des ressources d'éloquence, de sincérité. Il a passé ainsi quelques années à assurer entre ses doigts l'instrument, à l'assouplir, le dompter.
Mais ces premiers exercices, très honorables
PRÉFACE. ji
pour un dilettante, un ciseleur de mots, un Parnassien si vous voulez, ne pouvaient longtemps satisfaire une imagination ardente, un tempérament de lutteur. Aussitôt la plume conquise, Alexis Bouvier se jeta résolument dans le grand roman, l'histoire humaine, incessamment pareille, dramatique et nouvelle toujours, oii l'entraînait l'admiration de ces devanciers illustres : Frédéric Soulié, Eugène Sue, Alexandre Dumas.
Il est entré dans le champ de ces grands moissonneurs, alors qu'ils avaient accompli déjà leur gigantesque tâche. On aurait cru difficilement qu'il trouverait à glaner derrière eux. Mais lui, sans trouble, a tracé hardiment son silfon, l'a ensemencé de sa propre graine. Il récolte aujourd'hui. Sa gerbe est belle : Auguste Manette, la Femme du Mort, le Mouchard, le Mariage d'un Forçat, la Belle Grêlée, tant d'autres récits vigoureusement imaginés, construits ingénieusement, passionnément précipités au dénouement... Quarante éditions de la Grande Iza n'en ont pas épuisé le succès !
En ses commencements, sa fièvre de créer, et la nécessité de vivre, — notez qu'il est entré nu