‹ Malheur aux pauvres!Chapitre 25 sur 33 · LE CHATIMENT · texte numérisé non relu

LE CHATIMENT

On étouffait dans la salle grande et sombre des assises ; la chaleur de la journée avait été accablante, et avec la soirée commençait à éclater l'orage. Les longues nuées noires qui couraient dans le ciel jetaient l'ombre dans la salle; la foule, muette, attentive, était visiblement impressionnée et par le résumé terrible de l'accusation et par l'orage, dont on entendait au loin les grondements sourds ; les fronts ruisselaient, les poitrines haletaient, on étoullait, et personne n'aurait voulu sortir de la salle à cet instant.

Et, il faut le dire, c'était un saisissant tableau, dans le gris du jour baissant, que ces juges dont le visage semblait livide, les yeux caves, dans les longues robes rouges...; que ces bourgeois effrayés du jugement qu'on allait leur demander, et dont les regards et le teint montraient déjà les craintes...; que la longue ligne sombre des avocats et des stagiaires dans leurs robes noires...; que cet accusé qui semblait calme, indifférent, et, sur

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un coin du banc des témoins, une femme jeune, n'osant lever les yeux, car elle se sentait écrasée par le mépris public...

Et, sur la table des pièces à conviction, un couteau rouillé, un petit berceau et des draps couverts de taches rougeâtres..., puis un bocal contenant les intestins de la victime, un enfant !

En entendant la voix menaçante qui l'accusait, l'accusé Denis Mérit n'avait pas bougé ; ceux qui étaient le plus près de lui n'avaient vu qu'un mouvement d'épaules..., et le juge disait :

« Pitié! dit la défense. Non, messieurs. C'est justice... Est-ce qu'il a eu de la pitié, lui, le misérable, allant assassiner celui qui l'avait fait vivre ? Est-ce qu'il a eu de la pitié, lui, devant ce petit être, cet ange qui tendait vers lui ses bras suppliants?... Justice, messieurs, au nom de la morale outragée, au nom de la famille attaquée!... Est-il digne seulement de sympathie, celui pour lequel on implore votre miséricorde, en rejetant toute la faute sur la femme?... Il était ouvrier, il épousa une ouvrière; ils n'ont d'autre ressource que le travail!... Mais l'un et l'autre ont un vice qui conduit à tout : ils sont paresseux! Paresseux!... Alors que voyons-nous? La plus monstrueuse chose : l'homme livre sa femme à son ami riche; c'est ainsi que l'on espère avoir de l'argent; mais, révolté de la situation qui lui est offerte, l'ami chasse de chez lui ce mari odieux, cette femme abjecte... On se fâche..., et on invente cette scène de violence, que le seul témoin, la fille Basilide, a absolument niée... Puis, lorsque la paresse et la débauche ont ruiné le ménage, l'accusé devient jaloux : il est temps...; c'est seulement à cette heure qv il veut se venger de sa femme... Et vovez

l'étrange système : pour se venger de sa femme, il tente d'assassiner celui qu'il prétend être son amant... Il est jaloux!... Il tue son enfant, ce petit être innocent!... Et vous auriez pitié de ce misérable?... Vous ne puniriez pas, ne chàtiriez pas, ne supprimeriez pas ces hontes?...»

Et , pendant une grande heure , l'homme terrible avait continué !...

C'est parce qu'Aristide, assis près d'Yvette, lui faisait à chaque instant respirer des sels et lui répétait : « Courage ! courage ! » que la malheureuse femme ne s'était pasévonouie...

Puis le président se leva et fit le résumé impartial, et la cour se retira ; puis les jurés entrèrent dans la salle des déHbérations...

On n'osait parler dans la grande salle, que les éclairs venaient soudainement illuminer, au grand elTroi des femmes... Aristide profita de cette suspension d'audience pour faire sortir Yvette..., et, sur leur passage, chacun s'écartait presque avec dégoût, et, rageant, Aristide disait :

— Voilà leur justice !...

Ayant conduit la jeune femme dans une maison voisine, il revint prendre sa place, juste au moment où la sonnette tintait, annonçant la rentrée de la cour.

Un grand silence planait sur la salle; les jurés remontèrent à leur place, et le président du jury, se levant, tremblant et pouvant à peine déplier le papier qu'il tenait à la main, lut lentement, d'une voix chevrotante :

« Sur mon honneur et sur ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, la réponse du jury est, sur

toutes les questions qui lui ont été posées : oui ! à la majorité. »

Il courut un : Ah! lugubre, et la grande voix du tonnerre se fit entendre , en môme temps que la pluie d'orage à grosses gouttes frappant bruyamment sur les vitres.

On introduisit l'accusé. Denis était calme; il releva la tête, semblant défier tous les regards qui le fixaient et qui, à ce moment, se baissèrent sous le sien... Pâle, debout, impassible, il écouta la lecture du verdict; puis, lorsque le président lui demanda :

— Condamné, avez-vous quelque chose à dire sur l'application delà peine?

Denis, jetant un long regard autour de lui, se redressa et répondit :

— Oui!

Un nouveau murmure parcourut l'assemblée, suivi de nombreux : chut! chut !... Alors, au milieu du plus grand silence, il dit :

— Oui, je suis coupable, oui, j'ai tué l'enfant de ma femme, et j'ai — malheureusement vainement — tenté de tuer le père de cet enfant, mon ami, mon frère de lait, celui qui m'a obligé, servi, étant malheureux, et qui, pour prix de ses services, a déshonoré ma maison... A celui-là, vous avez octroyé l'honneur, le respect, la sympathie...; à moi, la misère, l'horreur, la mort...

Il y eut un frémissement dans l'assemblée. Denis continua :

— J'ai tué, vous devez me tuer, c'est votre loi!... Mais pourquoi la loi, qui ne m'a pas protégé, me punitelle? Avez-vous pensé que c'est parce que je n'avais pas de réparations sérieuses à demander à la loi que je

nie suis fait justice moi-même... Ma justice a été au delà de la raison... Je m'étais trompé... Je croyais ma femme coupable... Les débats m'ont prouvé qu'elle aussi avait été victime... Je m'incline devant elle et je lui demande devant tous pardon du meurtre de son estant... Je la salue, honnête, sainte, envers et contre vous tous qui l'avez mal jugée... J'oppose un démenti formel à l'acte d'accusation ; je ne suis pas un paresseux, je ne suis pas un débauché, un ivrogne... Je suis un malheureux. J'étais malade, ma femme a été violée, ma femme me savait l'âme assez haute pour ne pas accepter chez moi celle qui avait appartenu à un autre... Ne pouvant me prouver qu'elle avait été victime, elle s'estsauvée... et, devenue mère, l'amour du sang de son sang l'a obligée à me cacher l'enfant fruit d'un crime... Voici la vérité, c'est la cause de mes crimes... Maintenant, quel moyen la loi me donnait-elle d'obtenir réparation de l'outrage qui m'était fait?... L'adultère n'est constatable que par le flagrant déht... Sa constatation, c'est le ridicule pour le mari, la honte pour la femme... et une petite célébrité pour l'amant... Dans ce cas, quelle est la vengeance que me donne la loi?... Rien! rien !... Marié, je suis condamné à vivre avec la femme qui m'a trompé... J'ai la séparation ; si je puis l'obtenir, c'est le ridicule que je retrouve et non la liberté de me refaire une autre famille... et pour l'obtenir il me faut de l'argent, toujours de l'argent... Je n'en ai pas... Alors que, chaque jour, c'est le désespoir chez moi... chez l'autre, riche, c'est la joie...; c'est, lorsqu'il me voit au bras de celle qu'il a violée, l'éclat de rire du libertin sûr de l'in^punité...

Dans cette affaire, vous m'avez traîné dans la boue ; petites gens que nous sommes, la justice ne se gêne

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pas avec nous ! ... Avec l'autre, le riche, portant un grand nom, elle a été discrète... douce...

Acquitté, par vous, je serais sorti d'ici plus flétri que l'autre n'en serait sorti étant condamné... ; mais il y a des crimes qui font partie de la vie privée... J'ai tué l'enfant ! . . . Qu'est-ce que la loi pouvait faire pour moi?. . . l'enfant n'est pas de moi, vous l'avez vu... Par le mariage, il ne peut être privé de mon nom. Je suis donc forcément condamné à avoir pour fils cet intrus , cet enfant d'une femme répudiée et d'un misérable, c'est lui qui viendra exiger sa vie à mon foyer... La loi me défend de l'abandonner, de le déshériter... Dans un moment de rage, j'ai tué... Je subis votre loi... Mais, pour l'accepter, si vous voulez qu'elle ait le droit de punir, qu'elle me protège d'abord... J'ai dit : Vous prenez ma vie... merci!... Vous faites votre devoir, vous êtes dans la loi... Vous m'auriez laissé vivre, je me serais tué !

Ces paroles furent suivies d'un long silence, lugubre, atroce, pendant lequel la voix monotone du juge lut le dernier article du code fixant le genre de mort... et ajouta :

— Emmenez le condamné.

Un an après l'exécution, sur la place de la Roquette, du condamné Denis Mérit, sa veuve, Yvette , épousait Aristide Bordon.

Un soir, que M'-« Basilide, la Jolie Laveuse, traversait, au bras d'un monsieur, le long couloir sur lequel s'ouvrent les cabinets particuliers de chez Brébant, elle aperçut, par une porte entr'ouverte, Francis

en joyeuse compagnie ; elle dit au monsieur qui l'accompagnait :

— Choisis le cabinet et commande le souper... Le monsieur obéit ; alors Basilide dit au garçon :

— Ouvrez-moi ce cabinet et dites tout bas à M. àe L'Haulil qu'une dame veut lui parler.

Quelques minutes après, Francis était près de Basilide.

— Tiens, c'est toi, Basilide... Comment vas-tu, ma belle?

— Bien, tu vois... Tu n'as pas été ennuyé, tu as vu que j'ai exécuté nos conventions. J'ai gagné mon argent. Tu n'as rien ressenti de la blessure?

— Non, merci!... Et quoi de neuf?

— Tu sais qu'Yvette est mariée!...

— Ah bah!.. En voilà une qui a manqué son affaire; si elle avait voulu, après le procès, elle aurait été vite lancée... Et avec qui?

— Avec Aristide 1

— Ah!... splendide... Eh bien, tu sais, il peut se flatter d'avoir une belle fille... Mais dis donc, viens donc me voir...

— Merci, chez toi!... Et ta femme?...

— Ma femme, elle n'est plus avec moi...

— Vous êtes séparés ?. . .

— Jamais de la vie!... Elle est censée vivre à la campagne... Elle fait ce qu'elle veut, moi aussi; nous nous voyons par-ci... par-là... Mais pour le monde tout va bien... Elle est tout le temps dans les sacristies... A notre campagne, on m'a dit qu'il y avait tant de curés , qu'on croirait que le château est un séminaire... Et toi, qu'est-ce que tu as fait de l'argent que je t'ai donné?... Tu as été assez exigeante!...

— Ça valait ça! Je me suis acheté une maison... et maintenant je suis tranquille pour mes vieux jours...

Le garçon vint dire à Basilide que son monsieur s'impatientait...

— Je te laisse, fit aussitôt Francis... Tu vois que le mot d'Aristide est faux : Malheur auxpatcvres!

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