‹ Malheur aux pauvres!Chapitre 24 sur 33 · LA VEILLE DE LA MI-CAREME · texte numérisé non relu

LA VEILLE DE LA MI-CAREME

Denis courait dans les rues, sans savoir oii il passait; il cherchait l'ombre, car ses mains étaient rouges de sang et ses vêtements avaient été déchirés dans la lutte. Non qu'il craignît d'être pris, mais parce qu'il ne voulait rendre compte de son crime que lorsqu'il l'aurait accompli jusqu'au bout, c'est-à-dire lorsque sa femme aurait à son tour payé de sa vie tout le mal qu'elle lui avait fait.

Il courait... Lorsqu'il fut arrivé aux anciens boulevards extérieurs, il s'assit sur un banc, et, la tête dans ses mains, il se demanda oii il allait. Se rendre chez lui, c'était peut-être imprudent; déjà on pouvait le rechercher.

Cependant il avait couru, et on ne pouvait aussi vivement s'être remis à sa recherche.

Denis avait de la peine à remettre le calme dans ses idées ; il était encore secoué par l'agitation qui l'avait saisi en présence de son ennemi, et puis, depuis le ma-

tin, il ne vivait pas... Il était dévoré par la haine, la rage, la colère... Il élait dans le crime, il avait da sang jusqu'au coude, il voyait rouge.

Le matin, le père Flamet et Lapchez, chargés d'organiser la fête de la mi-carême, étaient venus le trouver à son lever... Ils lui avaient dit que tout était à peu près convenu, et que, sur l'ordre de Basilide, qu'ils avaient vue la veille, ils venaient le chercher pour aller chez le restaurateur convenir de l'heure et du nombre de convives.

Denis s'était levé et était parti avec eux. On s'était rendu chez le restaurateur, on avait tout arrêté, et celui-ci avait offert un déjeuner aux trois délégués... Il avait voulu faire goûter ses vins, et les trois chargés d'affaires s'en acquittèrent à merveille.

Vers deux heures, ils étaient absolument ivres...; à ce point que Denis, qui, dès qu'il se trouvait dans cet état, pensait à ce qui le tourmentait sans cesse, à sa femme qui l'avait abandonné, qui l'avait trompé avec son ami, Denis avait des accès de rage et disait au père Flamet :

— Le jour où je la rencontrerai... votre fdle... malheur!...

— Pense donc pas à ça...

— Vous allez la défendre... vous?...

— Je ne te dis rien...

— Si... vous la défendiez... et je ne vous le conseille pas... C'est ma femme quand même, et malheur à qui s'en mêlerait, quand même ce serait son père, entendezvous?... entendéz-vous?... Je vous le dis en face.

Et c'était vrai qu'il le lui disait en face, à ce point que leurs nez se touchaient...

Le père Flamet, en voyant l'éclair des yeux de son

gendre, se recula, et, poussant Lapchez du coude, il lui â't tout bas :

— En voilà un empêcheur de danser en rond... Une fois qu'il a le nez dur, il veut tout manger... Nous allons le semer...

Et pendant que Denis, furieux, frappait à coups de poing sur le comptoir, jurant, sacrant, se disputant avec ses pensées, les deux ivrognes gais, le semaient, c'est-à-dire s'en allaient sans bruit dans un autre cabaret.

Se voyant seul, Denis, tout à ses idées farouches, ne pensa plus à ses compagnons ; il sortit, parlant tout haut :

— Faudra bien que ça finisse un jour ou l'autre I... faudra bien que je la trouve..., elle et sa gosse...

Et, titubant, il regagna sa demeure.

Basilide venait généralement le matin, et elle trouvait Denis le plus souvent encore au lit, ou à son étau, semblant travailler. Ce matin, elle était venue vers onze heures ; ne le trouvant pas, elle avait écrit sur le dos d'une carte et l'avait glissée sous la porte.

Elle avait écrit :

« Je venais t'en dire une bonne..., j'ai trouvé l'endroit où est la petite...; c'est près des fortifications, à Bagnolet, chez une femme nommée la Poulain... Je viendrai te chercher ce soir; nous en causerons... J'ai ton costume chez nous... A ce soir...

)) Je t'embrasse de tout mon cœur. Ta

» Basilide. »

En entrant chez lui, Denis rageur jeta sa casquette sur son lit; apercevant la carte à terre, il se baissa

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pour la ramasser, ce qui fut difficile... Lorsqu'il eut lu les premières lignes, il n'acheva pas; il jeta un cri de rage..., et, les dents serrées, l'œil farouche, il répéta comme pour le graver dans sa mémoire :

— La Poulain, à BagnoletI Ah! oui. Il faut en finir... Et il ouvrit une armoire, il y prit une bouteille

et but.

C'était une bouteille d'eau-de-vie, le casse-poitrine de la dernière heure, l'alcool; c'était le feu qu'il jetait dans son corps...

Lorsqu'il eut bu une longue lampée, il posa brutalement sa bouteille sur la table, exhala un soupir rauque et exclama :

— Ah! oui..., que je vas en finir... Bon Dieu de sang..., ce soir, il n'y aura plus de gosse qui portera mon nom.

Et il sortit. Il était sombre, ses dents serrées grinçaient, il marchait les poings fermés, frappant des talons pour s'assurer qu'il était solide sur ses jambes...

Quand il eut dépassé les fortifications, il eut un affreux rire..., celui qu'on voit sur les têtes de morts..., et il grinça :

— Je vais commencer par la petite..., après les autres.

Et il marchait vite, les poings fermés, battant de ses menaces; il grimpa le chemin du Retrait; puis, arrivé au Chat-Nu, il entra et demanda à la marchande de vin :

— Un quart d'eau-de-vie blanche.

Il était ruisselant de sueur, et dans l'air frais de la fin d'hiver, on voyait la buée sortir de ses cheveux ruisselants. Il but le grand verre d'alcool d'un trait; il y eut dans sa gorge un gloussement, et sur sa face un

tressaillement..., puis son œil devint plus ardent, et un atroce sourire releva les coins de sa bouche... A chaque pas, il envoyait des coups de poing dans le vide... Il semblait entretenir sa rage.

Arrivé aux fortifications, il suivit le chemin des Vaches...

En lisant ce nom sur un pan de mur, il eut un éclat de rire atroce, et, prononçant des mots sans suite, il se mit à courir; il passa la porte de Bagnolet, une guinguette se trouve en face, il entra... et demanda encore :

— Un verre de blanche...

Il le but, ou plutôt il le jeta dans sa gorge, et faisant un effort pour parler, car il avait de la peine à articuler les mots, il dit :

— Connaissez-vous la Poulain?

— Oui, c'est une vieille femme...

— Une nourrice?

— Une nourrice pas précisément; elle a un nourrisson ; mais la pauvre vieille l'élève au biberon...

— Ah!

Et Denis faisait de vilaines grimaces, les nerfs de sa face étaient tiraillés par des crispemeuts. L'homme qui le servait le regardait tout étonné, et retenait avec peine le rire sur ses lèvres.

— Où demeure-t-elle? demanda Denis...

— Vous n'avez qu'à suivre le chemin de ronde, et c'est la petite maison isolée qui se trouve à cent cinquante pas d'ici... Vous ne pouvez pas vous tromper..., il n'y a que celle-là...

Denis avait des hochements de tète et il grinçait des dents en ('coûtant...

L'homme reprit :

— Mais VOUS ne la trouverez probablement pas chez elle. Elle est à cette heure ici dans le fossé des fortifications... avec sa chèvre; vous la verrez en face sa maison...

— Avec son nourrisson?

— Non..., elle mène paître sa chèvre lorsque la petite dort...; vous n'avez qu'à l'appeler, elle montera.

Denis ne répondit pas, il sortit, et le marchand de vin dit :

— En voilà un qui a une drôle de figure... C'est un tic qu'il a ; en fait-il des grimaces.

Denis courait ; il vit la maison ; il ne pouvait se tromper, elle était seule.

Il vit dans le fossé la vieille femme qui tricotait près de sa chèvre au repos.

Il alla vers la maison; la porte était fermée..., c'està-dire que l'on avait retiré le bouton du loquet...

Denis prit son couteau, l'ouvrit, le gUssa dans le trou et la porte s'ouvrit.

Il entra dans la chambre..., une chambre gaie, les meubles, bruns de vieillesse, se confondant comme ton avec la muraille enfumée; la cheminée, à crémaillère, bourrée d'uQ bois blanc que la flamme embrase en promenant ses lueurs tourmentées sur le plafond zébré de solives ; les casseroles de cuivre rouge et de fer battu, bien propres, jetant l'éclair de leur métal au travers de la chambre. Les faïences à coq bleu et les verres du dressoir semblaient danser sous les jeux de lumière du foyer; une bouilloire chantait débordant dans les cendres, près desquelles un gros chat somnolent roussissait ses poils dans les braises... Çà et là, une flamme, jailUssant, éclairait et illuminait dans son petit

berceau, près du grand lit, une petite fille pâle et rose comme une fleur d'avril...; sur la cheminée, on voyait, cloué, un petit portrait-carte..,; Denis le regarda et eut un éclat de rire qui réveilla l'enfant...

C'était le portrait d'Yvette.

A la voix de l'enfant, l'ivrogne courut au berceau...; il eut le même éclat de rire, en hurlant :

— Ça! ma fille!... jamais de la vie!... Aïe donc, la gosse!...

Rejetant les langes qui l'enveloppaient, de sa main, toujours armée du couteau, il ouvrit le ventre de l'enfant...; puis le monstre plongeant ses mains dans le ventre fumant, arracha... beuglant :

— Au chien les tripes !... et hue donc là !...

Et le même éclat de rire convulsa sa face. Après avoir jeté sur sa victime les draps auxquels il venait d'essuyer ses mains, il s'écria :

— La gosse est faite !... au père maintenant ! Et il s'enfuit...

C'est revenant de Bagnolet que nous avons vu le misérable, toujours fou, mais moins ivre, arriver chez Francis.

Nous l'avons vu également rentrer chez lui, fou, ivre du sang répandu.

Depuis trois ou quatre heures il n'avait pas bu, et l'agitation alcoolique qui le secouait était éteinte.

La haine, la jalousie atténuaient à ce moment les crimes dont il n'avait pas conscience, puisqu'il ne restait en lui qu'un désir :

Tuer sa femme.

C'est parce qu'il avait ce but qu'il ne voulait pas être pris.

Enfermé chez lui, il pensa une minute, et, revenant

vite à la situation, c'est-à-dire à conserver sa liberté, il se hâta.

Il emplit sa cheminée de papiers et y mit le feu.

A cette flamme qui illuminait la chambre il se déshabilla ; il se trouva nu, nu comme un ver...

Il jeta tous ses vêtements au feu, de la chemise au paletot.

Il se mit alors dans un baquet plein d'eau qui aurait dû servir à dérocher son ouvrage, — s'il avait travaillé, — et il se lava... bien mieux, bien plus soigneusement que Baptiste-Jean ne lava Jésus dans le Jourdain pour effacer le péché originel. — Ne pas confondre avec Jean l'Évangéhste, qui, trempé, paraît-il, dans de l'huile bouillante, en sortit plus propre et plus vigoureux.

Denis se visita soigneusement.

Il n'avait plus de sang aux mains.

' Il s'habilla et alla jeter la cendre des vêtements qu'il avait brûlés.

Puis il se disposait à sortir, lorsqu'on frappa à sa porte.

Il sursauta... et fut obligé de s'appuyer au mur; il allait tomber.

— Déjàl pensa-t-il; allons, du courage!... Il faut nier.

Il était livide...; il tremblait; mais, se domptant, s'obligeant au calme, il alla ouvrir.

C'est Basihde qui entra et qui, en lui sautant au cou gaiement pour l'embrasser, faillit le faire tomber.

Denis fit un effort pour sourire.

Basilide, bavarde, lui disait :

— Tu as lu mon mot? Je suis venue ce matin; j'oubliais que tu devais aller chez le restaurateur... Tu sais

4t0 MALHEUR AUX PAUVRES!

que j'ai trouvé l'adresse de la femme où est la petite?

Denis eut une crispation et se retint au bateau du lit ; la scène épouvantable du matin passait devant ses yeux, et, à cette heure où il était plus calme, il eut peur.

Basilide continuait :

— Demain, je crois que je saurai où reste la roère...

— Demain !... exclama Denis.

— Oui, demain ; mais ne parlons pas de tout ça... Je viens te chercher... J'ai ton costume, tu vas venir coucher à la maison et demain nous partirons ensemble.

Denis n'entendait pas, ne comprenait pas ; c'est machinalement, pour aider Basilide à bavarder, qu'il dit :

— Tu comprends que c'est bien plus simple; tu ne viendras pas me chercher de l'autre côté de l'eau... En sortant ensemble, nous prenons une voiture, nous allons Chez les Lapchez et ça va tout seul...

Denis tondait l'oreille; il lui semblait qu'on faisait du bruit dans celte rue morte qui s'appelle la rue des Panoyaux, et, tremblant, il dit à Basilide étonnée :

— Oui, oui, tu as raison..., partons vite, allons chez toi...

— Mais tu as donc dîné, toi?

— Non... C'est vrai..., dit Denis fiévreux, inquiet... Je n'y pensais plus... Allons dîner.

Basilide regarda soa amant, disant :

— Qu'est-ce que tu as donc, ce soir?

— Moi? rien!...

Et il n'osait lever les yeux, le misérable 1 Il dit brutalement :

— J'ai faim...; viens vite.

Il entraîna Basilide, assez étonnée...

DU CABARET A L'EGIIAFAUD. -iH

Ils montaient en voiture sur le boulevard extérieur.

Denis eut un tressaillement en voyant deux fiacres s'arrêter devant la rue des Panoyaux et six liommes en descendre. L'un d'eux, commandant aux autres, semblait leur indiquer ce quïls avaient à faire...

Denis avait deviné : c'étaient les agents...

Il ferma la portière de sa voiture et dit à son cocher:

•^Vite, vite, rue de Tournon.

XYIl

a GAIS ENFANTS DU CARNAVAL... »

Yvette demeurait rue Servandoni.

Elle avait loué une petite chambre garnie au quatrième étage. Je dis chambre garnie, n'osant pas dire meublée, car la garniture se composait d'un petit lit en l'er, d'une personne, qu'on pouvait fermer pendant le jour ; le lit également était si sobrement garni, qu'il ne pouvait permettre le sommeil qu'à une femme. Dans la petite chambre, étroite et mansardée, il y avait avec cela une table de bois blanc, sur laquelle étaient une terrine et une bouteille : c'était le meuble de toilette. Il y avait une chaise et, dans un angle, trois clous qui servaient de patères..., et, nous le savons, hélas! c'était encore plus qu'il n'en fallait pour accrocher la garderobe d'Yvette.

La jeune femme ne passait guère que la nuit dans sa chambre et elle lui suffisait.

Yvette se levait avec le jour; sa nature propre et soignée ne permettait pas à la misère de la salir; elle

passait une heure à faire sa toilette et à ranger sa chambre...

Elle rentrait un peu plus tard le soir, faisant une heure de travail de plus pour laver et repasser sou linge...; aussi de son col blanc sortait son cou bien propre, bien rose, et de ses manchettes, des mains si soignées qu'elles paraissaient petites. Elle allait faire sa journée...

Le dimanche, elle travaillait jusqu'à trois heures..., et elle courait aussitôt voir sa petite fille...

Yvette adorait sa fille... Elle aimait Denis, et l'obligation dans laquelle elle avait été de se séparer de lui était la cause de la tristesse toujours répandue sur son visage.

Il aurait fallu renoncer à son enfant : elle ne s'en sentait pas le courage...; elle aimait mieux le malheur, l'abandon avec sa fille, que la vie tranquille sans elle.

Aristide, qui d'abord avait espéré remettre les deux époux ensemble, y avait renoncé en voyant le rapide changement survenu dans la nature de Denis..., et il avait tout dit à Yvette..., espérant ainsi la rassurer; en lui montrant l'indigne conduite de Denis, elle y pouvait trouver l'excuse de son malheur.

Au contraire, la malheureuse femme en souffrit... Elle aimait Denis, et elle aurait voulu trouver chez lui un oubli moins prompt..., un mépris moins grand...

Mais lorsque Aristide, à la suite de l'entrevue à laquelle nous avons fait assister le lecteur, était venu lui raconter le degré d'abjection auquel le malheureux était tombé, elle s'était refusée à y croire.

Basilide était capable de tout; elle lui connaissait toutes les audaces , toutes les effronteries , tous les

vices..., et elle lui savait une haine et une jalousie profondes pour elle...

Denis était jeune et faible, puis abandonné; il pouvait avoir cédé...; mais qu'il fût tombé jusqu'à devenir lamant de cœur de cette femme, — et ce nom était bien doux, — qu'il fût devenu le misérable ivrogne qui se soûlait le soir avec l'argent que cette femme avait gagné la nuit et dont elle lui apportait sa part le matin..., c'était trop fort!... Effrayée, épouvantée, elle se demandait si elle n'avait pas été ridicule et s'il n'aurait pas mieux valu qu'elle lui racontât ce qui s'était passé. Peut-être son mari aurait-il dit :

— Nous lui ferons payer ça...

Oh non! cela était impossible; non! non! le rouge, à cette pensée, lui brûlait le visage... Non, celui qu'elle avait aimé n'était pas si indigne; il y avait dans tout cela une chose qu'elle ignorait... qu'elle ne pouvait deviner, mais qui devait excuser son mari... Denis était incapable d'être ce misérable-là.

La veille de la mi-carême, elle rentrait chez elle heureuse ; chez sa patronne, on lui avait dit qu'on ne travaillait pas le lendemain... Elle avait toute sa journée, elle se promettait de se lever tôt et de se rendre à Bagnolet chez la mère Poulain , avec laquelle elle passerait la journée près de sa petite fille.

En rentrant, la femme qui lui sous-louait le petit cabinet servant de chambre, lui remit une lettre... Yvette, étonnée, se demandait qui pouvait lui écrire. Aristide seul connaissait sa demeure , et elle l'avait vu le matin ; il était venu déjeuner avec elle à la petite gargote où elle prenait ses repas. Elle rentra chez elle, alluma sa bougie. En reconnaissant l'écriture , elle eut un tressaillement; un instant, elle crut qu'elle allait tom-

ber, et, pour s'assurer qu'elle ne s'était pas trompée elle passa la main ,sur ses. yeux et relut la suscription.

Madame Yvette Mérit, me Servandoni , cliez madame miive Morel, à Paris.

Et cela était de l'écriture de son mari... Se domptant se remettant, essayant de vaincre le tremblement qui agitait ses doigts, elle ouvrit la lettre et lut :

« Mon Yvette ,

» Je sais tout... J'ai bien souffert; il faut que nou& nous revoyions, peut-être cela fera-t-il que je te pardonnerai!... Viens me demander demain soir, à neuf heures, Atix Vendanges-d'Or, rue de la Chopinette... Viens, je t'embrasse et t'aime.

» Deinis. »

La lettre lui tomba des mains, elle était stupéfaite.

Était-ce possible? il savait tout, disait-il, mais il savait faux, puisqu'il parlait de pardon ; alors, il croyait véritablement Yvette coupable, il croyait qu'elle avait été la maîtresse de son ami, que son enfant était de cet ami... Et il pardonnait...

La malheureuse jeune femme se laissa tomber sur son lit, et, cachant sa tète dans ses mains, elle fondit en larmes.

La délicatesse de ses sentiments se refusait à accepter ce pardon. Denis pouvait consentir à la revoir; mais elle ne se sentait plus la force de se trouver près

de lui, du moment où il savait qu'elle n'était pas l'épouse irréprochable qu'elle voulait être. Ce qu'Aristide lui avait dit n'était donc pas vrai!... Denis ne vivait pas avec Basilide!... Et puis, pourquoi lui demandait-il de le venir trouver dans un lieu public? Pourquoi ne lui donnait -il pas plutôt rendez -vous chez lui?... Yvette essuya ses larmes et ramassa l'enveloppe de la lettre, parce qu'elle venait de penser à la chose la plus logique : pourquoi Denis, puisqu'il savait où elle demeurait, n'était-il pas venu lui-même?... Elle lut l'enveloppe et constata avec étonnement que les seuls mots :

« A madame Yvette Mérit , »

éteicnt de l'écriture de son mari ; l'adresse était d'une écriture inconnue. Elle alla trouver la femme qui lui louait sa chambre et lui demanda quand et comment elle avait reçu la lettre qui ne portait pas le timbre de la poste.

Celle-ci répondit que, quelques minutes seulement avant son arrivée, un garçon de café ou de restaurant était venu la demander personnellement; sur sa déclaration qu'elle était absente et sur sa promesse qu'elle remettrait la lettre le soir même, il la lui avait donnée.

Ces renseignements effrayèrent Yvette; elle pensa que son mari était dans le quartier, et que peut-être il n'avait écrit la lettre que, parce que l'ayant vainement attendue à la porte, ne la voyant pas rentrer à son heure habituelle, il avait supposé qu'elle ne rentrerait pas ce jour.

Inquiète, ennuyée que sa demeure fût découverte, elle hésitait à se coucher. Enfin , se promettant le len-

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demain de chercher une autre chambre et de passer la journée à Bagnolet, elle allait se mettre au lit.

Elle entendit du bruit dans la chambre voisine, celle qu'occupait sa propriétaire; elle prêtait l'oreille, et il lui sembla entendre son nom. Elle eut peur... peut-être était-ce son mari... Bien décidée à lui refuser la porte, elle attendit. On frappa chez elle.

— Qui est là?

— C'est moi, madame Mérit...; bien vite, ouvrez-moi... Yvette reconnut la voix de sa propriétaire ; mais, croyant

que c'était son mari qui venait chez elle la réclamer, eile dit :

— Qui est là? que me veut-on? Je ne puis ouvrir...

— C'est une jeune fille qui arrive de Bagnolet, elle est tout sens dessus dessous...

— De Bagnolet!... répéta Yvette prête à ouvrir... Puis se ravisant, en craignant que ce ne fût un stratagème, elle demanda encore :

— De Bagnolet...; mais j'ai dit que j'irai demain... Que veut-on?...

Alors ce fut une autre voix qui répondit , celle de la jeune fille :

— Il faut que vous veniez avec moi, madame... Un grand malheur...

A ce mot , Yvette à moitié vêtue ouvrit vivement sa porte, et demanda sans donner aux deux femmes le temps d'entrer :

— Un malheur... à qui? mon enfant?...

La jeune fille ne répondit pas, elle baissa la tête et pleura...

Alors, toutes les craintes chimériques relatives à son mari s'envolèrent de son cerveau, et, tout entière à une seule pensée, anxieuse, tremblante, elle s'écria :

— Répondez-moi donc... Un malheur... c'est à mon enfant...?

La jeune fille avait hoché la tête...

— Il est malade... Répondez donc... puisqu'on vous envoie! Elle est.., elle est morte ! Ah! mon Dieu...; mais, dites donc non...

Et la jeune fille pleurait. Alors ce fut une explosion de douleur, une scène déchirante; la malheureuse femme retomba sur son lit, se tordant et gémissant.

— Morte... morte, ma petite fille... Et vous venez maintenant; mais ce n'est pas possible... Je l'ai vue il y a deux jours... Non... ma fille n'est pas morte...

Et elle avait l'air folle, Yvette, en disant cela...

— Voyons, madame Mérit, il faut être raisonnable... Les petits enfants, c'est si fragile , disait la vieille sans émotion et pour avoir son tour à parler...

— Mais, je vous dis que la raison... c'est qu'elle n'est pas morte... Est-ce qu'elles savent soigner les enfants les nourrices...? De quoi est-elle morte?

La jeune fille, presque un enfant, ne pouvait répondre, ses sanglots l'empêchaient de parler.

— Vous voyez bien... Elle ne sait pas... Une syncope! des convulsions ! et on dit : elle est mortel Venez vite... Je la sauvrai, moi... Morte! mortel Ah ! non! je serais maudite alors...

Et, prise d'une énergie fébrile, elle s'habillait tout en parlant , et ses vêtements à peine attachés , prenant ja jeune fille par le bras, elle l'entraînait, la faisaii; monter en voiture et se faisait conduire à Bagnolet.

On devine facilement comment la lettre de Denis était parvenue à Yvette.

Denis et Basilide étaient revenus ensemble rue de Toaruon où demeurait cette dernière; ils étgùent entrés

dans un petit restaurant pour dîner avant de monter chez elle.

La Basilide avait dit que, si Denis voulait voir sa femme, il n'avait qu'à lui donner un rendez-vous, elle se chargeait de faire parvenir la lettre.

Le misérable n'avait qu'une pensée, nous le savons, il voulait ajouter un nouveau crime à ceux déjà commis... Il voulait tuer sa femme... Il répondit avec un accent singulier :

— Si tu veux, Basilide, c'est devant toi que je la verrai, et lu assisteras à une jolie scène,

Basilide ne poursuivait que ce but : faire insulter, répudier, battre Yvette par son mari même et devant elle. Ils s'entendirent facilement. Elle dicta la lettre et dit, lorsqu'il eut mis le nom sur l'enveloppe :

— Je la ferai porter par quelqu'un qui sait oi^i elle demeure.

Un quart d'heure après, elle écrivait le nom de la rue et envoyait le garçon d'office la porter , pendant qu'elle entraînait Denis chez elle.

Quoique fatigué de l'affreuse journée, on juge facilement que Denis ne dormait guère, et c'est ce qui étonnait Basilide ; et puis ce qui lui sembla singulier surtout, c'est qu'il voulut qu'elle n'éteignît point la lumière dans sa chambre : il avait peur de la nuit. Lorsqu'un assoupissement de quelques minutes l'avait surpris, il demandait aussitôt :

— J'ai dormi longtemps?

— Tu n'as pas dormi du tout, répondait la fille impatientée...

— Je n'ai pas rêvé tout haut?

— Pas du tout... Ah! mon petit chéri, si tu n'as pas envie de dormir, il ne faut pas en priver les autres...

Demahi, nous faisons la noce, nous passons la nuit, et il faut nous reposer un peu...

Et se pelotonnant dans la ruelle du lit, la tête sur son beau bras enfoncé dans l'oreiller, M'^^ Basilide s'endormit d'un bon sommeil, bien calme, bien doux, souriant dans son rêve à l'infamie qu'elle avait commise le soir, et voulant avoir des forces pour la mauvaise action qu'elle allait commettre le lendemain.

Le remords — était-ce le remords ou la peur ? — empêcha Denis de fermer l'œil de la nuit. Au petit jour seulement il put fermer lies yeux... et il dormit jusqu'à l'heure où Basilide, à moitié habillée, c'est-à-dire ayant un costume de dessous, l'éveilla.

— Eh bien, il est dix heures... Tu sais, le rendezvous est pour onze heures et demie, pour midi chez les Lapchez, où est le char. Tu n'as que le temps de t'habiller.

Denis se leva l'œil sombre; toute la nuit il avait pensé et rêvé à la dernière victime qu'il voulait sacrifier à sa vengeance. Et cela lui plaisait de voir sa femme au milieu d'un bai, entourée de ceux qui l'avaient connue, de pouvoir, avant de la tuer, lui jeter à la face la honte dont elle s'était couverte...

Mais Basilide, ne pensant pas qu'il avait l'idée de pousser sa vengeance jusqu'au crime, et n'y voyant qu'une amusante méchanceté, lui dit :

— Ah ! mais, tu sais, Denis, il faut changer de mine, mon petit chien. Tu ne vas pas nous faire cette figurelà toute la journée... Tu n'as rien qui t'inquiète... Nous avons de l'argent, Ui, le porteras, je n'ai pas de poche à mon costume... Mais il ne faut pas être triste. Si la pensée de voir ta femme te rend comme ça, ce n'est pas amusant pour moi.

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Denis craignit aussitôt qu'on ne devinât ses projets ; il répondit :

— Mais je ne suis pas triste; tu sais bien comme j'ai mal dormi...

Elle souriait comme une bacchante et dit :

— Je comprends ça... tu n'es pas habitué à coucher

— C'est l'affaire d'une demi-heure, le temps d'être bien éveillé.

— Veux-tu prendre du chocolat ?

— Non... Envoie-moi chercher une bouteille de vin blanc et un peu de fromage, histoire de tuer le ver. La bouteille bue, Denis fut gai comme tout. Et, à dix heures et demie, ils envoyaient la bonne chercher une voiture; ils étaient prêts, superbes tous les deux.

Denis était habillé en chicard, ses jambes nerveuses et bien prises dans une culotte de peau, les pieds bottés de chevreau fin, le torse jouant sur les hanches, dans un bourgeron de soie ouvert sur la poitrine, que l'on voyait velue au milieu d'un flot de batiste et de dentelles, les bras robustes, aux biceps solides, nus, et les mains, que la paresse avait faites plus petites, se perdant dans de riches gants à crispin... Il avait une perruque de postillon, et cela seyait bien à son visage; sur le côté de la tête il portait un casque de dragon Louis XV à peau tigrée, naturellement surmonté d'un large plumet.

Ah! Basilide avait bien fait les choses... Il était magnifique Denis, quand il se campa devant elle, souriant, le poing sur la hanche...

Nous comprenons facilement qu'elle eût dit à Denis, en lui remettant son porte-monnaie :

— Prends ça, je n'ai pas de poche.

Son costume ne manquait pas seulement de poche, il serait très difficile à décrire ; pour le mettre , on aurait menti en disant qu'on allait se vêtir; on se déshabillait en se costumant..., et, il faut l'avouer, cela lui allait à ravir; la petite plébéienne pouvait hardiment risquer l'aventure de Phryné devant ses juges, il est bien évident qu'il y aurait eu « enthousiasme indescriptible » sur la Gazette des tribunaux du lendemain...

Réservant pour les amis seulement sa petite exhibition, elle s'enveloppa d'un châle... oh! un cachemire de deux mille cinq cents francs seulement, et, pendue au bras de Denis, elle descendit ; lorsqu'ils montèrent en voiture, rue de Tournon, on s'arrêta pour voir les déguisés, et ils furent accueillis par un murmure d'admiration.

— Ils sont jeunes, ils sont beaux..., ils doivent être bons, dit un philosophe ; joie et bonheur aux bons de la terre...

M"^ Basilide, installée dans la voiture, embrassa Denis en lui disant :

— Tu es beau comme tout. Nous nous amuserons quand elle viendra, ce soir...

Lorsqu'ils arrivèrent chez les Lapchez, depuis longtemps déjà on les attendait. Xjià peuple réclamait son roi et sa reine.

Le char était devant la porte, et les curieux admiraient, impatients de le voir s'emphr.

Ces messieurs, qui en paillasse, qui en chicard, étaient chez le marchand de vin du- coin, tuant le ver avec le vin blanc ; ces dames, dans des costumes qui vous donnaient le frisson, les nez et les mains déjà rouges, les épaules bleues, se groupaient autour de la

mécanique à chauffer les fers, rougie à blanc pour la circonstance.

Un hourra de satisfaction accueillit l'arrivée du roi et de la reine; on se précipita à leur rencontre ; on avait hâte de montrer à tous les costumes superbes, les coiffures magnifiques...

Le garçon du lavoir, habillé en mousquetaire, hissa la reine sur le char. Les damesd'honneur se groupèrent autour d'elle ; les hommes, rappelés en toute hâte, abandonnèrent la partie de piquet commencée, et, sortant de chez le marchand en s'essuyant les lèvres de leurs manches de velours et de soie, vinrent prendre place sur le char.

Le garçon du lavoir, levant l'oriflamme sur laquelle était le nom de la Société, était placé derrière les souverains d'un jour.

Un piston, qui était en congé et déguisé pour la circonstance en page de Henri III, fit retentir son instrument, et le char se mit en marche.

Au départ, tout cela était gai; les femmes, fraîches dans leur costume léger comme leurs pensées, étaient charmantes avoir : elles savaient qu'on les regardait et posaient pour la circonstance; les hommes combinaient les stations où l'on pourrait se réchauffer en se rafraîchissant.

Les Lançard étaient invités, Basilide l'avait voulu.

Lançard s'était déguisé en titi : un pantalon de velours très court avec des grelots sur la couture extérieure; du bas du pantalon sortait la cheville dans un bas de coton épaissi par le basa varices qu'il couvrait; les pieds s'étendaient à leur aise, enflés de leurs oignons, dans des souliers vernis à élastiques. Le costume de titi était tout à fait simple : il se composait, en outre,

d'une petite veste de velours, un semblant de veste, toujours ornée de petits grelots ; d'une ceinture de laine rouge; mais là n'était p^s le joli; ce qui était inénarrable, c'était la tête de Lançard sous le petit bonnet de police placé sur l'oreille et retenu par une ganse sous le menton...

La Lançard était en bacchante... Comptant sur la chaleur de son sang pour la préserver du froid..., elle était en maillot chair, le torse pudiquement enveloppé d'une peau de tigre ; elle avait aussi des bottines à élastiques, auxquelles elle avait cousu, pour parer sa cheville, des effilés d'or.

Elle était admirable, la Lançard, campée sur un angle, tendant la hanche, la tête à demi penchée, le sourire aux lèvres; dans ses bruns cheveux, qui couvraient ses épaules, se tordait une branche de vigne ; ses bras étaient nus, et le fauve qui les couvrait tranchait plus vivement sur la couleur chair du maillot. D'une main elle tenait négligemment un thyrse, et de l'autre elle levait une coupe d'or...

Les curieux disaient entre eux :

— Il est bien, celui-là; c'est un homme en femme.

On avait conseillé au père Flamet de se déguiser en Temps, à cause de sa barbe.

Il avait accepté.

Il avait revêtu la petite jupe; n'étant pas disposée danser, il avait mis ses bottes de travail bien cirées... Ça avait été très bien jusqu'au moment de sortir; mais lorsque le froid avait mordu sa peau, le vieil ouvrier en corne avait trouvé que le sablier et la faux étaient tout à fait insuffisants comme accessoires... et sacrant des noms de D... pendant un quart d'heure, il était remonté chez lui et il avait enfilé sa redingote par-dessus son

costume..., eu disant que s'il avait pensé au temps, il se serait habillé en ours...

Lapchez s'était déguisé en fort de la halle, et M"^° Lapchez en bergère.

Il fallait voir ça, et les curieux couraient.

Dans le char, il y avait des diablesses, des marquises, des gamins, des pages, dont les formes opulentes tiraient l'œil ; le sexe fort était en titi, en chicard, en sauvage ; les oriflammes battaient l'air, les femmes faisant des mines, les hommes criant, et le cocher, déguisé en postillon de Longjumeau, faisant claquer son fouet.

D'abord, le commencement de la promenade fut mouvementé, les cahots les poussaient les uns sur les autres ; on riait, on plaisantait. Comme |on ne voulait pas tomber, on s'accrochait aux drapeaux ; les cahots continuant, on s'accrocha aux costumes, on se cramponna aux mains des amis. Si bien, qu'à un moment, les roues d'un côté étant sur le trottoir..., pour ne pas tomber, les femmes se pendirent au cou des hommes..., puis, pour se remettre, on descendit, on but un coup... Et comme cela fut répété une dizaine de fois dans la journée, on juge du degré de gaieté auquel ils étaient montés lorsqu'ils arrivèrent au restaurant des Vendanges-d'Or...

Tout le monde n'eut qu'un cri : « J'ai faim I »

Heureusement tout était prêt. On se mit à table, et ce fut pendant quelques minutes un engloutissement effroyable.

C'est à peine si les garçons avaient le temps de changer les assiettes; c'était un bruit soutenu de heurts de fourchettes et de verres; à peine si on parlait..., et rien n'était drôle comme de voir tous ces costumes, criards de ton, sur le plastron desquels s'étendait pru-

demment une large serviette ; les dames commençaient à avoir trop chaud dans leurs costumes légers; c'est qu'elles étaient sanglées dans des corsets, « en avaient leur compte, » disait Lapchez en clignant de l'œil, pour désigner les gorges opulentes des blanchisseuses... Au quatrième plat, on commença à respirer, et les garçons furent invités à ne pas se presser ; les hommes, renversés sur les dossiers des chaises, commençaient à parler haut, poussant de gros soupirs de regrets, n'ayant pas la possibilité de déboutonner les gilets et crevant comme des fruits mûrs dans leurs costumes trop étroits.

Les dames avaient les yeux brillants et les joues rouges, et les cheveux, que le froid avait tenus fermes dans les bandeaux et les ondulations pommadées, s'ébouriffaient à la chaleur qui les rendait souples.

La Lançard incendiait de ses regards le garçon du lavoir en mousquetaire, qui était à côté d'elle...; elle lui avait pris la main et l'avait appliquée sur sa chair, pour lui montrer que, malgré la h'gèreté de son costume, elle était brûlante... Le garçon du lavoir en était devenu rouge jusqu'aux oreilles.

Denis buvait, buvait, disant qu'il avait peu d'appétit, mais qu'il avait soif... Tout le monde trouvait qu'il avait un air singulier ; mais Basilide répondait :

— Je sais ce que c'est.

Et lorsque, buvant, les regards du misérable rencontraient ceux de la Jolie Laveuse, elle lui souriait et disait à mi-voix :

— Tu te prépares pour ce soir... C'est à neuf heures... Et Denis, à moitié ivre, grinçait des dénis en essayant

de sourire et approuvait de la tête.

Le père Flamet n'arrêtait pas de manger...

DU CABARET A L'ÈCIIAFAUD. 427

Tous les convives étaient pencliés sur le dossier de leur chaise, causant, riant, en grignotant les desserts...

Le père Flamet, penché sur son assiette, indifférent à ce qui se passait autour de lui, redemandait de la dinde.

La Lançard, en le voyant, avait eu une grimace de dégoût, et elle avait dit à son mousquetaire :

— Il a le ver solitaire... Un homme qui mange tant, ça enlève toute poésie.

Et le mousquetaire souriait, car, bouleversé par les regards et les coups de genou de sa voisine, la bacchante, c'est à peine s'il avait mangé...

On servit le café...

Le père Flamet mangeait toujours. A ceux qui le plaisantaient, il répondait tranquillement :

— C'est chacun son écot, n'est-ce pas?...

Lorsqu'on desservit pour transformer la salle du banquet en salle de bal, Flamet était furieux ; un des convives, Sifflard, qui était en marquis, lui chanta sur l'air : Et les Feuilles tombaient toujours, la chanson de Charles Colmance- :

Plus un radis, plus un os à ronger.

Plus de chansons, voilà minuit qui frappe, Rien dans les brocs et néant sur la nappe ; Les plus musards voulaient déménager.

Un seul restait, cherchant, l'âme navrée. Quelques morceaux, quelque fripe égarée... L'affreux garçon les avait descendus...

Le père Flamet ne mangeait plus !

Furieux, il descendit et proposa à Lançard une partie de piquet...

Le bal était commencé; on était au milieu d'un qua-

drille, et Basilide, impatiente, regardait l'heure à sa montre, lorsqu'elle vit le garçon accourir tout effaré et se diriger vers Denis qui dansait avec elle. Le garçon demanda :

— Vous êtes M. Denis Mérit?

— Oui, fit Denis, en échangeant un regard méchant avec Basilide...

— On vous demande en bas..., veuillez descendre...

— Non ! non ! il ne descend pas, fit Basilide ; dites qu'on monte...

— Mais, fit le garçon, c'est que...

— On vous dit : qu'on monte..., interrompit arrogamment Denis ; faites ce qu'on vous dit.

— Monsieur, vous ne savez pas, insista le garçon ahuri, que c'est la...

— Je le sais; qu'elle monte...

Le garçon étourdi descendit en hochant la tête... Basilide, en dansant, dit en riant à Denis :

— Balancez vos dames...

Aussitôt quelques individus parurent à l'entrée de la salle de bal, précédés du commissaire ceint de son écharpe.

En les voyant, la danse s'arrêta, et, sur un signe, l'orchestre fit silence...

Denis, en voyant le commissaire, comprit l'insistance du garçon, qui voulait dire que « la... police » le demandait...

11 devint extrêmement pâle et s'appuya au bras de Basilide.

Le commissaire demanda :

— Denis Mérit...

— C'est moi ! râla Denis, baissant la tête devant les regards dirigés vers lui...

Le commissaire fit quelques pas, lui mit la main sur l'épaule, et dit :

— Au nom de la loi, je vous arrête...

Puis, se tournant vers les agents qui le suivaient, ii ajouta :

— Emparez-vous de cet homme.

Les agents allaient obéir, mais Basilide entraîna Denis en arrière en s'écriant :

— Vous ne l'arrêterez pas... Qu'a-t-il fait?... Est-ce qiie vous allez le laisser arrêter, vous autres?...

Tous les hommes répondirent à l'appel de la reine en entourant Denis.

— Non! non! on ne l'arrêtera pas...

Les agents, embarrassés, consultaient le commissaire du regard ; les invités semblaient prêts à défendre leur camarade; seul, Denis ne résistait pas; la tête baissée, soutenu par Basilide, il était comme écrasé, il attendait...

La situation était embarrassante ; Sifflard la dénoua sans le vouloir ; il s'avança vers le commissaire et lui dit:

— Monsieur, nous nous amusons tous ensemble; s'il a mal fait, nous en sommes solidaires... Pourquoi l'arrôtez-vous?... Qu'avons-nous fait?

Le commissaire dit aussitôt.

— Messieurs, je suis au regret de troubler votre fête... Celui que je viens arrêter est indigne de vous...: c'est un assassin...

— Assassin, exclamèrent-ils à la fois... se reculant malgré eux...

Denis ne bougeait pas... Basilide le secouant lui dit:

— Tu n'entends pas ce qu'on dit, Denis, que tu es un assassin...? Mais défends-toi donc.

Il restait muet... Basilide insistait.

' — Parle donc,

— C'est vrai!... fit Denis...

Alors il y eut dans la salle de bal un murmure d'horreur.

Basilide jeta un cri et, prise d'une crise de nerfs, tomba dans les bras de la Lançard.

Au cri d'horreur, au mouvement de répulsion dont il était cause, Denis se redressa, secouant léoninement la tête, et allant se placer au miheu des agents, il dit.:

— Eh bien oui..., je suis un assassin, je le^ dis fièrement, et ce serait à refaire je le referais..., j'ai tué l'amant de ma femme... et j'ai tué l'enfant qu'il lui avait fait...

Ce fut alors une scène singulière dans la salle de bal ; les hommes étaient épouvantés et les femmes se trouvaient mal.

Denis dit avec calme au commissaire :

— Enunenez-moi, monsieur... Il était temps; vous êtes venu un quart d'heure trop tôt..., j'aurais tué ma femme...

— Taisez-vous, malheureux..., dit le commissaire. Il répéta avec un mouvement de rage :

— Oui, je suis malheureux!,.. Elle vivra, la gueuse!... et j'aurais voulu la tuerl

XYIII

a MATER DOLOn; SA. »

La veille au soir, lorsque la malheureuse Yvette avait fait monter en voiture la jeune fille qui était venue la chercher et qu'elle avait dit au cocher :

— Vite, vite, à Bagnolet !

Elle avait pris place dans le fiacre, et, secouée par la terrible nouvelle qu'elle venait d'apprendre, elle continuait à parler tout haut :

— La Poulain est folle; c'est impossible! non, ma Mémée n'est pas morte... Ils n'ont jamais soigné d'enfants, ces gens-là... Ah! nous allons voir..., je vais faire venir un médecin avec moi...

La jeune fille avait peur de se trouver seule dans la voiture avec cette femme qui parlait tout haut, et dont le regard égaré lui paraissait menaçant! Elle tremblait, la pauvre petite, puis elle redoutait d'être interrogée, ne se sentant pas la force de répondre ; elle dit à Yvette :

— Madame, je ne puis pas aller à Bagnolet avec vous, moi..., et sa voix était suppliante.

— Pourquoi?...

— Je ne demeure pas à Bagnolet; c'est parce que je revenais... par ici, que M'"'' Poulain m'avait chargée d'aller chez vous.

— Ah ! vous restez à Paris... Eh bien, descendez vite... Il fallait le dire... Vous me faites perdre un temps... là; et elle fit arrêter le cocher; la jeune fille descendit. Elle cria :

— Vite! bien vite, cocher! je vous payerai bien.

La voiture était partie rapidement, et la pauvre petite, plus tranquille en se trouvant seule sur la place Saint-Sulpice, soupirait avec soulagement, heureuse de son mensonge, et elle disait :

— La pauvre femme, je comprends ça; mais elle me faisait peur..., et puis ça va être une scène là-bas; j'aime bien mieux revenir tranquillement en omnibus... C'était déjà assez fort de venir lui dire... Pauvre mère ! va !

La voiture atteignit bientôt la porte de Bagnolet ; le cocher allait s'arrêter, mais Yvette lui dit :

— Allez donc, allez donc; suivez le long des fossés... Arrivée devant la porte, elle sauta vivement à terre

et elle se précipita... Elle fut stupéfaite en voyant un rassemblement nombreux devant la porte; pour entrer, elle fut forcée d'écarter le monde, sans peine, car une personne l'ayant reconnue et ayant dit :

— C'esl !a mère!

Tout le monde s'écarta respectueusement et elle entendit : « Oh 1 la pauvre mère. »

Elle entra comme une folle dans la chambre, et vit trois personnes debout, une autre assise devant une table; devant ce dernier, la mère Poulain en larmes qui semblait répondre à ses questions; dans le fond,

DU CABARET A L'ÉCIIAFAUD. 433

près du lit, dans le berceau, son enfant, nu, absolument nu, dans un flot de sang.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-elle en s'élançant vers lui. On l'a tuée.

Elle se jeta sur le petit être.

Le petit cadavre exsangue était blanc comme l'ivoire; on eût dit un sujet de cire. Elle prit l'enfant, l'embrassa, et cria d'une voix déchirante :

— Mais on l'a tuée?...

L'homme qui écrivait devant la table s'était levé, quand la femme qu'il interrogeait avait dit dans un sanglot en voyant entrer Yvette :

— Ah! ma pauvre madame Mérit, quel malheur!... C'était le commissaire; il répondit au cri d'Yvette :

— Oui, madame ; la pauvre petite a été assassinée... horriblement...

— Ah! mon Dieu ! mon Dieu! mais c'est épouvantable, gémit la malheureuse, se jetant sur le berceau, et tombant à genoux, roulant sa tète sur les draps sanglants, puis embrassant les lèvres froides de l'enfant et hoquetant dans ses sanglots.

— Ma pauvre petite..., ma pauvre petite, je n'avais que toi au monde.

Elle pleurait, elle râlait, et elle sentait que l'énergie qui l'avait soutenue l'abandonnait ; elle était livide, et, pour se tenir, elle se cramponnait au berceau afin de pouvoir embrasser toujours sa petite Mémée.

Les hommes qui procédaient à l'enquête, émus par cet affreux tableau, se regardaient entre eux, gênés, embarrassés, faisant des grimaces pour ne pas pleurer ; le commissaire dit à la vieille mère Poulain :

— La pauvre femme va se trouver mal...; il faut l'éloigner.

Yvette avait entendu, elle fit un effort.

— M'éloigner... Non! non! Je veux mon enfant... Je veux rester près de lui...

On la soutint j il était temps, elle allait tomber; on l'assit... et, se domptant, elle demanda au comn]iissaire :

— Mais enfin, monsieur, qu'est-il amvé?

— Madame, répondit-il, M""^ Poulain était dans le fossé, elle tricotait, la porte était fermée, l'enfant dormait... Lorsqu'elle rentra à cinq heures, n'ayant rien entendu, elle vit le tableau que vous venez de voir vousmême... Nous chercherons le criminel. Connaissez- vous quelqu'un qui ait intérêt à tuer votre enfant?

Elle regardait le commissaire comme si elle devenait folle ; une épouvantable idée venait de lui traverser le cerveau. Sans dire un mot, elle fouilla dans sa poche et en tira la lettre qu'elle avait reçue dans la soirée ; elle la tendit au commissaire.

La lettre lui échappa des mains, et tomba à terre. Un des agents la ramassa ; le commissaire, assez étonné, la prit et la lut.

Puis , après avoir cherché vainement à comprendre le rapport qu'il pouvait y avoir entre le crime et cette phrase :

« Mon Yvette ,

» Je sais tout ; j'ai bien souffert ; il faut que nous nous revoyions; peut-être cela fera-t-il que je te pardonnerai. Viens me demander demain soir aux Vendanges-(VOi\ rue de la Chopinette... Viens, je t'embrasse et je t'aime.

• » De:<is. »

Le commissaire relisait la lettre et regardait Yvette..., semblant lui demander .

— Mais qu'est-ce que cela veut dire?

Il remarqua qu'un changement singulier s'était opéré dans la physionomie de la jeune femme ; ses yeux hagards, son regard fou allaient de tous côtés; ses paupières s'étaient subitement séchées , et la rage crispait ses lèvres... Et le commissaire l'entendit dire :

— Oui, c'est lui... qui se venge... Et sa tête était retombée, et son regard ne quittait plus le parquet de la chambre.

— Qu'est-ce que ce nom, Denis?...

— C'est mon mari, dit-elle d'une voix sifflante.

— Votre mari ! exclama le commissaire , le père de l'enfant?...

— Ce n'est pas le père de l'enfant... C'est mon mari... et je l'ai quitté parce que j'avais eu cet enfant...

— ,0h! fît le commissaire, en môme temps que la mère Poulain, à laquelle ce détail n'avait pas été raconté; elle croyait qu'Yvette était veuve...

— Où demeure votre mari?

— Rue des Panoyaux.

— Et vous croyez que c'est votre mari qui est l'auteur du crime? demanda le commissaire.

Alors Yvette releva la tête, elle promena longuement son regard autour d'elle, et elle regarda celui qui lui parlait comme si elle n'avait pas compris ; il répéta :

— Votre mari est l'auteur du crime, dites-vous?

— Elle se leva alors et s'écria :

— Je n'ai pas dit ça ! Non! non! Est-ce que je sais, moi...? Mon mari me hait..., et il en a bien le droit, puisque je suis mère d'un enfant qui n'est pas le sien... Mais., je ne veux pas qu'on arrête Denis... Je l'aime,

Denis, je l'aime, entendez-vous... lime hait, mais je l'aime... Non! non! ce n'est pas lui qui est l'assassin... Non, ne le tourmentez pas... Je suis folle... Oh! mon Dieu ! mon Dieu ! je ne le reverrai jamais, il me repoussera et je n'ai plus ma Mémée... Non, laissez-moi... je vais prendre Mcmée et je vais partir...

Et elle se leva, fit un effort pour courir vers le berceau .. Mais ses forces la trahirent, elle tomba au milieu de la chambre... La Poulain s'empressa auprès d'elle pendant que le commissaire lui disait :

— Madame, nous allons nous retirer, un agent va passer la nuit avec vous.

— Oh merci! monsieur... car j'aurais eu bien peur seule la nuit^.. Le misérable pourrait revenir...

Le commissaire eut un hochement de tête, et s'adressant à l'agent il lui dit à voix basse :

— Des agents sont postés où vous savez ; au signal, ils viendraient vous porter secours; ne quittez pas la maison... et que cette femme ne sorte pas d'ici; si elle voulait s'en aller malgré vous, vous appelleriez et la feriez conduire où vous savez.

Puis il dit tout haut :

— Madame, vous n'avez rien à craindre, j'ai donné les ordres nécessaires pour vous protéger... Il faut que cette femme reste près de vous... absolument... Au reste, dans l'état où elle est, ce serait un crime de la laisser partir. . et je crois qu'elle voudra veiller son enfant.

— Oh! j'en suis sûre, monsieur, répondit la Poulain en mouillant les tempes d'Yvette toujours inanimée. Pourrai-je mettre tout en ordre, ici?...

— Oui , le docteur est venu, vous pouvez nettoyer, mais sous la direction de monsieur, — et il montrait

l'agent; — les draps, le berceau et tout ce qui compose la literie resteront dans l'état pour être portés au greffe demain... Pour le reste, au jour vous recevrez vos instructions.

Et il sortit avec les autres agents, pendant que celui qui restait aidait la Poulain à relever Yvette pour la coucher sur le lit.

Une fois dehors, le commissaire dit à un des hommes qui l'accompagnaient :

— Nous savons quel est l'auteur du crime, il faut maintenant s'en emparer... Allons d'abord chez lui.

Après avoir donné des ordres aux agents postés dont nous avons parlé plus haut , le commissaire et ses hommes montèrent en voiture et se rendirent rue des Panoyaux.

Nous les avons vus arriver juste au moment où, entraîné par Basilide, Denis se sauvait; la perquisition faite chez lui, malgré son absence, n'avait laissé aucun doute ; les effets trouvés dans la cheminée n'avaient pu brûler, à cause du sang qui les couvrait... L'enquête s'était liée à celle ouverte sur l'affaire de la rue Godotde-Mauroy..., et, par la lettre qu'elle avait donnée, la police avait pu, le soir, s'emparer du coupable au milieu du bal, ainsi que nous l'avons vu.

C'est la lettre de Basilide qui livrait Denis... Cette fille semblait être son mauvais génie.

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