SCÈNE III
FORESTIER, GORNEFERT.
FORESTIER
Vous venez me sauver, avez-vous dit, monsieur ! Mais je ne vous connais pas 1... Qui donc étes-vous?
Qui je suis? je vous le dirai... tout à Theure. Laissez-moi vous dire d'abord ce que j'ai été. J'ai été un mari... vaincu ; quelques esprits taquins m'appelaient autrement... J'ai été 1 homme qu'une femme adorée a quitté le jour où le superflu manquait I J'ai été l'hommo dont on a déserté la maison parce qu'il faisait froid à son foyer, et que le fumet de ses cuisines ne remplissait plus ses cours où poussait alors, touffue et dévorante, l'herbe de l'abandon. J'ai été l'homme dont on a volé les idées parce qu'il est trop pauvre pour acheter un brevet... l'homme qui neut mourir de faim dix fois çlu coin des bornes et qui, pour les gens bien mis qui passent, ne sera jamais qu'un homme ivre! J'ai été Thomme qu'éclaboussent toujours et qu'écrasent souvent les carrosses dorés des fripons ou des imbéciles... J'ai été cet homme-là jadis ! Aujourd'hui, je suis un autre homme. Quand il m'a été bien prouvé qu'il fallait être riche, dût- on ramasser sa fortune dans la boue et dans la fange, j'ai gratté de mes doigts les ruisseaux parisiens; j'ai flatté l'orgueil des grands, exploité la sottise des petits, ,.. adulé le vice de ceux-ci, exalté la bassesse de ceux-là...
j'ai fait ma moisson, et maintenant on ne m'écrase plus, c'est moi qui écrase les autres.
FORESTIER, froidement.
Et après? Que me voulez-vous?
CORNEFBRT.
Je vous Tai dit : Vous sauver du désespoir, vous sauver de la ruine...
FORESTIER, de même.
Je ne vous comprends pas. Je n'ai besoin des services de personne.
GORNBFERT, haussant les épaules .
Allons donc I
Monsieur I
GORNEFERT.
Depuis cinq jours, muet, invisible, je marche dans votre existence. Je rai suivie pas à pas, heure par heure I minute par minute. Vous avez frappé à la porte de tous ceux que vous aviez obligés jadis ; leur gratitude était sortie, vous avez trouvé porte close ! on a appris votre ruine, et les fournisseurs ont subitement envahi votre antichambre ; il s^agissait de payer le nid qui devait abriter les amours de la nouvelle épouse. Vous avez demandé un délai, ce délai expirera tout à Theure, et, comme vous ne pourrez pas payer le nid, on en remportera la mousse, et les pauvres amours seront sur le pavé. Est-ce vrai?... Oui, vous le savez bien, et c'est pour "cela Que, cette nuit, vous sondiez avec effroi les profondeurs de Taotme vers lequel vous vous sentez glisser sans espoir de vous retenir, car vous vous souvenez du mot de l'empereur : « On peut s'arrêter quand on monte, mais jamais quand on descend.»
FORESTIER, accablé, s'assied près de la table à gauche.
C'est vrai ! c'est vrai !
GORNEFERT, s'approchant de Forestier et à demî-roix.
J^ai un marché à vous proposer I Cinq cent mille francs pour vous, sans rien risquer. On pourra tout au plus vous accuser de négligence. Moi seul serai respoosaSle, et je me
charge de me tirer d'affaire. (Forestier le regarde fixement sans par*
1er. Continuant.) Cinq cout mille francs à gagner!... Vous me comprenez bien?... Et... moins exigeant que le diable, mou patron, je ne vous demanderai pas votre âme pour cela... Je me contenterai de votre signature. Un simple trait de plume... et...
FORESTIER, se relerant précipitamment.
Qu'est>ce que vous dites?... Attendez donc... (ii passe et a
à la cheminée. — Prenant un journal.) Ah ! je COmprCUdS I (lisant.)
AGT£ QUATRIÈME 85
« Poar toute réponse aux braits calomnieux que la maWeil* lance n'a pas craint de répandre sur la magnifique entreprise des mines d'Aulnoy, nous donnerons demain le nom du président de notre conseil de surveillance, Tun des noms les plus purs de Tère impériale...
oc Signéj jean coENEFEaT.»
Il t'arrête et interroge Copiefert da reg«rd« COENEFERT, s'inclinant.
Ce nom-là, c*est le vôtre, général.
FORESTIER, lai montrant la gaxette.
Et ce Jean Gomefert ?...
GORNEFERT.
Cest moi !
FORESTIER
YousT... Et vous avez osé vous introduire chez moi!... presque avec effraction I... i)our me proposer ce pacte intâme!... Car c'est une infamie que vous me proposez là*.
Il reprend sa place à gaaeke.
GORNEFERT.
Ty mets le prix, du moins, convenez-en 1
FORESTIER
Misérable I...
Ah ! pour Dieu, général , laissez là vos grands mots d*un autre âge...
FORESTIER
Quoi I... vous osez encore?
GORNEFERTl
Ce n'est point une infamie que je vous propose... et Ton n'est pas un misérable, aujourd'hui, pour savoir profiter de la bêtise humaine. (Moarement de Forestier.) Oh I VOUS aurcz boau faire, allez, les habiles remporteront toujours. !
FORESTIER
Les l^bîles ?... Oui, c'est-à-dire, n'est-ce pas?... les pirates du succès dont le pavillon couvre la marchandise volée. Je ne suis pas de ces gens-là, sortez 1
n s'assied près de la table.