‹ Malthus et les économistesChapitre 13 sur 16 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Le mani'ge des pn'dicalcurs du jour.

Il y a un accord touchant, une véritable entente cordiale, entre les économistes de l'école anglaise et les pi-édicateurs catholiques d'aujourd'hui. Passer, comme nous le faisons, (les uns aux autres, ce n'est pas changer de sujet.

S'il faut s'en rapporter aux conférences religieuses, sermons de semaine sainte , discours de charité, et autres œuvres oratoires ecclésiastiques que VEpoc/ue et les feuilles k

grand format ses rivales publient en ce moment, et qui servent de pendant aux œuvres fort profanes, mais non moins morales assurément, dont sont farcies les immenses colonnes de ces journaux, il no tiendra pas au clergé catholique que l'Evangile ne reste enseveli dans d'éternelles ténèbres. Il s'est élevé dans ces dernieis temps, et il s'élève de plus * en plus au sein de l'Humanité, chez toutes les nations et dans toutes les classes, un esprit régénérateur qui procède à la fois de l'Evangile et de la Philosophie; ce qui n'est pas étonnant, puisqu'au fond l'Evangile est, comme le disaient les Pères des premiers siècles, la sainte Philosophie. Hé bien J au lieu de seconder cet esprit, ces prédicateurs s'attachent à le combattre, pour perpétuer, autant qu'il est en eux, la mort et l'ensevelissement du Christianisme.

Après la Conférence du R. P. Lacordaire en faveur du Capital et du Monachisrae, l'un portant l'autre, le Capital considéré comme ayant droit avant l'Evangile, et le Monachisme ÎJrésenlé comme la meilleure ou plutôt la seule solution du problème de la population et du prolétariat (1) , voici qu'il nous pleut un nombre infini de sermons également dévoués à la cause du Capital. II semble que tous les prédicateurs de Paris et des départements se soient donné le mot pour traiter celte année,

{^) Voj-ez plus haut la Seconde Section.

pendant le carême, le sujet par lequel M. Lacordaire a terminé ses conférences. On ne voit que ministres des autels occupés à rassurer Mammon sur la durée de son empire.

Tous protestent, au nom de l'Evangile, de leur inviolable attachement à la cause du Veau d'Or. C'est un spectacle fort touchant! La formule du célèbre prédicateur de l'ordre restauré de S. Dominique paraît avoir fait fortune ; car le fond de tous ces sermons , c'est toujours rharmonie établie par le Christian ni'sme entre Niumanité riche et l'humanité pauvre.

Le sens du Christianisme est si clair, qu'il paraît fort difficile d'abaisser ainsi aux pieds de la Ploutocratie régnante le Christ, dont le règne est promis. Mais à quoi n€ parvient-oa pas avec un peu d'adresse? Plus l'Evangile résiste, plus on mettra de subtilité pour en altérer le sens.

Le manège de ces brillants orateurs de la chaire, comme on les nomme, est véritablement si curieux, que le lecteur me saura gré de le lui faire connaître. J'arriverai ensuite à la question sérieuse que ces oraisons cléricales m'ont suggérée, et qui doit faire le sujet principal de cette Section.

D'abord le prédicateur commence toujours pas rassurer le Dieu actuel de la terre , le seigneur Capital. On dirait qu'il est moins soucieux de plaire à son divin maître Jésus que tremblant de déplaire aux riches qui l'écoU'»

tent. Voici à peu près comment il s'exprime : 0 Ne craignez pas, mes frères, que je vienne » mêler ma voix à des diatribes absurdes et » souvent si cruelles contre les grands et les » riches de la terre. Non, je ne veux pas unir » mes efforts à tant de violences coupables par » lesquelles on essaye de remuer la société j> jusque dans ses dernières bases; et si je » viens, sous la lumière de l'Evangile, vous » découvrir les fondements même de la société «humaine, c'est pour vous inviter, au nom » de la religion , à les rétablir et à les affermir » sur les bases éternelles de la charité et de la » justice, et à entrer par là dans l'ordre répara- » teur de la Providence. »

Cela dit, et pour mieux convaincre ses auditeurs qu'il n'y aura rien de factieux dans ses paroles, il annonce que s'il se permet de traiter la question du paupérisme, c'est qu'il y sait une réponse qui satisfera les plus méticuleux : « Je ne soulèverais pas cette grave question , » si je la savais sans réponse. » A bon entendeur, salut!

Il déclame alors pendant un quart d'heure, au nom de la religion , contre a les déclama- » teurset les sophistes qui n'ont jamais manqué » aux nations vaines, aux siècles orgueilleux.» C'est le moyeu pour lui d'achever de bien séparer la cause du clergé de celle des réformateurs. Malheureusement il ne s'aperçoit pas, le pauvre homme, qu'il prêche en plein contre l'Evangile, contre Jésus-Christ, contre ses

apôlres, contre ses saints , contre les Pères de l'Kglise, contre le Christianisme tout entier; car sur celte question de la propriété jamais déclamateur, jamais sophiste, parlant aux nations vaines, aux siècles orgueilleux, n'a rien dit cpii ne pfdisse devant les vérités divines et divinement exprimées qui font la substance même du Christianisme.

Enfin, toutes ses précautions étant ainsi prises, le prédicateur se décide à poser la question de l'inégalité des conditions en ces termes : « II » y a des riches, il y a des pauvres, et l'Evan- » gile commence par nous déclarer qu'il y en j) aura toujours : Paupcres semper habebitis ^ vobisann. »

Ici je me permets d'interrompre le prédicateur pour lui faire observer qu'il commet un mensonge. Où a-t-il vu que l'Evangile commence par nous déclarer qu'il y aura toujours des pauvres? Je savais bien que M. Guizot, dont les paroles , certes, ne sont point paroles d'Evangile, impatienté un jour de ce qu'on lui parlait des millions d'hommes qui meurent de tous les genres de misère dans cette France si bien gouvernée par lui, répondit du haut de la tribune par cet axiome : Il y aura toujours des pauvres. Mais pour trouver cela dans l'Evangile, il fallait être l'abbé dont je cite textuellement les paroles. Au nom de l'Evangile, je réponds à cet abbé , qui se nomme Dupanloup (1), qu'il falsifie l'Evangile.

(1) Voyez le journal YEpoque, oumcro du 8 mars. 18&6.

Il suffit, en effet, de se reporter au passage d'où l'on a extrait ce texte en l'altérant , pour juger de l'imposture.

L'Evangile raconte que « six jours avant la » Pâque, Jésus vint à Bélhanie, où était mort » Lazare, qu'il avait ressuscité. Là on lui pré- » para à souper; et Marthe servait, et Lazare » était un de ceux qui étaient à table avec lui.

> Marie prit une livre de parfum de nard » choisi, et en oignit les pieds de Jésus, et les » essuya avec ses cheveux ; et toute la maison » fut remplie de l'odeur du parfum. Un de ses » disciples, Judas Iscariote, qui devait le tra- »hir, dit : Pourquoi n'a-t-on pas vendu ce » parfum trois cents deniers, qu'on aurait don- » nés aux pauvres? 11 dit cela non qu'il se ï souciât des pauvres , mais parcequ'il était B voleur, et qu'ayant la bourse, il portait ce » qu'on mettait dedans. Jésus lui dit donc : » Laissez-la , elle a gardé ce parfum pour le «jour de ma sépulture. Vous avez toujours j» des pauvres parmi vous; mais vous ne in'aus rez pas toujours (1). »

(1) s. Jean, ch. XII, v. 2-8. Le même récit se trouve dans S. Marc, avec quelques difTérences, mais qui ne portent pas sur les paroles qui nous occupent. Voici le texte de S. Mare (ch. XIV, V. 3-9) : « Et comme il était à Réihanie, dans la » maison de Simon le lépreux, à table, une femme vint avec 1 un vase d'albâtre pleid d'un parfum de nard précieux; et » ayant rompu le vase, elle répandit le parfum sur sa tête. » Plusieurs s'en indignèrent en eux-mêmes, disant : A quoi » bon perdre ainsi ce parfum ? on aurait pu le vendre plus de B trois cents deniers et les donner aux pauvres. Et ils se cour-

> rouçaient coutie elle. Mais Jésus dit : Laissez-la ; pourquoi

2iï0 MALTHUS

Tel est ce passage, dont le sens assurément n'a aucun rapport avec le méchant axiome, tout gros d'impiétéj qu'on en déduit avec tant d'effronterie (nous n'avons pas d'autre terme pour exprimer notre juste indignation). Quoi ! Jésus aurait prononcé que la misère et l'inégalité étaient le lot éternel de l'Humanité, lui Jésus dont la bonne nouvelle a consisté précisément à dire que la misère humaine, fruit de l'ignorance et du péché, pouvait être rachetée et le serait par sa doctrine et par sa mort, lui qui n'a souffert que pour abolir l'inégalité et établir la Communion, lui qui a enseigné que le Salut consistait dans l'Unité; lui qui, avant son sacrifice, donnant la raison de ce sacrifice, prie son Père , notre Père à tous, afin que tous les hommes soient, comme il dit, en un: UT OMNES UNUM siNT. \\ï ! vraiment altérer aussi profondément l'Evangile est un sacrilège.

Mais y a-t-il donc dans le passage que je viens de citer un motif quelconque pour excuser une pareille erreur ? Non ; ce passage ne présente aucune obscurité. Jésus est là ce qu'il est dans tout l'Evangile, peu soucieux des richesses, parcequ'il sait en quoi consiste la véritable richesse matérielle et spirituelle. En contraste avec lui. Judas représente l'avidité, l'esprit d'accaparement, qui allègue la valeur.

«la blûmez-vous ? ce qu'elle m'a fait est bien fait. Car vous » avez toujours parmi vous des pauvres, et vous pouvez leur B faire du bien quand vous voudrez; mais moi, vousnem'au* »: iti pas toujours. »

des choses, et qui, sous le prétexte de l'utilité et sous le masque de la prévoyance, cache les passions les plus viles. Si je disais que Judas îscariole représente l'Economie politique anglaise, qui songe avant tout au Caiiital, je dirais vrai. C'est lui, en effet, lui Judas, descendant en droite ligne de Gain , qui , alors qu'il blâme si aigrement la charitable Marie de n'avoir pas songé à la valeur d'un parfum aussi précieux , profère implicitement cet axiome : // y aura toujours des pauvres. Mais Jésus, le sauveur des hommes , flétrit cette avarice qui se déguise sous la couleur de faire du bien aux pauvres. Jésus est en cette circonstance conforme à lui-même, et toujours d'accord avec sa prière sur la montagne : « Notre Père , qui » êt<'S dans la lumière, donnez-nous aujour- 0 d'hui notre pain quotidien, »

Jésus, suivant ce que nous représente l'Evangile, marchait entouré de pauvres; il lui en venait de tous côtés, et ses disciples étaient habitués à ce cortège. Il dit donc à ceux qui pouvaient penser comme Judas , au sujet de ces trois cents deniers dépensés en parfums : a Vous ne manquerez pas de pauvres pour leur faire du bien, vous en avez toujours avec vous : Pauperes semper habetis vobiscum ; mais bientôt je vous manquerai, et vous ne pourrez plus rien faire qui me soit agréable ; car un de vous, celui-là même qui regrette le plus cette dépense, va me trahir. Ne vous affligez donc pas de ce que je vous coûte aujourd'hui un peu cher;

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VOUS ne m'aurez pas toujours. Toi, Judas, qui prends tant d'intérêt aux pauvres, il te restera après ma mort assez d'occasions pour exercer ta charité. Mais sache-le , cette femme a bien fait de garder ce parfum pour le jour de ma sépulture, pour le jour de ta trahison, au lieu de le ^'endre pour en amasser de l'argent; et elle fait bien de le répandre sur moi, car je vais mourir. » Voilà ce qu'il y a dans l'Evangile, et il n'y a pas autre chose.

Mais pourquoi, saint homme que vous êtes, ne vous contentant pas d'interpréter faussement, altérez-vous le texte même? Ce texte proteste contre vous. Jé^us dit à ses disciples ; Manquez-vous d'occasions pour faire du bien aux pauvres? Vous avez toujours des pauvres avec vous: pauperes semper habetis vobiscum, comme porte la Vulgate, ou, comme le texte

grec, Toùç ■n-zrjiy oùç yxp Trâvro-s ÈXETE pcô' éavToùç.

Pourquoi substituez-vous au présent habetis le futur fiabebitisl Certes, quand on prend cette phrase dans son véritable sens , et qu'on la met en rapport avec ce qui la suit, il n'y a aucun inconvénient à traduire indifféremment : « Foiis aurez on voiis avez toujours des pau- » vres pour leur faire du bien, mais vous ne » m'aurez pas toujours. » Le présent : vous avez toujours clés pauvres , ou le futur : vous aurez toujours des pauvres , se rapportant évidemment à une époque déterminée et temporaire, c'est-à-dire au fait dont il est question (le fait des apôtres au moment où Jésus va être

ET LES ÉCONOMISTES. 2/j3

livré à ses persécuteurs) , la substitution d'un temps du verbe à un autre peut se faire sans inconvénient. Mais altérer sciemment et perfidement le texte pour arriver à faire dire à l'Evangile le contraire de ce qu'annonce l'Evangile dans sa totalité, c'est une éuormité bien étrange 1

Quand le prédicateur a ainsi rassuré complètement les riches qui l'écoutcnt, il se regarde comme étant parfaitement en mesure pour remplir son rôle évangélique; car enfin il faut bien qu'il remplisse ce rôle d'une façon quelconque. Pourquoi serait-il monté en chaire, et aurait-il choisi un semblable sujet? Son but n'est pas seulement d'étouffer l'esprit de l'Evangile ; son but est de défendre les droits et de conserver les aubaines du clergé. Le clergé est pouvoir établi; il fait, à certaines conditions, alliance avec les autres puissances. Or le Capital est la plus grande puissance qu'il y ait aujourd'hui. On s'arrange donc avec le Capital, mais à condition qu'on recevra de lui l'aumône pour soi et ses clients : Passez^ moi la rhubarbe , et je vous passerai le séné. Si l'Egalité, enseignée et prophétisée par l'Evangile, parvenait à s'organiser, l'aumône avilissante disparaîtrait des sociétés humaines. Il s'agit de conserver l'inégalité et l'aumône. Pour conserver l'inégalité , il faut faire ce qu'on vient de faire, falsifier l'Evangile, lui laire dire ce qu'il ne dit pas et le contraire de ce qu'il dit à toutes les pages, prétendre que

l'Egalité est une chimère, que la Fraternité est un rêve, que la Misère éternelle du genre humain est une loi portée par Dieu lui-môme, que l'Evangile l'autorise , la sanctionne, et la commande. Mais tout cela fait, reste un second point. Il s'agit maintenant de se contredire assez habilement pour qu'il n'y paraisse pas. Le prédicateur prend sa grosse voix, et tâche d'intéresser Mammon et de le faire réfléchir : 0 II y a des riches, il y a des pauvres, dit-il. t Ici se présente à résoudre cette grave ques- » tion qui a préoccupé les sages dans leurs f plus profondes pensées, et troublé quelquen fois les justes dans leur foi. Ici se présente » ce profond et redoutable mystère de l'iné- » galité des conditions humaines. Pourquoi » des riches? pourquoi des pauvres? Pourquoi » vous, peut-être, vivez-vous dans l'abondance » de tous les biens de la vie? pourquoi vos » greniers regorgent-ils de tous les fruits de la » terre? pourquoi votre table est-elle tous les » jours si abondamment servie, tandis que tant » d'autres se trouvent sans pain sur la terre? » pourquoi habitez-vous une maison somp- » tueuse, oij vos enfants croissent et se multi- > plient sous vos regards , tandis que tant » d'autres sont relégués dans des habitations » basses, où l'humidité les pénètre, où le froid » lès glace, et oii leurs visages amaigris et » leurs fronds pâles indiquent assez qu'il res- » pirent un poison mortel? »

Pendant que le prédicateur se livre à ce dé-

bordement d'interrogations, Mammon, qu'il a préliminairement encensé et dont il a reconnu le droit, l'écoute fort tranquillement, sachant .bien qu'il n'a rien à craindre de ce foudre d'éloquence. Le prédicateur continue ainsi : « Pourquoi êtes-vous couverts , pendant la ï saison rigoureuse, de vêtements si chauds, » de fourrures si riches, et, pendant la belle » saison, de vêtements si légers, tandis que » tant d'autres n'ont, pour se défendre contre » les rigueurs de l'hiver et les ardeurs de l'été, » que les haillons de la misère? » Mammon,. toujours calme, répond eu lui-même au prédicateur : a Tu le sais aussi bien que moi , to£ qui ne veux pas mêler la voix à des diatribes absurdes contre les grands de la terre. » Enfia le prédicateur achève ses pourquoi : « En un » mot, pourquoi, après n'avoir jamais tra- » vaille, rien fait sur la terre, terminez-vous » votre vie, comme dit l'Esprit-Saint, dans l'a- » bondance et les délices de la gloire , que » vous n'avez pas méritées, tandis que le pau- » vre, après avoir usé ses jours avant le temps, «s'en va, dit encore l'Esprit-Saint, finir sa » vie, disons tout, s'en va mourir à l'hôpital, » loin des siens, dans l'opprobre et le délaisse- » ment absolu? Certes, mes frères, ces ques- » tions sont graves, effrayantes, terribles; elles «pourraient soulever la terre contre le ciel, » et, ébranlant la société jusque dans ses der- » niers fondements , faire trembler tous les » cœurs. » Mammon pourtant ne tremble pasj

il sait d'avance que l'habile discoureur ne continuera pas longtemps sur ce ton ; et en efl'et le prédicateur, comme effrayé lui-même de ce qu'il vient de dire, tourne bride, et redouble ses invectives contre les philosophes et les réformateurs : a Lue philosophie vaine, et qui » manque encore plus de cœur que d'intelli- » gence, a beau faire; elle est impuissante à » résoudre ces questions. Je la défie de rien » dire ici de raisonnable, et d'expliquer rien » sérieusement. La religion seule peut le faire, » et voilà pourquoi j'ai abordé ce sujet au pied » même des autels. C'est à la religion même » et à ses lumières que j'en demanderai lasolu- » tion. » Mammon sourit en écoutant ces paroles; caria religion, entendue comme l'entend cet homme, est son meilleur auxiliaire. Enfin, pour la troisième fois, l'orateur sacré se pose celte question : « Pourquoi des riches? » pourquoi des pauvres? » Et il répond.... ce qu'il a déjà répondu ; c'est qu^ilycn aura tou~ Jours : « Je vous l'ai dit, mes frères, la pre- » mière réponse que fait l'Eglise, c'est qu'il y » en aura toujours : pauperes scmpcr habcbitis » vobisciim. • Le Diable, à cette conclusion, rit à gorge déployée, se voyant si bien servi au nom de l'Evangile môme ; et il s'admire dans cette falsification audacieuse du sens et du texte du livre sacré.

Mais écoutons encore. Il est impossible que le prédicateur se borne à cette singulière réponse : c II y a des pauvres et des riches parce"

qu'il y en aura toujours. » Je vois bien où il en veut venir; il veut des pauvres et des riches, et il va prétendre tout-à-i'lieure que Dieu a fait le riche pour le pauvre et le pauvre pour le riche. C'est le raisonnement de ceux qui, dans l'antiquité, défendaient l'esclavage, en soutenant que Dieu avait fait le maître pour l'esclave et l'esclave pour le maître. Mais si cela eût été vrai , la société à esclaves aurait été une admirable société, le maître et l'esclave se servant ainsi de complément l'un à l'autre, et ce paradis d'esclavage aurait subsisté éternellement. De même , si Dieu a fait le riche pour le pauvre et le pauvre pour le riche, la société actuelle est un Eden où tout le monde doit être fort heureux. D'où vient donc que ce prédicateur trace un tableau si hideux des souffrances du pauvre, en opposition avec le luxe et les plaisirs des riches? Si Dieu a fait le riche pour le pauvre, d'où vient que Malthus, et tous les économistes avec lui , et toutes les académies politiques et morales, et tous les gouvernants, se plaignent qu'il y ait infiniment trop de pauvres pour le besoin des riches? d'où vient que leur grande occupation est d'anéantir toute charité publique, afin d'empêcher les pauvres de pulluler? d'où vient qu'ils déclarent tout accroissement de population un fléau insupportable pour la société, et dont elle doit se défendre par tous les moyens possibles? d'où vient enfin cette misère que vous reconnaissez, et pour laquelle vous invoquez la com-

passion des riches? Quoi? êtes-vous tellement ignorant que vous ne sachiez pas ce que depuis cinquante ans tous les observateurs proclament, à savoir qu'avec celte organisation de riches et de pauvres, les moyens de subsistance ne suffisent pas à la population, et que toutes les richesses des riches, si elles étaient prodiguées par la charité aux pauvres, ne feraient qu'amener une augmentation de population qui reproduirait de nouveau la misère! La question que vous avez posée reste donc toujours à résoudre : « Pourquoi des pauvres, pourquoi des riches? » Vous nous avez donné une bien mauvaise solution de ce problème dont vous dites vous-même (\\\' il pourrait soulever la terre contre le ciel. Ce n'est pas répondre, en effet, ou c'est répondre comme un bouffon , que de répondre : « Il y a des pauvres parcequ'il y en aura toujours. » C'est répondre comme M. Guizot, qui, tout occupé de sa petite personne.

Prend son gouvernement pour les bornes du monde;

mais ne n'est pas répondre en homme sérieux, en ministre des autels, qui doit avoir quelque science, quelque notion de métaphysique , qui doit avoir médité sur ces grands livres qu'on appelle la Bible et l'Evangile, iroyons, répondez- nous. Nous vous avons prouvé, texte en main, que votre citation de .l'Evangile pour corroborer un absurde rai-

sonnement est (pardonnez-nous la dureté denotre expression) une honteuse et coupable falsitication. Nous vous défions de citer, dans toutes les Kcritures, un seul passage qui prouve qu'il y aura toujours des pauvres , tandis que la Religion tout entière a pour principe et pour but l'établissement de la fraternité humaine et de l'égalité sur la terre. Depuis le Sépher de Moyse jusqu'aux écrits des Pères, avec l'Evangile au milieu, ce diamant de l'idéal le plus pur qui prend sa lumière dans la Bible et la transmet aux divins docteurs qui ont fondé le Christianisme, tous les monuments, sans exception, proclament qu'il n'y aura pas toujours des pauvres sur la terre. Qui dit Chrétien dit un homme qui ne croit pas à une humanité riche et à une humanité pauvre, qui ne croit qu'à une Humanité; quiconque est disciple du Christ croit à la fraternité humaine, et s'efforce de la pratiquer : or est-ce y croire et la pratiquer que d'établir des castes dans le genre humain! Ah! prêtre du Christ, vous célébrez les Mystères sans y rien comprendre t vous participez au divin Sacrifice sans en avoir l'intelligence! vous rassemblez les hommes à la Sainte Table sans savoir seulement pourquoi cette Table a été instituée! malheureux, que vous êtes d'avoir ainsi à votre dispositioa les rits saints sans en posséder le sens !

J'ai beau attendre une réponse à ce problème posé par le prédicateur : Pourquoi des riches j, pourquoi des pauvres? cette réponse

n'arrive pas. L'homme de Dieu se borne à déclarer que sa raison ne conçoit pas qu'il puisse en être autrement. L'homme de Dieu n'a pas un grain de cette foi qui, suivant l'Evangile, transporte les montagnes; il ne comprend que ce qu'il voit : or il y a aujourd'hui des riches et des pauvres, donc il y en aura toujours, et il est impossible qu'il en soit autrement: « La » religion et ma raison me déclarent que l'égale » répartition des biens sur la terre serait une » impossibilité. Quand , en bouleversant le » monde, on parviendrait à établir un jour » l'égalité, le lendemain l'économie, le travail, » la prudence, d'un côté; l'oisiveté, la témé- » rite, la prodigalité, de l'autre, suffiraient à » renverser cette entreprise insensée. Tous les «jours, toutes les semaines, il y aurait à re- » commencer sur de nouveaux frais. L'égalité » des biens est donc un rêve creux, une chi- » mère. »

O étonnante ignorance, si ce n'est pas coupable hypocrisie! Eh ! qui a jamais dit que ce soit par un partage égal des biens que les peuples échapperont à la misère? Aujourd'hui, en l'absence d'une véritable organisation, les instruments du travail sont abandonnés à la concurrence des individus, et il en résulte cette misère que vous déplorez, tout en la justifiant et en la déclarant éternelle; et vous vous imaginez que tous les efforts de la philosophie tendent à augmenter cette concurrence, et à la rendre infinie, éternelle, et sans limites! Mais

OÙ avez-vous rêvé que jamais réformateur ait proposé ce partage que l'on appelle vulgairement loi agraire? On parle d'une équitable répartition des fruits du travail, et vous parlez de loi agraire! On parle d'organisation, et vous entendez qu'il s'agit de parlage? On parle de perfectionner la société dans son unité collective, et vous accusez les sages qui ont en vue la solution de cet important problème, et qui s'efforcent de faire servir la religion à le résoudre, de vouloir « éparpiller en morceaux » la société humaine, pour en faire une multi- » tude de petits morceaux qui reprendraient » bientôt leurs volumes inégaux, » en sorte que, comme vous le dites élégamment, « tous » les jours, toutes les semaines, il y aurait à » recommencer sur de nouveaux frais. » En vérité, pareille ignorance est-elle croyable! est-il croyable qu'au milieu de Paris, au sein de l'établissement (1) le plus célèbre du clergé catholique, dépareilles absurdités soient proférées avec emphase, pour être répétées ensuite dans les journaux et répandues dans toute la France, comme un antidote précieux contre les maux actuels de l'Humanité!

(1) Ce sermon a été prêclié à Saint-Sulpice en présence du grand Séminaire. L'orateur, si nous ne nous trompons pas, a été supérieur de Saint-Sulpice, et est aujourd'hui supérieur du petit séminaire de Pontoise.

Do fkU originel considéré comme la cause de la panrreté.

J'entends les faux théologiens du jour s'écrier : « Tant que le péché originel et ses

» LAMENTABLES CONSÉQUENCES DOMINERONT LE » MONDE, TANT QU'iL Y AURA DES PASSIONS, IL Y » AURA DES PAUVRES (1). »

Pourquoi disent-ils cela? C'est parcequ'ils ■veulent dire : Il y aura toujours des pauvres. Or ils ne sauraient comment justifier cette éternité promise au mal; ils invoquent donc pour la justifier le péché originel. Le péché originel leur devient un argument, et leur sert de pierre d'assise pour bâtir dessus l'éternité de la misère!

C'est à merveille, mes maîtres, et bien fou serait celui qui vous nierait votre formule, qui vous dirait, comme aurait pu faire un incrédule du dernier siècle, qu'il n'y a pas de péché originel, que la chute du premier homme et de la première femme est une fable, qu'il n'y avait pas grand mal après tout à manger une pomme, qu'on ne conçoit pas le genre humain maudit pour un pareil délit, que la réversibilité paraît contraire à la justice divine, et mille autres choses qui se trouvent dans Voltaire et

(1) C'est !a thèse soutenue en général dans lés sermons dont je viens de parler, et énoncée textuellement dans celui que j'ai cité.

dans tous les sceptiques. Oh I non , je me garderai bien de vous répondre ainsi. Il y a un péché originel qui pèse sur notre espèce; je n'en fais aucun doute, et j'en vois la preuve dans les efforts que vous faites pour le perpétuer.

C'est bien , vous dis-je, et votre formule est vraie, sauf pourtant celte explication que vous ajoutez et qui pourrait prêter à l'erreur : tant qu'il y aura des passions ; car pour détruire le mal sur la terre, ou plus exactement dans la vie, il n'est pas nécessaire d'abolir la vie. Le mal, comme je vais le prouver tout-à-l'heure, n'est pas la conséquence indispensable des besoins et des facultés naturelles de l'homme, lesquels besoins et facultés sont l'origine de ce que nous appelons \es passions; le mal, en ce sens, n'est pas dans les passions des hommes, qui en elles-mêmes et par leur essence peuvent se tourner vers le bien comme vers le mal. Le mal véritable est dans notre ignorance. Avec cette correction, j'adopte voire formule, et je dis avec vous : Tant que le péché originel et ses lamentables conséquences domineront le monde, il y aura des pauvres. Nous verrons plus loin en quoi consiste précisément ce péché originel auquel vous attribuez une durée sans limite.

Mais dites-moi , je vous en supplie , que fautil faire pour que le péché originel cesse de dominer le monde?

Faut-il, comme vous, diviser l'Humanité eo

castes, et distinguer deux humanités, une hu' nianitè riche et une humanité pauvre?

Faut-il , comme vous , ériger en axiome qu'il y aura toujours des pauvres?

Faut-il, couime vous, traiter l'égalité humaine de rcve creux, de chimère?

Ne voyez-vous donc pas, aveugles que vous êtes, que faire ce que vous faites, dire ce que vous dites, penser ce que vous pensez, c'est éterniser le péché originel, et faire que ses lamentables conséquences dominent éternellement le monde!

Vous créez, si je puis m'exprimer ainsi , le péché originel, vous le créez en vous et dans ceux qui vous écoutent; et puis vous raisonnez ainsi : « 11 y aura toujours des pauvres , à cause du péché originel. » Mais c'est très mal raisonner.

Qu'est-ce donc à vos yeux que le Christianisme? iNe dites-vous pas que Jésus est venu ôter la tache du péché? Si Jésus est venu ôter cette tache, le péché ne subsiste donc plus. Il ne subsiste, du moins, que parceque la doctrine de Jésus n'est pas suivie; c'est-à-dire qu'il ne subsiste plus en essence. Donc quand vous dites, sous la loi du Christianisme, sous la loi de grâce, pour employer vos termes, que les conséquences du péché originel sont éternelles et qu'il y aura toujours des pauvres, vous dites la chose du monde la plus contradictoire à votre doctrine du rachat du genre humain par celui que vous nommez le

divin Médiateur et le Sauveur des hommes.

Ou ce rachat a eu lieu, en eflfet, ou il n'a pas eu lieu. Si le péché a été racheté, comment peut-il subsister en essence, au point qu'il soit vrai de dire qn'il y aura toujours des pauvres! Quelle contradiction ! Suivant vous le péché originel aurait été détruit, et néanmoins ses conséquences subsisteraient, comme si ce péché n'avait pas été atteint I elles subsisteraient aussi intactes qu'avant la venue du jMessie! Le rachat aurait racheté le péché sans racheter en rien ses conséquences ! Ce rachat serait donc comme s'il n'avait pas eu lieu! Ce rachat n'aurait rien racheté!

Si, au contraire, le rachat du péché originel par Jésus-Christ n'a pas eu lieu, votre proposition qu'il y aura toujours des pauvres cesse d'être absurde au premier chef; mais, en ce cas, c'est votre doctrine tout entière qui le devient. En effet, dans cette hypothèse, un Dieu serait venu sur la terre voulant effacer la tache du péché originel , et il ne l'aurait pas effacée! Dieu même se serait incarné pour racheter l'Humanité, et il n'aurait pu y parvenir! La division du genre humain, la guerre intestine de ce genre humain, persisterait en essence après la venue sur la terre de la Divinité elle-même! Mais y pensez vous! Cette incarnation divine, qui aurait voulu atteindre le mal dans son essence, et qui ne l'aurait pas pu, serait la chose la plus misérable, la plus nulle, et, permettez-moi de le dire, la plus niaise

qu'on pût concevoir! Et pourtant c'est ce que vous osez exprimer, quand vous dites : // y au^a toujours des pauvres. Car c'est dire : Le dualisme du genre humain est éternel, et persiste malgré la venue de Jésus sur la terre; J'incarnalion n'a pas détruit le péché, l'essence ile ce péché subsiste.

Ainsi vous faites intervenir la Divinité au temps choisi par elle, vous la faites sortir de son infinité cachée, vous la faites contrevenir à toutes les lois qu'elle a établies dans le monde, vous la faites se manifester miraculeusement, vous la faites naître au sein d'une vierge par une opération surnaturelle, vous la faites vivre et mourir par miracle, conformément à des prophéties qui se rapportent à celte vie et à celte mort d'une façon non moins miraculeuse; et tout cela pour rien, pour que V essence du péché subsiste avec toutes ses conséquences! Oh! vous révoltez la raison quand vous accumulez ainsi des montagnes de puissance divine, d'amour divin, d'intelligence divine, pour leur faire produire.... rien :

Parturiunt montes, nascetur ridiculus mus.

Il semble qu'Horace dans ce vers se soit moqué de la comédie que vous faites jouer à la divine rédemption. Il y a un précepte du même Horace, diclé par le goût et par le bon sens; c'est de ne pas faire intervenir la divinité dans

lin drame, à moins que ce ne soit pour lui faire jouer un rôle digne d'elle :

N£c deus intersit nisi dignus vindice nodus.

Horace demande que le drame soit assez difficile à dénouer pour qu'il y faille une puissance surhumaine; il permet alors à la divinité de paraître. Suivant vous, le drame n'aurait pas manqué, mais le dieu aurait manqué au drame; le nœud eût été trop difficile à résoudre, et la Divinité y aurait été impuissante. Mais peut-on faire un outrage plus grand à la Divinité ! Quoi ! le Dieu que vous adorez est le Dieu du ciel et de la terre, le Créateur, l'Eternel, l'Infini; il est le Tout-Puissant, et il n'a pu faire ce que, suivant vous, il a voulu! Vous dites, avec S. Jean, que son Verbe était prédestiné de toute éternité à se manifester sous la forme humaine afin de sauver le genre humain, et vous osez penser et dire que ce Verbe créateur n'a rien sauvé !

D« la Rédemption.

Comment est-il possible qu'un prédicateur parlant au nom du Christ, et se servant presque à chaque période, pour s'adresser à ses auditeurs, du terme si caractéristique de frères, se comprise à démontrer qu'eV y aura toujours des pauvres 1 Ou le Christianisme est

une chimère, ou il est le gage que l'égalité, qu'il porte dans ses flancs sous le nom de fraternité, s'établira sur la terre, et par conséquent qu'il n'y aura pas toujours des pauvres.

Comprend- on un disciple du Christ qui monte en chaire pour dire : « Mes frères, nous sommes tous frères , nous sommes tous lils de Dieu; mais Dieu s'étant incarné, il y a dixhuit cents ans, dans notre humanité, et ayant été crucihé pour notre sahit à tous, il en résulte que les uns, en très petit nombre, jouiront de tous les biens de la terre, qu'à eux seuls appartiendra tout l'héritage de l'Humanité , et que les autres, c'est-à-dire la presque universalité du genre humain, seront complètement déshérités. »

C'est pourtant ce que les prêtres disent aujourd'hui, quand ils prétendent qu'il y aura toujours des riches et des pauvres.

Ils mettent en avant, pour prouver leur triste assertion, d'abord le péché originel, et subsidiairement les passions , suite de ce péché. Tant qu'il y aura des passions, disent-ils, il y aura des pauvres. Mais qu'entendent-ils par passions? Ils entendent tous les vices habituels qui sont en nous la source ordinaire de nos péchés, et qu'eux-mêmes, lorsqu'ils répètent les leçons de leurs théologiens, désignent sous le nom de péchés capitaux : l'orgueil, l'avarice, l'envie, la gourmandise, la luxure, la dureté égoïste, et la paresse ou l'oisiveté. Donc, quand ils proclament qu'il y aura toujours des pau-

vres, ils proclament en même temps la durée et le triomphe éternel des sept péchés capitaux. Et comme dans leur théologie, ainsi que dans le poème de Milton , ces vices sont fds de la Mort et du Péché , ils proclament le triomphe de la Mort et du Péché, ou en définitive, pour parler encore leur langage, la victoire de Satan.

Avais-je tort, tout à l'heure, quand je représentais le Diable assistant avec jubilation à leurs prédications? Que peut-on faire pour lui de plus agréable que de célébrer son triomphe, de déclarer que la venue du Christ n'a en rien affaibli la solidité de son empire , que tant qu'il y aura des hommes sur la terre, Satan régnera dans leurs cœurs, et fera régner avec lui tous les démons qui vivent de son souffle ! O vertus théologales, vertus du prêtre, qui consistiez à croire, malgré tous les démentis du monde, au triomphe de l'Evangile, au salut du genre humain, à espérer ce salut avec la même ardeur que s'il était déjà réalisé, à en vivre par avance, et à le procurer aux autres par l'effusion de tous les dons matériels et spirituels; vertus sans lesquelles l'Eglise n'est plus un vivant, mais le masque d'un mort, vertus saintes, vertus divines, qu'êtes-vous devenues? Le prêtre croit à Satan , le prêtre n'espère pas que Jésus soit vainqueur, le prêtre n'aime pas assez Dieu et son prochain pour tâcher de faire en sorte qu'il n'y ait plus de pauvres sur la terre !

Quelle religion reste-t-il donc à ce prêtre

qui a le malheur de céder ainsi dans le fond de son âme à cette figure du monde condamnée à disparaître devant le monde nouveau de l'Evangile (1)? et quelle idée se fait-il de la rédemption, lui qui croit que le péché originel persiste en essence après la venue du Messie?

Cette question mériterait de fixer l'attention du Clergé en général, et de chacun de ses membres en particulier.

Qu'est-ce que la rédemption ? quelle idée le Chrétien doit-il se faire de ce miracle fondamental sur lequel repose tout le Christianisme? Le prêtre répondra-t-il que la rédemption est la rédemption des âmes seulement, qu'il ne s'agit pas dans ce mystère du salut de nos corps, qu'il ne s'agit pas du monde temporel, mais da monde spirituel ? Le prêtre qui répondrait cela répondrait mal, et se contredirait, et se réfuterait lui-même , outre qu'il serait ré' futé par l'Ecriture tout entière.

D'abord il répondrait mal, à ne consulter que le bon sens. Car y a-t-il un seul phénomène humain qui ne soit à la fois matériel et spirituel? L'âme peut-elle être saine dans ua corps malade? Un homme épuisé par la faim peut-il aisément conserver le calme et la netteté de l'intelligence ? Un enfant né dans ce qu'on appelle les derniers rangs de la société, privé d'instruction et d'éducation , deviendra-

(1) « Praeterit enim figura hujus mundi. » (7. Cor., c YII, V.31.)

t-il, au sein de la plus profonde ignorance, un type de moralité , et résistera-t-il à ces passions que l'on nous dit être la suite fatale du péché originel? Un malheureux couvert de la lèpre des plus affreuses maladies peut-il adresser anciel des actions de grâce, et est-il bien muni pour repousser le mal et la tentation ? La mère qui presse dans ses bras le cadavre de son enfant mort de froid et de misère, et dont la sensibilité en délire trouble la raison, est-elle dans un état que vous aimiez à contempler comme voisin de la perfection religieuse? Ea un mot, l'homme est-il destiné à souffrir le martyre dans ce que vous appelez sa chair ; et lorsqu'il souffre ce martyre, est-il capable de s'arracher à ce que vous appelez le démon? L'homme sans doute, avec la grâce de Dieu et le secours de l'Humanité , peut vaincre tous les maux, et rester fidèle à l'idéal, en embrassant la mort comme la fin de ses tortures ; il le peut, dis-je, avec la grâce de Dieu et le secours de l'Humanité. Mais si vous commencez par lui ôter le canal même de la grâce divine, à savoir la charité humaine, l'amour de l'Humanité, l'espérance du salut de cette Humanité, et la certitude de lui être utile, comment voulez- Yous qu'il résiste aux souffrances du corps? Oui, l'homme peut vaincre dans cet enfer même de misère que votre imagination sans idéal crée au genre humain sur la terre pour toute la durée des siècles ; il le peut si , grâce à cet amour pour le genre humain que vous

aspirez à détruire, il est doué d'une foi , d'une espérance, et d'une charité égales aux souffrances matérielles que le bourreau du genre humain, celui que vous appelez le Diable, entassera sur son corps, c'est-à-dire sur ses facullés de sensation et de sensibilité, et capables aussi de surmonter ou d'équilibrer tous les obstacles que ce même bourreau opposera à sa volonté ; mais il ne le peut qu'à celte condition. Autrement, pourquoi admirerions-nous la pauvreté et la mort de Socrate, la pauvreté et le sacrifice de Jésus? Pourquoi y aurait-il des saints et des martyrs honorés dans l'Eglise? Je vous le demande , en effet ; si tous les hommes pouvaient s'élever à ce point de sainteté et de divinité que la torture du corps laissât leur âme saine, entière, invulnérable, et constamment tournée vers l'idéal, pourquoi la théologie chrétienne aurait-elle admis une réversibilité des saints et des martyrs sur le reste du genre humain? Ou supprimez les honneurs que vous rendez aux saints, ou convenez que s'ils ont souffert dans leurs corps, c'est afin que la nature humaine ne soit pas toujours exposée à souffrir corporellement.

En second lieu, le prêtre qui répondrait ainsi serait dans une contradiction flagrante avec lui-même. Car en disant que la misère est la conséquence des vices de l'Humanité, il dit implicitement que la destruction de ces vices entraîne nécessairement la destruction de cette misère. Or, d'un autre côté, quand

ii affirme que la rédemption a eu lieu pour racheter nos âmes, il n'affirme rien autre chose, sinon que cette rédemption a pour objet de détruire les vices qui souillent l'Humanité. Donc, par une conséquence nécessaire, il devrait conclure que la rédemption a pour but de détruire la misère. Donc ce prêtre se réfute lui-même lorsqu'il dit que la rédemption, par cela qu'elle s'applique à l'àme, ne s'applique pas au corps ; que la rédemption concerne la partie immatérielle de notre être, et non pas notre être tout entier ; que ce mystère agit au spirituel , et non pas au temporel ; et que, bien que nous soyons sauvés ou devions l'être par la grâce de Jésus-Christ, il y aura toujours des pauvres. Non , de votre aveu même , si Jésus est venu racheter nos âmes, il n'y aura pas toujours des pauvres, puisque l'inégalité et la misère, suivant votre propre aveu, ne sont que la conséquence de nos vices , et que la rédemption ne peut enlever ces vices sans enlever l'inégalité et la misère. Otez du monde l'orgueil qui fait les despotes, et il n'y aura plus d'esclaves; détruisez l'avarice, et il n'y aura plus de pauvres ; abolissez l'envie, la fraternité régnera sur la terre ; sauvez les hommes de la luxure, le Couple humain sera sanctifié; flétrissez la dureté égoïste, tous les hommes seront libres; que la gourmandise et la dissipation des dons du Créateur deviennent une flétrissure , et il y aura du pain pour tous ; détruisez l'oisiveté, mettez le travail en honneur.

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et vous ne verrez plus des travailleurs mourant de faim et des oisifs vivant dans la paresse et dans le luxe. Que veut donc dire ce mauvais raisonneur qui croit à la rédemption des âmes, et ne croit pas à la destruction des péchés qui ont provoqué cette rédemption ; ou bien qui s'imagine que l'on peut guérir l'âme de l'Humanité sans guérir le corps de cette même Humanité, comme si la manifestation de l'être n'était pas toujours adéquate à la virtualité de l'être! En vérité, ce logicien qui se contredit d'une façon si criante me paraît être plutôt un détestable ouvrier dans la vigne du Seigneur. Il se dit qu'il y a trop de ronces à enlever, trop de labeur à supporter, pour détruire les vices qui souillent encore l'homme, et il aime mieux tolérer, sinon cultiver ces vices. Et c'est pour cela qu'il fait de la rédemption une abstraction stérile ayant pour objet une entité imaginaire ; si bien que comme il est impossible d'apprécier les effets de celte abstraction dans le monde, où ils ne se manifestent jamais, on peut toujours les supposer et renvoyer la preuve à ce qu'on appelle l'autre monde. Honteuse désertion du soldat de la croix, du ministre de Jésus-Christ, qui abaisse devant la fatalité les armes qui lui ont été confiées pour le triomphe! Mais , en même temps, choquante contradiction d'un homme qui se dit à la fois disciple de la rédemption et fataliste !

En troisième lieu, enfin, quel outrage pour l'Evangile que cette interprétation de la rédemp»

tien, qui la fait impuissante à gnérir l'homme tout entier, ou plutôt qui , sous prétexte que cette rédemption ne s'applique qu'à l'âme, et non au corps, ne lui fait pas même guérir la moitié de l'homme, ne lui fait rien guérir! Quel outrage, dis-je, pour l'Evangile, où jamais n'apparaît cette futile distinclion !

Est-ce que Jésus , quand il guérit quelqu'un jdans l'Evangile ne guérit que son âme? L'Evangile est plein de miracles qui se rapportent au corps comme à l'âme. Quelquefois le Christ guérit l'âme par sa seule présence et par la foi que le malade prête à sa mission , et la guérison du corps suit; mais d'autres fois il guérit le corps le premier, et la foi vient après le miracle. Il ne dit jamais : « Je ne suis venu guérir que les âmes, je ne suis pas venu guérir les corps ; » de même qu'il ne dit pas non plus : « Il y aura toujours des riches et des pauvres.» C'est une horrible imposture, comme je l'ai montré plus haut, que d'altérer un texte de l'Evangile pour faire dire au Sauveur du genre humain une pareille impiété. Il dit au contraire à ses disciples que nul n'entrera dans le royaujn'6 du ciel, s'il n'abandonne ses richesses par avance et ne les distribue aux pauvres. Il blâme partout l'avarice , et ne veut pas même de prévoyance ; il veut que nous demandions à Dieu notre pain de chaque jour ; il veut que nous nous reposions sur Dieu de toutes choses, que nous soyons comme les oiseaux du ciel et le lys de la vallée ; il déclare que nul ne

peut servir Dieu, s'il sert Mammon, Donc, suivant lui, il n'y aura pas toujours des riches et des pauvres; ou bien il aurait jugé lui-même sa mission inutile, et la réformation du genre humain impossible. Or il l'a jugée possible, et c'est là précisément en quoi consiste ce que vous appelez vous-même sa divinité. Il était tellement le fils de Dieu, ou fils de Dieu, pour parler plus exactement et comme lui, qu'il a cru et senti en lui que le royaume de Dieu viendrait sur la terre, et qu'il l'a dit, et qu'il a été persécuté pour cela, et qu'il est mort pour cela , et que ses apôtres édifiés par lui ont cru cela et ont souffert et sont morts pour cela, et que Saul, leur persécuteur, l'a cru comme eux, après avoir été éclairé divinement, et que, changeant son nom de Saul, qui dans la langue des Gentils voulait dire faible ou seul, en Paul, qui dans la même langue voulait dire la multitude (1), il s'est fait l'apôtre de l'Hu-

(4) On sait l'importance que les anciens, et les Juifs ca particulier, allachaient au\ noms. Le changement de nom de S. Paul a beaucoup occupé les Pères. Les Actes le nomment ■Saul jusqu'au moment où il commença à entrer en Grèce pour opérer la conversion des Gentils. On conçoit facilement ^'il ait abandonné le nom de Saul, qui lui rappelait son rôle de persécuteur; le roi Saul avait persécuté David, comme luimême avait persécuté le Christ. Prit-il le nom de Paul ù cause du proconsul Serge Paul , qu'il convertit ? C'est ce qu'inclinent à penser S. Jérôme cl S. AugusUn. Cependant presque tous les anciens commenlaleurs se sont alticlics à voir dans ce changement de nom quelque chose de significatif, comme dans Je nom de Pierre donné à S. Pierre par Jésus lui-même. Primase, Isidore de Séville, et tous les élymologistes à leur «uite, prétendent que S. Paul voulut exprimer par lit qu'il

manitéeta appelé le genre humain tout entier à ce qu'il nomme, après Jésus, V héritage. Or quel est cet héritage? c'est la terre, vous disje. Vous ne me croyez pas; ouvrons l'Evangile. Jésus monte sur la montagne, et dit :

« Heureux les humbles, car ILS HERITE- » RONT LA TERRE : M«/.«pot o[ Tzpadç , ÔTt

» «ÙToi y.).y)/yovop.rii7o-jo-t tyjv FIlN (1). »

Si vous êtes Chrétiens, si vous croyez au livre sacré, ce passage seul doit vous éclairer; l'Evangile ne dirait pas que les humbles auront la TERRE en héritage, s'il devait toujours y avoir, comme vous osez le soutenir, des pauvres et des riches sur la terre.

Certes je ne vais pas faire ici un tableau de l'Evangile pour réfuter votre impiété ; il me faudrait citer les quatre Evangélistes tout entiers. Je me bornerai seulement à cette remarque, que, s'il est vrai que les Juifs se soient trompés parcequ'ils attendaient un Messie temporel et un roi matériel pour ainsi dire, il n'est

élait le dernier venu des apôtres : « Paulus, id est iiovisshmis D Apostolorum , quasi liuniilis ac modicus. » Mais celte étyinolo<;ie, qu'ils tirent du grec ttc.Oooj, paucus, ou de l'adverbe latin paulo, est fort peu vraiseni!)lal)le. Si on considère que Saut, avec la terminaison grecque aurait signifié cliéiif , faible, délicat, efféminé , et, avec la terminaison latine, seul, isolé (des mots iau/o, et Solus), on conce\ra facilement que S. Paul ait abandonné ce nom pour celui du proconsul con- \erll par lui, d'autant plus que le nom de Paul a\ait le plus çrand rapport a\ec le mot qui en grec exprime la multitude, le peuple en général , oi noXXoi, de tto/O; ou -o'jIcç, viuUus, d'où ni'/.ii, ville, etc.

(1) S. Matthieu , cUap. V, v. 5.

pas moins coupable de commettre l'erreur inverse, et de faire de la royauté de Jésus une abstraction spirituelle. Jésus n'a jamais dit, comme les faux traducteurs le lui ont fait dire, que son royaume n'était pas de ce monde. Au contraire, dans toutes ses prophéties il promet la terre à ses diciples, la terre transformée par la révolution religieuse opérée dans l'intellect, dans le cœur, et dans l'activité du genre humain, la terre ainsi sanctifiée, ainsi arrachée à l'ennemi de ce genre humain.

Jésus naît dans la persécution, et les grands de la terre le poursuivent ; ils veulent le faire mourir, parcequ'ils ont peur qu'il ne les détrône; et quand, à la lin de sa vie, Pilate lui demande : « Est-il vrai que tu sois roi , » il répond : « Oui, je suis roi ; mais ma royauté n'est » pas encore de ce temps-ci : KTN Sk « €«Tt).£tK » v èu-n oOx E(7Ttv è'jzs'jBvj (1). » Sa royauté, qui est celle de la vérité et de la justice, viendra donc, puisqu'il dit qu'elle n'est pas encore venue. Oui , sa royauté viendra, et elle viendra sur la terre, sur cette terre promise par lui aux humbles et aux humiliés. Et quand vous dites qu'il a promis le ciel, vous ne vous trompez pas, puisqu'il a promis le ciel et la terre à la fois aux hommes rentrés dans la loi divine.

Certes, en un sens, Jésus, bien qu'il prenne partout dans l'Evangile le parti des pauvres contre les riches, n'est ni pour les pauvres oi

{1)S. Jean, ch. XVIII, V, 36.

pour les riches ; il ne connaît que les enfants de Dieu. Sa doctrine est, comme il le dit lui-même, que nous sommes tous enfants de Dieu (1) , et que nous pouvons et devons redevenir ce que nous sommes nés, et rentrer dans VhêriUige. Get/<m7rt^^,je viens de vous dire ou plutôt l'Evangile vient de vous dire que c'était la terre , et c'est en effet la terre : mais c'est aussi le ciel. Car, suivant la doctrine de l'Evangile, Dieu , prenant possession de toute l'Humanité, fera régner sa propre nature dans ses enfants transformés; et c'est ainsi que le Christ entend que les désintéressés, les affligés, les doux, les justes, les miséricordieux, ceux qui ont le cœur pur, les pacifiques, ceux qui souffrent la persécution pour la justice, prendront possession du royaume céleste, qui est en même temps la terre :

« Heureux les pauvres dont le cœur est dé- » taché des richesses, car le royaume céleste » esta eux. Heureux ceux qui pleurent, car ils n seront consolés. Heureux ceux qui sont doux » et humbles, car ils posséderont la terre. Heu- » reux ceux qui ont faim et soif de la justice, » car ils seront rassasiés. Heureux les miséri-

• cordieux, car ils obtiendront miséricorde. ■ Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils « verront Dieu. Heureux les pacifiques, car ils

• seront appelés enfants de Dieu. Heureux ceux

(1) s. Jean, ch. X, v. 30-38.

» qui souffrent persécution pour la justice, car » le royaume céleste est à eux (1). »

Ne voyez-vous pas dans ce passage que la terre et le ciel sont mêlés, et que Jésus promet indifféremment le ciel ou la terre, parceque c'est tout un pour les hommes régénérés, n'y ayant pas d'autre terre et d'autre ciel que la vie, et la dualité du ciel et de la terre n'étant que le résultat de nos vices et de notre impiété ? Ne voyez-vous pas que c'est en cela que consiste celte rédemption que S. Paul explique en effet de celte façon lorsqu'il dit que « Dieu a envoyé son bien-aimé afin que tout » fût réuni par lui en un commun héritage, » les choses du ciel et celles de la terre (2). »

En vérité, quand on a l'honneur d'être les ministres d'une telle doctrine, n'est-ce pas une abomination que de soutenir froidement, comme une thèse agréable à Dieu et digne de l'Evangile, l'éternité de l'enfer que font aux hommes les vices réprouvés par l'Evangile, de plaider pour l'inégalité des conditions, d'ériger en maxime divine qu'il y aura toujours sur la terre des pauvres et des riches; d'argumenter froidement, pendant des heures entière^, devant les fidèles assemblés dans les somptueuses églises qui ont coûté tant de sueur et tant de sang aux pauvres travailleurs de l'Humanité, pour démontrer, au nom de ce qu'on appelle

(1) s. MaUhieu, cl). V, y. 3-10.

(2) Epbes., cil. I.

la religion et la raison, que l'inégalité même la plus excessive et la misère même la plus profonde sont la conséquence de la nature humaine; que rien ne peut les détruire, qu'on les détruirait aujourd'hui qu'elles renaîtraient demain ; que les bases de la société sont ainsi faites; et que ni la rédemption ni la doctrine du rédempteur n'ont rien changé à ces bases, qu'elles n'ont fait au contraire que les confirmer et les aflennir ! Mais, vous qui dites cela en présence de Jésus sur la croix, et sous l'autorité de son nom déifié par les souffrants de la terre qui ont cru en lui , assurément vous auriez crucifié Jésus comme firent les Scribes et les docteurs du Pharisaïsme, si vous aviez vécu de son temps ; car vous le crucifiez aujourd'hui même, après qu'il a prodigué et son sang et les trésors de sa doctrine pour éclairer votre âme.

8ECO:iDE PAItTIE.

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