i • >. MAETflUS
France ceux qui compriment tous les élans généreux, ceux qui font cause commune avec les oppresseurs de la nationalité polonaise? Ils ont objecté la paix; ils ont dit que la paix est le plus grand bien des peuples, et qu'il faut tout faire pour conserver la paix.
Ah! combien nous sommes loin defâ' dû temps où tous les politiques considéraient la guerre comme Fétat naturel des sociétés, oîi Bodin , Machiavel, Ilobbes, Bacon, Grotius, Puffendorn", et Montesquieu lui-même , érigeaient en principe que les nations n'avaient pas d'autre règle à consulter que leur intérêt égoïste; que la gUeixe en elle-même était une bonne chose, et, comme ils disafent, un exercice salulaire , nécessaire à la stabilité des empires. Que nous sommes loin, drs-je, d'une pareille doctrrnel L'ère de tous les conibats qiii ont fonné l'honïme modei'ne, et composé les grands corps de l'Europe , est donc passée, à jamais passée! Nous entrons dans l'ère oti, d'un bout de l'Europe à l'autre , comme dans une seule patrie , fa justice conlbattra conitre l'iniquité, la vérité contre l'erreur, l'égalité cèntie PinégaNté, la liberté contre le despotisme, la Trateftilté contre la division. '
CeutJqùi'jiaH'eni de pa'fi âiUotird'hiil'etqlii^ an nonï'dë'ià l'iffik ,'pi-ôtê^ênt Pasfeâfssïtfaf delà Pologne-, '^ëhaètot aux princii^'ès tih' éclà'tahi hotniB^ê i ^d^f*(i llfe'déclarêiit' qi^è'^af i^iieVre est un mal ; que .riinmoralitéT marfjie à sa "é^^^^^ii^èMgmii^^i Jia^W&<|es.piiis terri.
ET LESc ÉCONOMISTES. 309
bles; qu'elle prive d'une partie considérable de leur bonheur domestique les pères, les mères, les sœurs, les frères, les femmes, les enfants et les amis; qu'elle déchire les cœurs des fiancés; qu'elle met en opposition des individus qui ne se sont jamais porté de haine; qu'elle est entin , sous le rapport de la morale et de la religion, une violation des lois suprêmes du Créateur; que des législateurs qui se disent Chrétiens ne peuvent maintenir un pareil mode de terminer leurs différends, d'autant plus qu'il est en opposition avec les principes mêmes de la législation de leurs pays; qu'il est impossible de concilier la guerre avec le commandement divin : Time tueras point; que, sous le rapport matériel, la guerre entraîne avec elle tous les fléaux, qu'elle ravage les fruits de la terre, porte la désolation et la terreur dans les contrées envahies, amène à sa suite les fièvres, le typhus et la peste sous différentes formes; que la vaine gloire, l'ambition des princes, et les faux sentiments d'orgueil national , ne compenseront jamais les atrocités qu'elle fait naître ; que la guerre dissipe les produits accumulés et l'industrie d'an pays; qu'elle tarit les sources de la richesse des nations ; que , par toutes ces raisons, la guerre est un vice du passé qu'il faut ensevelir dans l'oubli ; que les congrès et les médiations commencent heureusement à remplacer ces barbares et sauvages appels aux armes , et que la portion éclairée et pensante de la société n'ignore pas que^dans
310 MALTIIUS
la situation présente du monde, une guerre européenne se terminerait par une simple négociation, par laquelle elle aurait pu commencer. Voilà ce que nos gouvernants disent pour maintenir la paix , même au prix de l'ignominie qui pèse sur leur tête et que la postérité assurément leur réserve; car s'ils se font ainsi les apologistes de la paix à tout prix, ce n'est pas avec un cœur pur, et ce n'est pas la paix qu'ils aiment, c'est la guerre. C'est la guerre voilée et déguisée sous le masque delà paix; c'est l'inégalité humaine, c'est le maintien du despotisme, la conservation des privilèges , la conservation de l'ordre factice qui, pour me •servir des paroles de Godwin, entasse sur une poignée d'individus une si énorme surabondance, et leur prodigue aveuglément les moyens de se livrer à toutes les folles dépenses, à toutes les jouissances du luxe et de la perversité, tandis que le corps du genre humain est condamné à languir dans le besoin ou. à mourir d'inanition. Au fond, c'est cet état social factice, c'est cette guerre qui tue plus d'hommes par la misère que jamai^ la guerre n'en a tués, qu'ils défendent et pi^otégent en s'armant ainsi du beau nom de paix. Mais enfin ils portent té-; moignage en faveur des principes. L'hypoc«sie>r comme on l'a dit, est un hommage que le Vice r£nd à la vertu. Le mal , en effet , n'a d'autre moyen de se maintenir dans le monde que de prendre l'apparence du bien.
Et que disent ceux qui demaudenl la guerre
ET LES ÉCONOMISTES. Ml
pour défendre nos frères de Pologne? Est-ce la guerre qu'ils aiment? est-ce pour que la France s'agrandisse qu'ils appellent son intervention? Pensent-ils à ce qu'on appelait autrefois le fruit légitime de la guerre, des conquêtes? Non, l'avantage qu'il y aurait à reprendre ce qu'on nomme nos frontières naturelles, à reporter nos limites jusqu'aux bords du Rhin, n'a pas même été mis en avant. C'est à peine si on a parlé de la crainte, pourtant bien légitime, que la croissance démesurée de l'empire russe peut inspirer à l'Europe. Ce ne sont donc ni des motifs d'intérêt , ni des raisons de prévoyance, qui ont produit ce mouvement auquel les gouvernements résistent en invoquant la paix. Ceux qui demandent la guerre sont au fond plus pacifiques que ceux qui parlent de paix. Ceux qui demandent la guerre ne la demandent que parceque, si on ne tue plus en Europe avec du canon , on tue autrement ; que les Russes tuent les Polonais, comme ea 1812; que les Autrichiens tuent les Italiens, comme en 1812, et que l'effroyable crise dans laquelle l'Europe se trouvait engagée en 1812 dure encore sous l'apparence de ce que l'on nomme la paix.
Prêtres, ce spectacle ne vous dit-il rien? Vous qui parlez du règne spirituel, ne sentezveus pas qu'il s'agit aujourd'hui de l'avènement de ce règne spirituel sur lequel vous' avez toujours, à vous eûteudre, les regards' tournés ? En France, en Belgique, eu Allemagne, .
3|dj2; MAJ-TBUS,
en Angleterre, en Espagne, en Italie, partout, si l'esprit général dos gouvernements, qui lutte contre l'esprit général des nations, n'y mettait pas obstacle, vous verriez les hommes se lever comme au temps des Croisades pour aller défendre en Pologne la Patrie de l'Humanité , la justice! Oui, des millions d'hommes seraient prêts à prendre la croix et à marcher contre la barbarie. Il a sufD de la nouvelle pour faire battre tous les cœurs, il suffirait de la permission pour rassembler des armées. L'esprit, qui jadis provoqua les saints à la guerre sainte, l'esprit de Pierre l'Hermite , de S. Bernard , et' de S. Louis, l'esprit des croisades et de Ja che-( yalerie, n'est donc pas éteint dans les âmes.
Pourquoi manquez-vous donc , hommes de, l'idéal, hommes de la religion, à ce ciel qui, s'agite aujourd'hui dans nos cœurs! N'étaientce pas vous autrefois qui donniez le signal, et qui, par vos exhortations, sollicitiez dans cha-. que homme le Verbe divin? Direz-vous que la cause n'est pas la même? Ah! vous mentiriez. J'en atteste le martyre de tout un peuple. Pourquoi donc le Vatican ne s'est-il pas émui comme la France? Pourquoi la papauté n'a-t-, elle pas dit un mot divin en faveur de cette Pologne qu'elle prétend lui appartenir?
J'entends votre silence. Vous avez perdu la foi, l'espérance, et la charité. Vous prêchez dans vos chaires qu'il y aura toujours des pau~ ^fes sur la terre. C'est dire qu'il y aura tou-. jours des nations exterminées par des .tyraas.;;
le mal oa la propriété caste.
L'Humanité est à l'homme ce que la lumière est à l'œil. Quand le corps de l'Humanité sera formé, chaque homme trouvant dans les autres, unis à lui, ce qui lui manque, l'égoïsme sera détruit ; toutes ses fureurs tomberont d'elles-mêmes, toutes ses aspirations insensées n'existeront plus.
Le mal donc , le mal profond , n'est pas dans les passions des hommes , qui , en elles-mêmes et dans leur essence, peuvent, je le répèle, se tourner vers le bien comme vers le mal; il est dans leur ignorance. Car il est dans cette cité fondée sur l'ignorance, qui, ne comprenant pas virtuellement tous les hommes dans son sein , emporte nécessairement la violence à l'égard des hommes qui sont laissés par elle hors de son sein, et par conséquent introduit par là même la violence dans son propre sein. Il est dans celte famille fondée sur l'ignorance,, qui, ne comprenant \1nsvirtuelle7nent tous les hommes dans son sein , emporte nécessairement l'exclusion de toutes les autres familles^ et, rompant ainsi l'attrait qui peut, un jour ou l'autre, faire entrer une autre famille dans son sein , introduit par là même dans son sein la souffrance et la privation. Il est dans cette
propriété fondée sur l'ignorance, qui , ne comprenant pas virtuellement l'univers tout entier, précipite l'homme sur une portion de cet univers , qu'il s'attribue et s'adjuge d'une façon absolue , à l'exclusion de tous ses frères, ,de tous ses semblables, et par là même lui interdit le domaine indéfini auquel sa virtualité a droit.
L'homme est sensation-sentiment-connaissance. De là trois formes essentielles de sa nature, qui ont toujours accompagné l'homme, et qui l'accompagneront toujours : la propriété, la famille, la cité.
Mais ces trois formes de la nature humaine peuvent se manifester dans le bien ou dans le mal. Elles ont été attribuées à notre nature par le divin Créateur pour se manifester dans le bien ; mais, par un effet de l'imperfection du lini, elles ont dû se manifester dans le mal €t tendre vers le bien. C'est là ce que le Séplier de Moyse appelle Centrée clans la connaissance parla distinction, c'est-à-dire par la manifestation libre d'une nature finie qui se sépare de la nature inlinie dont elle est émanée, pour la rejoindre un jour. Et c'est là ce que V Evangile de Jésus, suite et complément du Sépher de Moyse, appelle la réparation du péché par le retour à l'unité (1).
La propriété dans l'unité, dans la communion, dans le bien , s'appelle fonction. La
(1) Voyez le livre De l'IIumanîté,
propriété dans la séparation, dons la désunion, dans le mal , s'appelle propriété.
La famille dans Tiinité, dans la communion, dans le bien, s'appelle fajnille en général. La famille dans la séparation, dans la désunion, dans le mal , s'appelle caste ou noblesse.
La cité dans l'unité, dans la communion, dans le bien, est V Humanité en germe, et s'appelle cité ou patrie , c'esl-à-dire Egalité. La cité dans la séparation , dans la désunion, dans le mal, s'appelle empire, domination, dynastie, et d'autres noms seniblables.
Or l'histoire est conforme à la pyschologie; l'histoire n'est autre chose que la manifestation catégorique et successive du progrès que l'Humanité a dû faire et a fait sous le rapport de ces trois formes essentielles de notre nature, se manifestant d'abord dans le mal, mais tendant à se manifester dans le bien.
La famille , manifestée dans le mal , a produit une première époque de l'Humanité . l'antiquité primitive, ou l'époque des castes de famille.
La cité, manifestée dans le mal, a produit «ne seconde époque de l'Humanité . l'antiquité moyenne, ou l'époque des castes de patrie.
La propriété , manifestée dans le mal , a produit une troisième époque de l'Humanité, le Moyen-Age ou la Féodalité, qui dure encore, et qui est l'époque des castes de propriété.
Telle a été la marche de la civilisation, c'està-dire de i'affianchissement successif de l'hora-
nie. D'abord esclave de la famille, ensuite esclave de la cité , l'homme est aujourd'hui esclave de la propriété. Il a mis d'abord son moi dans ses ancêtres, ensuite dans une infiniment petite fraction de l'Humanité reliée à lui par l'intérêt et l'égoïsme : aujourd'hui, il ne connaît plus guère d'autre loi que ce qu'il appelle son intérêt privé, c'est-à-dire qu'il a mis son moj' dans la portion du monde matériel qu'il s'est adjugée.
Je n'ai pas besoin d'avertir que dans cette classification générale de l'histoire, il s'agit d'un caractère prédominant pour chacune des phases de civilisation que je distingue. Puisque les trois formes de la nature humaine qu'on appelle propriété, famille, et cité, accompagnent toujours l'homme, il est bien évident que la cité et la propriété ont dû se produire dans le mal dès la haute antiquité, ce qui n'empêche pas que la prédominance du mal humain à cette époque ne soit venue de la famille se manifestant dans le mal. De même, et j'ai eu plus haut occasion de le remarquer , l'antiquité moyenne a conservé le triste héritage des cartes de famille dans son patriciat, et même au sein de ce patriciat dans les différents degrés de noblesse qui s'y faisaient distinguer, bien que la Grèce et Rome aient été un pas immense vers l'unité par le renversement des castes primitives. Aujourd'hui donc que la richesse et le droit absolu de propriété a tout envahi, et qu'on ne demande plus à un homme^
■de quels ancêtres il est né, ni quels travaux il a accomplis au service de sa patrie, mais combien il possède, c'est-à-dire combien d'instruments de travail il a accaparés, quelle part il s'est faite dans l'héritage commun de tous les hommes, aujourd'hui, dis-je, l'homme porte encore quelques anneaux de la chaîne qu'il traîna jadis tout entière aux bords du Gange, aux bords du Nil, aux bords du Tibre. Mais qui ne comprend néanmoins que sa chaîne principale est la propriété , puisque la puissance telle que l'entend et la donne la société actuelle, sort presque uniquement de la propriété.
L'homme aujourd'hui, ou, si l'on veut, le Verbe divin qui est dans l'Homme, aspire à échapper à ce triple régime dos castes, qui est l'esclavage, pour entrer dans la liberté. Voilà, comme je l'ai dit ailleurs (1), ce qui caractérise le point du temps oij nous vivons. Nous sommes aujourd'hui entre deux mondes, entre un monde de manifestation de notre nature dans le mal, qui finit, et un monde de manifestation de notre nature dans le bien, qui commence.
De là, comme je l'ai également montré dans les écrits que je rappelle, la grandeur et la tristesse de notre époque ; de là les contrastes prodigieux qu'elle présente. La faiblesse et la
(1) Voyez De l'Egalité, et, dans la première livraison de la Revue Sociale, l'article intilulél>c l'abolition des castes ou de l'organisation de l'égalité.
force de rhomme ne se montrent jamais mieux que dans les périodes de lin et de renaissance, et il n'y a jamais eu période de fin et de renaissance mieux caractérisée que la nôtre. L'homme à ces époques est suspendu sur un abyme; comme Manfred ou comme Faust, il plane ayant devant lui le ciel et l'enfer.
Il n'est donc pas étonnant que beaucoup d'esprits aujourd'hui, et des plus nobles, voyant l'individualisme arrivé où il est arrivé , et la tyrannie qui résulte pour le plus grand nombre de cet antagonisme de tous les hommes, qui ne sont plus reliés ni par la famille, ni par la patrie, mais seulement par l'intérêt de propriétaire, jettent des plaintes, et se prennent à regretter le pa^é. Combien se demandent où va s'engloutir aujourd'hui le genre humain , destitué de toutes les antiques religions qu'il s'était faites!
Ces vaines lamentations, ces cris funèbres, semblables aux gémissements sur un mort , ne feront pas renaître les castes de famille, les castes de patrie, et n'empêcheront pas les castes de propriété d'arriver à leur dernière limite, et d'achever la phase qu'il leur est donné de parcourir. Mais elles annoncent que la troisième période de l'esclavage humain touche à sa fin, et elles servent à accélérer cette fin.
De l'aspect principal du mal aujourd'hui.
« Que d'aspects divers le mal a pris jusqu'ici, » dit un observateur judicieux et éclairé (1)! » Que de millions d'êtres humains ont été sa- » crifiés par l'exposition des enfants en Egypte, » en Grèce, au Japon, dans l'Inde, en Perse, » en Chine, en Turquie, depuis l'antiquité jus- » qu'à nos jours! et n'y a-t-il pas de quoi fré- » mir en voyant l'homme contrarier les inten- » tions du Créateur, et abuser de ses dons, par » les attentats de tous genres contre la loi des » sexes dont l'histoire de l'antiquité abonde, » attentats qui se sont succédé jusqu'à présent, » à un excès dont je n'avais pas la moindre » idée avant d'en avoir été informé par quel- » ques-uns des médecins qui exercent leur pro- » fession dans les contrées de l'Orient! Que n'a » point fait aussi l'esclavage pour la destruc-
> tion et l'abréviation de la vie humaine, cet » esclavage qui a opprimé des centaines de » millions d'humains depuis les premiers âges » du monde! Quand nous lisons que l'apôtre » Paul a lutté à Ephèse contre les bêtes féro- » ces, nous nous rappelons que les combats
> des gladiateurs n'étaient pas seulement l'a-
> museraent du bas peuple, mais de tous les
(1) Le docteur Cliarlcs London , dans ses Lettres à un mé» deciu sur le problème de la population. ,
3^0 MALTHtS
» ordres de l'empire romain. Quelle scène » digne d'être honorée de la présence de cent » sept mille Romains et étrangers , deux fois » par jour, dans le Colysée ! et ce n'était là » qu'une des nombreuses places où se commet- » taient ces atrocités! Qu'il est affreux de pen- » ser que l'ouverture de ces combats meurtriers
* avait lieu sur le signe d'une jeune vierge !
• L'eau des deux aqueducs suffisait à peine » pour faire disparaître le sang humain répandu «dans ces boucheries impériales. On croit » faire un mauvais rêve quand on pense que » chaque jour une assemblée aussi nombreuse > que le quart des habitants adultes de la ville » de Londres, et cela dans l'amphithéâtre Fla- » vien seulement, prenait plaisir à contempler » les membres déchirés et palpitants des victi- » mes! Par toute l'Asie, l'Afrique, et l'Europe, «jusqu'en Ecosse, on faisait la chasse aux ani- » maux féroces, pour les amener en foule à » Piome , où ils devaient servir à satisfaire le » goût dépravé de ce peuple divin. Juste-Lipse » a soutenu qu'en moins d'un mois souvent » plus de trente mille personnes avaient été » immolées dans les seuls combats des gladia- » teurs, que dans bien des années le nombre » de ces meurtres s'éleva à plus de cent mille; » et il prétend, en opposition avec ce que Ci- » céron dit des effets désastreux des guerres de » son temps , que ce genre de divertissement a B détruit un plus grand nombre d'hommes que » la guerre elle-même. Et cependant que pou-
i» Vons-nous penser de l'intensité des massacres ^*' causés par la guerre, sachant que Pompée D s'est vanté, lors de son troisième triomphe, » d'avoir tué ou fait prisonniers 2,183,000 r> hommes, et que devant son char s'avançaient » en ordre 32Zi rois ou princes! Quelles doi- » vent avoir été les atrocités commises par les » autres nations, pendant que lès Romains s'y » livraient avec tant de fureur! Souvent je » pense que l'Humanité doit une profonde rep connaissance à Téléujnque, prêtre chrétien, I) qui arrêta les carnages du cirque, et expia sa » médiation par une mort cruelle. Mais quel- » que affreux que soit ce tableau , le nombre » des morts occasionnées par les combats de » tout genre n'est pas le dixième du nombre » des morts qui sont la conséquence des luttes D constantes d'une population contre le be~ • soin de nourriture. La guerre n'a piésenté ■ que peu d'obstacles à la multiplication de la » race humaine, en comparaison du manque D de nourriture. J'ose même dire que les épi- » démies de tout genre n'ont pas fait autant de » ravages. Il est bien vrai que les épidémies, » pour me servir des expressions de Siissmilch, » n'enlèvent pas seulement les feuilles, mais » coupent les rejetons, les branches, les troncs, » et les racines. Néanmoins, comme leurs fu- » reurs sont passagères, il n'y a pas à les cora- » parer à l'action corrodante d'une nourriture » mauvaise ou insuffisante, jointe aux autres » privations qui accompagnent la pauvreté. II
» nous serait impossible d'apprécier les effets t d'une alimentation malsaine et du manque
> absolu de vivres; ce serait en quelque sorte
> résumer la moitié de l'histoire des misères I de l'espèce humaine. »
Personne, je crois, ne saurait sérieusement, et après mûres réflexions, contester la justesse de CCS assertions. Mais pour mieux juger encore de l'énormité de ce fléau qu'on appelle la misère, il y a un raisonnement et un calcul faciles à faire. Il suffit de prendre une nation quelconque de l'Europe, et de voir quel est l'accroissement de sa population comparé à ce que cet accroissement devrait être.
So,t la France, par exemple, sur laquelle nous avons , sous le rapport de la population, des données certaines, au moins depuis la lin du dernier siècle. La France, en 1789, avait, suivant les renseignements recueillis par Necker, 'vingt-six millions d'habitants, et, suivant les supputations de Galonné, vingt-huit millions. Admettons que le terme moyen de vingtsept millions soit le plus près de la vérité.
Or Malthus et les économistes à sa suite ont démontré (et c'est la seule partie vraie de leurs trop célèbres propositions) que partout où la subsistance est suffisante, la population, dans l'état actuel de la moralité humaine, double en vingt-cinq ans. Price et le docteur Chalmers pensent même qu'elle doublerait tous les quinze ans, et d'autres ont été jusqu'à affirmer qu'elle doublerait en dix ans, si toutes les causes morales
destructives étaient surprimées. Quoi qu'il en soit, il a été observé pendant cent cinquante ans et plus (le fait s'est toujours reproduit) que la population double dans les Etats du nord de l'Amérique tous les vingt-cinq ans, indépendamment de toute immigration ; et €e fait n'a pas été observé seulement en Amérique.
La France donc, qui avait vingt-sept millions d'habitants en 1789, en aurait eu cinquantequatre millions en 1814, et en aurait aujourd'hui beaucoup plus de cent millions, si la loi de l'accroissement de population avait pu s'exercer.
Or la France a aujourd'hui 35 millions de population
Différence, soixante-cinq millions.
Quelle cause a empêché de naître ou de vivre ces soixante-cinq millions d'hommes? Le manque de subsistance, la misire!
Carnot, dans son célèbre Mémoire au roiy calculait que la guerre civile de la Révolution n'avait pas fait périr sur Téchafaud ou en Vendée au-delà de quelques milliers d'hommes, et les historiens supputent que toutes les guerres de la République et de Napoléon n'ont pas dépeuplé l'Europe d'un million de combattants.
De même, donc, que tous les maux sous lesquels l'Orient s'est affaissé dans son épouvantable agonie, avant de tomber dans ce sommeil semblable à la mort oii il est comme enchaîné depuis tant de siècles, provenaient principale-
•ment de la famille et de sa manifestation dans le mal, la caste proprement dite et toutes ses conséquences , la polygamie , la séquestration des femmes, la mutilation des esclaves, et autres abominations;
De même aussi que tous les maux sous lesquels les nations méditerranéennes de l'Antiquité moyenne se sont affaissées dans leur agonie non moins effroyable que celle de l'Orient, avant de tomber dans le sonnneil de mort oii elles sont également comme enchaînées depuis leur chute, provenaient principalement de la cité et de sa manifestation dans le mal, la patrie caste et toutes ses conséquences, le despotisme intérieur et la guerre au dehors, la rivalité des peuples, et leur mutuelle destruction, la dualité du patriciat et de la plèbe, l'esclavage imposé aux vaincus, et tous les abus qui en résultaient, jusqu'à ces boucheries humaines qui servaient de spectacles et de divertissements,
De même tous les maux sous lesquels l'Europe gémit aujourd'hui, et sous lesquels elle succombera inévitablement, si elle ne se régénère par l'abolition des castes et l'organisation de l'Egalité, découlent principalement de ïa propriété-caste, c'est-à-dire de la mauvaise organisation d'une des facultés légitimes et nécessaires de notre nature.
Voyons-nous dans les livres que nous a laissés l'antiquité cette plainte continuelle que la famine élève aujourd'hui vers le ciel ? Voyonsflous que les anciens philosophes se soient
beaucoup préoccupés de la dualité humaine sous le rapport qui occupe aujourd'hui tous les penseurs? La Bible seule et l'Evangile ont caractérisé la division humaine par cette dualité de riches et de pauvres ; et c'est encore un des avantages de ces deux grands livres, d'avoir pressenti le dernier caractère essentiel que prendrait la discorde du genre humain. San* contredit la dualité de riches et de pauvres s'est toujours manifestée, puisque les trois formes de l'inégalité humaine ont toujours existé simultanément. Mais le mal de la propriété, qui n'était qu'au troisième plan dans la haute antiquité, et au second dans l'antiquité moyenne, a passé au premier dans l'époque féodale, et fixe aujourd'hui tous les regards. L'universalité des maux provenant de la déviation constatée de notre nature, et reprochée à cette nature dans les livres sacrés de toutes les grandes religions, semble s'être condensée aujourd'hui dans ce seul aspect du mal.
Or il est bien certain, et il suffit de croire à la bonté divine pour en être persuadé, que ce manque de subsistance, qui est aujourd'hui le plus grand fléau des sociétés humaines, et dans lequel se résume, suivant l'écrivain que nous venons de citer, « la moitié de l'histoire des » misères de cette espèce , » n'est pas l'œuvre du Créateur, mais provient de la manifestation de nos facultés dans la voie du mal, et particulièrement de la propriété manifestée en mal, ou des castes de propriété.
Nous savons bien que les faux savants nommés économistes ont prétendu élever la négation de la subsistance humaine à la hauteur d'une loi de la Nature : et quand les prêtres répètent aujourd'hui qu'il y aura toujours des pauvres, nous savons bien qu'il font cause commune avec les économistes, profitant de leurs prétendues lumières, et mettant la religion en société collective avec la doctrine des Scribes du Capital. Mais la Nature, comme nous avons commencé à le démontrer en réfutant Mallhus et les économistes, proteste contre une telle impiété; la Nature crie par toutes ses voix que la dépopulation du genre humain vient de l'homme, et non pas de l'auteur de la Nature. La Nature donne en preuve sa fécondité et son asservissement aux volontés de l'Homme, son favori, son hls, qui est eii même temps son seigneur et son maître.
Comme elle a tout fait pour lui et s'est résumée en lui , nier la possibilité d'existence de l'Homme, c'est nier la fécondité de la Nature, et c'est nier aussi l'existence de l'infinie Sagesse, de l'infini Amour, et de l'infinie Puissance , en qui la Nature repose et vit éternellement.
Ce manque de subsistance des peuples de l'Europe qui réagit sur ces peuples en un déluge de crimes et d'actions coupables de tout genre, et qui, à chaque minute, les frappe de mille maladies aussi variées dans leurs formes que funestes dans leurs résultats, ce manque
de subsistance qui , comme nous venons de le voir, a empêché de naître ou a tué en France, depuis 1789, c'est-à-dire dans l'espace de moins d'un demi-siècle, un nombre d'êtres humains double de la population actuelle de cette France, n'est que le résultat de la mauvaise organisation de la production sous la loi de la caste.
C0IVCL.US101V.
Et c'est quand le mal s'est résumé dans ce motMisÈUE, dans cette dualité PAUVRES etRiCHES, que les prêtres du Roi de justice et de vérité dont le règne est promis à la terre régénérée montent en chaire pour proférer, en son nom, qu'îY y aura toujours des pauvres !
Mais c'est dire qu'il y aura toujours sur la terre un déluge de mal, puisque, comme nous venons de le démontrer, tous les maux de l'Humanité, au point actuel de son développement, se résument dans cette effrayante question de la famine et du manque de subsistance. C'est dire plus, c'est dire que ce déluge de mal ne fera .qu'augmenter , que le vol et l'assassinat croîtront sans cesse au lieu de diminuer, que la prostitution s'étendra, que les maladies de tous genres pulluleront de plus en plus jusqu'à en- 'vahir l'espèce tout entière, et que cette espèce €st condamnée à tomber dans la dernier degré ..de l'avilissement et de la dégradation. C'est dire
cela ; car, puisqu'il y a une loi de notre nature qui fait que la population tend à s'accroître en proportion géométrique, tandis que les moyens de subsistance ne s'accroissent en aucune façon pour la masse du peuple composant chaque nation , ou ne s'accroissent que très faiblemeat, après un certain degré de population, il est évident que cette antinomie entre une loi de la Nature et une loi sociale doit engendrer des maux toujours croissants; et c'est en effet ce qu'on observe dans tous les pays de l'Europe, à mesure que la statistique enregistre, d'années en années, le nombre des crimes de tous genres, des suicides, des morts à l'hôpital, des enfants abandonnés, des pauvres secourus par la charité publique ou privée, des faillites, et des catastrophes de toute espèce que produit la dualité que les prêtres nous déclarent éternelle. Rien n'est sujet à un équilibre constant; et si cette dualité doit durer, comme ils le disent, elle creusera inévitablement un abyme de maux physiques, intellectuels et moraux , tel que la rage de Satan pourrait seule le désirer.
N'est-il pas certain, en effet, et tous les rapports officiels ne font-ils pas foi que, d'année en année, de jour en jour, les crimes contre. les personnes et les propriétés vont en augmentant? N'est-il pas certain que le nombre des enfants abandon nés à la charité publique va en augmentant? N'est-il pas certain que le nombre des indigents inscrits sur les listes des bureaux
de charité va en augmentant? N'est-il pas cer* tain que le nombre des malheureux reçus dans les hôpitaux va en augmentant? N'est-il pas certain que le nombre des suicides va en augmentant? N'est-il pas certain que le nombre des aliénations mentales constatées va en aug^ mentant? N'est-il pas certain que les ravages des maladies affreuses qu'engendre la misère unie à la débauche vont en augmentant? N'estil pas certain que les faillites commerciales vont en augmentant ? N'est-il pas certain , enfin, que, par suite de cette antinomie entre la loi de la population et la loi qui régit la production et la subsistance, les neuf millions d'habitants que la France a aujourd'hui de plus qu'en 1789 sont neuf millions de misérables?
Et ce sont eux, les missionnaires de l'Evangile, les organes du Verbe divin, les représentants de l'Idéal sur la terre, eux qui devraient nous soutenir au milieu de toutes nos douleurs, nous éclairer et nous confirmer, ce sont eux qui s'attachent à répandre les ténèbres, et qui, au lieu de l'espérance, nous apportent le désespoir!
Quand l'un a prêché que la terre est éternellement dévolue au mal, que la misère sera toujours l'apanage de l'immense majorité du genre humain, que la réalisation de la fraternité est nue chimère , un rêve creux, et que l'égalité est contraire à la volonté divine, l'autre monte en chaire le lendemain pour prêcher qu'il y a
330 MALTHDS
un enfer, un enfer surnaturel, où nous brûlerons dans les flammes, en compagnie de Satan, comme si ce n'était pas assez de l'enfer terrestre que son confrère nous a prophétisé.
L'un donc s'écrie d'une voix terrlMe :
« Tant que le péché originel et ses lamentables » conséquences domineront le monde, tant » qu'il y aura des passions , il y aura des pau- » vres (1). »
Et l'autre, comme un écho prolongeant le mal jusque dans l'éternité, reprend d'une voix plus terrible encce, et avec un accent étrange d'enthousiasme pour la peine: « Il y a un enfer » et des feux éternels. Jamais, jamais l'éter- » nité malheureuse n'aura de terme , jamais selle n'aura de fini Je le crois, c'est ma » foi, je la professe et la révèle de toute l'é- » nergie de mes convictions et de mon dévoue- » ment {'2}. »
Puis il ajoute, par un effort qui fait honneur à sa sensibilité, sinon à son bon sens : « Mais » Dieu est juste, Dieu est bon, et il sera éter- » nel.'ement l'un et l'autre, même en en- » fer (3). »
La conclusion est que l'immense majorité du genre humain, ou plutôt le genre Jiumain tout entier , moins quelques prédestinés, est condamnée à l'enfer surnaturel
(t) L'abbé Dupanloup. Voy, VEpnque da 8 mars 18i6.
(2) L'abbé de Raviguan. Voy. ïEpoque des 11 et 12 mai»
(3) Ibid.
dont nous parle avec tant de chaleur le second abbé.
En efl'et, si la majorité du genre humain était sauvée, c'est qu'elle serait graciable ; or si elle était graciable, la terre ne serait pas dévolue éternellement au mal, comme le prétend le premier abbé. Donc , puisque la terre est condamnée, suivant ce premier abbé, à être le repaire éternel du mal , c'est que la majorité du genre humain est dévolue à l'enfer surnaturel que suppose le second abbé.
Quelle étrange théodicée! La vie serait une sorte de piège pour nous faire tomber en enfer, outre qu'elle serait déjà par elle-même un enfer! Enfer sur la terre, enfer après la la mort, enfer partout, voilà le délicieux spectacle où se complaît l'imagination de nos prédicateurs!
Quelle étrange théodicée, dis-je ! Dieu créerait continuellement des âmes pour les livrer au mal et au péché ! Mais quelle œuvre aurait-il donc faite, ce bon Dieu, en créant le monde! Il aurait créé le monde pour l'homme, et l'homme pour la damnation I II n'aurait créé Je monde que pour servir de pourvoyeur au péché, et, par le péché, à l'enfer ! Dieu serait donc un punisseur, et non un créateur ! Dieu serait le mal ! il n'y aurait pas d'autre Dieu que Satan !
Arrière, arrière, cette affreuse théologie qui n'est que le délire de l'ignorauce. Ces prêtres n'entendent pas l'Evangile.
La cause du mal qui pèse sur le genre humain est connue, et par conséquent le remède est possible ; car ôtez la cause, et vous détruirez l'effet : sublatâ causa, tollitur effectus. Si le mal était de l'essence de notre nature, il en serait autrement; mais le mal n'iest qu'adventice, de l'aveu de tous les théologiens dignes de ce nom. Par conséquent le mal peut et doit disparaître.
Le mal n'est pas de l'essence de notre création ; le mal n'est pas à la racine de notre être ; et cette parole de Rousseau est vraie : « L'homme est sorti bon des mains de la Naj» ture. » Et comment ne serait-elle pas vraie? comment un Chrétien y trouverait-il à redire? Le Christianisme n'enseigne-t-il pas que Dieu a créé l'homme à son image? Dieu, qui est le Bien même, n'a pu créer à son image qu'une créature prédestinée au bien.
« Nous portons en nous un Dieu , » c'est le mot de tout les sages, de Pylhagore et de Socrate , de l'Académie et du Portique. Et ce ne sont pas seulement les sages qui ont trouvé ce Dieu, ou plutôt Dieu, en eux; il n'est pas un homme, même le plus coupable, qui n'ait trouvé Dieu dans sa conscience. Le Christianisme, quand il nous montre le Verbe divift immanent en chacun de nous , et éclairant tout homme venant en ce monde, n'a fait que donner une formule plus précise d'une vérité reconnue par tous les sages. Nous sommes créés de Dieu, nous portons Dieu eu nous;
et le verbe ou désir humaio, qui est le désir du bonheur et l'aspiration des facultés que Dieu a mises en nous, est identique au Verbe divin qui nous a créés; il est ce Verbe qui continue en nous sa création, qui continue de créer en nous et par nous; car la création est éternelle et incessante.
Dieu donc étant le Bien suprême et l'homme étant le bien en germe, le Christianisme a raison d'enseigner que Dieu a créé l'homme pour sa propre satisfaction à lui Dieu, et pour que l'homme adorât son Créateur. Adorer, c'est se tourner vers, suivant l'étymologie profonde du Diot. L'homme est fait pour se tourner vers Dieu , et c'est pour cela que Jésus , interrogé par les Pharisiens sur les commandements, répond que « le premier et le plus grand com- » mandement est d'aimer Dieu de toute son » âme, de tout son cœur, et de tout son es- » prit, » n'omettant dans cette formule aucua des trois aspects indivisibles de notre nature, la sensation qu'il appelle âme, le sentiment qu'il appelle cœur, et la connaissance qu'il appelle esprit.
Mais aimer Dieu ainsi n'est pas aimer ua Dieu abstrait et placé hors de nous. Dieu nous a créés, et Dieu est en nous : aimer Dieu, c'est aimer le Dieu immanent en nous; c'est développer , comme dit l'Evangile , le Verbe divin qui éclaire tout homme venant en ce monde.
Voilà un premier point; quant au second.
l'origine du mal sur la terre, il n'offre réellement pas plus de difficulté que le premier. Mais pour s'en rendre compte, il ne faut pas se tenir aux commentaires pleins d'ignorance qu'on a faits des grands monuments du Christianisme; il faut remonter h ces monuments mêmes. Ce qu'on dit vulgairement, d'après le Sapher de Moyse, sur ce qu'on appelle le péché originel et lu chute de Niomine , est ud mélange adultère de la vérité divine exprimée dans ce Sépher avec des émanations pestilentielles de l'antique culte des deux principes, ou du Sivaïsme, cette erreur fondamentale de l'époque des castes primitives, qui s'est transmise jusqu'à nous, malgré toutes les grandes réformes religieuses, comprises sous les noms de Wichnou, de Bouddha, et de Jésus-Christ.
Lucrèce a dit : Primits in orbe cleos fecit timor. Il n'est que trop vrai que la religion de la peur, la religion clés Eimiénicles, a toujours obscurci la vraie religion , et l'obscurcit encore; nous en avons la preuve dans les discours de nos prédicants. Frappé des maux qu'il souffrait, l'homme, au lieu de considérer la Divinité avec amour, l'a considérée avec terreur; il a vu partout dans l'œuvre divine le mal et non le bien, la mort au lieu de la vie. Les adorateurs du mauvais principe, du terrible adversaire , de Satan , d'Ahrimane , de Chiven, les adorateurs du Diable, c'est-à-dire ceux qui croient au Diable, au mal absolu, et
qui, sacrifiant ainsi à la peur, érigent la religion sur la peur, existent encore aujourd'iiui parmi nous. Ln premier progrès clans celte religion de la peur a été de supposer un certain équilibre entre les deux principes , entre le mal et le bien ; un second a été de proclamer le triomphe du bien sur le mal, en ne donnant pas au mal une existence absolue et divine. Mais,^ arrivés à ce point, les adorateurs du mal, c'està-dire ceux qui ont peur parceque l'idéal ne les illumine pas , et qui fondent la religion sur la peur parceque la religion de l'ainour ne brille pas dans leur âme, ont fait un dernier effort pour donner au mal une certaine réalité absolue; et c'est ce qu'ils appellent la chute de l'homme, la déchéance, et le péché originel. N'osant pas mettre le mal absolu en Dieu, comme faisait le Sivaïsme, ils le mettent dans l'homme; ce qui est absurde et contradictoire au premier chef, puisqu'ils avouent eux-mêmes que Dieu a créé l'homme à son image. Ils ont donc glosé de la façon la plus hérétique sur ce divin livre qu'on appelle la Genèse, et qui, sous la forme dont se revêtait la sagesse antique, la forme du mythe et de l'allégorie, contient la vérité et ne contient que la vérité. Je renvoyé sur ce point, et je suis forcé de le faire, à ce que j'ai exposé ailleurs (1). Je me contente de dire que, pour quiconque a étudié avec lumière ce monument, clé de voûte du Christianisme
(1) Yoy. le livre De l'Humanité.
qu'on appelle la Genèse, il est impossible d'élever aucun doute sérieux sur ceci, que le mal est venu de la division du genre humain par l'établissement des castes. Et quant à la cause de cette division, la Genèse l'explique, non par un prétendu mal absolu qui serait dans la nature humaine, mais par la déviation d'une nature finie, qui commence par se manifester dans l'imperfection , c'est-à-dire dans le mal relatif, au moment de se séparer de Dieu, le souverain Bien. La Religion, donc, la vraie Religion explique le mal sur la terre comme la Philosophie. L'homme, émanation finie de la Divinité, a dû se manifester d'abord dans l'imperfection, qui est le mal, mais tendre vers le bien.
Ici vient se placer cette divine vérité dont le Sépher et V Evangile sont les garants, que pour l'homme se séparer de Dieu ou se séparer de l'Humanité sont identiquement le même fait.
Il y a dans l'homme un désir de bonheur qui résulte de ses besoins et de ses facultés. Mais nos besoins et nos facultés, loin d'entraîner pour conséquence le mal, entraînent pour conséquence le bien ; car les mêmes besoins et les mêmes facultés se retrouvent dans tous les hommes. Nous sommes tous en un, ou un en tous, comme l'explique S. Paul (1) ; nous vi-
(1) « Quoique nous soyons plusieurs, nous ne sommes tous B néanmoins qu'un seul corps, et nous sommes tous récipro- > qucment membres les uns des autres. » (Rom., XII, 5.)
yons d'une vie commune; la communauté est au fond de notre nature. Voilà pourquoi le Sé~ pher enseigne que nous sommes tous sortis d'un premier homme, c'est-à-dire que nous constituons un seul être , manifesté en chacun de nous.
Etant ainsi semblables et solidaires, vivant en Dieu par notre unité, recevant les bienfaits de Dieu par cette unité, il s'ensuit que notre loi est de vivre dans l'harmonie, ou, comme dit l'Evangile, de nous aimer. C'est pour cela que Jésus, après avoir posé comme le premier et le plus grand commandement le précepte d'aimer Dieu, ajoute admirablement : «Et » voici le second, qui est semblable au premier .* B Tu aimeras ton prochain comme toi-même ; » c'est-à-dire : o Tu aimeras ton prochain, parcequ'au fond il est toi-même, que tous les hommes sont unis dans l'Humanité; que les bienfaits célestes leur sont communiqués par le canal de l'unité ; que tous les maux leur arriv-ent par la désunion ; qu'il n'y a pas de salut individuel, mais que le salut viendra à tous par l'harmonie qui s'établira au sein de l'Humanité quand elle aura compris ses destinées, c'est-àdire quand elle aura développé le Verbe divin qui est en elle, et qui se trouve avoir pour objet de son développement l'Humanité ellemême. »
Troisième point : ce que la Religion appelle Rédemption n'est autre chose que ce que la Philosophie appelle Perfectibilité. La vraie Religion
el la vraie Philosophie sont toujours d'accord.
Nos besoins et nos facultés se manifestent sous trois formes : la famille, la patrie, la propriété. Ces trois formes sont perfectibles et progressives comme l'homme.
Elles ont commencé par se manifester dans l'imperfection ou dans le mal, c'est-à-dire en dehors de la solidarité qui lie toute l'Humanité, en dehors de la Communion ; et elles ont ainsi donné lieu à trois grandes formes du mal, les castes de famille, les castes de patrie, et les castes de propriété.
Ces castes forment, en effet, dans l'histoire, trois époques parfaitement caractérisées, l'antiquité primitive, l'antiquité moyenne, et l'époque féodale.
Nous sommes à la fin de l'époque féodale. Les castes primitives et les castes de patrie sont déjà loin de nous.
Qu'avons- nous donc à faire?.... Suivre l'Evangile, suivre la Philosophie, perfectionner en nous cet esprit de communion dont la Communion du Christianisme est le symbole.
L'unité du genre humain à travers le temps et l'espace, et la solidarité mutuelle de tous les hommes, voilà le principe suprême en vue duquel la famille, la cité, la propriété doivent être organisées.
Que la famille soit organisée en vue de ce principe, et la famille sera normale, et il ne résultera de la famille que du bien.
Que la cité, de même, soit organisée en vue de ce principe, et la cité sera normale, et il ne résultera de la cité que du bien.
Enfin que la propriété aussi soit organisée au nom de ce principe, et de la propriété, qui alors sera normale, il ne résultera que du
bien.
Mais jusqu'ici l'homme, dans ce que nous appelons avec Lessing son éducation successive, s'est attaché à ces trois sources de bien et de mal, la famille, la patrie, la propriété, prises en elles-mêm?s, au point de vue du fini, et indépendamment du grand principe de l'unité du genre humain et de la solidarité de tous les hommes....
J'étais hier au sommet d'un mont. La terre était couverte de neige ; un vent glacial soufflait ; tout l'immense horizon que je découvrais autour de moi était rempli de brouillards. A l'occident, le soleil, près de terminer sa course semblait lutter contre une armée de nuages qui obscurcissaient son disque. On le devinait seulement à la frange brillante d'une ligne ténébreuse. Long-temps j'attendis qu'il parût. Je craignais que la nuit ne vînt, et je pensais à ce mot de Rousseau avant de mourir : « Ou- » vrez cette fenêtre, que je voie encore ce beau » soleil! » Il parut enfin, mais terne, d'un rouge de sang, et coupé de bandes noires. Je me retournai ; j'embrassai de l'œil tout l'horizon : tout l'horizon était illuminé des rayons
ZhO MALTHUS ET LES ÉCONOMISTES.
du soleil couchant ; tous ces nuages naguère si sombres réfléchissaient le soleil sous toutes les couleurs du prisme ; la terre ellemême était sillonnée de lumière. Le Soleil avait triomphé.