LES JUIFS ROIS DE L'ÉPOQUE
Noi aggirammo a tondo quella strada, Parlaiido più assai , cli' io non ridico : Venimmo al punto dove si digrada; Quivi trovammo Plulo, it, p-kan \emico.
(Da.\te, liiferuo, c. VI.)
Le monde aclael.
Je ne sais si je m'abuse, mais ne trouvezvous pas comme moi, mes amis, qu'à mesure que le temps marche, le monde devient morne, terne, glacial, et, comme dit la chanson, fait peine à voir? Il y avait autrefois sur la scène des acteurs plus intéressants, l'ambition avait 4le. la grandeur, et les passions étaient plus
l! MALTHCS
nobles. î^es spectres qvKi je vois me font l'eflet
des ligurants du salon de Curtius.
Il y a des moments où je me demande si ce n'est pas moi qui, en vieillissant, vois tout triste et décoloré. Quand on regarde dans la campagne avec des verres jaunes., on voit le ciel et toute la nature jaunes. Il ne serait pas impossible que l'impression que j'éprouve vînt de mes verres de lunettes. £st-ce moi qui ai tort linaleraent, est-ce le monde? C'est une quef-tion que la sagesse m'ordonne de me poser. Je ne voudrais pas ressembler à ce vieillard qui disait k Louis XIV. vieux comme lui : « Sire, qui est-ce qui est jeune aujourd'hui! »
Pourtant quand je m'examine, que je me lâte, et que je m'interroge, il me semble que je puis légitimement accuser de laideur la face actuelle du monde; car je ne prends pas ma certitude uniquement en moi , je la prends aussi dans le monde. Nous vivions autrefois, ce monde et moi, sur un certain fonds d'idées et de sentiments qu'on appelait des noms de vertu, d'honneur, de justice, et autres semblables. Je vis toujours sur le même fonds, tandis que le monde, se laissant aller à la dérive, a déserté peu à peu toutes nos idées et tous nos sentiments pour en arriver où il est. Je suis sûr que je n'ai pas changé, ou la conscience humaine serait un grand mensonge; «'est donc le monde qni a changé.
Comme l'évolution du monde est rapide, en billet! comme la face du monde change en |>cu
ET LES KCONOMISTES. 3
de temps ! La Bible n'exagère pas quand elle parle en termes si poétiques de cette figure du monde qui coule comme l'eau, et s'elîace comme les feux du couchant.
Je me reporte au temps de ma naissance ; quelle relation entre le monde d'alors et le monde d'aujourd'hui! La République alors, aujourd'hui la Bourse et les banquiers I Suis-je donc vieux comme Mathusalem! Je n'ai pas cinquante ans. Mulve les victoires de nos pères et les hauts faits de M. de Rothschild, rien que cinquante ans de distance ! De tels revers sontils concevables !
Je suis né vers le temps où la Convention luttait contre le ncgorianlisine anglais, où îSaint-Just dénonçait à tous les peuples de la terre la Carthage moderne. Et je vois la France curlUaghwise, et le négoeiantisme au gouvernement, ou, comme ou dit aujourd'hui, auv alfa ires !
Aurait-on jamais imaginé, il y a quelques cinquante ans, ou même plus tard sous l'Kmpire, ou plus tard encore sous la Ueslauration, qu'on appellerait ////// //7>"... le gouvernement! Tout est ciiangé, vous le voyez bien , mes amis» tout est changé jusqu'à la langue.
J'ai vu à Londres le gouvernement. Il n'est ni ù Westminster, ni à Saint-tlames. Au centre de ce qu'on nomme la Cité, est un édiliee sans architecture et d'une construction très vulf;aire, qu'on appelle la Banque. C'est, si je piiis fu'ijJiprmiçr jijpsi, la i^c^qi^liesic U^Bpprse,
Il MALTHUS
Et pourquoi ne m'exprimerais -je pas ainsi? qui ne sait que la Bourse est un temple? la Banque peut bien Ctre une sacristie. Entrez dans ces salles, contemplez tous ces muets qui pèsent des pièces d'or. Entourés de balustrades, comme les animaux du Jardin des Plantes, ils débitent le monceau de numéraire accumulé devant eux, comme le cantonnier débite au bord de la route son las de pierres. Tous les jours de leur vie, ces malheureux pèsent de l'or à leur trébuchet, et lorgnent du papier-monnaie. Il est donc bien utile , me direz-vous, bien nécessaire au salut de l'Etat, que toutes ces pièces rondes qu'on appelle des souverains et toutes ces banh's-noles soient examinées, pesées, passées en revue! Nécessaire? je le crois bien ! c'est Vihnc de l'Angleterre que vous voyez là sous la forme de souverains et de bank's-notes, et il faut veiller à ce que celte âme ne soit pas altérée. Cet or, ce papier, après avoir subi l'inspection des prêtres de la Banque, retourne dans la circulation, et devient la cheville ouvrière de toute l'activité morale, intellectuelle et physique de l'illustre peuple qui compte cent vingt- cinq jnillions de sujets, sujets fort malheureux, il est vrai, horriblement foulés, pressurés, torturés, assassinés, et empoisonnés. Il y a des gens qui ne voient dans le mécanisme de la production sous la loi du capital que la plus salutaire et la plus pacifique des institutions. iQu'ils m'expliquent donc pourquoi dans toutes
les grandes villes , sur trois habitants , il y en a un qui meurt à l'hôpital, et pourquoi l'Angleterre et la France voient le cinquième au moins de leur population mendier et croupir dans la plus extrême indigence. Ces gens-là assurément ne comprennent rien à la raison profonde qui fit, dans l'antiquité, adorer Mercure comme le dieu indivisible du commerce, ou du gain , et du vol. Ces gens-là ne comprennent pas davantage ce qu'ils ont aujourd'hui sous les yeux. Ils n'entiMident rien à la Banque et aux fonctions qu'elle remplit. Ils voient dans ces prêtres de Mercure des hommes de paix, de saints hommes, tout occupés de peser de l'or; et l'or, pour eux, est un métal jaune, brillant, ductile, susceptible de poli, et avec lequel on fait la plus belle des monnaies, le roi du numéraire, le soleil des métaux. Quant au papier-monnaie, ils n'ont pas assez d'admiration pour l'invention des Juifs, la lettre de change, devenue l'origine de ce papierinonnaie. Que cela est beau, disent-ils, grand, magnifique, merveilleux, et jusqu'où va la puissance humaine! Ils ne voient pas, comme on dit, les braves gens, ou ils ne se soucient pas de voir le dessous des cartes. Ils voient la paix oii il y a la guerre; ils n'aperçoivent pas l'universelle bataille qui se livre sur toute la surface du globe, et d'où le capital sort toujours vainqueur. Ce sourd murmure que l'avidité et l'avarice font entendre sous les piliers des Bourses, ils n'en comprennent pas le sens; ils
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ne sentent pas dans leur cœur que c'est l'écho infernal des souffrances de la terre. Et quant à la Banque, ils la prendraient volontiers pour une caisse philanthropique, destinée à venir' au secours du travail, ou pour un musée métallique. Pourtant le moindre Juif, un peu au fait du commerce et de l'industrie, pourrait leur expliquer l'usage de cette banque, et comment , avec l'or et le papier-monnaie , on fait aujourd'hui ce qu'on faisait autrefois avec le fer et les canons. La banque, telle que l'ont conçue les Anglais, est en effet V arsenal des modernes : c'est là qu'on passe l'inspection dei armes. Quant au champ de bataille, il est par-* tout où un travail quelconque s'opère ; car partout où l'Humanité, s'aidant de la Nature, produit quelque fruit, le possesseur du capital, profilant de ce qu'aucun fruit ne peut être produit sans l'instrument de travail et sans l'avance, maître par là de l'espace et du temps, fait payer aux hommes ses frères un tribut qu'il taxe à sa guise. Des bords de la Tamise aux rives du Gange, l'or que ces automates pèsent si stupidement dans leurs balances est donc l'arme terrible avec laquelle trois ou quatre cent mille seigneurs du capital s'emparent, dans tout fait de production, de la meilleure partie du produit. L'héritage de l'Humanité, accumulé dans leurs mains, augmente sans cesse, tandis que le salaire qu'ils abandonnent à leurs employés, aux travailleurs, aux vingthuit millions d'Anglais^ d'Irlandais^ d'£cossais>
et aux cent vingt-cinq millions de sujets conquis, n'augmente jamais, et ne sert qu'à faire ■végéter et mourir tout cet innombrable troupeau de créatures humaines. Ah ! qu'on ne me parle plus des ravages que causait le fer dans les mains des seigneurs féodaux d'autrefois. Cet or ou ce papier-monnaie, arme des sei- ■gneurs féodaux d'aujourd'hui , moyeu du gain, 'du bénéfice , qui a remplacé la conquête et qui est encore la conquête, instrument qui livre la production, et par conséquent le producteur, et par conséquent l'homme, et par conséquent l'immense majorité du genre humain , à celui <jui l'a accaparé, à un titre quelconque, cet or ■ou ce papier cause plus de ravages, plus de morts, plus de blessures, plus d'aflreuses profanations de la nature humaine, en tout lieu, à tout instant, que le fer aiguisé en épées, ea sabres, en hallebardes, et dans toutes les formes qu'imagina jamais la fureur homicide, n'en a pu causer dans tous les combats qui ont eu lieu entre les hommes depuis l'origine de l'Humanité. Angleterre, qui vis par l'inégalité, et qui périras par l'inégalité, monstrueuse et impie, tu condamnes tes enfants comme tu condamnes tes sujets. Le sort d'un Irlandais ne vaut pas celui d'un esclave de la Jamaïque : le paria des bords du Gange, que tu as soumis k ta loi , a du moins encore son soleil que tu n'as pu lui ravir; mais l'ouvrier anglais, et la femme anglaise, et l'enfant anglais, qui travaillent dans tes mines, ou dans tes ateliers, ou dans
les ivork-houses, ceux-là n'ont pas de soleil^ ceux-là travaillent comme des bètes de somme. çeux-là travailleutcommo n'ont jamais travaillé les esclaves antiques dans Vergasluliim. Et qu'as-tu fait de la population de tes campagnes? Tes campagnes sont riches, fertiles ;^ mais, inventive que tu es, tu as trouvé le moyen de les cultiver sans cultivateurs I Les six cents familles propriétaires de ton sol ont, par la vertu du capital, changé ce sol en prairies, et, n'ayant plus besoin des hommes, ont chassé les hommes de ce sol! Fille des \ormands conquérants et rapaces , le Lutin , la proie fui dans tous les temps l'idole de ton cœur; tu n'as jamais combattu que pour le butin, et tu n'estimas jamais de la victoire que les richesses matérielles qu'elle procure. Tu es punie par ton péché même; tu regorges de ricliesses, et nul peuple n'est plus misérable que ton peuple.^ Près de ta Banque, tu me montres tes Docks, où viennent s'entasser les produits que tes navires, dont tu es si fière, apportent de tous les coins du monde. Mais vois toi-même si à côté de ces docks un peuple entier n'expire pas dans tes villes de faim , de froid , et de misère ; si les plus horribles, les plus infâmes maladies ne circulent pas dans le sein de ce peuple; vois l'Irlande tout entière sacriliée comme une hécatombe, sans que ce sacrifice de l'une de te» îles puisse servir au salut des autres. Ah! le spectacle que tu présentes, orgueilleuse Angleterre, justifie l'actp d'Açcusaliou .que, la
ET LES ÉÇONOiMlSTES. ,9
France républicaine dressa jadis contre toi, comme il justifie la guerre que la France monarchique, par l'instinct de sa destinée, te lit pendant tant de siècles. Tu peux, hypocrite que tu es, affranchir les esclaves de tes colonies, et forcer la France à faire sur ton ordre ce que la France décréta jadis elle-même malgré tes menaces; mais affranchis donc ton peuple, affranchis l'Irlande et tous ces millions d'Anglais qui n'ont pas un sort plus prospère que celui des Irlandais! autrement ta prétendue philanthropie pourrait bien ne signifier autre chose que ceci : Sous l'empire du capital, tous les hommes étant uniformément des machines de travail pour le capitaliste, il convient aux capitalistes anglais qu'il n'y ait plus d'autres formes d'esclavage dans le monde que le salaire et le prolétariat.
Vous trouvez, mes amis, que je m'échauffe bien en un sujet sur lequel vous pensez d'ailleurs comme moi. C'est le vent qui souffle aujourd'hui qui en est cause. Carthage nous a vaincus, et le vent de Carthage souille sur la France. Nous adorons Mercure. Que de gens n'ont plus dans le cœur d'autre dieu que celuilà! La Bourse de Londres, la Bourse de Paris, ont remplacé les églises et les cathédrales; e\ chacun, au coin de son foyer, se taille des dieux lares sur le patron de la divinit.é (julqn révère dans ces Bourses.
, A ce propos , permettez que je vous raconte un fait d'armes des plus illustres qui s'est passé
à la Bourse de Londres, et qui a, comme vous le verrez , quelque rapport avec noire patrie et avec sonsort actuel.
C'était au moment où les Romains et les Carthaginois, c'est-à-dire la France et l'Angleterre, allaient en venir aux mains pour s'engloutir ensuite dans ce qu'on appelle aujourd'hui Ventente cordiale , c'est-à-dire l'uniforme passion du mercantilisme et des affaires. Comme le corbeau qui suit les armées, prêt à se repaître des cadavres, un spéculateur devenu depuis très célèbre se trouvait à dessein en Belgique. Présumant que le succès, quel qu'il fût, de la bataille qui allait se livrer devait être décisif, il avait organisé jusqu'à Ostende d'excel-* lents relais. Dès que la défaite de Napoléon fut connue, il parfit lui-même à franc-étrier. Arrivé à Ostende, une tempête rend la traversée pour l'Angleterre impossible; les plus hardis marins refusent de se mettre en mer. A force d'or, il parvient cependant à déterminer quelques hommes; il débarque sain et sauf sur la côte anglaise , pari lui-même pour Londres , fait des achats considérables. Les fonds étaient à vil prix, car l'avenir de l'Angleterre était en-^ gagé dans celte lutte dernière. Vingt-quatre heures après, la défaite de l'armée française ^tait connue à la Bourse de Londre: le spéculateur hardi avait gagné vingt millions (1).
îl) Nous empruntons ces détails à l'article Agiotage de YEiicyclopcdie Nouvelle. L'auteur, M. Emile Pércire, aujourd'hui directeur du cheiuia de fer de Versailles, élailà même d'être bleu informe.
Ce spéculateur, si je ne me trompe, s'ap-» pelait Nathan Rothschild. Aujourd'hui la dynastie des Rothschild est la plus illustre des dynasties. Les triomphateurs de Rome distribuaient des congiaria au peuple et à l'armée ; la dynastie des Rothschild en distribue aux pouvoirs de l'Etat, aux députés, aux pairs de France, aux journalistes.
J'ai connu un poète qui se croyait le successeur de Napoléon. Après la guerre et les conquêtes, disait-il, est venue l'époque de l'art; or je suis le représentant le plus éminent (il disait même le seul éminent) de celte époque, je suis le roi de l'art ; donc je suis le successeur de Napoléon. Ce poète se trompait. Le vrai successeur de Napoléon, c'est ce Juif qui, l'œil sec et l'âme agitée seulement par la passion du gain, pressentait l'avenir quand le présent se décidait dans les champs de ^^aterloo, et qui, interprétant à sa façon les saintes Ecritures, se disait : Ce ne sont pas ceux qui vont combattre ici qui recueilleront les fruits de la victoire, mais ceux qui combattront demain à la Rourse de Londres. N onmortui laudabunt te. Domine, neque omnes qui descendunt in inferum, sed qui vivunt, dit le roi-prophète. Orvivre, pour ce spéculateur, c'était gagner. Il avait raison, l'amour du gain a remplacé aujourd'hui tous les amours.
Avez-vous vu la poétique image du héros (\m traversa la mer et brava les tempêtes pour gagner vingt millions, fruit du sang des vingt
mille guerriers dont les ossements ont d'abord engraissé les champs de \\ aterloo, et ont servi ensuite à faire lucrativement du noir de fumée? Hélas! lui-même. à quoi lui a servi cotte prime sur le sang, cette spéculation sur la mort! Il est mort aujourd'hui, et nous ne le connaîtrions pas sans le ciseau d'un artiste. Dantan s'esl fait son Homère. Si vous n'avez pas vu la statuette dont je vous parle, je vous invite à la voir: c'est un symbole du monde actuel, tel que je me le représente. Ce fut toujours le privilège des grands hommes de symboliser leur époque. Pourquoi les bustes des empereurs romains sont-ils si précieux pour l'histoire ? C'est qu'il suflit de jeter les yeux sur ces ligures pour connaître le monde qui eut de tels types pour maîtj'es. Incarnations de l'esprit du temps, les passions dominantes les a\ aient élus , pour ainsi dire , et se manifestaient dans leurs traits. L<î monde actuel est un petit vieillard avec une grosse tète et un gros ventre. Il aime l'argent, et il ne connaît rien de supérieur à l'argent... que l'or. Il aime aussi le papier-monnaie, les actions industrielles, et les primes qu'on en tire au moyen de l'agio. Il enlace dans ses bras , comme un vautour dans ses serres, des sacs d'or, des portefeuilles pleins de bank's-notcs. Ce sont là ses idoles, et it les presse contre son cœur avec une indicible volnj)té. La mythologie faisait descendre Jupiter eu pluie d'or dans les bras innocents de lia belle Danaé : le petit vieillard dont je parle
«^st aussi monstrueusement laid que Danaé était belle, mais le Dieu de Jacob s'est également incarné pour lui dans cet or objet de ses étreintes. Ou reste, tout entier à sa passion, il est bizarrement contourné , et on le dirait épileptique: <î'est que tous ses mouvements tendent à attraper et à retenir le plus d'or possible. 11 s'écarquille et se distend à cet effet; ses jambes s'écartent pour saisir sa proie, son cou s'allonge et sa tête «e renverse dans le môme but. Il fait le gros dos pour que sa capacité pectorale forme une sorte de sac ou de réceptacle le plus vaste possible ; seulement son ventre trop proéminent le gêne un peu, et nuit à ses désirs. Mais il a beau étendre , gonfler et tortiller son corps avide et avare, il y a toujours de l'or qui lui échappe. On dirait qu'il veut courir après, et que son désespoir est de ne pouvoir engloutir le Pactole. Des portefeuilles remplis de billets s'écoulent en partie hors de ses bras ; des sacs sortent de ses poches trop pleines ; une pluie de pièces d'or fdtre de ses goussets le long de ses cuisses, et de ses poches sur les basques de son habit. 11 est ruisselant d'or ; il absorbe l'or, et l'or transsude à travers sa peau. Il semble même que, par métamorphose , il va se changer en or ; car voilà «ne verrue sur son front, et cette verrue est une pièce d'or. Ce qui, au surplus, est plus expressif encore que ses gestes et toute sa personne, c'est sa figure. Je voudrais rendre l'expression de cette figure ; mais je désespère djy i-éussir. Je dirais bien que c'est le Sbylock de
Shakespeare réalisé, mais ce ne serait rieii dire: qui a vu Shylock lorsqu'il prit ses balances pour peser de la clKiir humaine? Je soupçonnerais volontiers qu'il rappelle le dieu Mammon, maisil ne nous reste pas de portrait authentique de cette ancienne divinité. Quanta Plutus, c'était un dieu beaucoup plus calme, quoique Dante^ dans les vers que j'ai choisis pour épigraphe, l'appelle il gran ne.mico (J). La tête du petit vieillard a une sorte de puissance qui le fait ressemblera Satan. Sur ses lèvres erre un sourire sardonique et une joie mêlée d'anxiété.... Je ne saurais caractériser cette joie. Si vousvoulez voir des figures semblables à celle que j'imagine, allez à la Bourse, approchez-vousde la rampe, vous ne manquerez pas de rencontrer quelque spéculateur qui vous présen- -tera au naturel la grimace actuelle du monde. Puisque le monde change si vite, il changera encore. Puisque sa ligure est si muable, nous ne verrons pas toujours cette laide hgure qu'it a aujourd'hui. Il reprendra une figure plus setreine, plus jeune, plus riante; il cessera de ressembler au juif Shylock; et j'espère le voir ressusciter sous les traits divins du Nazaréen que les Juifs ont crucifié, et qu'ils crucifient «ncore aujourd'hui par l'agiotage et le capital.
(1) Le grand cnt,emi , le grand adversaire, c'est-Ji-dire lo grand Diable. Dante parle là comme la Bible, qui appelle le Renie (lu mal l'ennemi, Vadversairc, c'est-à-dire celui qui réellement n'existe que comme une négation, une contradiction •fle Celui qui seul existe réellemeul cl par lui-même , Dieu.
L'esprit juif, la B.ilion jiiJTe.
" -11 est bien évident, n'est-ce pas, mes ami's, que quand nous parlons des Juifs, c'est de l'rs- ;7n7 y?»/ que nous entendons pa?ler, de Vespn'l de gain, de hicre, de bénéfice, de l'esprit de négoce et d'agio ; pour tout dire en un mot, de Vesprit bayiquicr. Certes, il y a un lien nécessaire entre la banque et le peuple qui l'a inventée, pratiquée constamment et perfectionnée (1) ; mais ce terme de Jiiifse rencontre
"^ (I) Nous n'ignorons pas que, confondant la banque soit avec le négoce en général , soil avec le commerce des métaux, quelques auteurs ont fait remonter la banque jusqu'ù la plus haute anliquité. A Rome, dit-on, les banquiers se tenaient au Forum dans des boutiques appelées taberinv argentariœ.
Lorsque l'un d'eux faisaient de mauvaises affaires, ou lui appliquait l'expression ccdere Foro (s'éloigner du Toi uni j, parcequ'il était obligé de quitter la place qu'il occupait parmi les notables commerçants. Notre mot de banque, et ceux de banqueroute et de banqueroutier , tirent leur oiigine d'une coutume analogue, En Italie, les commerçants a\ aient chocui» leur banc dans leur lieu de réunion. Quand l'un d'eux ne faisait pas honneur ù ses engagements, on disuit que son banc était rompu, banco rotlo. Nous ne nions pas ces étjmologiesr et quant à l'origine du capital, de la rente , nous la tenons pour très ancienne : le capital remonte selon nous au meurtre d'Abel par son frère Caïn. (Voyez le livre /Je l'Humanité, tome 11.) Le capital existait sous le régime des castes de famille et sous le régime des cistes de patrie, ce qui n'empêche pas qu'il n'ait pris un développement tout nouveau sous le régime des castes de propriété. A Rome, la loi des Douze Tablesi était sans pitié pour le débiteur insolvable; elle le livrait k la
-merci de ses créanciers, qui avaient le droit de le mettre aux fers, de s'en servir comme d'un esclave, el même de décJUrer
le MALTHUS
surtout SOUS notre plume par une nécessité de la langue française, qiii , de temps immémorial, a fait du nom de cette nation un nom générique.
L'Académie, au mot Juif de son Dictionaaire, en faitja remarque en ces termes; 4L«JliIp : On ne met pas ici ce mot comme ïe
son corps et de se le ])artap;er. De là vint un proverbe : Sol- -vcre nul in arc aut in cute (payer ou de sa bourse ou de sa peau). Aujourd'hui on ne connaît plus que l'incarcéralion pour délies, et pourlant nous vivons sous le règne du capital: tes mœurs se sont adoucies. Mais toutes les analogies qui relient le présent au passé sons le rapport qui nous occupe ne détruisent en rien ce que nous disons. La b;inque, telle (ju'elle fonctionne aujourd'hui, csl moderne. La banque, devenue il la fois l'agent de manifestation du capital et I instrument de leproduclion de ce capital, est juive. Qu'on fasse remonter, si l'on veut, les bnnques générales ou publiques aux trois 7?io?i/s de Venise, dont le premier s'établit au compte de la république au milieu du douzième siècle, la banque véritable n'en sera pas lîioins Vinvention des Juifs. Car ce qui a constitué et créé la banque, c'est la lettre de change, dont les billets de banque, de même que ce qu'on appelle aujourd'hui actions, bons au porteur, coupons de dividendes, etc., etc., ne sont que des formes et des dérivés. Toute la force de la banque, pour accumuler le capital et le porter à un instant donné sur un point décisif, est sortie de l'invention de la lettre de fhaiige. Or personne ne nie que ce soient les Juifs qui l'aient invenlée. Quant à l'origine des banques que les économistes appellent banques de dépôt ou hypothécaires, il est possible qu'elles aient commencé à Venise au douzième siècle. Mai» qu'importe! Agobard, au siècle de Charlemagne, poursuivait déjà l'usure et la puissance des Juifs de sa vertueuse indignation ! ils avaient déjà inventé la lettre de chan;':e et la banque, ils la faisaient entre eux sur les Chrétiens, et ils étaient alors les seuls banquiers de l'Europe. Si leur découverte s'est propagée d'abord en Italie et réalisée à Venise, il ne faut pas oublier que le Sliylock de Shakespeare est le marchand, de Venise,
!> nom d'une Nation, mais parcequ'il s'employe » figurément en quelques phrases de la Langue » Ainsi ou appelle Juif un homme qui prête à » usure, ou qui vend exoibitamment cher : » C'est un juif, il prête à quinze pour cent'- » Ce marchand est un vrai Juif. \\ se dit' » dans le style famiher, de tous ceux qui mon- » trent une grande avidité d'argmit et d'ardeur » pour en gagner. On dit proverbialement » ({n'Un homme est riche comme un Juif » pour dire qu'il est fort riche . etc. , etc. » ' ^ Nous parlons des Juifs comme l'Académie C e?,l h V esprit juif fiue nous en voulons, ce n'est assurément ni aux Juifs comme collection d'individus, ni à aucun Juif en particulier Nous n'avons réellement en vue ui les banquiers cosmopolites dont le nom cité dans tous les journaux pour des faits qui intéressent la fortune publique est venu assez naturellement se présenter à nous, ni les autres maisons juives de Pans, de Londres ou de Berlin, ni les Juifs de Francfort, ni ceux de Baie, si riches qu'ils possèdent, dit-on, par inféodation hypothécaire plusieurs de nos départements. Il ne vaudrait guère la peine de s'être approché quelquefois de la sainte Philosophie, si l'on conservait des antipathies de ce genre. De tels sentiments ne conviennent plus en France; et, pour nous i^resus, eu personne, revivrait aujourd'hui' que nous n'en voudrions ni à Crésns ui à ses richesses. Mais l'esprit de Crésus, ou de son rival Midas, n'aurait pas le don de nous plaire.
Quant au peuple juif, voici ce que nous avons ici à en dire.
Assurément c'est un grand peuple, si grand que s'il n'y avait pour toutes les familles diverses qui composent la race humaine qu'une seule palme à décerner, cette palme unique serait peut-être acquise à la nation qui a tiré du sein de l'Orient et du fond des tabernacles, afin de les conserver et de les propager dans le monde, les deux plus précieuses de toutes les vérités : V unité de Dieu, et Viinité de l'espèce humaine. C'est un grand peuple que celui qui, favorisé de cette révélation, lui est resté fidèle à travers tant de siècles , et, lier d'être initié, a vu passer tant de cultes sans changer le sien. G'e^t un grand peuple que celui qui, sorti de l'esclavage d'Egypte, il y a quatre mille ans, subsiste encore après tant d'anathèmes, d'exterminations, de massacres, qui n'ont pu lasser sa constance; c'est ua peuple martyr. Mais il est à remarquer néanmoins que ce peuple a fait le désespoir de tous ses prophètes, et qu'il a crucifié le plus divin de tous, Jésus-Christ. Il faut convenir aussi que cette persistance opiniâtre à ne changer ea rien annonce une race ennemie du progrès; et s'il est vrai, comme il l'est, que Jésus ait apporté à l'Humanité des trésors de vérilé et il'idéal, le peuple qui l'a repoussé et qui le repousse encore, le peuple qui condamne le Christianisme sans avoir passé par le Christianisme, ce peuple se condamne par là même.
ET LES ÉCONO.AIISTES. 19
comme obstiné dans l'erreur, et incapable de comprendre les vérités nouvelles, à mesure qu'elles s'échappent du sein de la Science et de l'Amour infinis.
C'est la race juive qui, dans les temps modernes, adonné an monde le sage Spinosa ; mais il ne faut pas oublier que Spinosa faillit périr par le poison et le fer des Juifs, et qu'il fut obligé de fuir non seulement la synagogue homicide, mais jusqu'au commerce des hommes, pour éviter la rage de ses coreligionnaires, et pour penser en paix.
Rien de plus louchant que cette parole de Jésus, lorsqu'il se plaint du peuple qui lui donna naissance, mais qui devait aussi lui donner la mort : « Jérusalem, Jérusalem, qui lues les » prophètes, et qui lapides ceux qui te sont en- « voyés, combien de fois ai-je voulu rassem- » bler tes enfants comme une poule rassemble » ses poussins sous ses ailes, mais tu ne l'as » pas voulu ! »
Qu'y a-t-il donc au cœur de cette race, qui fait qu'elle tue s^ç, prophètes? Il y a l'amour du gain, l'amour de l'or. Pendant que Moyse s'élevait vers Dieu sur la montagne, les Juifs dans le désert construisait l'idole du veau d'or. Les Juifs présenteront-ils donc éternellement le contraste du peuple qui connaît le mieux: l'unité de Dieu, l'unité du genre humain, et qui viole le plus grossièrement ces principes!
Ce n'est pas tout, leur disait S. Pierre, que d'avoir la science ou la foi, il faut encore les
■œuvres ; et S. Pierre les traitait d'idolâtres. S. Pierre avait raison. De toutes les idoles, en <^ffet, que la stupidité humaine a pu fabriquer, la moins idéale, c'est celle que les Juifs ont conservée dans leur cœur, et portée avec eux à travers leur long pèlerinage, sous tous les cieux et dans tous les climats. Qu'ils ne soient donc pas si fiers de leur révélation 1 II est écrit dans leurs livres (qui sont aussi les nôtres, par \a grâce de Jésus-Christ et de ses apôtres) qu'ils sortirent d'Egypte et traversèrent le désert 4iyant devant eu\ une colonne de lumière et «ne colonne de fumée. Ils ont encore au dessus de leur tète, par la révélation qu'ils ont reçue, une colonne de lumière; mais la colonne <ju'ils suivent réellement, par l'attrait insensé <le leur cœur, c'est la nuée ténébreuse.
Sous l'ombre épaisse de cette nuée, ils travaillent en sens contraire des préceptes divins. \e brisent-ils pas sans cesse l'unité divine, -ceux qui n'ont d'autre désir que de s'approprier ■<]es parcelles de l'ouvrage de Dieu, alin d'en dépouiller le plus bel ouvrage de Dieu , l'Humanité! A quoi leur sert de révérer comme sacré le livre où la Sagesse enseigne le lien qui rattache tous les hommes en un seul faisceau dans la vie î Qu'est-ce que connaître l'unité de l'espèce humaine, et vivre en guerre avec l'espèce humaine tout entière! Connaître la fraternité humaine, et n'avoir pas d'autre but que de s'enrichir des dépouilles de ses frères! Con- «laître la solidarité qui nous unit tous en Adam,
€t passer sa vie à pratiquer la violation de la loi même de l'Humanité! Connaître, en unmot, l'Unité, Vvnité divine et humaine, et mériter encore, après tant de siècles, le stigmate gravé par le génie de Rome et par la plume de Tacite : Judœis adversus omnes alios /wînines^ hostile odimn I
Mais d'où vient, chez le Juif, cet attachement frénétique pour les biens de la terre, qui a fait de son nom le synonyme de l'avidité et de l'avarice, et qui rend inutile pour ce peuple pris en masse le bienfait de sa révélatio» même? Dirons-nous, avec la théologie, que,, par une prédestination terrible attachée à ce peuple, il a mérité de méconnaître son Sauveur et son Messie , le Sauveur de tous les hommes» puisqu'il l'a méconnu en effet, et stupidement mis à mort! Sans doute; mais, nous élevant à la racine même de tous les maux qui affligent l'Humanité dans tous ses membres, nous dirons que si le mal, sous une certaine forme particulière, se montre plus spécialement dans ce peuple, ce n'est pas que le mal, sous ce rapport même, soit uniquement dans ce peuple et n'atteigne que lui : le même mal atteint i» des degrés différents tous les hommes.
Nous dirons plus; nous dirons, conformément à la Révélation même de Moyse et de Jésus, conformément au dogme de l'unité de l'espèce humaine, que tous tant que nous sommes, fils de l'Humanité, nous nous sommes rendus solidaires du mal qui se manifeste si à
découvert dans nos frères les Juifs, en ne les traitant pas en frères, en les traitant en ennemis, en les persécutant, en les flétrissant, en les rejetant, au nom de celui même qui, crucilié par eux, leur pardonna sur la croix. Ou, pour laisser le langage de la théologie, nous dirons que ce sont en partie les persécutions dont les Juifs ont été les victimes depuis le c0;nmcnceuient de leur histoire qui ont causé cet esprit de lucre et de spoliation qui les rend encore odii'ux à tant de peuples au milieu desquels ils vivent.
L'esprit juif , l'esprit d'avarice et de cupidité, n'est pas autre chose qu'une des formes de la guerre que l'homme , dans son aveuglement, livre à son semblable. Le lucre n'est pas autre chose que la conqucte. Chez l'homme primitif ou sauvage, la guerre et le lucre vont ensemble, et s'appellent butin. A mesure que la civilisation s'est développée , on a distingué le lucre de la guerre ; on a tour à tour honoré et flétri la guerre, ou a méprisé et permis le lucre. Mais le vice d'origine est le même ; le mal de la guerre et celui du lucre sont au fond les mêmes. Tuer les hommes par le fer ou les faire mourir de faim se ressemble. On ne tue pas d'ailleurs pour tuer; on tue pour voler. La guerre est toujours le lucre , le lucre est toujours la guerre ; et le banquier qui s'empare de ce qui devrait appartenir au travailleur ne fait pas autre chose, sous d'autres formes, que ce que faisait le seigneur féodal qui , du haut
«de son donjon, rendait tributaires les hommes de travail. Le mal, dis-je, est le même; les noms seuls ont changé. L'or, comme je le disais tout-à-l'heure, a remplacé le fer et les canons; l'homme est toujours l'ennemi, l'antagoniste de l'homme ; l'homme est toujours , pour parler avec Hobbes , un loup pour l'homme ; HOMO HOMINI LLJPLS.
Donc la guerre sous une forme a produit la guerre sous une autre, en vertu de la loi qui fait que le mal s'engendre de lui-même. Au baron féodal, guerrier et dévastateur, a répondu le Juif, rusé et spoliateur: guerre contre guerre avec des armes dillérentes, les armes à l'usage de chacun! tous deux dépouillaient, tous deux, pour employer une expression énergique mais vraie, se livraient au vol; car le ^ain, le lucre, le bénéfice est aussi bien le vol que la conquête et les rapines qu'elle permet.
Or cette vie de résistance à la spoliation ouverte par la spoliation cachée a commencé, il y a bien des siècles, pour les Juifs. Elle a commencé avec leur histoire, ou plutôt elle a commencé avant leur histoire ; car leur histoire n'a pas d'autre origine. Ils sortirent de la dernière catégorie de la dernière caste d'Egypte, ■et ils traînent encore aujourd'hui parmi nous et exercent contre nous une sorte de vendetta que la Providence divine, qui pèse tout dans la plus équitable et la plus sûre des balances, a voulu prolonger ainsi pour la condamnalioa définitive du régime des castes.
kimWm de l'Industrie, adoration du Veau d'or.
Il règne aujourd'hui sur la terre une immense erreur ;
Mouslrum horrendum, informe, ingens, cui lumen ademptum :
C'est l'adoration de ce qu'on appelle l'Industrie, accompagnée de la persuasion qu'on est définitivement échappé à l'Ere féodale. Je reunis à dessein ces deux erreurs, parcequ'au fond elles n'en font qu'une. Si on se croyait encore dans le cercle de la Féodalité, on ne serait pas si fanatique de l'Industrie.
Le monde actuel est industriel ou indus- Inaliste, comme on voudra dire (les adorateurs du système de l'Industrie disent l'un et l'autre), et néanmoins il est encore féodal. Quant au premier point , il n'y a pas à en douter. Le monde actuel est industrialiste, il le proclame lui-même, et nous sommes de son avis. Mais il pense n'avoir plus aucun rapport avec la Féodalité. Il se croit, comme le disent tous ses publicistps, sorti à jamais des langes de l'enfance. La Féodalité lui fait horreur; fi! quelle tache î C'était bon pour nos ancêtres î La Révolution de 1789 a dos une ère, et en a
ouvert une autre. Nous sommes industriels; voyez comme nous produisons !
Un profond penseur, mort dernièrement sans que les journaux aient consacré plus de trois lignes à sa mémoire , et se soient enquis de savoir le bien et le mal qu'il y avait à dire de ses travaux, chercha longtemps une définition du monde actuel , et trouva celle-ci '.L'industrialisme fait des hommes pour faire du calicot et le consommer. Cette définition est juste, mais incomplète.
Faire des hommes pour faire du calicot et le consommer 1 quelle belle destinée ! et que ce cercle où l'homme entre dans la production au même titre que l'œuvre de ses mains est une admirable chose ! Toute votre âme sera employée à faire du calicot, et à vous en servir ! Pour parier le langage des géomètres, voilà l'homme fonction de la manufacture et la manufacture fonction de l'homme; ils entrent, l'homme et le calicot, dans la mCnne formule, et l'un peut s'exprimer en valeur de l'autre? Tout cela, dit du temps où nous vivons, est vrai; mais Coessin, qui trouva cette formule, aurait dû ajouter que cette manufacture d'hommes et de calicot est encore féodale.
Cette manufacture se croit une ère nouvelle dans le fond , et elle ne nous paraît nouvelle que dans la forme. Ce qui caractérise , suivant nous, une ère véritablement nouvelle, c'est un principe véritablement nouveau. Les diverses évolutions d'un même principe peuvent
26 AIALTHUS
offrir, pendant plusieurs siècles consécutifs, des formes très diverses el même en apparence tout opposées.
Ce que nous voyons aujourd'hui n'est, suivant nous, que l'extension el le développement des CASTES DE PROPRIÉTÉ. Lcs castes de propriété ont commencé à la chute de l'Empire romain, avec la Féodahté; et elles achèvent aujourd'hui leur évolution (1).
Nous écrivons là une grande vérité, une vérité évidente pour njus; mais combien de ceux qui liront ces lignes vont nous croire atteint de la manie du paradoxe! C'est qu'ils sont atteints eux-mêmes de la manie de croire que la Féodalité a été complètement et radicalement abolie en 1789!
Il est bien certain, historiquement et de toute façon, que la propriété, telle qu'elle est constituée aujourd'hui, n'est que la suite et, à quelques égards, la parodie de la conquête du Moyen-Age; ce qui n'empêche pas tout le monde de répéter que la Révolution de 1789 a aboli complètement et radicalement les droits féodaux. Il faut convenir qu'être la suite de la Conquête barbare et la queue de la Féodalité n'eût pas été un principe rationnel à invoquer par le Tiers-Etat vainqueur de la Noblesse, avec le secours de la Nation tout entière. Mais la passion est sophiste, et les castes sont peu scrupuleuses sur la logique, quand il s'agit de
(1) Voy. notre Essai sur Y Égalité,
leurs intérêts. Le Tiers-Etat, heureux de sa victoire, s'en glorifie donc hautement; et il appelle cela l'abolilion de ta FèodaVUc, tandis que ce n'est que C abolition de l'ancienne forme de ta Féodatilé.
Quand donc le Tiers-Etat veut s'enivrer de «onpropre vin, comme dit l'Evangile, il ferme les yeux sur les nobles actuels, qui lui paraissent alors des pygmées, des nains imperceplil)les, des noblillons; il ferme aussi les yeux sur Jes envahissements du clergé, sur l'esprit prêtre et même sur les Jésuites, qui sont pourtant pour lui par intervalles de terribles revenants; enfin il se dissimule à lui-niêmc qu'il vil sous une monarchie, et que cette monarchie se fait quelquefois sentir; il oublie ce qui le met en fureur en d'autres moments, à savoir ce que le journalisme appelle la pensée personnelle du système; il ferme les yeux sur tout cela, dis-je, jette au vent ses chagrins, ses peines quotidiennes, et le voilà qui se frotte les mains, qui se félicite, qui se déclare vainqueur, qui se voit grand comme les pyramides, et qui s'appelle une ère nouvelle, l'ère de V Industrie!
Ce Tiers-Etat, si glorieux, fait ou plutôt fait faire du calicot tandis que les nobles d'autrefois faisaient ou faisaient faire la guerre. Comment ne serait-il pas wwQére nouvelle l
J'entends les adorateurs du Veau d'or qui m'interrompent. Vous parlez de calicot, me disent-ils, c'est ridicule! Parler ainsi était bon en 1830 : alors nous ne faisions; eo eflet, que
du calicot; mais aujourd'hui nous faisons des chemins de fer! N'avez-vous pas lu notre programme? Nous allons relier, grâce aux railivays, tous les peuples du monde ; nous allons unir en mariage la race blanche et la race i noire, marier l'orient et l'occident, et nous 1 avons même l'ambition de parcourir la Chine sur nos wagons triomphateurs. Ne voyez-vous pas que nous constituons le corps de l'Humanité!!!
Je crains bien qu'en voulant constituer son corps vous n'arriviez à luer son âme.
Eh! qui doute que l'industrie ne soit une des faces de l'activité humaine! L'homme est sensation-sentiment-conuaissance; il n'est pas seulementsentiment et connaissance, il est aussi sensation. L'industrie sociale est une des manifestations de l'activité de l'homme. Mais l'industrie CAPITALISTE me fait l'effet des galères de Brest ou de Toulon. Je vois les nations enchaînées travaillant sous la verge des capitalis- tes. Je ne méprise aucune des manifestations ■■ (le 1 homme, mais j'aime et je veux son âme ayant tout; je n'aime pas l'homme cadavre; je n aime pas l'homme asservi et dominé par ce qu d y a d'infime dans sa nature; et s'il est vrai qu'il nous faille passer par le déluge de la dissolution humaine pour relier les continents au moyen des chemins de fer, je proteste de toute ma force contre une pareille fatalité.
Les prêtres de Mammon ne sont pas tous
-t^galement aveugles. Il en est qui savent à merveille que la société actuelle fonctionne dans la dégradation et l'esclavage. Mais ils se croient obligés de mentir, le mensonge est leur prospectus.
J'ouvre le premier livre venu, et je lis : « Le « principe guerrier, qui est entré si avant dans » la constitution sociale de la vieille Europe, » semble se retirer devant les progrès du prin- » cipc industriel, qui chaque jour se développe » et grandit. On a commencé à comprendre » que les conquêtes de l'homme sur la Nature » sont les plus vraies , les seules durables, les » seules qui forment la base de la prospérité » des nations comme des individus, etc., etc.»
Assez de ce verbiage. On lit de ces phrases stéréotypées, en l'houneur du principe industriel vainqueur du principe guerrier, dans l)resque tous les livres qui se fabriquent aujourd'hui, et dans presque tous les journaux qui s'impriment; ce qui n'empêche pas que les conquêtes du principe industriel ne soient encore des conquêtes sur l'homme.
On lit encore partout : «La France, débar- ). rassée de l'ancien régime, et sortie de la » longue tourmente qui suivit l'abolition de la » Féodalité, s'est tournée avec ardeur versl'/n- » dustrie. Ses succès ont été rapides ; ils ont « donné à son activité une impulsion nouvelle, » qui lui fait sentir le besoin d'accroître ses >. moyens de production. On a vu que l'agent » le plus puissant de la production était le cré-
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» dit, qui fournit rai travail des matériaux iné- » puisablos. L'on a remarqué do plus couibier» » l'abondance des signes monétaires était utile M pour procurer aux objets produits un prompt » écoulement, et entretenir ce njouvemenl » commercial qui n'est pas toujours la con- » sommation, mais qui en est l'apparence^ » Séduits par ce double appât....»
Assez, assez, je vois oii vous eu voulez venir, vous voulez mobiliser le sol de la France sous forme de papier monnaie. Ce serait vingt milliards, dites-vous, de portés dans la circulation? Je vous entends: quelle bonne'aubaine! Pour le coup les banquiers seraient complètement les rois de la France, comme Méhénied- Ali est le sultan d'Egypte I Ils auraient à la fois la propriété mobilière et la propriété foncière.
C'est assez, dis-je. Cessez vos fanfares induslrielles, et raisonnons. Prenons le plus forl de vos raisonneurs, et le père du système.
L'argcfll force doiainalricr.
Saint-Simon, jusqu'au moment où une lumière véritable vint luire à ses yeux, et lui fit écrire son Nouveau Clirislianisine, eut le tort de croire à V Industrie. C'est même lui qui a baptisé et inauguré cette prétendue ère nouvelle^ en nous persuadant que nous étioQ*
complètement et radicaiement sortis du ci^rcle (le la Féodalité. Or ce grand formiilateiir, résumant un jour sa pensée, écrivit, il y a environ trente ans, cette formule remarquable : « LES INDUSTRIELS sont parvenus à anéanti tir rcsclurage qui pesait sur eux, et ils ont « constitué 1' argent, signe du travail, force » DOMINATRICE. « Il vaut la peine que nous examinions un peu la formule de Saint-Simon.
Mais commençons par la traduire. Or voici comment nous la traduisons :
« Les capitalistes so)it parvenus à renverser les nobles et les prêtres, et ils ont constitués l'argent force domina trie e ; «
Ou , en d'autres termes :
0 La puissance des prêtres et celle des nobles étant renversées, il n'est resté dans le monde que la puissance du capital. Mais celle-là est restée! »
Maintenant voici nos observations ù l'appui de notre interprétation.
D'abord l'argent n'est pas le signe du tra^ rail. L'argent, ou, en termes généraux, le numéraire, est le signe des produits. En constituant donc l'argent force dominatrice, c'est \x ceux entre les mains desquels se trouvent les richesses antérieurement produites qu'on a remis la puissance de produire et par conséquent de s'enrichir davantage. Ce n'est pas le travail qu'on a inauguré dans le monde comme puissance ; c'est l'argent, c'est la richesse. Puis il est faux (et c'est toujours la même idée) que
les vrais industriels soient parvenus à anéantir l'esclavage qui pèse sur eux. Les producteurs ne sont pas ceux qui font la demande des produits ou qui trafiquent sur ces produits, mais ceux qui appliquent leur force morale, intellectuelle, et physique, à la Nature, source de toute production, et aux instruments de travail que le génie humain a su tirer de la Nature pour la forcer à mieux obéir à l'homme. Tant donc que le Prolétariat, transformation de Yesclavage antique et du servage du Moyen- Age, existera, il sera faux de dire que les industriels (c'est-à-dire les travailleurs, les producteurs) sont parvenus à anéantir l'esclavage gui pèse sur eux.
Pour que la formule de Saint-Simon paraisse vraie, il faut entendre par Industriels ceux que Saint-Simon avait en vue, c'est-à-dire les directeurs actuels de l'industrie, ceux qui, sans être institués par l'Etat, sans mission officielle, sans grades, sans fonctions, sans titres, et, si je puis m'exprimer ainsi, sans épaulettcs, commandent pourtant à toute l'armée industrielle. Oh ! s'il s'agit de ceux-là, la formule est exacte. Il est certain que les possesseurs de richesses, c'est-àdire de produits accumulés, sont parvenus à se délivrer de l'esclavage qui pesait sur eux. Jusqu'ici, en eflet, le possesseur de la richesse u'avait pas eu, au nom de cette richesse, le droit de commander aux hommes; il avait été esclave, ou du moins il avait obéi.
Saint-Simon analyse ainsi les pas successifs
que ce qu'il appelle VIndusirie a faits jusqu'ici. D'abord, dans les sociétés antiques, la classe industrielle est esclave. La conquête des Barbares cbange l'esclavage de la classe industrielle en esclavage de la glèbe. Puis se forment les communes. Les conquérants s'étant répandus dans les campagnes, les industriels s'enrichissent dans les villes. Les communes sont à leur origine composées, en totalité, d'artisans €l de négociants; ces négociants, las de dépendre des seigneurs dans leurs personnes et dans tous leurs droils, finissent par racheter leur liberté. C'est-à-dire qu'après que le peuple des campages el des villes a vainement prodigué son sang dans des insurrections, les :'iches se décident enfin à donner un peu d'or. C'est ce qu'on appelle l'airranchissement des communes. Mais bien que rachetés, les propriétaires non nobles n'en restaient pas moins, en masse, dans la dépendance des prêtres et des nobles. Ils avaient acquis de la sécurité, voilà tout. Ils payaient sans gouverner, ils payaient pour être gouvernés. Le gouvernement de la société n'était pas dans leurs mains. Ils ne faisaient pas les lois, et on faisait souvent les lois contre eux. Les distinctions sociales les maintenaient dans un rang inférieur. Ils ne jugeaient pas,ilsétaientjugés. Ilsn'enseignaicntpas,elne professaient aucune doctrine; au contraire, ils «talent enseignés, et forcés de suivre la religion qu'on leur enseignait. Comment les industriels s'alîranchirent-ils plus complètement des
34 MALÏIIUS
savants appelés prêtres, et des militaires appelés uobles. Ce fut, vous le savez, mes amis, une oeuvre longue, qui commença par la représentation des communes dans les parlements, et qui finit par la révolution d'Angleterre et par celle de France. Saint-Simon, cherchant à résumer, par le trait le plus saillant, les résultats de ces deux révolutions, ne trouve pas, et avec raison, de plus expressif caractère que celuici : u Aujourd'hui, soit en Angleterre, soit en » France, les communes, composées en grande » partie d'industriels , interviennent dans le >• gouvernement, parcequ'elles tiennent, comme » on dit, les cordons de la bourse, par le privi- » lége qu'elles ont acquis do voter les impôts. » Aquoi il ajoute: « L'hnportauccqueVJjiditstrie >. s'est acquise est incalculable. Elle a tout en- » vahi, elle s'est emparée de tout. Elle a habi- » tué les hommes à des jouissances qui sont » pour eux des besoins. Mais c'est surtout le 9 gouvernement qui est devenu tributaire de • l'Industrie; c'est surtout lui qui est entré )) dans sa dépendance. Le gouvernement veut- » il laire la guerre? Se procurer des tueurs » n'est pas son principal souci; c'est à l'in- » dustrie qu'il s'adresse, d'abord pour avoir X de l'argent, et ensuite pour se procurer tous )) les objets dont il a besoin, et qu'il achète » d'elle avec l'aigont qu'il a obtenu d'elle. C'est X elle qui lui fournit des canons, des fusils, de )> la poudre, des habits, etc., etc. L'Industrie » s'est emparée de tout, même de la guerre. Par
ET LES ECONOMISTES. oo
> lin effet heureux et nécessaire des perfection- » neinents de l'art militaire, la guerre s'est mise » de plus en plus dans la dépendance de l'In- » dusîrie, tellement qu'aujourd'hui la véritable T> force militaire est passée entre les mains des » industriels. Ce ne sont plus les armées qui » constituent la force militaire d'un pays, c'est
> l'Industrie. Les armées d'aujourd'hui (et par » armée entendez la collection des guerriers, » depuis le simple soldat jusqu'au chef le plus » éminent), les armées, disons-nous, ne rem- » plissent plus que des fonctions subalternes; » car leur mérite ne consiste qu'à employer » les produits de l'Industrie. L'arinéc qui eu est » le mieux pourvue est toujours celle qui ob- )) tient l'avantage, à moins d'une incapiicité » absolue de la part des généraux. L'Industrie j) s'est également emparée des finances. Au- » jourd'hui, en France et en Angleterre, c'est » elle qui fait les avances pour les besoins du » service public, et c'est dans ses mains que » se versent les produits de l'impôt. » Puis Saint-Simon conclut en ces termes : « Il n résulte de cet aperçu de la marche et » des progrès de l'Industrie ; 1" que , sous » le rapport politique, la classe industrielle, » esclave à son origine, a graduellement re- » levé et agrandi son existence sociale, et » qu'enfin elle est aujourd'hui en position do » prendre le pouvoir général , puisque la » Chambre des Communes , étant nantie du » droit exclusif de voter l'impôt, possède pour
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» cela même le grand pouvoir social, celui dont » tous les autres dépeudcîiit; et que par consé- 7> quent si le grand pouvoir politique n'est point » encore entre les mains de l'industrie, cela a tient uniquement à ce que la Chambre des 51 Communes n'est pas encore composée en ma- :> jorité, comme elle devrait l'élre, de membres » des Communes, c'est-à-dire de l'Industrie; j> 2" que, sous le rapport civil , la force réelle D réside aujourd'hui dans l'Industrie, et que i. ia classe féodale s'est placée relativement à ji tous ses besoins, dans la dépendance de » l'Industrie. »
Voilà ce que Saint-Simon appelait une ère meuvelle pour l'espèce humaine. Il pourra venir une ère nouvelle ; mais quant à présent, il n'y ii d'ère nouvelle que pour les eapilalistes. L'erreur de Saint-Simon a consisté à appeler industriels ces capitalistes , et industrie le capital. <^ue la puissance ait passé des mains des militaires aux mains des capitalistes , cela est indui)itable; que le gouveinement soit tonibé aux iuains des propriétaires de richesses ; cela est trop évident. Mais que ces propriétaires, ces capitalistes, ou, si l'on veut, ces industriels, soient capables d'organiser un véritable gouvernement, c'est ce qu'au nom de la nature hu- 'tnaine, nous leur refusons de pouvoir faire. La nature humaine n'est pas, en elïet, uniqueïneut sdisaiion; elle est aussi sentiment et <#:onDaissance. Il faudrait une science pour constituer un gouvernement, il faudrait aussi uu
art; et les possesseurs de capitaux ou de richesses n'ont ni cette science ni cet art. Aussi vivent-ils encore et se gouvernent-ils ou se font-ils gouverner suivant le mode même qu'ils prétendent avoir renversé.
Cette vérité n'a pourtant pas échappé toiità-fait à Saint-Simon , (pioiqu'il l'ait méconnue comme à plaisir. Parlant au même endroit de l'organisation anglaise, et de l'usage qui s'est introduit que la Chambre des Communes votât le budget, seule, entièrement seule, et exclusivement à tout autre pouvoir, il en vient à réfléchir en lui-mèmrqu'à côté de ces industriels qui votent seuls, le budget, il y a pourtant la Chambre des Pairs, qui représente une aristocratie féodale, propriétaire du sol, et il écrit : « La grande » révolution des Européens aurait été lermi- » née dès cette époque, le régime industriel » et pacifique aurait été établi dans ce moment » si, d'une part, les Communes d'Angleterre » n'avaient été représentées que par des mem- » bres de l'Industrie, et si, de l'autre, l'Indus- » trie anglaise avait senti que , par la nature des » choses, elle se trouvait plus intimement liée » d'intérêt avec les industriels des autres pays » qu'avec les Anglais appartenant à la classc- » militaire ou féodale. Mais à cette époque la » Féodalité ayant encore une très grande >) force , et l'Industrie étant peu éclairée sur » ses intérêts et sur la marche qu'elle devair » suivre, elle se laissa dominer par l'espviîi
» féodal, qui est essentiellement un esprit de » conquête (1). »
Comment Saint-Simon, qui fait cette remarque, ne s'est-il pas demandé si une Ere véritablement nouvelle pouvait bien coexister €n si bonne liarmonie avec la Féodalité! Quoi! l'Angleterre est féodale, profondément féodale, <ît l'Angleterre est en même temps industrielle, et l'industrialisme y règne : le principe de Tindustrialisme n'est donc pas si bostile que vous le pensez au principe féodal. Il peut y avoir antagonisme entre les possesseurs du capitalterre, qui sont les nobles, et les possesseurs du capital -marchandises; mais la preuve qu'ils n'ont, au fond, qu'un seul et même principe, c'est qu'ils vivent depuis des siècles en assez bonne intelligence, puisque deux révolutions n'ont pas empêché les industriels et les féodaux de se constituer à part égale le gouvernement <lu pays. Et si Saint-Simon vivait aujourd'hui ■et qu'd vît combien il sera facile aux barons féodaux de l'Industrie de rétablir en France, •quand ils le voudront, la grande propriété foncière, à l'instar de l'Angleterre, et combien ce péril est imminent, il aurait tiré de celte réilexion, qu'il existait en Angleterre nne Féodalité bien réelle à côté de l'Industrie, de tout -autres conséquences que celles qu'il en a tirées.
(1) L'Industrie, par Henri Saint-Simon, tome IV, premier cahier.
l'artilli'ric nouvelle.
Nous sommes loin (]c penser comme Saint- Simon, et notre manière de considérer la philosophie de riiisloire sur ce point n'est pas du tout la sienne. Après y avoir beaucoup réfléchi, nous ne croyons pas que l'Europe soit atîranchie de V esprit de la Féodalilé, que l'époque féodale soit terminée, qu'une ère nouvelle ait commencé en 1789, et autres lieux communs semblables qu'on répète à satiété depuis cinquante ans, et qu'on répète d'autant plus aujourd'hui que le grand penseur Saint-Simon leur a donné un sens plus clair, en eu faisant la base de l'Industrialisme.
Mais, avant d'aller plus loin, je suis curieux de voir comment Saint-Simon caractérise dans son essence la Féodalité, cette Féodalilé qu'il croit éteinte et remplacée par une ère nouvelle. Or, on vient de voir, dans les dernières lignes du passage que nous avons cité, qu'il la caractérise en ces termes : L'esprit féodal était essentiellement un esprit de eonqucte. A merveille! mais l'esprit du monde présent, l'esprit industriel, l'esprit capitaliste, l'esprit juif, qu'est-ce autre chose!
Oui, le principe de la Féodalité, ce qui la caractérisait au fond, ce qui en était l'àme, comme ce qui en fut l'origine, c'était la con-
quête. OuVst-ce à dire? C'est à dire que les hommes avaient alors une certaine conception du boniicur, une certaine manière d'entendre leur avantage, qui faisait qu'//^' Hnicnt les uns -par rapport aux autres des conquérants; et <le cette façon de concevoir leurs lapports est sortie la Féodalité; la Féodalité, dans son essence, a consiste en ce que l'Iiomme ne se faisait pas scrupule de conquérir. Mais pénétrons au fond de ce mot conquérir. Conquérir, c'est conquérir quelque ciiose, c'est conquérir des richesses, c'est faire du butin, c'est s'emparer d'une proie. Les .Normands, quand, au douzième siècle, ils conquirent l'Angleterre, s'emparèrent de toutes les terres qu'occupent encore, par droit de conquête, leurs descendants, les Pairs de l'Angleterre moderne. Donc conquérir, c'était se rendre propriétaire.
Mais qu'est-ce donc que l'esprit de spéculation et de lucre qui anime aujourd'hui cette même Angleterre et la France, qui lui ressemble, sinon ce même esprit de conquête! On peut ressembler à un baron normand sans porter comme lui une lourde armure. In Jiuissier normand aujourd'hui, et l'avoué normand qui l'employé, et le capitaliste normand qui les employent tous deux, pourraient bien ressembler, lorsqu'ils e.rpropricnt , aux pirates victorieux qui expropriéroU les Saxons I
Mais, dira-t-on , on exproprie aujourd'luii au nom de la justice, et en vertu d'un droit, tandis qu'on expropriait alors au nom de la
ET LES ÉCONOMISTES. Al
guerre, au nom de la victoire. Ahl soyez sûrs qu'on n'était pas emljarrassé alors plus qu'aujourd'hui pour légitimer la conquête. La forme a changé , mais l'esprit est toujours le même. D'ailleurs, s'il est démontré, et cela est démontré, que dans la concurience actuelle des capitaux (vous savez, mes amis, que la guerre (les producteurs s'appelle concurrence) , la victoire est toujours pour les gros capitaux, comme elle était autrefois pour les gros Jjataillons, il faudra bien appeler guerre ce qui est guerre, et conquête ce qui est conquête.
Saint-Simon ne profère-t-il pas lui-même cette parole remarquable : « Les armées ne » remplissent plus que des fonctions subaly> ternes; leur mérite ne consiste qu'à employer 1) les produits de l'industrie; l'armée qui en » est le mieux pourvue est toujours celle qui » obtient l'avantage. » En creusant cette parole, ne s'expliqiie-t-on pas aisément comment la transformation de la Féodalité en Industrialisme a dû se faire. II était inutile de se battre plus longtemps avec des soldats, puisque se battre avec des soldats, c'était se battre avec des écus , et que se battre avec des écus revenait à se battre avec des soldats. Avoir des écus, c'était avoir des soldats; être seigneur de quelques centaines de millions, c'était avoir une armée. Pourquoi autrefois voulait-on avoir des soldats, être chef de truste, habiter un chàteauforl, conquérir des hameaux, des bourgades, des provinces , des royaumes ? C'était pour
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avoir des richesses. Mais si on peut avoir des richesses égales , sans exposer sa vie , sans endurer tant de fatigues , sans recevoir des horions, des blessures, la mort, et sans avoir la peine de supporter l'afl'reux spectacle des combats, pourquoi n'embrasserait-on pas avec avidité une telle perspective? Il pourra en coûter d'abord aux cœurs généreux qui croyaient racheter par leurs propres périls , par leurs blessures , par leur sang répandu , l'injustice de leurs conquêtes. JMais on laissera la générosité gémir dans la pauvreté; et il surgira dans le monde une race nouvelle qui remplacera les races généreuses. D'ailleurs ceux qui dominaient dans l'époque guerrière n'étaient pas réellement les plus courageux; ce n'est que dans les poèmes que les Achille ont le premier rôle : encore sont-ils soumis à des Agamemnon, contre lesquels leur fier courage se révolte, et qu'ils traitent de lâches. Eh bien! ceux qui domineront dans les nouveaux combats qu'on se livrera , sans blessures et sans danger , au moyen de l'or, seront de plus en plus les êtres <le proie, ceux que la nature aura pourvus des instincts de la convoitise et de l'appropriation. Creusez, mes amis, creusez toute la profondeur de cette remarque de Saint-Simon. Puisque l'armée c'est l'industrie, ceux qui se battent avec l'industrie sont tout aussi conquérants que l'étaient les seigneurs féodaux qui se battaient avec des soldats. Le principe n'a donc pas changé; seulement voici la progression.
Au commencement, un homme s'emparait de sa proie en combattant avec ses poings contre ceux qui pouvaient la lui disputer. C'est l'état primitif, c'est, si vous voulez, l'état le plus sauvage. Mais voici ce qui arriva : le génie liumaiu invente les flèches qui percent au loin la proie ; le sauvage s'arme de flèches , et quand il rencontre un sauvage d'une autre tribu qui lui fait concurrence pour son gibier, il le perce de ses flèches. Plus tard le génie humain invente le bouclier, qui préserve des flèches, et l'épée, avec laquelle on perce de près son ennemi : le sauvage perfectionné s'arme du bouclier et de l'épée, et à la tête de sa tribu, chassant les autres tribus sauvages, il reste maître des forets, maître aussi du champ et des femmes qui le cultivent; car les premiers Ilotes furent les femmes, (l'est l'état où l'on a trouvé les tribus américaines, c'est aussi l'état de la Grèce antique vers les temps que décrit Homère, enfin c'est à peu près l'état des sauvages actuels de la Polynésie. Supposez maintenant de grands rassemblements d'hommes armés de flèches et de boucliers, de javelots etd'épées ; qu'ainsi équipés, et montés sur des chariots avec leurs femmes et leurs enfants, ils s'avancent des pôles vers l'équateur, des contrées du nord couvertes de forêts vers les cités romaines : vous aurez l'invasion des Barbares au sixième siècle. Mais alors un nouveau progrès se révèle : ces Barbares comprennent qu'il vaut mieux être fixes
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qu'errants, et qu'un chàteau-fort est un meilleur asile qu'un cliariot nomade. Ils comprennent que les armes des légions romaines ont leur avantage, et qu'on est plus sûr de vaincre avec elles; ils se lixent, ils modi lient leur armure ; et voilà les chevaliers du Moyen- Age , voilà la Féodalité. Mais, au quinzième siècle, le génie humain, toujours fécond, invente la poudre et l'art de s'en servir : que voulez-vous qu'on fasse avec des épées contre cette arme perlide appelée arquebuse? 11 faut encore une fois changer d'armure. La nouvelle arme s'appelle artillerie ; on se bat avec de la poudre, avec des fusils, avec des canons, (l'est l'ère de la monarchie féodale, l'ère où elle triomphe, oi^j elle ruine les châteaux, les fait sauter et les couche tout éventrés, si je puis ainsi parler, sur ce sol longtemps opprimé par eux. Mais la science et le génie de l'homme ne restent pas stationnaires ! \oici qu'après V artillerie on invente.... une nouvelle artillerie : c'est cette lettre de change, cette banque, cette industrie capitaliste qui aujourd'hui domine, comme dit Saint-Simon, les épées et les canons.
Je vous ferai ïoir ce que t'est qu'un Juif.
Ya-t-ilrien de plus utile à l'homme que le fer? c'est avec le fer qu'on fabrique le soc des charrues, c'est avec le fer qu'on construit des
maisons; ou plutôt tous les arts, sans exception, se servent de fer, et tous se sont développés à l'aide des qualités de ce précieux mêlai. Y a-t-il rien de plus utile aussi que la lorce d'expansion recelée dans la poudre? La chimie tout entière, ses fluides généraux, ses réactifs, ses décompositions et ses recompositions sont identiquement cette force employée par les hommes à se détruire mutuellement dans les batailles. Or il en est de même de cette aggrégalion de richesses, de cette accumulation de produits qu'on appelle capital, et dont la lettre de change , inventée par les Juifs, et la banque, qui est sortie de cette lettre de change, sont aujourd'hui à la fois la manifestation et la cause reproductive. Rien do plus utile, dis-je, que \efer, la poudre, et le capital, mais aussi rien de plus homicide!
Le fer, la poudre, le eapilal, ne sont, au fond, pour qui pénètre dans l'essence des choses, que la Nature mise à la disposition de l'homme parle Génie de l'homme. Et, pour qui considère un peu attentivement cette même essence des choses, il y a entre le fer , lu poudre, et le capital, un rapport d'affinité et je dirais volontiers une sorte d'identité.
Cette aflinité, d'abord, est évidente entre les armes blanches et l'artillerie. Le fusil , le canon , c'est encore le fer ou le bronze. La force d'expansion qui constitue la poudre ne se déployé qu'à l'aide de la compression ; la poudre a besoin de sa prison de métal. D'ail-
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leurs, si la poudre est la chimie. le fer aussi est la chimie, à un état moins avancé. Quant à l'argent et à l'or, ils ont, à un plus haut degré que le fer, les qualités du fer ; cl il y a quelque chose de vrai dans l'idée des alchimistes qui regardaient les difl'érents métaux autres que l'or comme une sorte d'essai et d'apprentissage de la nature pour arriver à le produire.
C'est parceque les métaux sont ainsi bienfaisants, c'est parcequ'ils entrent con)me instruments nécessaires dans la créaticm des produits, qu'ils sont devenus le moyen d'échange €t le signe de la valeur des choses. Avoir du fer , c'était avoir virtuellement ce que le fer peut produire: de là, à un certain état de la civilisation , la monnaie de fer. La poudre ne sert-elle pas aujourd'hui même de monnaie à plusieurs peuplades de l'Afrique à qui nous avons a])pris son usage? Il faut reconnaître néanmoiîis que l'argent et l'or ne sont devenrs des signes d'échange que par une suite de i inégalité profonde établie enlie les hommes. C'est l'utilité particulière dont ils étaient pour les-riches, fournis abondamment de fer et de tout ce que le fer peut produire, ou, en d'autres termes, munis des richesses naturelles, qui a donné leur prix à l'argent et à l'or. Aussi, dans les législations doriennes qui avaient pour principe l'Egalité, toute autre monnaie que la monnaie de fer était-elle proscrite. La monnaie d'argent, la monnaie d'or sont déjù
ET LES ÉCOxXOMISTES. 1x1
le signe de l'accaparement des richesses naturelles. Lne pièce d'or est \x la fois l'embièine et, si je puis m'exprimer ainsi, le germe et l'embryon de ce que l'on nomme aujourd'hui le capital.
Au fond, toutes les richesses, toutes les marchandises du monde , ne sont que du travail humain , de la sueur humaine plus ou moins condensée. L'homme modilîe la nature, et fabrique ainsi de sa propre substance des produits qui deviennent la nourriture de l'homme et satisfont ses besoins. Seulement l'inégalité et le luxe ont introduit beaucoup, de besoins nuisibles aux hommes qui ont ces besoins et aux hommes exploités pour les satisfaire. Le fer par sa solidité, par sa dureté, condensait déjà beaucoup de sueur humaine sous un petit volume ; mais l'argent en condense bien plus encore, et l'or cent fois davantage.
La lettre de change, et la banque, qui en est sortie, sont à la monnaie d'or ce que l'artillerie est aux armes blanches. Avec la pièce d'or vous ne pouvez atteindre votre objet que de près , comme avec l'arme blanche ; mais avec la lettre de change, avec la banque, vous pouvez l'atteindre au loin , comme avec l'obus ou le canon. De son cabinel , un banquier peut frapper ses coups à la lois à la Bourse de Paris, à celle de Londres, à Berlin, à Vienne, partout. Le monde tout entier est le cham[i qu'il exploite.
^8 AlAI-THUS
Oue représente donc cette lettre de change qufa des ailes et qui est douée d'une sorte d'ubiquité? elle représente de l'or. Et l'or luimême, par la raison que j'ai dite plus haut, c'est-à-dire par l'utilité particulière dont û est pour les riches, combinée avec sa rareté ou, si l'on veut, la dithcullé de son extraction , représentait déjà des richesses accumu-
lées.
Mois CCS richesses, qui les a produites, et qui peut en produire de semblables? Le fer, qui entre dans tous les arts , et sans lequel aucun art n'existerait.
Pouvez-vous donc \ous étonner que le capital employé par l'égoïsme soit une force destructive? Ce billet de banque, c'est du fer. Or vous connaissez le fer! vous savez ce qu'il peut produire. Il est bon dans les mains du bien , il est le mal même dans les mams du
mal. ,
Cet or que votre main caresse, et d ou peut ijortir pour vous l'exercice du vice ou de la \ertu, cet or est réellement du fer. Vous pouvez, dites-vous, acheter, avec cet or, des produits de toute espèce; mais qu'est-ce à dire sinon que, par un certain rapport des métaux entre eux , et par le prix que les riches attachent à l'or, vous vous trouvez avoir dans cette pièce d'or que votre main renferme et cache aisément, l'équivalent d'une certaine quantité de fer , puisque le fer entre dans tous les arts et dans la création de tous les produits. #
^uoi que vous puissiez penser, vous avez du fer dans la main, du fer et de la sueur humaine. Vous pouvez employer ce fer au mal ou au bien. Si donc l'esprit de conquête, l'esprit de proie vous anime, et qu'au lieu de chercher la vie dans les véritables olyeis de l'homme, vous cherchiez la vie dans de fau^: objets, vous voilà, avec cet or, qui au fond représente le fer, aussi brutal, aussi despote, que les despotes guerriers dos âges écoulés.
Le/rr, la poudre, \c capital, bien qu'étant en germe dans la Nature, sont des découvertes de la Société humaine. Il faut l'Association humaine pour les produire, et leur création <îst le signe de cette association. De là le bien et le mal qui s'attachent à leur nature, ou, si l'on veut, à leur usage.
Qui connaît Dieu sait que le mal n'existe qu'avec sa permission, que le bien seul est une force, que le bien seul existe, que le bien seul produit, et que le mal a seulement la puissance de limiter le bien, de le ternir, <le l'encroûter, si je puis m'exprimer ainsi, 4^orame l'oxidation ternit les métaux, comme J'ombre limite la lumière. Le mal est une limite; le mal, au fond n'est pas une force.
Qui donc a donné au capital, comme à l'artillerie, comme aux armes blanches qui avaient précédé l'artillerie, la puissance homicide dont ils sont revêtus?
Qui? faut-il le demander? C'est le bien, c'est l'amour, c'est l'association humaine;
50 M ALT H us.
c'est ce qui produit, et ce qui seul produit; c'est ce qui est réellement uue force, et qui, à ce titre, peut donner de la force, dispenser de la puissance.
Le fer a élc découvert par le bien, et il est devenu l'arme du mal. L'expansion a été découverte par le bien , el elle est devenue l'arme du mal. La puissance de la richesse accumulée a été découverte par le bien, et elle est devenue l'arme du mal.
Celui qui connaît Dieu sait encore, parcequ'il comprend intuitivement ce grand mystère, que cette puissance donnée au mal par le bien se rattache à notre destinée collective, mais qu'elle est aussi , dans les mains de Dieu , l'instrument de sa justice distributive et le moyen de son gouvernement. Quand Dieu veut punir le mal, il donne au bien la faculté de donner au mal une puissance que le mal ne saurait prendre par lui-même.
Le fer, aiguisé en flèches et taillé en framées, avait puni et renversé les castes de pairie ; les Barbares avaient vengé les Esclaves. Mais les Barbares à leur tour opprimaient la terre ; et cela s'appelait encore la guerre, cela s'appelait la conquête, cela s'appelait la Féodalité ou la Noblesse. Il fallait achever de détruire la guerre sous cette forme.
Il y avait alors, parmi tous les opprimés, «ne race plus opprimée que les autres, type de l'industrie pacifique, type du travail et de l'association, une race à la fois humble et
ET LES ECONOMISTES. 51
prophétique, une race grande et humiliée, une race qui avait reçu autrefois au désert les lahles de hx Loi , mais qui avait forcé Moyse à les briser de colère, parcequ'il trouva cette race, l'élue de Dieu, dansant devant le Veau d'or! C'est cette race qui fut chargée de créer l'instrument nouveau qui devait confondre l'orgueil superbe des dominateurs du monde. Ce peuple avait un attachement insensé pour les biens de la terre ; raison de plus pour qu'opprimé comme il l'était, il devînt un instrument utile contre les dévorateurs de tous les biens de la terre. Il fut chargé de s'opposer à l'esprit de domination, de violence, et de conquête. Le bien donna au mal puissance et mission. L'esprit de Lucre , d'avidité , d'avarice fut justifié par les persécutions de l'esprit de Conquête, de violence, de despostisme, dans le ])ut providentiel d'anéantir la violence. Ainsi quand un vent furieux souffle, il s'élève un autre vent en sens contraire pour le détruire. Ce n'est pas, toutefois, dans son péché même que cette race trouva la puissance nécessaire pour renverser ses oppresseurs. Ici vient se placer le second trait dont Tacite a peint les Juifs, disant d'eux le bien comme le mal. En dénonçant leur hostilité contre le reste du genre humain, Tacite marque aussi leur bonne foi entre eux , et ces vertus d'association et de garantie réciproque qui ont fondé ce qu'on appelle aujourd'hui le crédit : Jpud ipsos fuies oOst imita, miser icordia inprornp'
tu, sed adrcrsus omnes altos hostile odium. C'est cette bonne foi, celte fidélité, cet attachement mutuel, qui leur donnèrent légitimement la puissance de créer l'instrument nou- \eau qui devait remplacer la conquête barbare. Un homme célèbre de notre temps, un grand et vénérable génie, traduit un jour, pour avoir dit sa pensée, devant un tribunal, et condamné par ce tribunal , se contenta de dire à ses juges : « Je vous ferai voir ce que c'est )) qu'un prêtre. » Il a tenu sa promesse, il a écrit les Paroles d'un Croyatit, où respire l'esprit émancipateur de l'Evangile. Eh bien! qu'on me permette cette comparaison , l'industriel persécuté du Moyen-Age, le plus industriel et le plus persécuté, c'était le Juif, et le Juif a pu dire aux nobles qui profitaient de leurs armes pour lui extorquer ses richesses: « Je vous ferai voir ee que c'est qu'un Juif. J'inventerai une arme qui percera vos armures, une arme plus redoutable que vos lances et même que vos perluisanes, de nouvelle invention, plus forte que ces canons avec lesquels la monarchie commence à renverser vos tours. » Et le Juif a tenu parole , il a inventé la banque.
C" n'est plus la guerre qui lue.
Vous me demandez comment je puis comparer un instvunwni pacifique ii un instrument de ruine et de carnage.
Vous appelez la banque employée par l'égoïsme un instrument pacifique? Je vous ai déjà dit que rien n'est plus pacifique que le I n'esi plus cruel. Je vous ai ne ressemble plus au fer que produit, les richesses. Vous compris la profondeur du mot : « Le mérite des armées ne [u'à employer les produits de L'Industrie s'est emparée de ie la guerre. » Saint-Simon lus, il aurait dû dire : l'indus- UERRE. Puisque l'Industrie , eu )arée de tout, même de la \icune conception nouvelle n'a établi entre les hommes une ornent nouvelle , de façon que ^lie pas son avantage dans le il s'ensuit nécessairement que»^ qui s'est emparée de la (îuerre.
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^oyen-Age deux forces partant ipe, toutes deux ennemies de idamnées par lui, la Conquête Conquête, comme je l'ai déjà id le Lucre, et le Lucre était quèle; c'étaient les deux foret rivales du même mal , du les deux foimes de l'Egoïsme de ces formes a pullulé, a a fini par détruire l'autre ;
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lu, sed adrcraua omnes olios hostile odiiim. C'est cptte bonne foi, celte fidélité, cet atlachcmenî mutuel, qui leur donnèrent légitimement la puissance de créer l'i \eau qui devait l'emplacer la ce Ln homme célèbre de notre et vénérable génie, traduit avoir dit sa pensée, devant condamné par ce tribunal , se < à ses juges : « Je \ous ferai v( » qu'un prêtre. » 11 a tenu sa écrit les Paroles d'un Croyant prit émancipateur de l'Evar qu'on me permette cette con tlustriel persécuté du Moyen-i' dustriel et le plus persécuté , le Juif a pu dire aux nobles q leurs armes pour lui extorque « Je vous ferai voir ee que c J'inventerai une arme qui perc une arme plus redoutable que v« que vos perluisanes, de nou plus forte que ces canons ave< iiarchie commence à renver Et le Juif a tenu parole , il a in
Ce n'esl plus la guerre qui
Vous me demandez commi parer un instrument pacifique de ruine et de carnage.
Vous appelez la banque employée par l'égoïsme un instrument pacifique? Je vous ai déjà dit que rien n'est plus pacifique que le fer, et que rien n'esi plus cruel. Je vous ai déjà dit que rien ne ressemble plus au fer que ce que le fer produit, les richesses. Vous n'avez donc pas compris la profondeur du mot de Saint-Simon : « Le mérite des armées ne » consiste plus qu'à employer les produits de » l'Industrie.... L'Industrie s'est emparée de » tout, même de la guerre. » Saint-Simon aurait dû dire plus, il aurait dû dire : l'industrie , c'est la guerre. Puisque l'Industrie , en effet, s'est emparée de tout, même de la guerre, et ({n'aueune conception nouvelle n'a surgi, qui ait établi entre les hom.mes une société véritablement nouvelle , de façon que chacun ne cherche pas son avantage dans le mal des attires, il s'ensuit nécessairement que* cette Industrie, qui s'est emparée de la Cuerre. lui ressemble, et la porte réellement dans son sein.
Il y avait au Moyen-Age deux forces partant du même principe, toutes deux ennemies de l'Evangile et condamnées par lui, la Conquête ei\ le Lucre. La Conquête , comme je l'ai déjà dit, était au fond le Lucre, et le Lucre était au fond la Conquête; c'étaient les deux formes différentes et rivales du même mal , du même péché, les deux foiines de l'Egoïsme humain. L'une de ces formes a pullulé, a engendré , et a fini par détruire l'autre >
mais elle recèle, si je puis m'cxprimer ainsi, le venin des deux. Et aujourd'hui elle couvre le monde entier! Elle se vante d'avoir anéanti sa rivale , elle tout aussi meurtrière ! Elle s'appelle du nom d'industriel elle meut; elle se sert de l'industrie, comme sa rivale la Conquête se servait de la guerre. Au lieu d'une armure de fer, elle a une armure d'or. Voilù toute la différence. Mais l'or est aussi meurtrier que le fer, quand il est aux mains de l'égoïsme.
Vous dites que l'Industrie ne tue pas I Mais relisez donc Malthus, le plus fort de tous vos économistes, le seul véritablement logique. Il y a cinquante ans que Malthus a écrit : « Lu » homme qui naît dans un monde déjà occupé, » si les riches n'ont pas besoin de son travail, » est réellement de trop sur la terre. Au grand » banquet de la nature, il n'y a point de cou- » vert mis pour lui. La nature lui commande » de s'en aller, et elle ne înrdcra pas à mettre » elle-même cet ordre à exécution. »
Cette nature bienfaisante qui tue, c'est l'Industrie capitaliste.
Vous dites que l'Industrie ne tue pas! Aller donc demander à l'Irlande si l'Industrie de l'Angleterre ne fait pas mourir. Vous me répondez que le mal de l'Irlande tient originellement à la conquête; mais si l'Industrie était si différente de la conquête , aujourd'hui que la Conquête de l'Irlande s'appelle Propriété, l'Industrie aurait réparé les maux de la Con-
quête. Si l'Angletorro livrée à l'Industrialisme <îtait heureuse, laisserait-elle ainsi pourrir l'Irlande?
On peut voir dans les écrivains du commen- <rement du dix-huiiième siècle ce qu'était l'Ir- ?îande à celte époque, et comparer avec ce qu'elle est aujourd'hui. La seule différence, c'est que le nombre des victimes humaines s'est accru. « Traversez l'Irlande , écrivait » Svvifi, regardez ces figures hâves, ces bouges » misérables, ces champs à peine défrichés, » ces femmes nues, ces hommes qui ressem- » blent à des bêtes fauves : dites si le jugement » de Dieu n'est pas descendu sur nos têtes. » Est-ce l'Irlande ou laLaponie? et reconnaî- » trez-vous notre pays, où la terre est fertile, » le ciel doux , le climat modéré , les hommes «doués de qualités souples, variées, heu- » reuses? De misérables vêtements, une détes- » table nourriture , la désolation dans presque 5) tout le royaume ; les habitants sans bas , sans «souliers, sans abris, vivant de pommes-de- :» terre; en aucun pays vit-on jamais autant de «mendiants?» Le duc de Grafton, l'évêque Berkeley, lord Ciiesterfield, tous les écrivains, sont d'accord avec Swift, et tracent le même liibleau. Le docteur Campbell s'exprime ainsi : « En Irlande on ne rencontre que des haillons, r> des malades , et des gueux. La malpropreté » est universelle, comme la misère. A peine » l'artisan de Dublin se rase-t-il une fois par » mois; et le rasoir, lorsqu'il s'en sert, ne fait
» que découvrir les traces hideuses du scorbut » et des maladies dégoûtantes qu'engendrent la » faim , la détresse , et le vice. Entrer dans une «boutique, et même dans une église, c'est » s'exposer à la contagion prurique ou à l'in- » fection des ulcères gangreneux qui couvrent » les misérables qui s'y trouvent. La vie de ce » peuple est celle des brutes, les créatures » humaines s'entassant pêle-mêle avec le bœuf, » la vache, et le cochon, sous un toit com- » mun qui est un véritable chenil. » Arthur Young donne de semblables détails , et en Ajoute d'épouvantables sur les traitements que se permettent les gentilshommes vis-à-vis des manants, sur l'odieuse façon dont ils rompent les marchés dès qu'ils y trouvent leur compte, et sur les infâmes abus qu'ils font de leur puissance sur leurs vasseaux. Or le tableau de l'Irlande il y a cent ans est celui de l'Irlande d'aujourd'hui. Seulement, com.me je l'ai dit, le nombre des victimes s'est accru. Il s'est accru, parceque quand un peuple ou une 4!lasse est arrivée à l'excès du malheur, les hommes deviennent insensibles aux maux de ieurs enfants par leurs propres maux , et la population augmente avec la misère.
Or donc, encore une fois^ si l'industrie capitaliste était si différente de la Conquête, n'aurait-elle pas trouvé un remède à ces maux? Depuis deux siècles , l'ulcère existe et grandit. En vain, depuis deux siècles, les Anglais voyaient arriver d'Irlande une cargaison per- j
péluelle de misérables exténués qui venaient demander l'aumône et révéler l'infortune de leur patrie ; en vain , à diverses reprises , des voix s'élevèrent pour attirer la commisération publique; en vain Swift lança ses pamphlets où il proposait tout simplement de faire bouillir et rôtir le surplus de la population au-dessous de dix ans et de consacrer cet aliment nouveau à sustenter les pères et les mères, et où il s'é- <:riait : a Prenez garde ! vous attirerez sur vous » la vengeance impitoyable du ciell » L'Angleterre n'y prit pas garde. Puis eurent lieu des insurrections, d'aflVeuses représailles: l'Angleterre n'y répondit que par des représailles plus aflreuses encore. O puissance de l'industrie, où es-tu donc? La Carthage moderne ne sait» comme l'ancienne, qu'égorger des enfants à Moloch !
En présence de ce constant égorgemeut pendant des siècles, d'un peuple par un autre peuple livré à la passion du Lucre, qui pourrait m'empêclier de dire que le Lucre, comme la Conquête, est un mal, une action coupable, la marque d'une honteuse déchéance dans la nature humaine 1 J'ai pour moi, quand je soutiens «ette opinion, et les lumières de la raison et l'autorité de tous les sages. J'ai pour uioi le Christianisme tout ciîtier, qui défend non seulement ce qu'on appelle vulgairement l'usure, mais toute espèce de gain et de Oénl'ficc.
Vous dites que le Capital ne lue pas ! Mais
demandez à la population agricole de l'Angleterre elle-même si le capital ne fait pas mourir. Il y a un siècle, il y avait sept à huit millions d'agriculteurs dans les campagnes d'Angleterre. Il y en a maintenant trois millions, et le sort de ces malheureux est, au dire de toutes les enquêtes, pire que celui de la population manufacturière? Ici qu'avez-vous à répondre? Ce n'est pas la fertilité des champs qui a diminué, loin de là, et pourtant la popul tion a diminué ! La plus belle agriculture de l'Europe est une agriculture qui peut se passer des hommes! Le chef-d'œuvre avoué de l'Industrie capitaliste, n'est-ce point, en effet, de se passer des hommes, et n'y tend-elle pas tous lès jours par les machines ? Eh bien, elle a déjà atteint en partie ce résultat pour l'agriculture en Angleterre. Ainsi la science, enchaînée au Capital, travaille contre l'intérêt du genre humain ! Au moyen du Capital, l'Industrie a établi ce qu'on appelle la grande culture ; au moyen du Capital, elle a créé les prairies artificielles; au moyen du Capital, elle a organisé entre le bétail et la terre un cercle qui assure la fécondité de la terre et livre abondamment ses trésors aux six cents familles propriétaires, sans qu'il soit besoin ù ces capitalistes issus des conquérants d'entretenir sur cette terre ilorissante d'autres serviteurs <iu'un petit nombre de malheureux. La fertilité <'st devenue plus grande, et les hommes ont diminué !
Ah ! vous me dites que l'industrie ne tue pas! Vous avez raison en ce sens qu'elle fait mourir. Faire mourir, cela ne laisse pas de trace, il n'y a pas de sang, et le corps du crime, comme disent les jurisconsultes, n'est pas constaté : c'est ainsi que l'industrie ne tue pas. Demandez donc à Manchester, à Birmingham , si l'industrie ne tue pas. J'ai lu et vous avez lu comme moi ces paroles sinistres que répètent les journaux d'Angleterre tous les dix ans ; La crise s'apaise, mais le peuple ne meurt pas assez vile.
11 n'y a plus aujourd'hui de sièges comme ceux d'Anvers et de Candie qui ont duré vingt à trente ans, ou comme ceux de Jérusalem, de Rome, et de Paris sous Henri IV , oij la famine força les mères à manger les enfants ; il n'y a plus aujourd'hui de ces sièges oii les femmes fabriquaient des cordes avec leurs cheveux pour servir à la défense de la ville et où l'on vit des vieillards se sacrifier volontairement pour débarrasser les assiégés de bouches inutiles ; non, de pareils faits sont maintenant sans exemple. Mais vous avez pu lire hier dans tous les journaux : « Dans les districts manufacturiers de » l'Angleterre, les mères, avant d'aller au tra- !) vail, donnent à leurs petits enfants des doses » d'opium, pour calmer chez eux les cris de la y> nature (1).»
(1) Journal des Débats, du 17 décembre (1846),
60 MALTIIUS
viir.
Conclusion de celle Section.
Oui, c'est l'industrio capiUslisto qui tue; ce n'est pas, comme le dit Malliuis, la Nature. La Nature u'est malfaisante que par l'ignoranee de l'homme et par son immoralité. La Nature n'est en elle-même ni bienfaisante ni malfaisante; elle renferme d'infinis trésors, voilà tout. Mais c'est il l'homme à les tirer de son sein, et c'est pour cela qu'a été instituée la Société humaine ; car l'homme seul ne peut pas vaincre la Nature, c'est l'Association humaine qui peut la vaincre.
Je rougiS; je l'avoue, je rougis pour mes contemporains, d'être obligé de démontrer une vérité évidente d'elle-même, telle que celle-ci : L'accaparement des richesses dans les mains de ceux qui possèdent le revenu net ou le Capital, en leur donnant le privilège et le monopole de la production, est équivalent à la guerre, est la guerre.
Eh! que voulez-vous donc qu'il soit, puisqu'il est C accaparement, et que la mort vient pour les peuples sous la forme multiple du manque de au/jsixfance!
Que, n'imaginant pas un autre mode de produire, les économistes à la suite d'Adam Smith aient identifié la cause de la production avec celle du Capital, sans égard pour la réparti-
tion, je le conçois encore? mais qu'ils yienl luhniré le résulUit épouvantable d'un mécanisme qui tue comme la guerre, et mieux que Ja guerre et tous les fléaux ensemble, c'est ce que je ne conçois pas.
Ou plutôt, en y réfléchissant, je me rends compte de leur erreur. N'ai-je pas prouvé moi-même, il y a environ vingt ans (1), que la guerre a fait l'admiration de tous les penseurs, de tous les écrivains, et d'une foule de moralistes, pendant tout le seizième et le dix-septième siècle! Depuis Machiavel et Ilobbes jusqu'à. Montesquieu, en passant par Bacon et Bodin, on ne trouve, dans toute cette longue période, qu'approbation pour ie principe de la guerre. La guerre extérieure, disent uniformémeul tous ces esprits d'élite, est nécessaire aux Etats. C'est la santé des Etats, dit Bacon, et il développe en une superbe comparaison comment le mouvement est utile au corps humain, et la guerre au corps social. Si la Guerre a trouvé tant d'approbateurs, pourquoi le Capital eu manquerait-il .'
Il faut donc prouver aux Machiavel modernes que le Capital est un fléau comme la Guerre.
Eh bien nous prouverons.
Pour le moment, concluons que Saint-Simon, quand il se fit l'apôtre ou plutôt le père de l'Industrialisme, croyant que l'Industrialisme était
(1) Dans l'ancien Globe, 1826, article De l'Unité Européenne el du. développement du Principe pacifique.
une nouvelle ère, qui n'avait plus aucun rapport avec l'ère féodale, se trompa étrangement. Il crut qu'avec les banquiers et les capitalistes nous étions sortis à jamais du régime féodal, tandis que, suivant nous, nous y sommes plongés comme devant; nous avons seulement changé de maîtres.
Le défaut des aperçus de Saint-Simon est venu de ce qu'il ne connaissait de l'histoire que celle du Moyen- Age, N'ayant pas pénétré dans la grande loi des Castes, et ayant borné son regard à l'évolution qui s'est accomplie à travers le Moyen-Age, les termes de cette évolution ont pris un développement exagéré à ses yeux, et il a mal caractérisé cette évolution. Il n'a pas vu que le triomphe de Vargent n'est autre chose au fond que le triomphe des castes de propriété , dont la Féodalité proprement dite fut la première période. L'espoir qu'avait Saint- Simon de voir s'oîgauiser un gouvernement véritablement pacifique où l'homme ne ferait plus la guerre à l'homme, mais où tous les hommes unis tourneraient leur activité vers la conquête de tous les arts et de toutes les sciences, l'a égaré. Il a pris son désir pour un fait arrivé non pas seulement à l'élat de germe, à l'état fœtal, mais à l'état de manifestation. Il a donc pris la Révolu lion de 1789 pour le commencement d'une nouvelle ère. On la donnait pour telle, il l'a prise pour telle. Il a ainsi séparé ce qui est malheureusement enchaîné, le règne actuel du Capifal et l'ancien règne de la Cou-
quête ; et il a faussement établi une absolue différence entre deux phases d'une même époque. Il n'a pas compris que la rente, dont la raisoa philosophique et l'origine ont tant embarrassé les économistes, n'est autre chose au fond que le droit du seigneur. Il n'a pas compris que les lois qui règlent la propriété industrielle s'étant formées au sein même de la Féodalité , cetle propriété industrielle se trouve être féodale dans sa nature. Il n'a pas compris que l'axiome de la Féodalité : Nîdle terre sans seigneur, est encore l'axiome de la société d'aujourd'hui, où tout instrument de travail paye redevance. II a donc cru les producteurs et la production émancipés, quanil ils ne l'étaient pas; c'està-dire qu'il a pris pour les vrais producteurs les barons féodaux de l'industrie, les capitalistes, les banquiers. Son esprit était aveuglé, je le répète, par l'impression que la chute de l'ordre féodal, en tant que religion et gouvernement, avait produite sur lui, et par le noble désir de constituer l'industrie au profit du genre humain tout entier.
Saint-Simon a confondu le Capital et V Industriel Il a vu le triomphe de l'or sur le fer, le triomphe des coffres-forts sur les châteauxforts ; et il a appelé cela le triomphe de l'Industrie, c'est-à-dire du travail, c'est-à-dire de la classe vouée au travail! Il oubliait que cette classe, avant d'être vouée à faire du calicot ou iles rails de chemins de fer, était vouée à faire la guerre du temps des seigneurs féodaux ; la
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Féodalilé aurait donc aussi été son triomphe!
Les propriétaires des richesses ont renversé un ordre social et n'en ont pas constitué un autre. Cependant, comme le principe qu'ils favorisaient a triomphé, l'argent est devenu, suivant le mot de Saint-Simon, force domuiatrkc.
Donc, étant sous l'empire de l'argent, nous sommes sous l'empire de la force.
Or quelle était réellement l'essence de la Féodalité? La foice. La Féodalité n'avait pas d'autre essence.
Donc, la Féodalilé, détruite dans sa forme., se trouve avoir vaincu dans son principe.
Le changement et le progrès, sous ce rapport, a donc consisté dans uncf sorte de généralisation de l'espi'it qui animait la Féodalité. Le champ de bataille est devenu plus vaste, à mesure que de nouveaux instruments de guerre étaient créés; car instruments de travail et instruments de guerre sont synonymes dans cette aveugle disposition des hommes (pii les porte à se ruer les uns contre les autres pour s'enrichir. Le capital préexistait dans la Féodalité sous la forme de propriété territoriale; mais il préexistait aussi sous la forme d'intérêt usuraire et de redevances de tout genre. De là 1;.' triomphe de la richesse sur la noblesse, du fond sur !a forme. De là aussi la diversité des éléments qui ont prédominé tour à tour dans cette évolution d'un même principe. De même que les seigneurs féodaux du treizième ou du quatorzième siècle ae ressemblaient plus à ceux du temps de Louis-
ET LES ÉCO^ÎOMISTES. 6^
le-Débonnaire et moins encore aux conquérants primitifs, de même les possesseurs d'instruments de travail et de richesses de tout genre qui entrèrent en lutte avec les seigneurs à l'époque de ralTranchissemeut des communes, et plus tard encore, ne ressemblaient pas pour la fo/me à ces seigneurs, bien qu'ils leur ressemblassent pour le fond.
La véritable évolution accomplie au sein du Moyen-Age et jusqu'à nous consiste essentiellement en ceci que les CAPrrALisTES industriels, la troisihne des caslcs du Moyen-Age , o^n CONSTITUÉ, comme dit Saiut-Simon, l'argent
FORCE dominatrice.
Ainsi comprise, la formule de Saint-Simon rend admirablement compte du triomphe des Juifs à l'avènement de ce monde industriel qui a constitué l'argent force dominatrice.
Les Juifs, par leur infidélité, ont toujours été les adorateurs du Veau d'or. Seuls de tous les peuples dans la haute antiquité, les Juifs ne connurent pas le régime des castes, c'est-à-dire l'organisation par castes de la Science, de l'Art, et de l'Industrie. J'en ai dit la raison plus haut. Ils ne pouvaient connaître ce régime, puisqu'ils sortirent de la plus infime des castes, n'ayant avec eux qu'un honinie véritable, le divin Moyse, et que leur fuite d'Egypte, de même que leur établissement en Judée, ne furent autre chose que l'essai de constitution d'un peuple d'industriels. Pas de caste guerrière chez eux, pas non plus de caste sacerdotale. Moyse,
il est vrai, institua la tribu de Lévi pour servir de prêtres; mais les Lévites ne furent pas, à proprement parler, une caste sacerdotale; ils n'eurent aucune supériorité, même religieuse, sur les autres Juifs; ils furent seulement les bouchers des sacrifices, les ministres des autels. La destinée singulière du peuple juif a découlé tout entière de ces deux faits, absence de caste guerrière et de caste sacerdotale.
Et c'est cette destinée qui met aujourd'hui les Juifs de niveau avec les circonstances actuelles du monde, qui les met de niveau avec l'Europe et avec l'Amérique. On peut dire que l'industrie individualiste et égoïste étant destinée à régner pour un temps sur les ruines de toute véritable organisation sociale, les Juifs, ces industriels individualistes et égoïstes par excellence, étaient prédestinés à ce triomphe.
Si je voulais reprendre le langage de la théologie, je pourrais dire également que le Christianisme devant, d'après ses prédictions mêmes, éprouver, avant l'avènement définitif de ses principes sur la terre, une sorte de mort et d'ensevelissement, dont l'Evangile nous fournit le symbole dans la mort apparente et l'ensevelissement du Christ avant sa résurrection, l'esprit d'égoïsme et d'aveuglement doit obtenir une phase de succès que tous les monuments du (christianisme appellent le rcgne de l'Anlé-Clirist. Mais il nous suffit des considérations philosophiques les plus ordinaires, et de l'examen de l'histoire.
pour expliquer le problème qui nous occupe, sans avoir recours à l'autorilé. de l'esprit de prédiction , bien que nous soyons fort éloignes de nier la valeur des prophéties , qui s'accordent au fond avec la philosophie, et qui ne sont pour ainsi dire que l'esprit philosophique porté jusqu'à l'intuition immédiate, indépendamment des limites que le temps et l'espace, dans l'état ordinaire de notre esprit, apporte à nos connaissances.
La double considération de l'histoire et des faits actuels prononce donc, en définitive:
1° One si aujourd'hui en Angleterre, en France, sur les bords du Rhin , en Allemagne, en Amérique, partout, la production, et par là le gouvernement des affaires humaines, se trouvent remis à beaucoup d'égards entre les mains des Juifs, c'est que l'esprit de Lucre, rival au Moyen-Age de l'esprit de Conquête, et qui n'est au fond que le même esprit , triomphe : l'esprit juif a monté, comme un souffle, «ies infimes assises de la société jusqu'à son sommet; il s'est infiltré partout, il a pénétre toutes les couches ou plutôt tous les individus, et aujourd'hui il règne ;
2° Que les capitalistes aujourd'hui sont les barons d'une nouvelle Féodalité, ou plutôt de la dernière phase de l'époque féodale, qui, malgré qu'on en dise, se prolonge encore aujourd'hui même , après la chute presque complète de la noblesse et du clergé.