‹ Malthus et les économistesChapitre 4 sur 16 · L'ÉCONOMIE POLITIQUE · texte numérisé non relu

L'ÉCONOMIE POLITIQUE

ET

L'É^AXGILE.

A propos dune Conférence du R. P. Lacordaire.

Ouid est fœn^rsri? — Qaid hoaiiurni occidm-?

Un ami de Caton l'Ancien lui demandait un jour ce qu'il pensait de l'usure, de Timéret de l'argent, du lucre que l'on retire des richesses antérieurement ac([uises. ou de ce que Ion nomme aujourd'liui le Capital : Qlid est roEXERARi? Caton répondit : « Q,te pensrz-vous delhomicidel Quid hi^mixe.m occideue?.. C'est Cicoron (J) qui nous a conservé celte réponse.

Celle réponse est toute profondeur. Tuer les hommes par le fer, ou les tuer par la faim, c est toujours les tuer. Comment le Capital ne serait-d pas aussi meurtrier que la Guerre ! Malthus a remarqué que l'accroissement des subsistances n'a lieu, tous les vingt-cinq ans, qu'en proportion arithmétique ; or l'accroissement

(1) Lib. II, de O/Jic, in fine.

tlii capital a lifui, après vingt ans, en proportion géométrique, J)onc le capital tue. Voilà une vérité aussi évidente que toute vérité math é ma ti([ue.

J'ai démontré, dans la précédente Section, qu'il y avait au Moyen-xVge deux: principes en lutte. Ces deux principes s'appelaient , l'un Richesse, l'autre Noblesse; mais tons deux se ressemblaient au fond. L'esprit de Lucre était au fond l'esprit de Conquête; l'esprit de Conquête était au fond l'esprit de Lucre.

J'ai montré encore comment l'esprit de conquête a été remplacé par l'esprit de Lucre. L'évolution du Moyen-Age, jusqu'à nous inclusivement, a consisté en ce que la troisième des castes de ce Moyen-Age, la caste des capitalistes industriels, a pris la place des nobles cl des prêtres.

En présence du triste spectacle que nous oflrent aujourd'hui l'Angleterre et les nations qui marchent à sa sjiile, je me suis écrié : «Qui » pourrait m'empecher de dire que le Lucre, » comme la Conquête, est un mal, une action » coupable , la marque d'une honteuse dé- « chéance dans la nature humaine! J'ai pour » moi , quand je soutiens cette opinion, et les » lumières de la raison et l'autorité de tous les « sages. J'ai pour moi le Christidim'ine tout )> eiilier , qui défend non seulemi'ut ce qu'on » appelle vulgairement l'usui'e, mais toute es- M pèce de gain et de bénéfice. »

Je venais d'écrire ces mots, et ma cou-

science était celle d'un homme qui a énoncé une vérité incontestable, lorsque les journaux de Paris m'ont apporté le comple-rendu d'une Conférence du \\. P. Lacordaire sur /a propriété. Inutile de dire que cette Conférence a, pour employer les termes mêmes de ces journaux, « attiré un nombreux auditoire dont » l'attente n'a pas été trompée. »

Or, dans ce discours du célèbre prédicateur , loin de trouver l'anathème prononcé . suivant moi, par le Clirislianisme tout entier, contre ce qu'on appelle aujourd'hui le Capital, je trouve la justification de ce Capital, et d(? tout ce qu'il engendre, sous le nom respectable de propriété; je trouve le droit de tous à la propriété réduit à un droit à V aumône, sous le nom de charité chrétienne.

Est-ce moi qui ai tort, est-ce M. Lacordaire? Je n'hésite pas à le dire , c'est M. Lacordaire.

M. Lacordaire est catholique, prêtre, et moine! N'importe, il a tort; et il a doublement tort , étant prêtre et moine. Car il devrait avoir lu les Pères et les Conciles; il devrait avoir médité l'Kvangile; il devrait avoir réfléchi sur le profond mystère de I'Euchap.istie. M. Lacordaire a tort; et je veux aujourd'hui, pour prouver mon dire, évoquer, en partie du moins , la tradition constante du Christianisme.

Résnmé du discours de H. lacordaire.

Voici le résumé que M. Lacordaire a fait luimême de sa Conférence (l) :

« MoNSEiGNEur,, Messieurs,

» La propriété est une des bases fondamen- )> laies de la société humaine, non seulement » parcequ'elle sert à la conservation et à la » distribution de la vie, mais encore parce- » qu'elle est la gardienne de la liberté et de la » dignité de l'homme ; et vous avez vu ce que le » droit évangéliqnc a opéré à cet égard cl'lieu- » reuses révolutions. Il a assuré à l'homme et » aux pauvres d'entre les hommes la propriété » inaliénable du travail; et, en second lieu, » le travail étant trop souvent refusé à 1" homme. » soit à cause de ses infirmités, soit à cause des )) circonstances de la vie publique, il a fallu » que l'Evangile créât une seconde propriété » du superflu du riche ; et , par ces dispositions » du droit nouveau, totalement inconnues de )) l'antiquité payenne, l'harmonie a été établie

(1) Nous citons textiiellemenl le compte-rendu inséré dans le journal VEpoque, numéro du 5 janvier. C'est en commençant une nouvelle Conférence, sur la famille, que M. Lacordaire a ainsi résumé sa Conférence précédente, sur la propriété. Ce résumé fait par lui-même est exact; il suûil de le comparer à la Coaféreuce même pour s'eu assurer..

» entre tlinmnnilé riche Cl C' humanité pauvre; » en sorte que le travail incessant de la so~ » ciété est un partage volontaire. Juste, cha- •i ritable , des biens de re monde, autant qu'il » est permis, Messieurs, à l'indrinité de notre » olat présent de guérir toutes les plaies. Et en ce » point, comme en bien d'autres, il ne faut pas )) que nous perdions de vue qu'aucun droit ne » peut tout pour l'homme, parcequ'à l'homme, » la liberté reste toujours; que l'esprit d'é- » goismeet d'imprévoyance, quelles que soient » les dispositions de l'Evangile, est de droit: ■D commun, et que les vices de l'homme ne lui 9 permettent jamais de conjurer tous les mal- » heurs auxquels il est sujet. Ces malheurs, il les » doit toujours, ou presque toujours, aux » fautes de son jeune âge, à sa mobilité, et ù » mille autres circonstances qu'il serait inutile » d'énumércr ici. »

Le temple de Notre-Dame est vaste assurément; mais rassembler un si no!ii])reux public pour lui faire entendre des paroles aussi \ides, je me trompe, aussi hérétiques et aussi pernicieuses,— autant aurait valu laisser les voûtes de Notre-Dame à leur silence ordinaire. Je me trompe encore, il aurait mieux valu mille fois se laire que d'abaisser ainsi la sainte doctrine du Christ au niveau des systèmes économiques les plus immoraux, .l'en suis fâché pour M. Lacordaire, mais la vérité m'oblige de lui déclarer que, par défaut de science, ou par pusillani-

mité devant l'auditoire qu'il s'était composé, il a manqué à l'Evangile.

Ah ! Monsieur, pourrions-nous lui dire, est-il possible que vous soyez chrétien, catholique, prêtre, que vous ayez adopté la vie commune^ la vie cénobitique, enlin que vous soyez le rénovateur d'un ordre fameux autrefois dans la Chrétienté, et le chef de cet ordre! Cela est-ii possible ! En vérité, Monsieur, vous parlez de la ^propriété comme un Juif, comme un éclectique, comme un économiste, comme le révérend Malthus, ou le révérend Chalmers, ou comme leur disciple M. Duchâtel, notre ministre actuel de l'intérieur!

Vraiment, Monsieur, la propriété est ce que vous venez de dire! pour les uns, pour le plus grand nombre la propriété du travail, plus un certain droit à l'aumône; pour les autres la propriété, telle que les légistes la définissent, avec le droit d'user et d'abuser! Mais vous n'avez donc jamais réfléchi, xMonsieur, que la propriété du travail est une chimcM'e, quand l'instrument de travail manque au travailleur. Vous n'avez donc jamais réfléchi que, même l'instrument du travail ne manquant pas, le droit qu'a le capital de iixer le salaire fait du salarié la propriété du capitaliste. Ainsi donc, suivant vous^ deux droits! De par ^'Evangile, deux droits!

Et en effet vous ne manquez pas de les marquer profondément, ces deux droits! Suivant vous, il y a deux humanités, une Inunanité i'iclic et une humaniié pauvre l

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Deux humanités! I ! Le prêtre de celui qui a dit : Tu aimeras ton prochain comme toimcme, reconnnaît, lui, deux humanités! Le prêtre de celui qui a institué pour toute prière l'oraison commençant par ces mots : « Notre

» Père, qui êtes dans la Lumière , donnez--

w nous aujourd'hui notre pain quotidien (!),« reconnaît, lui, une humanité riche et une humanité pauvre! une humanité qui exploite, une humanité qui est exploitée! et cela de par l' Evangile î

L'Evangile n'aurait fait autre chose qu'apprendre aux hommes que le riche doit une part de son superflu au pauvre ! L'Evangile serait venu en aide à la pitié naturelle au cœur de l'homme! O prêtre de l'Evangile, que vous faites l'Evangile ^(^\\\(ïesdi\i\V humanité riche l

Mais voyez quelle absurdité! En réduisant ainsi l'Evangile, vous êtes obligé de lui donner sur le Paganisme une supériorité chimérique et illusoire! \ous dites que l'aumône était totalement inconnue de l'antiquité. Je le crois bien! l'aumône était-elle nécessaire, ou même possible et concevable, là où le maître était, par intérêt, par devoir, et de par la loi, chargé de la subsistance de ses esclaves!

Il faut supprimer cette prière que , suivant Jésus-Christ, tout chrétien doit faire chaque jour jusqu'à ce que le règne de Dieu arrive sur la terre : « Notre Père, qui êtes dans la Lumière..

(1) s. Mallhicu, chap. VI.

f que voire nom soit sanctifié ! que votre règne > arrive et votre volonté soit faite sur la terre yi comme dans l'Idéal, dans le Ciel ; o il faut, dis-je, la supprimer, cette prière; car un prêtre du Christ nous apprend que l'harmonie existe sur la terre, qu'il y a à la vérité deux humanités, mais que l'harmonie a été établie entre ces deux humanités. Oui. il faut supprimer la prière du Christ ; car le Christ a menti et ment chaque jour dans la prière sainte! Pourquoi appeler son règne, si l'harmonie existe!

L'harmonie, dit M. Lacordaire, a été établie; c'est un fait accompli, la nouvelle est certaine, et le travail incessant de la société est un partage volontaire, juste, charitable, des biens de ce monde.

Et pour prouver qu'il est juste, ce partage, il fait Dieu même garant de sa justice, il invoque la liberté humaine; il déclare que l'esprit d'égoisme et l'esprit d'imprévoyance sont l'un et tautre de droit coynmun; il rejette sur l'imprévoyance les maux de tous genres qui pèsent sur la presque universalité du genre humain; il ose dire de l'homme : Ses malheurs, il les doit toujours, ou presque toujours, aux fautes de son jeune âge, ù sa mobilité, et à mille autres circonstances qu'il

serait inutile d'énumérer ici. Ah! qu'on

sent bien, à travers ces phrases nébuleuses, où se trahit l'incertitude et, pour ainsi dire, le remords de la pensée, qu'on sent bien que Mallhus et les économistes qui ont pré-

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tendu tarir la charité même du Christianisme ont passé par là! Seulement M. Lacordairc €St inconséquent, il veut encore l'aumône!

Prêtre du Christ, vous nous enlèveriez, si nous vous laissions faire, le prix du sacrifice et <lu sang de Jésus-Christ, de ce sang qui a pourtant coulé pour le salut de tout le genre humain !

Sailc.

Oui, Malthus a passé par là, il n'y a pas à «n douter. M. Lacordaire croit à Malthus, il «îroit aux célèbres formules au nom desquelles l'Humanité tout entière, moins quelques privilégiés, est condamnée à un malheur éternel. Nous n'en voulons pour dernière preuve que <ette déclamation :

« Ce pays a bien des plaies ; mais la plus » grande est peut-être la plaie économique, cette » fureur de bien-être matériel qui précipite tout » le monde sur cette maigre et chétive proie » que nous nommons la terre. Retournez, re- » tournez à l'infini; lui seul est assez grand » pour l'homme. Ni chemin de fer, ni longues 3» cheminées à vapeur, ni aucune invention, n'a- » grandiront la terre d'un pouce. Fùt-cile aussi !♦ prodigue qu'elle est avare, aussi illimitée » qu'elle est étroite, elle ne serait encore pour » l'homme qu'un théâtre indigne de lui. L'âme

le

cpiiIp. a du pain pour tons et de la joie pour Picntrez-y à pleines voiles; renrist au pauvre, si vous vouley:

C\ vrai patiimoine; tout ce que

ur le pauvre sans Jésus-Christ rgir ses convoitises, son orgueiL , . / . . ir (1). »

hrist, nous vous le disons de ^ ^y -: la certitude de ne pas nousnous enlèveriez . si nous vous le prix du sacrifice et du sang st, de ce sang qui a pourtant lalut de tout le genre humain î

parait l'Ieiiil aiijnnni'hui au sein de l'Eglise. — HidcHî' 1 Ecimomie politique Malthusienne.

je jusqu'à quel point le sens du paraît éteint aujourd'hui au seiu 'orateur que nous venons d'enis, je le répèle, un laïc, un siinîst un prêtre, un religieux, u»

le compte-rendu de l'f '/iiirr.>i , revu et, dit- Lacordaire. La version de VEpoque énonce la même idée. Voici cette version : « Il y f» lans notre société; mais il n'y en a pas de ; celle (|ue j'appellerai la plaie économique, de s'être imaginé que la teire était asse? nner à tous les satisfactions matérielles. Maiâ^

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tendu tarir la charité même du Christianisme ont passé par là! Seulement €st inconséquent, il veut encor

Prêtre du Christ, vous nou,.

nous vous laissions faire, le prir <lu sang de Jésus-Christ, de ce s tant coulé pour le salut de lou main ! ^

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Oui, Malthus a passé par là, <in douter. M. Lacordaire croi *!roit aux célèbres formules au r l'Humanité tout entière, moins vilégiés, est condamnée à un m; Nous n'en voulons pour derniè 4;ette déclamation :

« Ce pays a bien des plaies » grande est peut-être la plaie écoi » fureur de bien-être matériel qui « le monde sur cette maigre et » que nous nommons la terre. R » tournez à l'infini; lui seul es » pour l'homme. Ni chemin de fi » cheminées à vapeur, ni aucune i » grandiront la terre d'un pouce.

v> prodigue qu'elle est avare , i » qu'elle est étroite, elle ne serai » l'homme qu'un théâtre indigne

» seule a du pain pour tous et de la joie pour » une éternité. Rentrez-y à pleines voiles; ren- » dez Jésus-Christ au pauvre, si vous voulez » lui rendre son vrai patrimoine; tout ce que » vous ferez pour le pauvre sans Jésus-Christ » ne fera qu'élargir ses convoitises, son orgueil» » et son malheur (1). »

Prêtre du Christ, nous vous le disons de nouveau , avec la certitude de ne pas nous tromper, vous nous enlèveriez . si nous vous laissions faire, le prix du sacrifice et du sang de Jésus-Christ, de ce sang qui a pourtant coulé pour le salut de tout le genre humain I

If sens du Christianisme parait l'Ieiiil aiijnnni'hui au sein de l'Eglis?. — HideaJ. de rEcimomie politique Malthusienne.

11 est étrange jusqu'à quel point le sens dw Christianisme paraît éteint aujourd'hui au sei» de l'Eglise. L'orateur que nous venons d'entendre n'est pas , je le répèle , un laïc , un simple fidèle; c'est un prêtre, un religieux, u»

(1) Nous citons le compte-rendu de Vl'nivcm , revu et, diton, corri'^é par M. Lacordaire. La version de V Epoque énonce plus bnilalemenl la même idée. Voici cette version : « Il y ft » bien des plaies dans notre société; mais il n'y en a pas de » plus p;rande que celle (|ue j'appellerai la plaie économique. » Cette plaie est de s'être imaginé que la teire était asse? > grdnde pour donner ù tous les salisfuclions matérielles. Mak»

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homme qui habile au fond du sanctuaire. Eh bien ! voyez comme il parle !

Et pourtant cet homme passe pour un novateur, pour un esprit hardi, trop hardi même, trop hardi pour l'EgMse ! On dit de lui qu'il fut et sera toujours le disciple de M. de Lamennais. Dans les rangs du clergé catholique, on le tient pour suspect. On lui a longtemps interdit la chaire. On craignait sa parole et les emportements de sa philosophie. On le croyait trop favorable à la cause populaire. On imaginait qu'ayant pris l'habit de S. Dominique, il avait quelque arrière-pensée, comme de renouveler l'ardente prédication des moines du Moyen-Age en faveur de l'égalité humaine. S. Dominique, en effet, bien que son nom rappelle l'Inquisition, n'était pas animé d'un autre esprit que S. François d'Assise ; tous deux vinrent au monde en même temps pour soutenir la cause de ce qu'ils appelaient la pauvreté, c'est-à-dire la non-propriété. Pourquoi M. Lacordaire a-t-il été se retremper à cette source vive de la vie eormnunisle ! Pourquoi reprendre le nom et l'habit d'un des fondateurs de la doctrine monacale d'où sortit la prédiction de V Evangile éternel? En voyant

» vous aurez beau faire avec votre industrie, Ja terre est pe- » tite, et elle restera petite ; il n'est ni ci»emins de fer, ni lonj) gués clieminées à vapeur qui puissent l'agrandir. Partagée » entre tous, elle ne donnerait rien à personne. 11 faut donc I) que la majorité n'ait rien, et c'est là le plus grand bonheur 9 qui puisse lui arriver, de n'avoir rieii que ses bras pour ga» » gner son pain de chaque jour. »

cette marche oblique et détournée de l'ancien disciple de Lamennais, du rédacteur de l'Avenir, les prudents et les timides ont pu craindre la résurrection de Jean de Flore ou deSavonarole.

Ah ! rejetez de pareilles craintes. Cette ardeur de progrès et d'innovation que vous redoutez se montre, il est vrai, chez M. Lacordaire, mais plus dans la forme que dans le fond, plus dans les paroles que dans les idées. C'est un artiste, c'est le Victor Hugo ou le Berlioz de l'éloquence de la chaire; ce n'est pas un réformateur.

11 a prouvé, du moins, dans ce malheureux discours , qu'il n'est ni ce qu'on appelait autrefois un théologien [ il paraît qu'il n'y en a plus) , ni ce qu'on appelle aujourd'hui un économiste (de cette espèce-là, qui a remplacé les théologiens, il en fourmille).

Si M. Lacordaire était théologien , il saurait que Jésus-Christ est véritablement le plus grand des économistes; et au lieu d'abaisser l'Evangile jusqu'à le mettre aux pieds de l'économie politique anglaise, il aurait montré, ce qui, du reste , n'est pas difficile , que l'Evangile contient la vraie science économique , et que celte prétendue science du Capital, qu'on appelle aujourd'hui l'économie politique, n'est pas une science, mais une imposture.

D'autre part , si M. Lacordaire était ce qu'on appelle aujourd'hui un économiste , il aurait su que , depuis cinquante ans , l'économie politique foudroyé impitoyablement

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l'aumône; et en supposant qu'il voulût défendre l'aumône , comme il en a l'air puisqu'il lui donne la valeur d'un droit, il eût tourné toutes ses batteries de ce côté de la question. Il ne se serait pas contenté de phrases sentimentales, de paroles sonores, d'images à eiïel, comme on en trouve abondamment dans son discours; il se serait enquis des raisons de Maltlius et de ses «deptps pour abolir l'aumône, pour poursuivre la charité. Et alors peut-être se serait-il aperçu que rien n'est plus contraire au Christianisme que la propriété telle qu'il la préconise, ne distinguant pas la vraie propriété de la fausse, mais confondant tout, le bon et le mauvais grain, sous le même nom de propriété. En \oyant où aboutit la théorie de la production par le Capital, à quels horribles résultats on arrive avec cette prétendue science, en voyant des Chrétiens chez qui on ne pr ut accuser que leur aveugle attachement à cette science, des membres distingués de l'Eglise anglicane, tels que Malthus, Ciialmers, et tant d'autres, prêcher comme s'ils voulaient abolir une religion de charité, une religion qui a défini Dieu même Charité (1), il se serait effrayé tles conséquences où l'admission du principe de la propriété , entendu comme on l'entend vulgairement , peut conduire. Et

(1) Quoninm Deis charitas est, I. Joan. iv, 8 ; — Quia Charilds ex Deo est, Ibid,, 7; — Et crcdidimus Cliaritali qucnn habet Deits in ttubis. Deus ciiaritas est, et qui nuinet au Clinritatc in Deo manet, ll)id., l(j.

alors, se retournant avec amour vers l'Evangile et vers les dogmes et les décrets qui en sont sortis, il aurait exposé, dans la chaire où il a l'honneur de porter la parole, les vraies maximes d'une religion qui, dans tous ses monuments sacrés, dans tous ses livres secondaires, dans tous ses canons ecclésiastiques, partout et toujours, a condamné, à l'égal de l'idolâtrie et du crime, la fausse propriété des économistes , ce qu'ion appelle aujourd'hui Capital, et ce qu'on nommait autrefois Usure. Mais, faute apparemment de science sacrée et de science profane, M. Lacordaire a traité cette grande et fondamentale question de la propriété en rhéteur plus ou moins habile. Tous les usuriers de l'Europe , M. de Piothschild en tête, auraient pu assister au sermon du P. Lacordaire, et se retirer.... convertis? ohî non , mais satisfaits. M. Lacordaire a débité à ses auditeurs un petit cours d'histoire, comme on en peut débiter au Collège de France, ou partout ailleurs, sur la bienfaisante influence d'une ainî&ble religion qui enseigne à V humanité riche à donner chariiablement une part de son superflu à V humanité pauvre. Qu'y at-il de dangereux à cela? en quoi une moralisation si anodine peut-elle blesser le loup-cervier de M. Dtipin , je dis le plus ombrageux? Ce loup-cervier en sera quitte pour dire qu'il n'a pas Ac superflu. Le loup-cervier a, comme on lésait, la religion du Capital; il se regarde comme un fonctionnaire chargé par Dieu

même de former cet instrument puissant de la production qu'on appelle le Capital; les économistes lui ont appris à se respecter à ce titre, et à se vénérer à l'égal d'un ministre des desseins de la Providence sur les destinées humaines. Un tel homme a-t-il jamais du superflu! Un grain d'or qui vient s'ajouter à une montagne d'or n'est plus un grain d'or, mais une partie intégrante de la montagne, qui fait corps avec elle et ne saurait s'en détacher; car si on s'avisait de vouloir ôler ce grain, pourquoi ensuite n'en piis ôter un autre, puis un autre encore, jusqu'à ce que la montagne tout entière fût détruite? Le propre du Capital est, tout au contraire, de s'accroître sans cesse de toutes les parcelles qu'il rencontre et attire, €t de faire, comme on dit proverbialement, boule de neige. Quel est le capitaliste qui ne se regarde pas avec tristesse comme ne possédant encore qu'une force insuffisante et bien éloignée de celle qu'il voudrait avoir? Ils ont raison, puisque le Capital est le moyen, l'unique moyen de produire, et que produire est une bonne et belle chose. Allez donc parler à ce monde de superflu ! M. Lacordaire croit prêcher des gentilshommes du passé, qui vivaient sans produire; M. Lacordaire parle de la propriété, sans savoir ce qu'est aujourd'hui la propriété! Vhumanilé riche, qu'il le sache, n'a pas de superflu (1). Quand mourut dernière-

(1) Un artiste, se promenant à la foire des Loges à Saint- Germuin, aperçut M, ***, ce prince de la fiuaucei qui entrait

ment un financier célèbre qui laissa cinquante raillions à ses enfants, et qui passait pour en avoir soixante-quinze, un autre financier plus célèbre et bien plus riche dit en apprenant le chiflVe de la fortune de son confrère : « Je le «croyais riche, il était gêné. » Que voulezvous qu'un homme gêné fasse pour V humanité pauvre i

ni

avec sa femme et ses enfants sous la tente où le singe savant fait ses exercices. L'envie prit à notre artiste de donner aussi à sa famille ce divertissement. Il entre, se pince auprès du tinancier, qu'il a l'iionneur de connaître, et lui adresse quelques paroles. Le spectacle fini, on passe à la porte, et le linan- <;ier présente à la pauvre femme qui faisait Tollice de receveur une pièce de cinq francs. La pauvre femme, en achevant de lui rendre sa monnaie, laisse tomber un sou, se baisse, cherche, et enfin trouve; le financier attendait toujours. Quand le fmancier eut serré sa monnaie, et fut dehors, l'artiste, en payant, dit à la pauvre femme : « Connaissez-vous ce monsieur à qui vous venez de rendre de la monnaie? — Non. — C'est M. ***. — Impossible ! — Pourquoi ? — Avant d'entrer, il a marchandé, et exigé que ses enfants ne pavassent que demi-place! »

Je racontais ce fait à un ancien disciple de Saint-Simon, qui, à mon grand élonuement, se mit à admirer beaucoup M. ***, lequel, chargé, disait-il, d'une importante mission sociale, celle de former le Capital, ne perdait jamais de vue son auguste fonction I

Un homme politique célèbre fait partie du conseil général «les hôpitaux. Un jeune médecin de son pays entre un jour dans la salle des incurables d'un de ces hôpitaux. []n vieillard rappelle par son nom. Le jeune homme est bien étonné : c'est l'oncle de la femme de notre homme politique que celui-ci a placé généreusement dans l'hôpital des puuvres.

Un ministre... Mais à quoi bon raconter cette anecdote ; j'en aurais tant d'autres à citer, qui prouvent également te que c'est que la charité pour tout homme qui connaît la véritable économie politique, l'importance du Capital, el la loi de Mallhus I

Il est vrai que M. Lacordaire appelle l'aumône un devoir. Mais ce qui est une aumône paut-ii être jamais un devoir? D'ailleurs si ce Révérend Père tient pour la charité, et la nomme un devoir, n'avons-nous pas le Révérend Malthus et le Révérend Clialmers, et une foule d'autres Révérends, y compris notre Révérend ministre de l'Intérieur JM. Duchàtel , auteur d'un livre sur /a Cliarilc, qui, au nom des mêmes principes que M. Lacordaire , ni plus ni moins, nous défendent, au contraire, l'aumône, et nous font même un devoir de ne jamais la faire. Auquel de ces Révérends devons-nous croire?

a Faire l'aumône, s'écrie M. Duchàtel résu- » mant l'école de Malthus, y pensez-vous!.... » Celui qui la fait ne laisse, à celui qu'il croit » ainsi secourir, de l'homme que ia figure..., » La philanthropie ne doit jamais perdre de » vue celte vérité fondamentale que l'homme » est chargé de m destinée, et que ce n'est » pr/s à d'autres à la faire... L'état le meilleur » pour nous est l'état d'indépendance : totit » ce qui nous en éloigne, même en nous épar- » gnant des souflrances, est immoral; tout ce ■» qui nous y ramène est moral, même au prix > de la douleur. Souvent il arrive que la pitié » s'alïlige des sacrifices qu'exige la raison; » mais ce n'est pas dans la faiblesse qui cède à » des mouvements irrélléchis qu'est la vérita- T> ble humanité; elle est dans le courage qui ï cherche le bien sans se laisser séduire à une

» compassion dangereuse , qui coupe un mem- » bre au malade pour lui sauver la vie, qui » oblige le pauvre à fournir à l'entretien de )> ses enfants pour eu faire un homme et un » citoyen. Ainsi donc la morale nous enseigne » que nous ne devons pas décharger nos sem- » blables de l'obligation du travail et de la «prévoyance, comme l'économie politique » nous montre que nous n'en avons pas lepou- » voir. Tel est l'accord des deux sciences, et » la conformité des lois de l'ordre physique aux » lois de l'ordre moral. Que notre puissance » fût plus étendue, nous aurions peine peut- » être à nous soumettre aux sévères déerels » de la morale , et notre sympathie naturelle » pourrait nous entraîner trop loin ; mais » une barrière insurmontable nous arrête : la » limite de notre devoir est en même temps « celle de notre puissance (1). »

Que répondra M. Lacordaireà M. Duchàtel? Il ne répondra rien, il n'a rien à lépondre; car il dit, en d'autres termes, précisément la même chose : « Il ne faut pas que nous per- » dions de vue qu'aucun droit ne peut tout i) pour Thomme, parcequ'à l'homme la liberté »• reste toujours, et que l'esprit d'égoïsme et X d'imprévoyance, quelles que soient les dis- » positions de l'Evangile, est de droit cora- » mun. » C'est M. Lacordaire qui dit cela, M. Duchàtel ne dirait pas mieux.

' (1) De la Charité ; ancien Glcbe^ lora. II, numéro da 11 juin 1825.

Quel touchant accord, en effet!

LE MINISTRE DE LOUIS-PHILIPPE

Chacun est chargé de sa destinée, ce n'est pas à d'autres à la faire.

LE MINISTRE DE JÉSUS-CHRIST

Aucun droit ne peut tout pour C homme.

LE MINISTRE DE LOUIS-PHILIPPE

L'état le meilleur pour nous est l'état d'indépendance.

LE MINISTRE DE JÉSUS-CHRIST

A l'homme, la liberté reste toujours.

LE MINISTRE DE LOUIS-PHILIPPE

Nous ne devons pas décharger nos semblables de l'obligation du travail et de la prévoyance.

LE MINISTRE DE JÉSUS-CHRIST

Quelles que soient les dispositions de tEvangile, l'esprit d'égoisme et d'imprévoyance est de droit commun.

Malheur à nous qui avons de tels ministres et de tels théologiens!

Mais au moins le ministre est conséquent, le prédicateur ne l'est guère. Le ministre défend de faire la charité, sous peine de ne laisser à celui à qui on la fait de t homme que la figure. Le prédicateur, pour ne pas perdre apparemment l'occasion de débiter de belles phrases, non seulement conseille la charité, mais en fait un devoir. Je suis tenté à mon

tour de déclarer le prédicateur immoral , en vertu même de ses principes.

Que ce bon M. Uiicliâtel est d'une morale plus pure, et d'une doclrine plus exacte! Ecoulez-le tracer à la charité ses limites infranchissables.

Malthus avait résumé ses principes dans cette phrase célèbre, et qui mérite d'être inscrite ici en lettres majuscules : « Ln homme

» QUI NAIT DANS UN MONDE DÉJÀ OCCUPÉ, SI » LES RICHES n'ont PAS F.ESOIN DE SUN TRA- » VAIL, EST RÉELLEMENT DE TROP SUR LA TERRE. J> Au GRAND BANQUET DE LA NATURE , IL n'Y A » POINT DE COUVERT MIS POUR LUI. La NATURE » LUI COMMANDE DE S'eN ALLER , ET ELLE NE » TARDERA PAS A METTRE ELLE-MÊME CET ORDRE

» A EXÉCUTION (1). » M. Duchàtel, en disciple fidèle, donne pour règle à la charité de ne pas encourager la population. : « L'économie poli- » tique , nous enseignant les bornes de notre » puissance , Irace une règle de jugement » simple el d'une évidente vérité.... La cha- » rite, pour être vraiment utile, doit se rendre » compte de ce qu'elle peut faire, et ne pa>ipor- » ter saprétention plus haut que son pouvoir. Sas » mission est de soulager les maux accidentels;

(1) Malthus, Essai sur la popuLilion. On sait que Mallhus a supprimé cette phiase dans les (leruiùres éditions de son ouvrage ; mais cette pensée étant celle de tout son livre, il fallait laisser cette phrase, ou rétracter le livre. Ainsi supprimée, cette formule n'en brille que davantage dans le livre même d'où une sorte de clameur publique Fa fait exclure, et n'eu réiume que mieux ce livre.

)> elle la dépasse quand elle se charge d'adou- » cir les soulfiances nées de la paresse ou de «l'imprévoyance.... La charité est funeste «QUAND, transformée en assurance contre » les suites de toutes les fautes, elle excite a » l'imprévoyance et encourage la popula- » tion (1). »

Ainsi 1° Fm population est réglée par le besoin que les riches ont des pauvres ;

2° La charité est funeste quand elle encourage la population, c'est-à-dire quand elle fait un acte quelconque qui pourrait encourager la population au-delà du besoin que les riches ont en ce moment des pauvres.

Avec cela, faites donc la charité! Vous donnez un secours quelconque à un pauvre ouvrier à qui la Nature, comme dit Mallhus, était en train d'intimer l'ordre de se retirer d'une table où il n'y a pas de couvert mis pour lui. Vous empêchez pour un moment la Nature de mettre elle-même son ordre à exécution. Vous êtes immoral! Et voyez ce qui peut en résulter. Cet homme, s'apercevant qu'il y a encore quelque compassion dans le cœur de se« semblables, va se livrer à l'espoir, faire de nouveaux efforts, tenter la compassion d'autres personnes aussi follement charitables que vous. Qu'arrivei"a-t-il donc? Il arrivera, par votre faute, qu'un capital qui aurait été utile à la société, sera cousom-

(d) De la CliarUc; ancien Globe, lom. II, numéro du 21 mai i82ô.

mé improductivement, en pure perte. Il valait mieux que cet homme mourût tout de suite, puisqu'il est condamné. Vous n'avez fait que suspendre un moment la loi de la Nature, la Joi économique ; mais vous n'avez pu la suspendre qu'au détriment de ce qu'il y a de plus précieux, la richesse accumulée , le Capital, source de toute production. Voilà ce que c'est que de vouloir porter sa prétention plus haut que son pouvoir. Mais ce n'est là que la moitié du mal que vous avez pu faire. Qui sait? Cet homme que vous avez secouru si témérairement est peut-être aujourd'hui, par Aotre folie, J'auteur de la naissance d'un autre être, d'un enfant à qui la nature avait défendu de naître, comme elle avait ordonné la destruction du père! Voyez ce que c'est que d'enfreindre cette règle suprême : Ne rien faire qui excite à l'imprévoyance et encourage la population.

Avec de tels préceptes que devient l'autorité de la Bible, que devient la parole de Dieu : Croissez et multipliez et remplissez la terre (1). La terre est si peu remplie, qu'on a calculé que le genre humain actuel, se composant tout au plus d'un milliard d'hommes, tiendrait tout entier dans cinq ou six lieues carrées. Que devient donc la parole divine ! M. Duchàtel ne s'en soucie guère. « On a attaqué, dit-il, » le système de Mallhus au nom des livres

(4) Genèse, I, 28.

» saints; mais, tont-puissants en religion, les » /ivres saints n'ont pris en économie politique » pins d'autorité qu'en physique et en chi- H 7tiie (1). »

Ilélas 1 puisque les livres saints n'ont aucune aulorité, et que le besoin qu'ont les riches des pauvres est Vunique règle de la population, nous ferions bien de supplier les i-iclies de donner chaque année le cliillVe de leur demande; puis on tirerait au sort pour savoir qui devrait mourir, et qui pourrait se permettre d'avoir des enfants. Ce serait une loi majeure, une loi souveraine, parallèle à celle de la conscription, que quelques économistes ont considérée sous le même point de vue, comme un moyen d'empêcher l'accroissement de la population, et que, pour celte raison, ils ont soutenu ne devoir porter que sur les pauvres !

Ce qu'on pcot se pennclire de charili; , suiviDt les économistes.

On parle aujourd'hui des Jésuites et de leurs doctrines immorales; on les accuse d'avoir macliinisê l'homme. Mais vraiment les Jésuites ont-ils Jamais inventé sophismes plus pervers que la doctrine de la charité des économistes. îS'ils ont maehinisé l'homme, comme on dit, les

(I) De la Ckaritc; ancien Clobe, tom, II, numéro da 21 mai 1825.

économistes ont trouvé le moyen de le diamantiscr, de lui donner un cœur plus dur que le fer, et pour unique Dieu l'égoïsme; et tout cela avec trois ou quatre petites formules qui permettent à celui qui les employé de piendre un air d'algébriste, d'homiue profond et raisonnable, quand il n'y a réellement au fond de celte prétendue science qu'un absurde athéisme.

Mais, pour l'instruction de M. Lacordaire, allons jusqu'au bout de cette science devant laquelle, lui, ministre de l'Evangile, il a la bonté de s'incliner; pénétrons dans toutes ces horreurs. Voyons d'abord avec plus de détail à quoi se réduit la charité suivant la formule : ^e rien faire qui excite à l'imprévoyance el encourage la population. Nous ne pouvons rien de mieux pour cela que de consulter encore M. Duchâtel; car c'est un excellent guide dans la science des économistes, c'est un logicien. Ecoutez donc :

« C'est en vertu de cette règle que sont ap- » prouvés de l'économiste les hospices pour les » fous, les infirmes, les malheureux privés de I» l'usage de leurs membres : il n'est pas à crain- » dre que de telles fondations en augmentent * le nombre. De même les orphelins peuvent V sans danger èlre élevés parla bienfaisance. » C'est encore une institution louable et utile j» que ces maisons de charité qui vMennent au se- » cours du pauvre contre les accidents impré- » vuSj mais toujours en lui faisant comprendre

3» que l'assistance qu'il reçoit ne peut être que » temporaire, et qu'il ne doit compter pour son » sort que sur sa propre sagesse et son indusp trie. Hors de ces limites, la bienfaisance a i> moins d'avantages que de périls. Et nous j) n'hésilons pas à le déclarer à la philanthropie » moderne, qui semble avoir remplacé la cha- » rite du Chistianisme, si dans ses associations ■» volontaires elle oublie à quelles conditions il » nous est donné de faire le bien ici-bas, elle » échouera contre les mêmes écueils où la » charité chrétienne est venu se briser (1). »

0 pitié ! misérable raisonneur qui commencez par tarir la charité en principe, et qui ensuite lui tracez ses devoirs! Vous prenez bien là une peine inutile ! Ce n'est pas la charité qui est naturelle au cœur humain, vous le savez hien, c'est l'égoïsme. Comment donc après avoir fait pencher tout le poids de la raison du côté de l'égoïsme, et avoir assassiné autant qu'il était en vous la divine Charité, craignezvous encore qu'elle ne soit trop active et trop efficace ! Ah cioyez-moi, le principe religieux de la charité détruit, il suffisait de laisser l'homme à son penchant, si bien résumé dans cet aphorisme : Chacun pour soi, ou dans cet adage : Charité bien ordonnée counnence par soi-même. Mais il paraît que la philanthropie même vous fait ombrage ! elle pourrait détruire improductivement un trop fort Capital ! La

(1) De la Charité; ancien Globe, tom. II, numéro du 21 mai 13i25.

charité chrêlienne vous semble passée , et de l'autre monde : elle s'est brisée, dites-vous, sur des éeueils; mais voici la pliilanlliropie moderne qui aspire à remplacer la charité du Christianisme: nouveau fléau que vous voulez détruire dès sa source!

Voyons donc les limites où vous le restreignez, ce fléau si redoutable à vos yeux !

1° Vous permettez de consacrer des hospices aux fous, aux infirmes, aux malheureux privés de l'usage de leurs membres. Est-ce par charité, en entendant ce mot dans sa profondeur? Oh non? c'est parceque la dépense sera. limitée; attendu, dites-vous qu'il n'est pas à craindre que de telles fondations augmentent le nombre des fous et des infirmes. Eu elTet je ne pense pas qu'on se rende fou volontairement ni qu'on se mutile pour le plaisir d'aller à l'hôpital. Mais pourtant si le nombre des fous, des infirmes et des malheureux privés de l'usage de leurs membres devenait trop grand, et détruisait improductirement , comme vous dites, un trop grand capital, je ne vois pas la nécessité qu'il y aurait de prendre soin des fous et des infirmes.

2° Dernême, dites-vous encore, les orphelins peuvent, sans danger, être élevés par la bienfaisance. Les orphelins peuvent être élevés; il n'y a pas de devoir à cela, mais on peut se permettre de les élever : pourquoi? parceque cela est sans danger. C'est toujours la même raison que vous avez donnée pour les fous, les infirmes

et les malheureux privés de l'usage de leurs membres. On ne se rend pas orphelin à volonté, OD ne lue pas à volonti'î son père el sa mère, dans le bnt d'aller à l'hôpital; cela est trop évident. Par conséquent, dites-vous, il n'est pas à craindre que de telles fondations augjnenlont le nombre des orphelins ainsi secoulus. On peut donc se permettre cela sans dan- <)i'r. Mais ici revient mon scrupule, et l'objection que je vous ai faite relativement aux fous et aux iulirmes. Sans doute, si le nombre des orphelins qu'il s'agira d'éle\er ne détruit pas improdiici ivcmcnt un trop fort capital , on pouira se permettre de les élever ; mais s'il survenait un trop grand nombre de ces orphelins, s'il y avait danger, que faudrait-il faire?

Oh I je vous entends I et nous touchons ici à un horrible myslère de l'économie politique! Dites, dites, pourquoi parlez-vous des orphe" /ins, c'est-à-dire de ceux qui ont perdu leurs j)arents après les avoir connus ou avoir été reconnus «t'eux (car c'est là le sens que ce mot présente dans la langue française, comme dans la langue des économistes) , et ne parlez-vous pas des enfants trouvés? \oiis ne parlez pas des enfants trouvés; vous ne les mentionnez pas dans vos listes de permissions et dans votre catalogue de charité. Donc votre silence en dit assez (1). (ieux-là, il y a du danger à les recueillir, à les élever : c'est une prime donnée à

(l) Nous verrons plus loin que M. Ducliûlel ne se borne pas sur ce point au siience.

l'imprévoyance, une amorce à l'accroissement de la population ! Ils sont nés. et vous les rayez du nombre des vivants. Ils sont nés, ils ne devraient pas naître : que la loi de Mallhus s'accomplisse!

J'adjure ici la nation tout entière. Comment peut-elle tolérer ce meurtre organisé depuis quelques années par l'abolition d'une des plus saintes institutions du Christianisme! Parceque Malthus a mal raisonné en Angleterre (ce que je me charge de démontrer jusqu'à l'évidence), faut-il donc que Saint Vincent de Paule, qui reçut du Ciel une inspiration pour sauver les enfants abandonnés, et qui lit passer son inspiration dans le coeur même de la nation, soit traité comme un fou et un imbécile! La moralité mise du côté de Malthu-;, V immoralité du côté de Vincen t dePaulel Et qu'on ne dise pas que j'exagère l'outrage fait à ce type du Christianisme. Non, je n'exagère lien. N'avons-nous pas entendu M. Ducliàtel nous dire : « La morale 5) nous enseigne que nous ne devons pas déchar- » ger nos semblables de l'obligation du travail et » de la prévoyance, comme l'économie politique 3) nous montre que nous n'en avons pas le pou- » voir. Tel est l'accord des deux sciences, et la » conformité des lois de l'ordre physique aux » lois (le l ordre moral. Que notre puissance fût. » plus étendue, nous aurions peine peut-être à » nous soumettre aux sévères décrets de la moy>ralc, et notre sympathie naturelle pouriait » nous enlraincr trop loin; mais une barrière

» insurmontable nous arrête : la limite de no— » tre devoir est on même temps celle de notre » puissance.» De quel côté donc est la moralilc, sinon du côté de Malthus? et de quel côté est Cimmoralitc, sinon du côté de Vincent de Paule?LeSaint du Christianisme et de la France n'a pas connu le devoir, il n'a pas connu la morale; il a enfreint Vordre moral, il s'est laissé entraîner trop loin par l'instinct aveugle d'une sympathie maladive ou par l'excitation fébrile d'une dévotion également maladive; il n'a pas su se soumettre aux sévères déerets de la morale. Donc ce prétendu saint est immoral, comme il serait immoral de suivre ses préceptes et ses exemples. La morale, étant du côté de Malthus n'est que de ce côté ; et entre ces deux hommes, c'est Malthus qui a été bien inspiré, et c'est lui qu'il faut canoniser. En attendant, «le même qu'llérode ordonna le meurtre des enfants nouveau-nés, craignant la venue du Messie, qui naquit en effet dans la pauvreté et dans l'abandon de tous les biens du monde, de même un gouvernement, fasciné par les dangereuse» erreurs de l'économie politique anglaise, ordonne de fermer les asyles ouverts à tons les enfants sous cette invocation plus que sublime : Infantiœ Jesii (1). Non, je ne puis écrire ces

(I) On lit dans la Semaine, numéro du 9 novembre 1845 :

0 On annonce que, dans la session qui vient de s'ouvrir, le

conseil général de la Seine va être saisi de plusieurs ([ueslions

concernant les enfants trouvés. Nous croyons opportun de

rappeler à celte occasion !e tableau que ÎM. le préfet de la

lignes sans verser des pleurs ; et si j'avais l'honneur qu'a M. Lacordaire d'appartenir à un sacerdoce organisé, rien au inonde ne pourrait m'empêcher de faire retentir les temples de Jésus de mes plaintes et de mes gémissements. Sommes-nous donc des Payens, et la France va-t-elle ressemblera la Chine, où les enfants sont abandonnés dans les rues, et oii on rainasse leurs cadavres avec les tas d'ordures? S'il en est ainsi, de quel droit punissez-vous l'infanticide ! Je dis que la nation qui met dans ses lois l'abandon des enfants commet ce crime même, l'infanticide, et par conséquent perd le

Seine présenta au conseil municipal de 1837, en lui soumettant les coraples de 1836. C'est l'état exact, année par année, du nombre des enfants trouvés qui ont été recueillis à l'hospice depuis 16iO, époque de sa fondation réî^ulii're, jusques et y compris l'année 1835. Nous en donnons le résumé par périodes de vingt-cinq années :

De 1640 à 1664 il a été déposé à rUospice 9,002 enfants.

De 1665 à 1689 (2.5 ans) 19,374

De 1690 à 1714 (25 ans) 47,448

De 1715 à 1739 (25 ans) 56,216

De 1740 à 1764 (25 ans) 104,041

De 1765 à 1789 (25 ans) 15:5,839

De 1790 à 1813 (25 ans) 105,940

De 1814 à 1835 (21 ans) 123,310

Total pour 195 ans. . . 617,170

» On voit par ce tableau, qu'à une seule période près, le nombre des expositions a toujours été en augmentant; et, si nous sommes bien informés, les tableaux des nouvelles années présentent un chiffre encore beaucoup -plus élevé. On sait, d'ailleurs, que la même proç;ression existe malheureusement dans presque tous les départements de la France, et que le nombre des expositions a été, terme moyen, pendant les dix dernières années, de 33,742 par année, c'est-à-dire, compa-

98 MALTIIUS

droit de le punir, (l'est une loi de l'espèce, en effet, que de prendre soin des enfants privés des soins de leurs parents. Manquer à celte loi de l'espèce, et se constituer ensuite juge du crime des parents, c'est comme si un juge iKontait sur un tribunal les mains souillées de sang humain.

3" Oh ! quelle est admirable votre charité! €lle va jusqu'à trouver louable et utile de venir au secours d(is pauvres dans les accidents iinprérns, comme, par exemple, quanti le cou- "vj'eur qui a réparé la toiture de votre hôtel est tombé et s'est fracturé les membres; vous vou-

rativement h la somme lolalo des naissances de la France, de trois el demi pour cent, on pins d'une exposition sur vingtneuf naissances. El cependant c'est dans de pareilles circonstances que plusieurs conseils généraux ont agité la qucslioa de sav(»ir s'il fallait supprimer les tours d'exposition, cette belle inslilulion de S. Vincent de Paule. Que de faits déplora- Lies nous pourrions déjà cilei' dans les localités où l'on a tenté la suppression des tours, ne serait-^ce que la dérouverte de l'horrible femme de Tournay, qui se chargeait de porter à J'hospice de Lille tous les enfants nouveau-nés qui lui étaient remis par une sage-femme de la \ille, et qui, pour gagner son salaire en s'épargnanl la longueur de la route, eut la cruauté 4le jeter vingt-cinq de ces malheureuses créatures dans des fosses d'aisance, clans des carrières, el dans des étangs; — celui de celte jeune femme d'une autre \ille du Nord, qui a plusieurs fois précipité ses enfanLs dans les fortilications ; — *elui de cet enfant ramassé dans un las d'immondices par no chillonnier; — celui de cet autre enfant, abandonné comme nue espèce de protestalion vivante sur les marches de noire Chambre Législative; — celui de cet enfant de Calais qui, apporté la nuit au tour, cl déposé sur une pierre parcequc le iuur vciHiil d'il rc supprimé, ne présentait plus le matin, à l'ouverture de l'hospice, que quelques membres épars, débris «l'un allrcux repas, dont uu animal immonde avait dédaigné ies restes... s

ET LES liCONOMISTES. 99

lez bien qu'on le secoure , mais toujours en lui faisant comprendre que l'assistance qu'il reçoit ne peut être que temporaire, et qu'il ne doit compter pour son sort que sur sa propre sagesse et sur son industrie. Ainsi vous tolérez jusqu'aux hôpitaux , et vous ne proscrivez pas même absolument les bureaux de bienfaisance , mais toujours , bien entendu , avec cette clause que le secours ne doit être que temporaire. A l'hôpital, on doit dire au malade : Dépêchez-vous de guérir, ou nous vous jetons à la porte (1). Au bureau de bienfaisance, on doit dire à l'indigent : Sachez que vous êtes un fardeau pour nous, et (jue, passé telle époque, vous ne recevrez plus d'aumône; sachez que l'aumône est indigne de l'homme, que Vital d'indépendance est le seul qui vous convienne , et que nous devons vous forcer à vivre avec dignité. A merveille! Mais voyons! il me semble que , tout logicien que vous soyez, vous ne l'êtes pas encore assez, quand vous établissez cette troisième et dernière catégorie formée des accidents imprévus secourables. Il y a tel arrondissement de Paris qui , sur une population de quatre-vingt mille habitants, compte annuellement quinze, vingt, et jusqu'à vingtquatre mille indigents inscrits sur ses contrôles. 11 y a telle ville de France, Reims, par exemple, qui, sur une population de trentesix mille âmes, compte vingt-deux mille ou-

(1) C'est ce que l'on fait trop souvent, aujourd'hui surtout, ùsius les hôpitaux.

vriers fort misérables, dont dix à douze mille déclarés indigents. Toutes nos villes manufacturières présentent à peu près le même spectacle. En somme, il y a en France huit millions de mendiants et d'indigents. Ceux-là, voulez-vous ou ne voulez-vous pas qu'on les secoure? sont-ils compris, oui ou non, dans vos cadres? ont-ils droit à vos secours temporaires? peuvent-ils, quand ils se cassent la jambe, entrer à l'hôpital? quand la lièvre typhoïde les prend, leurs camarades peuvent-ils les conduire en civière dans ce qu'on appelle encore, comme lorsqu'il y avait quelque religion en France, VIIôlcl-Dieu? oui, ou non; répondez. Si vous répondez oui , je vous montrerai que vous êtes inconséquent; si vous répondez non, je vous montrerai la même chose. Je suppose que vous disiez oui... Je sais à merveille que si vous parliez franchement, c'est non que vous diriez ; mais enfin je suppose que, par vergogne, vous disiez oui, et que vous permettiez l'hôpital [temporaire , bien entendu) à ces maudits de Malthus : voyez combien vous êtes inconséquent ! Il est constant que ces huit millions d'hommes existent ou plutôt végètent en France malgré la loi de Malthus ; il est certain que la demande que font les riches du travail des pauvres ne convie pas les huit millions de mendiants et d'indigents que renferme notre belle patrie au banquet dont parle votre maître; ils n'ont pas leur serviette mise et leur place assi!;^née à ce banquet. S'ils vivent.

c'est de hasard, de vol, de prostitution, et des secours de la charité pubUque ou privée, que vos principes tendent à leur enlever. Gela /nant, pourquoi accorder des secours temporaires à des êtres qui n'ont pas seulement besoin de secours temporaires, mais d'aide permanente, qui ne vivent qu'avec cette aide, qui, d'un bout de l'année à l'autre, sont mendiants et indigents! Soutenir, malgré la loi de la Nature, cette vermine humaine est inutile, contraire à la vraie économie politique, contraire aux principes sévères de la morale; c'est une infraction à la loi du devoir, comme c'est une infraction grossière aux lois de la richesse. Quel capital consommé improductivement !

quel affreux gaspillage de la richesse des nations 1 quel obstacle à la production ! Donc, si à ma question vous répondez oui, vous êtes inconséquent.

Et si, parlant comme vous pensez, vous dites qu'en effet les hôpitaux et les bureaux de bienfaisance ne sont pas faits pour ce monde-là, que ce monde-là est fatalement condamné, et que vous réservez vos secours temporaires à <;eux qui les méritent, à ceux qui, garantis des aceidenls imprévus, peuvent assurer leur sort par leur propre sagesse et par leur industrie^ je vous trouve également inconséquent. Je ne vous demande pas, d'abord, comment vous ferez pour empêcher les mendiants et les indigents de prohter de vos hôpitaux, à la porte desquels, en pareil cas, il faudra écrire en grosses

lettres : Les liôpilaux ne sont pas faits pour les pauvres. Je ne vous demande pas non plus comment vous justifierez, aux yeux de ré(|uité, h faveur accordée à ceux qui ne sont malheureux qu'accidentellement, et refusée à ceux qui le sont toujours : il ne s'agit pas d'équité pour vous; car qui ne connaît pas la charité De connaît pas la justice. Mais je raisonne suivant vos principes, et sans en sortir. Vous dites que ce couvreur qui est tomhé du toit de l'hôtel de Votre Excellence, et qui a eu le malheur de ne se casser que la jambe et le bras là où il aurait dû perdre la vie, mérite un secours temporaire. Moi, je vous soutiens que non. Voyons qui a raison de nous deux. Cet homme, dites- vous, pourra, dans deux ou trois mois, reprendre ses travaux. — Eh que m'importe! vous répondra un Malthusien plus conséquent que vous. Manque-t-on de couvreurs? I! y en a, en grève, plusieurs milliers qui attendent de l'ouvrage. Quelle raison de préférer celui-ci? 11 est tombé, c'est peut-être une preuve qu'il avait bu, ou qu'il n'a pas le pied sûr, et n'est pas un ouvrier parfait dans son industrie. Il est tombé, hé bien! qu'un autre prenne sa place, et que le cœur de Voire Excellence ue se mette pas en peine de l'exécution d'un ordre de la Nature. La demande que les riches font des pauvres ne permet pas qu'on s'occupe du sort de cet homme, ni de celui de bien d'autres; car cette demande est limitée, et la production des hommes ou, en

d'autres termes, la population est véritablement illimitée. Il y a huit millions d'hommes en France qui auraient besoin, non pas de secours temporaires, mais de secours permanents, il se trouvera bien parmi eux un couvreur pour remplacer celui-là. Que dis-je 1 il s'en trouvera cent, cent mille, un million ; car cette misérable engeance humaine se fait entre elle une terrible concurrence. Il y aurait iniquité à empêcher ceux qui peuvent profiter du malheureux sort de cet homme d'en profiter : ils méritent autant d'intérêt que lui. Il vivait de son travail, hé bien! ce travail profitera à un autre. La grande pépinière d'hommes est toujours remplie trop .abondamment : uno avulso, non déficit aller. Donc, digne ministre d'un grand peuple, il serait immoral que Votre Excellence favorisât particulièrement cet homme, parcequ'il est tombé de la toiture de votre hôtel, au moment oi'i il travaillait pour le service de Votre Excellence ; car il va se présenter cent concurrents pour achever l'ouvrage commencé par lui, pendant qu'il expirera sur le pavé de la rue. . . .

Son Excellence n'aurait qu'une chose à objecter au Malthusien plus sincère que lui , ou plus conséquent, qui lui tiendrait ce langage. C'est qu'il est toujours désagréable de voir le sang, d'assister à l'agonie d'un homme, de rencontrer sur son chemin un cadavre ; que cela empêche de s'occuper des choses sérieuses, et de jouir des avantages de la vie. Il pourrait.

dis-je, répondre cela, mais il n'aurait rien autre chose à répliquer; car la charité, dans ce système, est une alj'aire de police el de propreté, comme le balayage des rues et de tout ce qui concerne la grande voirie.

les ïalthusiens proposent ud masssere annuel d«s ionounU dans toutes les familles dunt la génération dépasserait le nombre Gié par la loi.

Non, en vérité, je n'exagère rien. Ne sait-oo pas que l'infanticide aux frais de l'Etat a été publiquement demandé en Angleterre par les disciples de Multhus I Après avoir prêché aux pauvres la continence, le célibat, et défendu le mariage avant trente ans, ils ont inventé ce qu'ils appellent des cliecks ou obstacles artificiels à la population. Ma plume se refuse à indiquer leurs monstrueuses infamies. On accuse les prêtres et les théologiens d'avoir traité les questions relatives à la génération humaine; on a couvert de honte les casuistes de la Société de Jésus pour avoir abordé ces problèmes. Mais ces théologiens peuvent au moins prouver que, quelles que soient les impuretés dont ils se sont occupés, ils n'ont pas dévié de la solution Biblique ni de la solution Evangéliique. C'est au nom de la création, de la fécondité, de la foi dans les destinées de l'Humanité, qu'ils ont constamment résolu ce problème de la population. Mais entrer dans les mêmes dé-

tails obscènes au profit d'une doctrine de destruction et de néant, apprendre aux hommes à satisfaire leurs instincts sans obéir aux lois de la nature, en réprouvant ces lois, en les violant, c'était une honte réservée aux athées qu'on nomme économistes! Qu'on ne parle plus de Sanchez et de ses émules ; je ne connais pas de casuistes qui ne méritent la gloire et l'estime du genre humain , quand on les compare aux casuistes de l'école de Malthus. Je le î'épète, je ne souillerai pas ma plume des souillures oii le défaut de foi ei de religion, et l'adoration du dieu de la richesse, ont abaissé l'esprit et l'imagination des savants de mon temps. Je dirai seulement le résultat de leurs investigations dans l'art d'arrêter le développement de la population. Voyant donc que tous leurs préceptes n'étaient pas écoutés, et que leurs inventions, pratiquées ou non, étaient insuffisantes, ils ont proposé, comme je viens de le dire, l'infanticide. \ eus ne le croyez pas! Lisez ce que rapporte un auteur respectable , ancien commissaii'e de S. M. Britannique, chargé de l'inspection des enfants employés dans les manufactures d'Angleterre :

« Le dirai-je! écrit M. Charles Loudon , la » système de Malthus et la crainte d'une sur- » al3ondance de population influent tellement » sur l'esprit d'un grand nombre de nos con- » citoyens que, dans une brochure que j\ù »> sous les yeux, imprimée à Londres il y a trois » ans, et que l'on dit fort répandue, pour empè-

106 MALTITUS

T> cher l'accroisscmont de la population , il est r» gravement conseillé aux mères de consentir » à ce que chaque troisième ou quatrième > enfant nouveau-né soit enfermé dans une » boîte faite exprès, pour y être asphyxié par » le gaz carbonique ou tout autre gaz délélèrel ! ! » Sur le continent , un médecin d'un grand re- «nom, pendant le cours de mes études en y> Allemagne, a sérieusement proposé l'émas- » culalion. El cette question a été agitée dans le « monde savant et dans la société avec une » chaleur qui tenait de la démence. En sorte » qu'il serait peu surprenant de voir tôt ou » tard surgir quelque écrivain qui, pour res- ). treindre le nombre des hommes, proposerait « des praticiues biirbares sembables à celles » dont nous ne trouvons que trop d'exemples «dans l'histoire du genre humain. Les Caswpiens, lorsqu'ils devenaient vieux, étaient » mis à mort. Chez les Hérules, au rapport de » Procope, on se débarrassait ainsi des vieil- ). lards, des inUrmes, et de ceux dont les raa- » ladics paraissaient devoir être mortelles. Au » témoignagne du poète Ménandre, il existait ). une loi à Céos qui ordonnait aux prolétaires » dépourvus de moyens de. subsistance de se . défaire de la vie, et qui condamnait les » citoyens après l'âge de soixante ans à mourir ). héroïquement dans le cirque. /Elieu , qui ). confirme ce témoignage, explique bien que « ces vieillards étaient obligés de s'entreîuer » alin de laisser une subsistance suffisante à

ï ceux qui restaient : ut reliqrds cibnria siifficc- » rent ; et Strii])ou s'accorde avec /Elien sur ce y> point. Os mêmes auteurs, .Eliou et Stra- » bon, d'accord en cela avec Arisîote, parlent » de différents peuples, tels que les Trihalliens » et les Derbices, chez lesquels les enfants mas- » sacraient leurs parents, et même se nourris- » saienl de leur chair. Le compilateur connu ). sous le nom de Polyhistor a recueilli ces faits » et bien d'autres semblables (1). »

Je le demande, quand une école en est à proposer un massacre annuel des innocents dans toutes les familles dont la génération dépasserait le nombre fixé par la loi . que doit être pour cette école la charité publique ou privée! Quand la pensée humaine est ainsi humiliée devant ce qu'elle appelle une loi fatale , une loi de la nature, une loi insurmontable, quand toute foi en Dieu s'est écoulée du cœur de l'homme et l'a laissé tari, quand toute confiance dans les destinées de l'Humanité est éteinte, que voulez-vous que l'homme éprouve pour les souffrances de ses semblables, et que voulez-vous que soit la charité ! Un balayage de rues, comme je viens de le dire, rien autre chose.

On a reproché comme une tache à la mémoire de Napoléon l'empoisonnement que l'on suppose avoir été ordonné par lui des pestiférés de Jaffa. L'économie politique de Mal-

(1) Solution du ■problème de la population, page 54v

tlius, que les gouverneinenls ont l'affreux malheur de suivre aujourd'hui, est un empoisonnement et un homicide permanents sur une «clielle un million de fois plus grande.

kl l'on fait mourir aui frais da publie.

Dans une petite ville de province, au milieu de ruines, je lus un jour, sur une porte de la renaissance, cette inscription touchante : C'y est l'hostcl de Dieu. Il m'est impossible de voir aujourd'hui un hôpital sans pensera l'enseigne proposée par loid Brougham : Ici l'on fait mourir aux frais du public.

C'était à propos des enfants trouvés que M. Brougham, discutant avec le docteur Villermé, proposait son incription. Combien il vivait raison ! Je lis dans l'ouvrage même que je viens de ciler : <■ Il y a dans les hôpitaux d'en- « fants trouves deux manières de traiter ces » infortunées créatures. La première consiste *» à leur donner un aliment avec une cuillère » ou une bouteille, et l'autre à les conlier à des » nourrices. Dans les grandes villes, oii l'on suit » Je premier sijsl'^ me, la mortalité est presque » inconcevable. A Paris, où l'on en fit l'essai, I» il en mourut, la première année, dix sur ;» douze. Ln ecclésiastique, l'abbé Gaillard, a » dignement consacré plusieurs années de sa « vie à l'investigation de ce sujet. Il nous ap-

ET LES ÉCONOMISTES. 10î>

» prend que dans les maisons où les enfants » étaient exclusivement nourris à la cuillère ou » au biberon, jamais un domestique ni une ser- )' vante ne nièrent que la plupart des décès ne » dussent être attribués à la privation de nour- » rices. A Parthenay, où l'on exige que les en- » fants soient confiés à des nourrices, il n'en » est mort, pendant cinq ans, que trente-cinq » sur cent, tandis qu'à Poitiers, où l'on ne fai- >' sait usage que de biberons, le nombre des dé- » ces se montait, à la même époque, à quatre- » vingts sur cent chaque année. Dans un liôpi- » tnl que par délicatesse il ne nomme pas, où » l'allaitement n'était pas permis, il ne survivait, » à la fin de l'année, que vingt-neuf enfants sur » cent vingt-sept. Dans un autre, il en mourut » deux cent trente-trois sur trois cent soixante- » deux. Dans un troisième, sur six cent cin- )' quante-cinq enfants, soixante-six seulement » atteignirent l'âge de douze ans. Le résumé » des investigations de M. Villermé sur ce sys- » tème de non-lactation est de 7,15/i décès )• avant la huitième année sur 7,676 enfants; » et nous lisons dans l'ouvrage de Tooke sur la » Russie que, pendant un laps de vingt ans, » sur 37,607 enfants admis à l'hospice de » Saint-Pétersbourg, il en survécut seulement » 7,100, c'est-à-dire qu'il en périt les quatre » cinquièmes. Nous pouvonsdonc conclure avec » assurance que, sur la totalité des enfants pri- » vés des soins et du lait maternels, il en meurt » de soixante-quinze à quatre-vingts pour cent

110 MALTIIUS

!) avant la troisième aonée, et que le nombre » de ceux ainsi élevés qui décècknt avant d'ar- « river à un âge où ils peuvent gagner leur vie » est au moins de qualrc-vuigt-cjuinze sur » cent (1) »

Quatie-vingt-quinze sur ccnti Or M. Quetelel a prouvé qu'en Belgique sur 10,000 naissances. 5,000 enfants et plus atteignent leur dix-septième année. Doue les hospices d'enfanls trouvés sont, comme le dit M. Brougliam, des maisons où l'on fait mourir les enfants aux frais du public.

Or savez-vous pourquoi on préfère l'allaitement dans l'hospice et au biberon à l'allaiteîneut par des nourrices? La chose est bien simple. D'a])oid conher ces enfants à des nourrices pourrait coûter plus cher; et même la dépense délinilive serait inliniment plus forte, puisque les enfants vivi'aient. Mais il y a une autre raison découverte par l'école de Mallhus. Cette raison la voici. Conlicr ces eniants à des nourrices, ce serait, dit cette école, donner un aliment au paupérisme des campagnes.

Combien de fois n'avez-vous pas entendu des aninistres, des membres des conseils généraux, <Jes préfets, et des députés, répéter, pour légitimer tant de mesures atroces prises à l'égard des enfants trousés : u Les mères viennent déposer aux hospices leurs enfants, et se présen-

^1) Solution du problème de la population, page 170.

teut ensuite pour nourrices, volant ainsi l'arflcntde l'administration. » IMonsonge oiriciel! Est-ce que quelques cas de ce genre pourraient autoriser tant de barbaries? Vous mentez, disje, et vous le savez bien; vous voulez dire : «La population pauvre des campagnes trouverait une prime dans l'élévation des enfants trouvés. C'est pourquoi nous aimons mieux créer un double clicch (1) à l'accroissement de la population. » Ainsi c'est un devoir de la race bumaine d'clover les enfants, et pour élever les enfants il faut des nourrices. Mais comme il y a dos femmes pauvres dans les campagnes qui pourraient profiter de cette occasion pour'empèciier de mourir leur propre progéniture, vous créez, d'un seul coup deu\ clicrks à la population, c'est-à-dire, vous rendez deux arrêts de mort !

Les Lacédémoniens, dans l'impossibilité de vendre leurs esclaves surabondants, instituèrent la cbasse aux Ilotes ; ils se débarrassaient <le ces malbeureux par des massacres périodiquement exécutés avec ruse. Qui croirait qu'après dix-huit siècles et demi de Christianisme, la science des économistes consiste à précomser la même recette! Pour que nos Ilotes puissent nous nourrir, disaient les Spartiates, i! faut que la subsistance de ces esclaves soit d'al)orcl

(1) Check, arrêt, obstacle, frein. C'est de lu que \ient notre mol cchec. Les politiques aujourd'hui font l'Iluniamté echcc et mat.

prélevée sur le total de la subsistance que leur travail est capable de produire, sans quoi ils ne pourraient travailler, et nous ne serions pa& nourris; il est donc nécessaire que leur nombre ne s'accroisse pas dans une trop grande proportion. Créons un clieck à la population. Et les Spartiates s'embusquaient dans l'ombre, et tombaient avec leurs armes sur les Ilotes. Dire que la science de l'économie politique, privée de cbarité, est venue aboutir à ce raisonnement de sauvasses!

Snilc. — Les lii)iiilau\, les bureaux de bienfaisaace , les académies , et les chaires d'e'coDomie polilique.

« Le fléau des Etats étant l'excès de popula- » tion, » dit lleirenschwand, le maître de Maltbus, « la sagesse des législateurs consiste à » puiser dans l'Iinmanité des moyens raison- » nobles de s'en délivrer (i). » Puiser dans l'humanité des moyens raisonnables de se délivrer des hommes, en d'autres termes de les faire mourir, voilà une singulière formule; mais enfin elle est telle, et la doctrine de Malthus n'en connaît pas d'autre, quand la nation aveugle ne veut pas obéir à ses prescriptions ou employer ses remèdes.

Les ministres Malthusiens d'Angleterre sont

(1) Discours fondamental sur la population.

maîtres passés en cette science. Une de leurs grandes occupations , c'est de trouver ces moyens raisonnables de se délivrer des bouches inutiles dont parle si sagement le maître du maître. On pourrait les appeler de grands accoucheurs de la mort ; car ils aident doctement à mourir avec décence le surplus de population condamné par le Capital.

Il y avait autrefois dans les campagnes d'Angleterre, comme je l'ai déjà dit (1), sept millions d'habitants. Il n'y en a pas aujourd'hui trois millions. Voyez quel soin il a fallu à l'auguste gouvernement pour que ces funérailles se lissent sans trop d'indécence!

Le Capital commandait, il fallait bien que ses ordres s'exécutassent; le Capital trouvait qu'avec la grande culture et les prairies artilicielles, il pouvait se passer de ce surplus d'Ilotes. Une noble comtesse (2), descendant assurément des anciens conquérants, expulsa d'un coup quinze mille individus de ses terres, qu'ils faisaient valoir comme fermiers. En 18*20, un autre grand propriétaire écossais renouvela cet acte d'adininistration privée à l'égard de six cents familles ; une multitude d'autres ont fait de même depuis un siècle. Les paroisses ayant à supporter la taxe des pauvres, les propriétaires ont chassé des paroisses le plus de pauvres qu'ils ont pu; ceux qui restent sont

(1) Voy. la Spclion précédente.

(2) La comtesse de Stafford.

encore assez pauvres, grâce au Capital, à la grande culture, et aux prairies artificielles. Eli bien! il a fallu que les ministres aidassent un peu tous CCS gens à mourir. Combien de fois le gouvernement est venu aussi en aide à son peuple des manufactures pour lui faciliter cette fonction naturelle qu'on appelle la mort! El l'Irlande, donc! Ah! l'Irlande, on peut le dire, lui donne des soucis presque continuels. L'Irlande, malgré son épouvantable misère, est incorrigible sur le chapitre de la population ; elle est catholique, et ses prêtres lui enseignent sur les devoirs du mariage tout le contraire des casuistes de Mallhus. L'Irlande est une pépinière de misérables, une fabrique de mendiants. Que faire pour tous ces essaims de <:ondamncsqui quittait les champs de pommesde-teire de la verdoyante Eriu, et viennent chercher fortune en Angleterre? 11 faut pourtant les aider à mourir! C/est ce que le gouvernement anglais s'eflorce de faire de son mieux. C'est pourquoi il a couvert le monde de tant de Botany-Bay.

On me dira cpie noire gouvernement Malthusien n'a pas imité son modèle, le gouvernement de la Grande-Bretagne; qu'il ne s'est pas même occupé de nous constituer un seul petit Botany- Bay, après y avoir pensé et l'avoir promis; et que l'unique cxutoirc qu'il ait demandé au Capital d'entretenir, c'est ce qu'on appelle notre conquête d' Afrique , qui, depuis vingt ans, n'a peut-être diminué la population que

de deux oii trois cent mille hommes : remède bien insuflisant!

J'en conviens; mnis tant qu'il restera assez de charité en France pour le suppléer, lui gouvernement, dans cette fonction de l'aire mourir l'excédant de popidalion avec décence. Je ne vois pas qu'il manque de logique en laissant faire la charité privée. La charité privée suffit à la décence des funérailles; pourquoi l'Etat s'en occuperait-il? Oh I je suis persuadé «jne si tont-à-coup la charité privée ne fournissait pas ce que la décence exige, le gouvernement y suppléerait.

C'est en effet le devoir du gouvernement , dans la théorie de Maltiius, d'intervenir dans ce cas, et d'intervenir charilublement ; il doit conune dit Herrenschwand , « puiser dans » l'humanité des moyens raisonnables de se 5) délivrer de l'excès de population. » Puiser <lans l'humanité de pareils moyens , c'est ajouter précisément au nuuujue de subsistraice, qui fait mourir, ce qu'il faut, tout juste, pour qu'on n'eu meure pas moins, mais qu'on meure avec décence.

En tout autre cas, la fonction du gouvernement Malthusien est d'aider, autant que possible, la Nature dans l'exéculion de sa loi, en ne faisant rien pour l'empêcher, c'est-à-dire en ne secourant pas. C'est à lui, au contraire, à ci'éer des cliccks à la population ; et pour cela sa première règle, c'est de s'abstenir de toute intervention charitable. Que s'il arrive

pourtant que le mal devienne trop visible, qup la sensibilité du corps social représentée par ses organes les plus éminents soit révoltée, eu un mot que la loi de IMalthus ne puisse s'exécuter qu'avec trop d'éclat et d'indécence, oh! alors le devoir du gouvernement est de forcer amicalement le Capital à quelques sacrifices pour maintenir l'ordre dans la mortalité.

Il est des hommes qui no connaissent pas même le redoutable problème, et qui ignorent d'ailleurs les véritables lois de la production, des gens qui, privés de science économique, croient encore à la charité. Eh bien I laissonsles croire, se dit le gouvernement Malihusien; laissons-les faire, ils nous aideront. Ne faut-il pas que la loi de la Nature s'exécute avec ordre et décence, en bonne police, et selon toutes les règles de l'art? Ces gens charitables soutiendront les hôpitaux et les bureaux de bienfaisance. Sans eux. il faudrait bien que l'Etat le fît ; car enfin la loi Iiitale doit être dissimulée autant que possible.

De là, dans l'école de Malthus, un prétendu respect pour la charité individuelle, combiné avec la haine de toutes fondations publiques. Les fondations publiques portent atteinte, dit cette école, au Capital, source de toute production et de toute richesse. Ou s'attend qu'elle dira la même chose des dons de la charité individuelle; car il est évident que le Capital dépensé improductivement par ces dons est toujours un Capital. Mais non, tout en dé-

■clarant le Christianisme une folie , elle ne craindra pas de dire que la cliarilé individuelle est un des plus grands bienfaits du Christianisme ; elle sera aussi chrétienne sur ce point que M. Lacordaire. Je le crois bien, celte charité chrétienne individuelle paye les funérailles de l'excédant de population. Il faudrait bien, d'une façon ou d'un autre, payer ces funérailles. Qu'importe donc que le Capital les paye volontairement et en croyant bien mériter du ciel ! C'est obéir de la façon la plus agréable k la nécessité de dépenser, que de dépenser ainsi; et les riches s'exécutant d'eux-mêmes, le budget en est moins lourd et passe plus facilement.

Mais le gouvernement Malthusien a bien soin toutefois de ne pas laisser dépasser l'équilibre qui pourrait empêcher la loi de la Nature de s'exécuter.

Or qu'arrive-t-il de là? Une épouvantable démoralisation , qui fait que cette décence dans la mort n'est pas même obtenue. Avaiton jamais entendu parler de lantd'infanticides, de tant de suicides (1), de tant de morts sur le pavé des rues! La France commence entin

(1) On lit dans la Semaine, numéro déjà cilé plus liant : « D'apiis les élats oiliciels on a conslulé en Fiiiacc, de 1827 fi 1835, (lis-sepl mille cinq cent viiifjl-qualrc suicides, ce qui donne pour ces années une moyenne de pris de deux mille suicides. Dans Tannée 1827, la première de celle période, il .y en a eu 4,5i2; et en 1835, la dernière de celle même période, il y en a eu 2,235 ; ce qui donne une diQ'ércnce de <leux suicides de plus par jour. Il est Ui.dlieureusemcul c^u~

118 MAI/JIILS

avoir les fruits de l'économio politique anglaise. C'est surtout dans la question des enfants trouvés que la triste et affreuse doctrine^ s'est révélée. Mais ce n'est pas sur ce point seulement qu'elle exerce ses ravages. Tout est envahi par elle, ou menace d'élre envahi. La charité publique tout entière est sous son influence. S'il y a encore des hôpitaux , c'est grâce aux fondations immenses qui les soutiennent. Si ces fondations leur nianquaienl, l'école de M;Uthus pourrait bien y subvenir dans la proportion et pour le but que nous venons d'indiquer; mais assurément si ces fondations s'accroissaient jusqu'à paraître une prime à l'imprévoyance et une amorce au paupérisme, l'école est là pour créer im cher/,' nouveau à l'accroissement de population, en limitant le plus possible les secours de ce genre, et en se conformant strictement à ce que demanderait une bonne police. Les hôpitaux subsistent en quelque sorte malgré elle. Mais quel esprit règne dans ces hôpitaux? Estce l'esprit du Christianisme? Non, c'est l'esprit de cette école. La désorganisation qui est dans toutes les sciences, et en particulier dans la médecine , vient s'ajouter dans les hô-

staté que celte maladie morale augmente toutes les années en France d'une manière eifrayanle. Le nombre des suicides est mainlenant plus considérahle que celui des crimes commis conire les personnes, et beaucoup plus fort que celui des morts causées par des accidents. 11 est reconnu maintenant que la ville de l'aris compte, dans la proportion de la populatiou» deux fois autant de suicides que la ville de Londres, s

pitnux à l'esprit de l'aclminislriition . pour en faire le séjour le plus anti-charitable que l'on puisse imaginer. Où devrait régner la charité, règne en réalité l'abandon. L'esprit d'athéisme est dans toutes ces salles à côté de la mort. On a calculé que Dupuytren, dans son service de l'ilôtel-Dieu, n'avait à donner à chacun de ses malades qu'une seconde par jour en moyenne. Après lui, le conseil des hôpitaux voulut remédier à ce mal , et il créa pour ainsi dire la monnaie de Dupuytren , en le remplaçant, non par un seul, mais par dix ou douze médecins. Ou'arriva-t-il? Au bout de l'année, il fut constaté, nous a-t-on dit, que ces médecins n'ayant pas fait leur service ou ne l'ayant fait que très irrégulièrement, chaque malade n'avait pas eu du médecin officiel la moyenne d'attention d'une seconde qu'accordait Dupuytren. Que de faits plus tristes encore nous pourrions rapporter, si nous voulions citer ce que des praticiens renommés et dignes de foi nous ont attesté!

Il est des hommes pourtant qui s'occupent encore de ce que l'on appelle charité. Nous ne parlons pas de ces philanthropes administrateurs qui ont recueilli à ce métier des places et des croix : nous parlons de vrais philanthropes. Nous lisons, dans un recueil appelé Annales de la Charité [V] , ces réflexions d'un sage ecclésiastique : « Les bureaux de bienfat-

(1) Revue mensuelle^ (lisième numéro, page 600»

120 MAETDUS

n sance sont une inslilution non seulement uti- T> le, mais d'une haute importance et de pre- * mière nécessité, à laquelle on est loin d'avoir » accordé jusqu'ici la place et l'action qui lui » appartiennent. A mes yeux , ils sont comme r> le centre et l'âme de la charité pnblique. y> Leur mission est immense; mais pour l'ac- » complir, pour faire un bien réel , tout le bien » qu'ils pourraient, qu'ils devraient faire, ils » ont besoin d'une grande et forte organisation, » d'une existence propre et indépendante, et » de ressources beaucoup plus considérables!». Des ressources beaucoup plus considérables, une existence propre et indépendante, une grande et foite organisation! Je crois, en effet, <\vie ce centre et cet te âme de la charité publique a grand besoin de tout cela ; car l'auteur de ces réflexions, citant les Rapports des administrateurs des bureaux de bienfîiisance de Paris, établit (ce que l'on savait déjà) que la moyenne de secours que celle âme de la charité publique distribue aux indigents n'est pas même de cinq centimes par jour! Mais quelle erreur est celle de cet honnête philanthrope qui croit à la possibilité de donner aux bureaux de bienfaisance une gratide et forte organisation! La doctrine de Malihus n'est-clle pas là! que dirait-elle, et que dirait le Capital? Le Capital est l'ennemi juré de la charité, de la philanthropie, et des bureaux de bienfaisance. Le Capital a sa doctrine très arrêtée, très enracinée ; ot c'est lui qui gouverne; rieu ne se fait sans

ET LES ECONOMISTES. 121

lui, et tout se fait par lui. Constituez donc avec cela les bureaux de charité, donnez-leur une forte et puissante organisation, trouvezleur des ressources considérables! Vous êtes bien heureux d'avoir cinq centimes à distribuer par jour en moyenne à chaque inditçent! La doctrine de Malthus s'en afflige ])eut-ètre, de vos cinq centimes, et trouve que vous feriez bien mieux de créer un chcck à la population I

Celte doctrine de Malthus, qui est l'économie politique officielle de la France, comme l'éclectisme en est la philosophie oflicielle, ne connaît réellement d'autre secours à donner aux pauvres et au peuple quo.... les prisons. C'est en effet, dans ce que l'on nomme le biicl- . get du paupérisme, le seul article qu'elle souffre à la charge de l'Etat. Oh ! pour cet objet elle accorde généreusement treize millions. Mais elle ne veut pas que l'Etat donne un liard de plus pour le soutien de l'excédant de population condamné par l'impitoyable loi qu'elle révère. Les revenus fixes des hôpitaux, qui étaient en 1789 de dix-huit à vingt millions <le francs, s'élèvent aujourd'hui, par suite de donations, à trente-trois millions. L'économie politique officielle de la France veut bien permettre que ces hôpitaux employent leurs revenus, et elle ne les empêche pas même de recevoir dix-huit à vingt millions de subventions locales et départementales; mais quant au budget général de l'Etat, il est, grâce à

elle, vierge de pareille dépense! Les bureaux de bienfaisance, qui s'appelaient sous la Restauration bureaux de charité , qui ont été , après 1830, débaptisés par la doctrine, ont reçu de ISlZi à 1825 environ vingt-quatre millions de donations; ils continuent à en recevoir, et complètent leur aumône de moins de cinq centimes par jour à chaque indigent déclaré avec les aumônes que leur verse la charité individuelle. L'Etat voit cela avec tolérance; mais il se regarderait comme coupable et immoral, s'il concédait le moindre secours à une pareille œuvre. Quant aux enfants trouvés, l'Etat prend pour prétexte l'immoralité de leur naissance. Traqués et poursuivis par la doctrine, ils sont laissés à la charge des départements, en dehors du budget; et l'égoïsme local ainsi mis en jeu , on se les renvoyé de département à département, de ville à ville, de village i\ village ; finalement voilà qu'on met des gendarmes à la porte des hospices, et qu'on exige des déclarations qui compromettent la mère ; bientôt on ordonnera que la mère de tout enfant abandonné soit conduite en prison, aussitôt après ses couches : on ne sévira jamais contre les pères, et pour cause. Mai^ les prisons , je le répète , sont entretenues par le bud~ get (1). La doctrine reconnaît que tandis que Ja Nature, suivant l'expression de Malthus, met son ordre à exécution , l'Etat doit faire

(1) Sur les fonds dits départementaux.

bonne garde et assurer la police. En conséquence le Capital accorde généreusement treize millions pour l'exécution de la loi de la Nature. Si vous ne mourez pas sans révolte en liberté, on vous feia mourir en prison!

On se demande, quand on examine un peu attentivement l'abyme eflVoyable de misère oii le cinquième au moins de la nation est plongé, comment ce cinquième de la nation fait, non pas pour vivre, mais pour mourir avec cette décence que \si doctrine de Malthus conseille aux législateurs d'exiger et, au besoin, de procurer. Il faut le dire, parceque c'est la vérité, si l'ordre se maintient et s'observe, c'est à la bienfaisante influence de l'Evangile que cela est dû. L'Evangile est si bienfaisant , que sous I3 règne le plus absolu du mal il ne cesse de produire du bien ; et c'est à ce bien que le mal doit de n'être pas renversé par ses excès mêmes. Croyez-vous, par exemple, que l'ordre se maintiendrait dans ce grand foyer d'aflVeuse corruption qu'on appelle Paris, sans la cbarité évangélique luttant contre les dogmes qui gouvernent! Qui entretient les hôpitaux , où le tiers des habitants de cette ville monstrueuse va mourir de cette mort décente recommandée par la doctrine de Malthus? Qui, sinon , comme je viens de le dire, la charité religieuse de nos pères leur survivant dans les fondations qu'ils ont laissées? Et qui accroît aujourd'hui même ces fondations, sinon ce qu'il reste encore de charité privée? Et les bureaux de bienfaisance.

qui les entretient, sinon cette charité chrétienne déclarée folie et immoralité par la doctrine officielle? Et qui ajoute encore six millions sous le voile de Vinrognilo pour entretenir décemment la mortalité parisienne? qui, si ce n'est encore la charité restée au cœur des hommes et excitée par le zèle des prêtres.

Il a paru sur ce sujet deux brochures intéressantes, l'une de M. Vée, maire du cinquième arrondissement, l'autre de M. Dufdho, administrateur du bureau de bienfaisance du dixième arrondissement (1). M. Vée attaque l'organisation actuelle des hôpitaux et des bureaux de bienfaisance, qu'il déclare lout-à-fait insuffisante. Il pense qu'une augmentation de six millions annuels serait indispensable à ces bureaux pour que la misère fût soulagée avec quelque efficacité. Il se demande avec étonnemeni comment on ne voit pas plus souvent des malheureux, et même des familles entières, succomber sous le poids de la misère et mourir de faim avant d'avoir été secourus par la charité légale. Il trouve la réponse à cette question dans les soins que les pauvres se donnent mutuellement aux momeuls de grandes crises, et dans les secours qu'ils reçoivent de la charité privée, et qui préviennent ordinairement les extrémités et les rendent véritablement rares. M. Duliiho n'est pas sur ce point d'un

(!) Voyez les Annales de la Char'ué, numéro d'octobre 18i5.

autre avis; il adopte l'explication de M. Vée, il la développe même; car, entrant dans des calculs plus ou moins exacts , il montre que la charité privée, indépendamment des sommes distribuées par les bureaux de bienfaisance, fournit annuellement une somme équivalente à celle que M. Vée réclame; ce qui n'empêche pas que M. Vée n'ait raison de réclamer encore six millions pour les bureaux de bienfaisance (1).

Oui, c'est la charité privée qui, par des motifs religieux d'un ordre ou d'un autre, lutte contre l'effroyable philosophisme qui a son siège dans le gouvernement même et dans les corps savants constitués par lui. Il suffit des nouïs de nos ministres pour lire le sort de la

(1) Le calcul dp M. Diifilho est assez curieux : nous croyons utile de le transcrire ici :

Œuvres purement religieuses , constructions

d'églises, etc., 301,000 fr.

Œuvres ayant la bienfaisance pour objet, dont

la plupart ne rendent pas de comptes publics ;

beaucoup sous désignation religieuse, 2,27i,727

500 mendiants, aveugles, musiciens, à 5 fr.

par jour, 912,500

AOO mendiants, h 2 fr., 202,000

."iOO dans les boutiques, à 10 fr, par semaine, làO,000 Aumônes remises à MM. les curés et prêtres de

paroisses, à 251,000 fr. par paroisse (37), 925,000

Aux membres de congrégations religieuses ,

sœurs, missionnaires, lazaristes, jésuites,

frères, etc., 4,000,000

Souscriptions, incendies, 50,000

Associations inconnues et clandestines, 40,000

Total. . . 6,135,227

charité en France. M. Giiizot est riiomme des ordres impitoyables et du travail incessant. M. Duchâtel est le grand-prêtre de la loi de la JSatitre interprêtée par Malthus ; les autres sont à l'unisson. Irez-vous demander à M. de Salvandy,àM. Martin du Nord, ou à M. Lacave, ou à M. Cunin, de prendre la défense de la charité? Autant vaudrait confier celle défense au maréchal Soult. U individualisme s'est incarné, et a produit une multitude de Messies de Mammon qui nous gouvernent, qui pérorent à la Chambre des députés et à la Chambre des pairs, dans le conseil d'état, dans les conseils de départements, dans les conseils d'arrondissements, dans les conseils de préfecture, paitout où l'on règne, toujours en faveur de l'égoïsme contre la charité, contre la bienfaisance, contre la philanthropie, contre la religion , contre l'Evangile. L'avarice sourit à leurs discours, et, logée dans leurs cœurs, €lle se replie eu serpent autour de ce cœur rongé par elle.

Quant aux corps prétendus savants constitués aux frais de l'Etat, qu'en dire? Qu'ils sont digues du salaire qu'ils reçoivent.

L'Académie française a donné un prix Monthyon au livre anti-charitable que M. Duchâtel, par ironie apparemment, ou par cette figure qu'on appelle antiphrase, intitula De la Charité. Quant à l'académie dite des Sciences morales et politiques, elle est aujourd'hui le siège même de la doctrine Malthusienne, et cette

académie morale ne connaît d'autre axiome de charité que Chacun pour soi.

Partout l'erreur est enseignée, et on a créé exprès pour elle des chaires publiques. Il s'agit de produire, dit-on, dans ces chaires, il s'agit d'augmenter la production. — A merveille! mais vous ne dites pas qu'il s'agit d'augmenter incessamment le Capital ; car le salaire n'augmentant pas, c'est le Capiial, c'est le revenu net qui augmente; c'est l'inégalité qui croît, c'est le luxe et la luxure qui se répandent parmi les hommes. Voilà la sublime doctrine que l'on enseigne au Collège de France à la jeunesse, au Conservatoire des arts et métiers aux jeunes ouvriers. II s'est trouvé des âmes Jâches et traîtresses pour donner à la doctrine la plus anti-humaine un vernis de libéralisme.

l'inslrudioii primaire.

Il en est, sous l'empire de l'Economie politique officielle, du moral comme du physique. « L'homme, dit l'Evangile, ne vit pas seule- » ment de pain. » Voyez quelle nourriture intellf'ctuelle on donne au peuple !

Voici ce que le budget nous atteste. Seize millions et demi composent la part du ministère de l'instruction publique. Or, de ces seize millions et demi, huit raillions sont consacrés à l'instruction dite secondaire. Mais qui profite

<le cette instruction secondaire, laquelle consiste dans l'entretien des fonctionnaires supérieurs de l'Université, dotés de six mille, de dix mille et de vingt mille francs de traitements , dans l'entretien des professeurs de facultés, et enfin dans l'entretien des collèges! Qui en profite? les classes riches, les classes propriétaires; nullement les pauvres, nullement le peuple. Cinquante-cinq mille enfants sur toute la nation, cinquante-cinq mille fils de familles, comme on dit, en profitent seuls.. Ainsi la classe gouvernante commence par se faire à elle-même l'aumône de huit millions, puis elle fait au peuple l'aumône de sept millions huit cent n)ille francs. Il est vrai qu'au chapitre du ministère de l'intérieur figure, sur les fonds dits généraux, une somme de deux, millions décernée, comme subvention, pour des insuflisances locales, à l'instruction primaire. V oilà donc en totalité neuf à dix millions consacrés à l'inslrucliou de tous les enfants en France, moins les cinquante-cinq mille enfants privilégiés, qui ont pour leur part huit millions.

Or combien y a-t-il en France d'enfants de six à douze ans? 11 y en a, au minimum, comme le reconnaissent tous les statisticiens, quatre millions. Ainsi tandis que nos ministres et nos députés accordent huit millions à cinquante-cinq mille enfants appartenant à la classe riche, ils prélèvent sur les mêmes fonds du budget , fournis jusqu'à concurrence des

trois quarts par les classes pauvres , une somme qui u'est pas beaucoup plus forte pour l'instruction des trois millions 9/i5 mille enfants qui restent! L'aumône publique faite aux enfanls des riches par tous (puisque le budget est payé par tous) est donc cinquante fois plus considérable que l'aumône faite aux enfants des pauvres. Aussi aujourd'hui même plus d'un million des enfants de la France n'apprennent pas seulement à lire.

Barémc et Ballhus. — MultiplkalioD du capital et raalti|ilicalion de l'cspèc» humaine.

Je pense à cet honnête ecclésiastique qui s'imagine que l'on pourrait donner aux institutions de bienfaisance une organisation forte et puissante! Il ne connaît pas l'économie politique!

Malthusdit quelque part : « Une société oii » régnerait un parfait équilibre entre la popu- » lation et les moyens de subsistance serait » solide comme un diamant. » En attendant, le Malthusien se fait un cœur de Jupiter interprétant sans émotion les arrêts du Destin.

« Quoi ! dit Jupiter dans le conseil des dieux, 1» les injustes mortels osent nous accuser de » leur envoyer les calamités dont ils gémissent; » et ce sont eux-mêmes qui se les attirent par » leur imprévoyance (1). »

(1) Iliade,

Ainsi se parle à lui-même ou pérore au be- ■soin, dans nos assemblées politiques et dans les salons, l'homme que la lumière de Malthus éclaire. Il établit que l'espèce est en danger, faute de nourriture. Cela fait, il pense à son Capital.

Que d'autres, en effet, payent ce que, pour parler trivialement, on pourrait appeler les pots cassés de la folie humaine! Pourquoi cette misérable engeance s'obstine-t-ellc à se multiplier sans attendre le besoin des riches? Lui, éclairé par Barème et Malthus, il connaît trop bien la valeur du plus petit capital pour le pro- ^iiguer vainement.

Savez-vous, Lecteur, ce qu'une pièce de deux sous capitalisée à six pour cent, en ne tenant compte des intérêts composés qu'après chaque doublement du capital, rapporterait au bout de mille ans ? Elle rapporterait 115,292,150 milliards de francs.

L'homme qui connaît Barème et Malthus sait cela , et ne prodigue pas en vain ce précieux germe d'un capital immense.

Il sait aussi, par la même raison des proportions géométriques , qu'un couple humain doublant chaque trente-trois ans, ce qui est, suivant Malthus, la moindre période de doublement que l'on puisse supposer en faisant abstraction des chccks, artificiels ou autres, produirait, au bout de ce même terme de mille ans, plus de trois milliards d'hommes.

Comment voulez-vous qu'un savant qui sait

si bien ce que vaut un sou , et ce qu'il y a d'hommes possibles au-delà de tous les besoins des riches, fasse quelque cas de ce qu'on appelle la charité! Un philosophe de l'Académie des Sciences morales disait naguère : « Parlez » de vertu aux portiers. » Tout économiste de la même Académie vous dira de même ; « Parlez » de charité aux imbéciles. »

11 y a en France, sur sept à huit habitants, tm indigent officiel ou un mendiant; voilà la inisève officielie. Quant à la misère réelle, il y a un indigent réel sur quatre ou cinq habitants. C'est le rapport que donne la mortalité dans les hôpitaux des grandes villes comparée à la mortalité à domicile. C'est le rapport vrai de l'indigence, vrai pour la population des villes et bourgs, vrai encore ponr la population des villages (1).

Comment pouvez-vous imaginer que le Capital vous permettra de venir au secours de tant de millions d'hommes à ses dépens? La France avait, en 1789, suivant Necker, 26 à 27 millions d'habitants, suivant Calonne 28 millions; elle en a maintenant 3Zj millions passés; elle s'est accrue de six à sept millions dans l'espace d'un demi-siècle. Si elle avait suivi la loi la plus modérée d'accroissement dans le cas d'une subsistance médiocre mais assurée, elle aurait aujourd'hui, suivant Malthus, quatre fois la population qu'elle avait en

{i) Voy. De la Ploutocratie, ou Du gouvernement des riches.

1789 ; elle aurait cent douze millions de population. Elle s'est au contraire à peine accrue . et il est démontré néanmoins que les si\ millions dont elle s'est augmentée sont six millions de misérables.

Et vous parlez de donner une organisation forte et puissante aux bureaux de bienfaisance T Créons plutôt non pas un . mais dix cfiecks à lu population. Le peuple des campagnes végète avec les communaux : enlevons-lui les communaux! que le Capital s'en empare, et les fasse fructifier, s'il le peut.

Ainsi parle le Capital, ainsi parle l'école de Malthus.

Mais au profit de qui voulez-vous, comme en Angleteterre, chasser le peuple des campagnes? Vous avez déjà une population manufacturière égale à celle de l'Angleterre, et l'industrie anglaise travaille sur un milliard et demi d'importations et sur un milliard et demi d'exportations, tandis que vous, vous n'avez presque, pour alimenter le travail de vos manufactures, que votre population, dont la production est réglée par la demande de moins de deux cent mille chefs de familles, propriétaires uniques du Capital. Que deviendra le peuple quand vous l'aurez fait refluer encore davantage des champs dans les villes?

— Nous créerons des colonies comme TAih gleterre, et la Nature...

— Je vous entends, la Nature mettra ellemême ses ordres à exécution.

Mais avec tout cela que devient l'Evangile? Oh! de l'Evangile, V école de Malthus et les Juifs rois de l'époque, ne s'en soucient guère ; que l'Evangile devienne ce qu'il pourra. « Tout » puissants en religion , les livres saints n'ont » pas en économie politique plus d'autorité » qu'en physique et en chimie. »

Mais au moins ceux qui parlent au nom de l'Evangile devraient s'en souvenir, de cet Evangile, qu'ils regardent ou font regarder aux autres comme la parole même de Dieu et le Gode de l'Humanité.

Non ! ceux qui parlent en son nom publient, dans la chaire même où ils parlent en son nom, qu'il n'est pas le droit, et qu'jY?/ a un droit supérieur à lui.

Oh! voici qui achève le mal! ceux qui, par métier, si je puis m'exprimer ainsi, doivent défendre l'Evangile, l'abandonnent!

Malheur à nous d'être obligés d'adresser à M. Lacordaire, prêchant h Notre-Dame, comme au clergé chrétien qui l'écoutait, et au clergé en général, cette parole de Jésus prêchant sur la montagne : « Vous êtes le sel de la terre ; mais • si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui « rendra-l-on ? Il ne vaut plus rien qu'à être y, jeté dehors et à être foulé aux pieds par les » hommes (1). »

(1) s. Mathieu, chap. V, v. 13.

flo réeonomie politique, telle que nons venons de ];i décrire et telle qu'elle est eu réalité, suctomliera , ou la religion sera détruite à jamais.

Les économistes auront du moins rendu ce service de montrer que tout se tient dans la vie des nations, que la question de la charité ne peut pas se séparer de la question de la population ; que celle-ci ne peut pas se distinguer de la question des subsistances et de la production ; que cette dernière, à son tour, se lie indissolublement à la question de la propriété; que la question de la propriété, d'où dépend la possibilité ou l'impossibilité de l'intervention mutuelle des hommes les uns en faveur des autres, ou en d'autres termes de la charité, est ainsi une question de morale; et qu'enfin morale, politique, économie politique, sont, au fond, du domaine de la religion. Grâce à eux, ce que l'on séparait à tort se rejoint. On séparait à tort la religion de la vie civile et politique, et on ne laissait à la religion d'autre rôle que de prêcher ce qu'on appelle l'aumône. Ils ont providentiellement attaqué la religion jusque dans cette fiche de consolation qu'on lui avait abandonnée ; ils ont, par d'impitoyables chaînes de raisonnements, délruitdanslamain du prêtre jusqu'à sa dernière raison d'être, la charité chrétienne, telle qu'on l'entend vulgairement. C'est à la religion au-

jourd'hui à reprendre ses droits, et à leur demander compte de leur prétendue science.

Et, en leur demandant ce compte, elle doit rayonner de nouveau sur tout le domaine de la connaissance et de l'activité humaine. Elle doit porter partout son regard investigateur ; et puisqu'ils ont fait, pour ainsi dire, une synthèse, si l'on peut appeler synthèse l'universelle destruction dont ils ont été les derniers agents, elle doit, à sou toiu*, ériger une synthèse; car tout se tient : le problème de l'économie politique est le problème même de la religion.

Vainement l'Ecole de Malthus s'écrie ironiquement : « Les livres saints, tout-puissants » en religion, n'ont pas en économie politique » plus d'autorité qu'en physique et en chimie. » C'est une erreur, qui annonce tout simplement l'étroitesse du génie de ceux qui la profèrent avec une si risible assurance. Est-ce que le critérium de certitude est le même en économie sociale qu'en physique ou en chimie? Est-ce que le monde du 7noi et du nous est le monde extérieur à nous? Est-ce que nous vivons ea société avec les animaux , les végétaux et les corps bruts? Est-ce qu'il y un verbe commun entre eux et nous? Est-ce qu'il n'y en a pas un, au contraire, commun entre nous? Est-ce que la société humaine n'a pas pour base le consentement? Est-ce que Dieu, se révélant dans chaque homme, ne se révèle pas à l'homme par l'homme même, en vertu du lien qui unit tous

les hommes? Si Dieu a parlé, il faut obéir; si la révélation est vraie, il faut suivre la révélation; si l'Evangile est divin, il faut s'y conformer. Osez dire que Dieu n'a pas parlé, osez dire qu'il n'y a pas de révélation, osez nier la divinité de l'Evangile! Mais ne faites pas d'hypocrisie, et ne dites pas que vous respectez la religion, mais seulement dans son domaine; car tout dans la société humaine est de son domaine, ou elle n'a pas de domaine, et n'est qu'une chimère.

Nous assistons ici à un terrible combat, et dont l'issue sera définitive. Ou l'économie politique, telle que nous venons de la décrire et telle qu'elle est en réalité, succombera, ou la religion sera détruite à jamais. Il ne peut pas y avoir de religion là où l'homme est déclaré, par une loi de la iNature, ennemi de l'homme. Si, comme le prétendent les économistes, la fécondité de la terre a des limites telles que le joui ne serait pas éloigné oii les hommes seraient forcés de se manger les uns les autres, dans le cas ou aucun obstacle ne comprimerait le progrès de la population (1), et si déjà, comme ils le disent encore, la terre est arrivée aujourd'hui à sa limite de population, ou à peu près dans certains de nos pays d'Europe, et particulièrement en France; comme il est constant néanmoins que la population augmente malgré tous les obstacles, et comme d'un autre côté

(1) De la Chariic; ancien CLobc, tom. II, numéro da 21 mai lb2ij.

les arrêts apportés à l'accroisscpicnt de la population par la misère sont des fléaux, il s'ensuit que l'Humanité est frappée de mallîeur dans son germe et dans toute son essence, qu'elle est sans espoir, et que le mal, au lieu de diminuer, doit augmenter sans cesse. Donc point de religion. Car quant à cetle fausse religion, absolument contraire à toutes les prophéties, qui nous donnerait pour dogme l'éternité du mal sur la terre sans promesse de salut et de résurrection sur la terre, la raison humaine, d'accord avec l'Evangile, l'a renversée à jamais. Vous ne rétablirez jamais le paradis imaginaire et l'enfer imaginaire qu'une très fausse €t très absurde interprétation de l'Evangile avait pu substituer à la prophétie claire, positive, incontestable, de cet Evangile.

Le paradis doit venir sur la terre ; cet Evangile le dit positivement. Le règne du Christ est promis sur la terre ; c'est ce que cet Evangile annonce de la façon la plus affirmative. Les passages de cet Evangile qui contiennent celte vérité ne sont par un seul, mais sont multiples. Ou plutôt l'Evangile tout entier, dans tous ses détails, comme dans tout son ensemble, n'est que cetle vérité. Le fils de Dieu n'est venu sur la terre et ne doit revenir sur la terre que pour cette vérité. Le Christ est pour ainsi dire adéquat à cette vérité même. Nier cette vérité, c'est nier le Christ, c'est nier le salut, c'est nier l'Evangile.

Je laisse de côté toute la tradition de l'Eglise ;

le symbole des apôtres (1), comme le symbole <le Nicée (2), établit cette vérité. Le Cliristianisme n'a qn'iiu credo, et ce credo affirme ce qu 'affirme l'Evangile, la résurrection sur la terre.

L'Evangile, dis-je. est cette vérité; et l'Evangile a donné en même temps le moyen de réaliser cette \érité. Le moyen de réaliser cette vérité, c'est la Charité, c'est-à-dire l'amour de Dieu et de l'Humanité : Aimez Dieu de tout votre cœur et votre prochain comme vousmême. A quoi le Christ ajoute : Ce second précepte est au fond le même que le prenner (3).

Que l'Evangile n'ait pas encore pu manifester entièrement ce qu'il contient, et se réaliser, c'est ce qui est trop évident par les horribles tortures qu'endure l'Humanité tout entière, aussi bien ceux qui exploitent que ceux qui sont exploités. Mais ceci n'est pas une objection à faire à l'Evangile, qui contient la promesse

(1) Scdel ad dextcram Dci pairis omiiipolenlis : i>dk ■\ENTLRLS EST judicarc vivos et moriuos. (Syicbolum Aposlolorum.)

(2) Qui -pr opter nos homines, et propter nostraji salutem àesct:ndit,ctiiicarnalusest,ct homo fuctuspussus est, et rcsurre.rit tcrtia die, et ascciidit iii cvclos^ et iteklm ventircs est

Jmlicare liros et moriuos. (Syniboliim Mca;iii Concilii.)

(3) S. MatMiieu, cbap. WII, v. 3/i-iO. Avec l'économie polilique maillinsienne, nous ne pouvons plus aimer les hommes. Donc, si nous ne pouvons pas aimer les hommes, nous^ ne pouvons pas non plus aimer Dieu : c'est lEvangilc qui le <tit. Donc plus de Dieu pour nous; car Dieu peut-il exister |)our nous sans être aimé de nousl Donc plus de religiou.

ET LES ÉCONOMISTES. i 39

d'un avenir que l'Humanité seule peut réaliser en faisant descendre en elle la sainte doctrine enseignée dans cet Evangile. Ceci, dis-je, n'est pas une objection à l'Rvangile , puisque dans l'Evangile même se trouve la prédiction de l'esprit de connaissance et de science qui organisera l'Evangile et en amènera la réalisation : « Lorsque le Paraclet sera venu^ lequel je vous » enverrai de la part de mon Père, savoir » l'EsPRiT DE LA VÉRITÉ qui procèdc de mon » Père; c'est lui qui rendra témoignage de moi. 9 El vous aussi , vous en rendrez témoignage , » parceque vous êtes dès le commencement » avec moi (1). »

Non, la religion n'a pas menti; non, l'Evangile n'est pas faux : Vrsprit de science, consolateur et réparateur, viendra.

Ce qui est faux, c'est l'Economie politique.

L'Economie politique oppose h l'Evangile... quoi ! la proporliou supérieure de la population sur la subsistance.

Mais l'Economie politique oublie de dire que ce qui empêche l'accroissement des subsistances, c'est l'égoïsme, dont elle part et qu'elle préconise.

Ainsi ce que l'Economie politique oppose à l'Evangile, c'est réellement la fausse propriété destructrice de la vraie ; ce qu'elle oppose, c'est ce que le Christianisme tout entier a toujours condamné sous le nom d'usure ; ce qu'elle

(1) S. Jean, chap. XV, v. 26-27.

oppose , c'est le lucre , l'intérêt , le gain ! C'est le lucre, l'intérêt, le gain, c'est-à-dire la guerre que les hommes se font entre eux , qui, afliiiblissant le genre humain et empêchant ja production, diminuent la subsistance. Et les économistes ont l'extrême folie d'opposer à l'Evangile le mal que l'Evangile condamne et est venu pour détruire !

l'EwBoinie politique ordonne de tuer les enfants des pjOTres, l'Erangile ordoaie de les sauver.

Il n'y a rien de nouveau sous le soleil , pas d'erreur absolument nouvelle. L'Economie politique, arrivée, avec Malthus et M. Duchàtel, à ses dernières conséquences, est très ancienne, car c'est l'athéisme; elle est très ancienne, dis-je; car elle se réduit, en définitive, au raisonnement qui engageait les Spartiates à courir sus aux Ilotes, et les Pharaons d'Egypte à faire mourir la postérité des Hébreux.

Si Sparte a été détruite, si l'Ilumaniié a flétri avec horreur ces sauvages exécutions, il semble que cela n'a eu lieu que pour détruire à jamais de pareilles théories politiques. Si Dieu a choisi pour £0U peuple le peuple hébreu et l'a fait sortir d'Egypte, et si l'Egypte est ensevelie aujourd'hui dans son désert de sable, tandis que la loi de Dieu est aujourd'hui proclamée

ET LES ÉCONOMISTES. iM

par tant de nations, il semble que cela n'a eu lieu que pour ensevelir à jamais les abominables doctrines de la politique des Pharaons. Et pourtant voilà que de nouveau la vérité doit combattre contre les mêmes abominations!

Qu'ordonne l'Economie politique relativement aux enfants dont le nombre paraît surabondant en raison du besoin que la société peut avoir d'eux, c'est-à-dire en raison de la demande que les riches font des pauvres? Elle ordonne de les tuer. Ceci est avéré, constant, incontestable ; elle ordonne de les tuer ! Ecoutez de nouveau Malthus; car la chose est si horrible, qu'il faut l'entendre dix fois avant d'y croire.

« Vn honirio qui naît dans un monde déjà «occupé, si les riches n'ont pas besoin de » son travail, est réellement de trop sur la » terre. Au grand banquet de la Nature, il n'y » a pas de couvert mis pour lui. La Nature lui » commande de s'en aller, et elle ne tardera » pas à mettre elle-même cet ordre à exécu- » tion. »

Malthus ne dit pas : Opposez-vous à cet ordre, empêchez ce meurtre. Oh! non, il appelle ce meurtre une loi de la Nature! Cet enfant né dans un monde occupé lui paraît de trop sur ta terre; les riches n'ont pas besoin de son travaill Tous les économistes de cette école, et en peut même dire tous les économistes de la ligne d'Adam Smith, à moins qu'il ne s'en trouve de très inconséquents, sont du même

142 MALTllUS

avis que Malllius; leur théorie de la production par le Capital aboutit là. Seulement ce n'est que depuis que Maltlius a porté sur ce point son regard scrut;iteur, qu'on se rend compte de cette nécessité du sacrifice des enfants pauvres. Oh! depuis Maithus, l'économie politique anglaise est entrée en pleine possession d'elle-même, et ses principes sont inflexibles. Ecoulez M. DucluUel :

0 11 n'y a que le gouvernement anglais qui » ait reconnu aux pauvres et à leur postérité » le droit d'être nourris par l'Etat, et qui, pour » accomplir cette obligation, ait établi un vaste » système d'aumônes. Mais chez toutes les na- » tions, il est des établissements publics qui dé- » rivent des mêmes principes; sur une moindre » échelle, ils produisent les mêmes résultats. » Ainsi nous avons nos hôpitaux d'enfants n trouvés , qui se chargent d'élever les en- » fants abandonnés par leurs parents à la » merci de la charité publique. Les princi- » pes inflexibles de l' Economie politique con- )) damnent ces institutions, comme elle ré-, » prouve la ta\e des pauvres; c'"st un en- » couragement donné au vice et à l'impré- » voyance, une invitation aux parents de se » décharger du devoir sacré de nourrir leurs » enfants; elles sont la cause du mal qu'elles » prétendent guérir (1). »

Esl-il rien de plus positif? Suivant l'Econo-

(1) De la C/tarilé; ancien Globe, tora, II, numéro du 21 mai 1825.

mie politique, il faut tuer ou, ce qui revient au mèuie. laisser mourir les enfants des pauvres que leurs parents ne peuvent nourrir. De même qu'il ne faut pas établir de taxe des pauvres, à l'instar de ce qui a été fait en Angleterre sous la reine Elisabeth, et qui est mauvais, de même il faut détruire ce qui s'est établi chez toutes les nalions, et qui ressemble par les efl"i;ts à cette taxe des pauvres. Les Anglais ont eu tort de croire que les pauvres et leur postérité avaient droit à la charité publique ; et chez toutes les nations où des établissements publics, dérivant du même principe, produisent les mêmes résultais, quoique sur une moindre ■échelle, en conservant celle postérité des pauvres, il faut détruire ces établissements, afin de détruire la postérité des pauvres. Les principes inflexiri.es de l'Economie politique condamnent CKS institutions.

i'Or qu'ordonnent les Livres Saints à l'égard de ces enfants que l'Economie politique ordonne de tuer? Qu'ordonnent la Bible et l'Evangile? Qu'ordonnent et Moyse et Jésus? Qu'ordonne Dieu parlant par Moyse et Jésus , et par tous les prophètes , et par l'Eglise tout entière? Dieu ordonne de les sau-^ ver.

Ecoutez le récit de ia Bible racontant la naissance de Moyse, et voyez si l'Economie politique Malthusienne n'est pas tout entière condamnée dans les pensées et les paroles de ces Egyptiens qui tuaient les fils des Hébreux par

l/i4 MALTHUS

crainte d'un excès de population et d'uic manque de subsistance :

« Toutes les personnes qui étaient nées de Jacob étaient soixante-et-dix , avec Joseph qui était en Egypte, Or Joseph mourut, et tous ses frères, et toute celte généralittn-là. Et les enfants d'Israël foisonnèrent et se multiplièrent cxlraordiuaircmcnl; et ils s'accrurent, et de\ lurent très puissauîs, tellement que le pays en fut rtMUpli. Depuis, il s'c'leva un nouveau roi sur l'Egypte, qui n'avait pas connu Joseph. Et il dit à son peuple : < Voici ! le peuple des enfants d'Israël est plus nombreux et pius puissant que nous; venez donc, agissons prudemment avec lui, de peur qu'il ne se multiplie; que, s'il arrivait quelque guerre, il ne se joigne aussi h nos ennemis; qu'il ne combatte contre nous, et qu'il ne se relire de r« pays. ') Ils établirent donc sur le peuple des commissaires d'impôts, pour l'accabler de charges; et ils le forcèrent à bâtir des villes fortes à Pharaon , savoir Pithom et Rhamésès. Mais plus ou l'affligeait , plus il croissait et se muliipliait; et les Egy|)iiens voyaient avec chagrin les enfants d'Israël. VA les Egyptiens faisaient servir les enfants d'Israël avec rigueur; tellement qu'ils leur rendirent la vie amère, par une dure servitude, en les employant à faire du mortier, des briques, et en outre les tenant aux travaux des^ champs. Tout le service qu'on tirait d'eux était avec rigueur. Le roi d'Egypie parla aussi aux sages-femmes hi'breuses , dont l'une s'appelait Sciphra et l'autre Pulia , et il leur dit : « Quand vous recevrez les enfants des femmes des Hébreux, si c'est un fds, mettez-le à mort ; mais si c'est \\\\(i fille , qu'elle \i\e. ■) Mais les sages-femmes craignirent Dieu, et ne firent pas ce que le roi d'Egypie leur avait dit;

car elles laissèrent vivre les fils. Alors le roi d'Egypte appela les sages- femmes, et leur dit : « Pourquoi avez-vous fait cela , d'avoir laisse vivre les fils? <> Et les sages-femmes répondirent à Pharaon : « C'est que les femmes des Hébreux ne sont point comme celles d'Egypte; car elles sont vigoureuses, elles ont accouché avant que la sage-femme vienne vers elles. » Et Dieu protégea les sages- femmes , et le peuple se multiplia et devint très nombreux. Et parceque les sages-femmes craignirent Dieu, il fit prospérer leurs maisons. Alors Pharaon fit ce commandement à tout son peuple, et dit : « Jetez dans le fleuve tous les fils qui naîtront , mais laissez vivre toutes les filles. » Or un homme de la maison de Lévi épousa une fille de Lévi, laquelle conçut et enfanta un fils; et voyant qu'il était beau, elle le cacha pendant trois mois. Mais ne le pouvant tenir caché plus longtemps, elle prit un colTret fait de joncs, et l'enduisit de bitume et de poix ; ensuite elle y mit l'enfant, et le posa parmi des roseaux sur le bord du fleuve. Et sa sœur se tenait loin pour savoir ce qui lui arriverait. Or la fille de Pharaon descendit au fleuve pour se laver; et ses filles se promenaient sur le bord du fleuve; et ayant \u le coffret au milieu des roseaux , elle envoya une de ses filles pour le prendre. Et l'ayant ouvert, elle vit l'enfant. Et voici, l'enfant pleurait. Elle en fut touchée de compassion , €t elle dit : c. c'est un des enfants des Hébreux. » Alors la sœur dit à la fille de Pharaon : « Irai-je appeler une nourrice d'entre les femmes des Hébreux , et elle t'allaitera cet enfant. » Et la fille de Pfiaraon lui répondit : <• Va. » El la jeune fille s'en alla , et appela la mère de l'enfant. Et la fdie de Pharaon lui dit : « Emporte cet enfant, et me l'allaite, et je te d(.nnerai un salaire; » et la femme prit l'enfant , et l'allaita. Et quand l'enfant

Iflô M ALT H us

fui devenu grand, elle l'amena à la fille de Pharaon , qni l'adopta pour son fils ; el elle le nomma Moyse, <- parccque, dit- elle, je l'ai tiré de l'eau (1). »

Ainsi survit Moyse, cet cufaut trouvé que l'Economie politique avait ordonné de détruire. Il survit, et avec lui la loi de Dieu triomphe. Tous les Pharaons d'Egypte, et l'Egypte avec ses Pharaons, sont aujourd'hui dans la mort; iMoyse vit, la vie éternelle a été donnée à cet enfant trouvé^ et par lui la vie éternelle est promise à ceux qui comprendront et suivront la loi de Dieu. Mais ceux qui suivront ce qu'ils appellent la loi de la Nature , cette loi abominable qui ordonne de massacrer les enfants, ceux-là sont sûrs d'entrer dans la mort comme les Pharaons d'Egypte.

Après .la naissance de Moyse il faut voir celle de Jésus. L'une est pour ainsi dire la figure ou le reflet de l'autre. De même que les Pharaons d'Egypte, Hérode ordonne la mort <les enfants : « Il mit à mort tous les enfants *) qui étaient dans Bethléhem et dans tout son «territoire, depuis ceux de deux ans et au- » dessous (2). » Mais, pour bien comprendre ce (jue l'Evangile nous signifie par ce massacre des innocents, il faut combiner le récit de S. Matthieu et celui de S. Luc. Ce dernier évangé-

(1) Exode, cliap. II.

(2) S. MaUhieu, cliap. II, v. 16,

liste rapporte la naissance do Jésns à nn de ces dénombrements qne les Romains faisaient avec lin soin si minutieux, alin d'asseoir l'assiette de l'impôt. Ces dénombrements servaient à imposer aux peuples vaincus une multitude de charges,qui étaient, commediraitaujou)d'hui l'école de Malthus, autant de cliccks à la population. C'est toujours le même fait que l'on vient de voir exprimé dans l'Exode, quand Pharaon dit à son peuple : « Agissons prudennnent avec » ces Hébreux, de peur qn'ik vc se rnulli- » plient, » et qu'en conséquence il établit sur les Hébreux des eommissaires d'impôts pour tes aceabler de efuirges. Jésus naît dans une étable pendant le dénombrement, et un ange du Seigneur ordonne à Josepli de s'enfuir en Egypte: « Lève-toi ; prends le petit enfant et sa 1) mère, et t'enfuis en Egypte, et le tiens là » jusqu'à ce que je te le dise ; car Hérode * cherchera le petit enfant pour le faire mou- » rir (1). » Toujours la persécution contre les enfants des pauvres, toujours la loi économique, ou, comme dit Malthus, la loi de la Nature, qui ordonne de faire mourir la postérité des pauvres par des impôts ou d'autres ehecks artiliciels, par la crainte qu'ont les triomphants du monde, les vainqueurs, les maîtres, les riches, du défaut de subsistance, et par la nécessité où ils sont de calculer que les esclaves ou prolétaires chargés du travail, devant abso-»

(1) 5. MaUliieu, cliap. II, v. 13,

lument être nourris les premiers , eux et leurs familles, pour pouvoir travailler, le revenu des propriétaires diminue en raison de l'accroissement des travailleurs inutiles. Moyse, condamné à mourir, avait échappé à la mort, e» Egypte même, par la pitié d'une femme. C'est pour cela sans doute qu'une voix du Ciel ordonne que le nouveau Moyse soit conduit en Egypte pour être préservé. Ainsi survit Jésus, cet enfant trouvé que l'Economie politique avait ordonné de détruire. Il survit, et, avec lui , la loi de Dieu triomphe de nouveau , comme elle avait triomphé avec Moyse. Tous les riérodes, serviteurs des Romains et tyrans de leurs frères sont aujourd'hui dans la mort; Jésus vit, la vie éternelle a été donnée à cet enfant trouvé, et par lui la vie éternelle est promise à ceux qui comprendront et suivront /a loi de Dieu. Mais ceux qui suivront ce qu'ils appellent la loi de la iSalure, cette loi abominable qui ordonne de massacrer les enfants, ceux-là sont sûrs d'entrer dans la mort comme Hérode.

la loi lie la Salure des éconoraisles est l'opposé de U loi de Dieu.

Il ne traquait pas, il ne poursuivait pas, il n'assassinait pas les enfants trouvés, comme l'Economie politique Malthusienne, lui, ce fils de Dieu, né dans une crèche, lui, cet enfant

trouvé, qui échappa à la fureur d'Hérode, ce Malthusien du temps :

« Alors on lui présenta de petits enfants, afin qu'il leur imposât les niains et qu'il priât pour eux. Or les disciples reprenaient ceux qui les présentaient. Mais Jésus leur dit : « Laissez ces petits enfants, et ne les empêchez point de venir à moi ; car le royaume des cieux est pour ceux qui leur lesgemblent (1). »

Toute la morale chrétienne est fondée sur l'imitation du type révélé dans l'Evangile. Incarner en soi l'idéalité qui se manifesta sur la lerre dans la personne du Christ, comprendre sa doctrine, et la pratiquer en s'efforçant d'imiter ses actions, voilà la règle du Chrétien. Si vous supprimez cette règle, il n'y a plus de Christianisme. Or l'Ecriture a résumé en un seul mot ce type que tout Chrétien doit s'efforcer d'imiter : Pcrtransiit benefaciendo (2) ; « Le Christ a passé sur la terre en faisant du » bien. » Faire du bien est donc la loi par excellence du Chrétien.

Mais voilà l'Econoujie politique qui prétend qu'imiter cette bienfaisance, c'est être insensé et immoral! voilà l'Economie politique qui déclare le principe même de cette bienfaisance une erreur! voilà l'Economie politique qui flétrit et condamne tout ce que l'Evangile a fait faire :

« Quel bien, s'écrie M. Duchâtel, ont pro-

(1) s. MalUiieu, chap. XIX.

(2) Qui perlransiit bciiefaciertdo et sanando, AcU X, 38.

» (luit Ips fameuses lois anglaises sur les pau- » vres? Le législateur se flattait de détruire la p misère? mais il u'a Tait qu'augmenter le uom- » bre des misérables. Partout à côté du pauvre » il a voulu placer l'aumône; partout à côté » de l'aumône sont nés des pauvres nouveaux. » Ces lois ont subi une épreuve de près de » trois siècles, et pendant trois siècles elles » n'ont été qu'une source de maux etd'oppres- » sions; c//cs ont impose aux riches un fardeau » q}d a lonjoiirs èlê croissant, et les pauvres » n'en ont pas profilé; car sur l'étendue des » secours s'est réglé le nombre de ceux f/ui les u ont reçus. Si un sentiment d'honneur et de » dignité ne détournait pas l'ouvrier anglais de » se mettre à la charge de la paroisse, si de » mauvais traitements, des dégoûts n'avaient » pas accompagné la distribution des secours, » les conséquences du système se seraient » montrées encore plus eflVayantes et plus » funestes ; les injustes et oppressifs règlements » qui ont contrarié dans l'exécution Icprin- » cipe du statut d'Elisabeth ont sauvé l'An- » g le terre (1). »

Et plus loin :

« Les établissements publics ont été précé- » dés par les fondations de la charité chré- » tienne. Les moines, comme le parlement an- » glais, cherchaient à détruire la misère ; mais » les aumônes des couvents n'ont pas obtenu

(I) De la Charité; ancien Globe, toni. II, numéro du 21 mai i825.

» plus de succès que les libéralités du législa- » leur; elles employaient les mêmes moyens ^ » el avaient pour origine lamcme erreur. Seu- » lement, comme elles fournissaient aux pau- » vres la subsistance sans exiger aucun travail, » outre l'imprévoyance, elles provoquaient la » fainéantise. Il n'est pas de puissance sur la » terre qui puisse cbasser la misère par des T> dons et des aumônes (1). »

Et plus loin :

« Il n'est donc qu'un remède contre les » maux que la misère enfante, et ce remède i-> est à la disposition de ceux-là mêmes qui » souffrent de la misère... C'est à l'ouvrier à » ne pas mettre au monde plus d'enfants que » son revenu ne lui permet d'en nourrir en » demeurant dans l'aisance. Sa condition , » pour employer la langue de la science, » DÉPEND du rapport entre la demande de » travail et l'o/fre ; il ne peut pas déli'rminer » la demande, mais l'o/fre est en son pou- » voir (2). »

Ne vous semble-t-il pas entendre le Pharaou d'Egypte parlant à son peuple I

Que dit le Pharaon?

« Le peuple des enfants d'Israël est plus grand » et plus puissant que nous ; venez donc , agis- » sons prudemment avec lui, de peur qu'il ne » se multiplie. »

(1) De ta Charité; ancien Globe, tom. II, numéro du 21 mai 1825.

(2j Ibid.

Que dit M. Duchâtel ?

« Il ne faut pas imposer aux riches un far- » deau qui pourrait aller toujours croissant. »

Pharaon employé dilîéreuis nioyens, et, voyant qu'ils sont tous insuffisants, il finit par dire à son peuple :

» Jetez dans le fleuve tous les fils qui naîj> tront, mais laissez vivre toutes les filles. »

L'Economie politique n'étant pas en mesure de faire cette distinction entre les fils et les filles, et considérant d'ailleurs que le besoin de filles du peuple ne se fait pas sentir, parceque, pour employer le langage de la science , l'offre est toujours supérieure à la demande en ce genre de produits, proclame ce qui suit :

« Pas de chanté , pas de bienfaisance ; que le peuple des pauvres se charge lui-même de limiter la population. Qu'il proportionne Yoffre à la demande. Tout ce qui excédera le besoin des riches périra. Que rien ne secoure celui qui naît sans que les riches aient fait la demande de sa naissance. Que rien ne préserve de la mort celui qui , étant né, se trouve sans travail. On a suffisamment essayé de la charité dans les siècles passés. Le principe de la charité chrétienne est une erreur. La charité est nuisible aux riches ; elle leur impose un fardeau. Elle n'est pas même utile aux pauvres; car, le nombre des pauvres augmentant à la faveur de cette charité, ils ne deviennent pas riches ; or qui n'est pas riche n'est pas un homme. »

Si le royaume des cieux, comme dit l'Evangile, est pour ceux qui ont l'innocence des enfants, il n'est pas pour ceux qui, après dixhuit siècles et demi de Christianisme, ont osé écrire de pareilles maximes.

l'Econamie poliliiiue nous enlève le salut, et détruit du mîrae coup Is foi, l'espc'rancc, et la charit'î.

Il s'agit du salut !

Dans l'Ecriture sainte, comme dans les auteurs profones, le salut signilie la santé, la conservation, la prospérité, l'exemption du mal, la victoire sur la douleur et la mort. Or le salut est promis à l'Humanité. Le fonds même du Christianisme, c'est que Di*u a voulu le salut de l'Humanité.

L'Economie politique nie que l'Humanité puisse être sauvée. Suivant elle, l'Humanité est à jamais condamnée au mal. Ecoulons encore M. Duchâtel :

« Dans nos sociétés civilisées, où le sol ap- » proprié, oîi un vaste Capital fournissent à » leurs possesseurs des revenus larges et assu- » rés, une partie de la nation vit dans la sc- » curité et l'abondance ; la misère s'est réfu- » giée dans les classes inférieures. Les classes » inférieures vivent de salaires, et ces salaires » se mesurent sur l'étendue des capitaux. Le » rapport de la population aux capitaux règle

» l'aisance des individus ; car la part de chacun > n'est autre chose que la somme des capitaux » divisée par le nombre des salariés. C'est donc » une trop grande concurrence des travailleurs » qui est le principe de la misère. La popula- » tion est misérable, parcequ'elle est trop » nombreuse. C'est de la même faeon que les r> plantes se disputant un sol limité s'éiou/fent » l'une l'autre, et qu'après une multiplication x trop abondante, périssent ou s'entre-dérorent » les animaux. Que font donc lks religions ,

» LES LÉGISLATEURS QUI ENCOURAGENT , COmme

» le demande Montesquieu, la propagatio.n » DE l'espèce humaine (1) ! »

Peut-il y avoir condamnation plus positive du Christianisme et de toute religion! Pas de salut pour notre espèce; elle est condamnée à s'étou/fe£ comme les plantes, à s'entre-dévorer comme les animaux.

Suivant le Christianisme, il y a trois vertus oa puissances qui nous conduisent individuellement et par là conduisent l'Humanité tout entière au salut promis par Dieu même. Ces trois vertus, flambeau et appui des vertus secondaires qu'on appelle vertus morales, sont appelées vertus théologales, c'est-à-dire vertus ayant Dieu et sa promesse pour objet. Ces vertus sont la foi, Vespérance, et la charité : la foi, par laquelle nous croyons à Dieu et à la promesse de salut qu'il a faite à l'Humanité;.

(t) De la Charité; ancien Globe, tom. II, numéro dm 21 mai 1825.

Vespêrance, par laquelle nous nous confions à celle promesse, sachanl qu'il sera fidèle à la remplir; la charité , par laquelle nous aimons Dieu et l'Humanité, Dieu dans l'Humanité, et l'Humanité en vue de Dieu, notre Créateur et souverain Bien.

Or l'Economie politique nous enlève du même coup la foi, l'espérance, et la charité.

Le naufrage.

Orgie de notre temps, orgie des politiques, des savants, des artistes, et des industriels , je sais maintenant ta loi , la cause et ton dernier mot, ton alpha et ton oméga. Cet alpha et cet oméga, c'est l'Economie politique qui enseigne à tuer les enfants.

Que d'horribles manières de suivre le précepte de Malthus notre siècle connaît et pratique !

O naufrage de la Méduse!... Là aussi il n'y avait ni foi, ni espérance, ni charité. Enfer! s'écriait-on, pas de salut! mourir de faim, et tomber dans le gouffre ! L'Océan est là pour recevoir mon cadavre ! Je vois ses monstres prêts à me dévorer. Je sens la faim dans mes entrailles, et j'ai peur de celte eau... Que la mort est près de moi! et qu'elle est horrible! Mourir! H faut donc mourir!... Non , je ne yeux pas mourir !... Il faut mourir! Damna-

tion ! mais je ne tomberai que le dernier! Voiità un enfant qui expire sur le sein de sa mère! que mes dents se repaissent de son corps! Ah! vous voulez m'enlcver ma nourriture ! Je suis plus fort que vous. Que le combat décide entre nous! apprêtez-vous à me servir de proie. — Ainsi parlait l'homme sur le radeau battu par la tempête, sans agrès, sans boussole, poussé on ne savait oîi par les flots d'une mer houleuse , sous un ciel sans soleil et sans étoiles. C'est qu'on était arrivé à cette limite dont parle Mallhus; la subsistance était trop rare pour la population. Il fallait s'étouffer comme des plantes se disputant un sol limité, ou s'entre-dévorer comme des

animaux Emblème de l'Economie Malthu-'

sienne, naufrage célèbre, je ne m'étonne pas que les poètes et les peintres t'aient choisi souvent pour symbole des sombres rêveries que leur inspire le temps oii nous vivons. Byron voyait en toi l'enfer; et Géricault aussi, ce fier génie, qui t'a peiut comme il aurait peint l'Achéron , dans les ténchres visibles dont parle Milton quand il décrit l'empire de Satan. C'est aussi comme le symbole le plus éclatant de notre époque que la fantaisie de Delacroix t'a tiré des ombres solennelles oiî Géricault t'avait placé, pour te peindre en miniature miroitant sous un sombre rayon do soleil. Oui , cette barque où tout expire, cette barque où l'on meurt en désespéré, cette barque où i'homme mange l'homme, c'est la barque de

ET LES ÉCONO.MISTES. 157

rilumanité voguant sans foi, sans espérance, et sans charité , sur l'abyme du temps , pondant que la planète insensible, emportant !c genre humain consterné, décrit au milieu de l'espace ses orbes éternellement les mêmes!

Pas de salut ! je vais mourir! La terre est là pour recevoir mon cadavre ; les vers dévoreront ma chair! Et je ne suis que chair I Damnation sur le grnre hcmain ! Il a plu à ce que les savants appellent la Nature, à ce que les mystiques appellent Dieu, de donner h toutes les espèces une facollé indéfinie de se multiplier ; mais cette Nature ou ce Dieu ont oublié de donner à leurs malheureuses créatures des moyens de subsistance en rapport avec cette faculté. Les plantes s'étouffent, les animaux s'entre-dévorent. Donc ruine, et famine, et meurtre, et pillage dans celte espèce humaine construite comme les autres espèceset pullulant comme elles. Tous ces rêves de salut qu'on a appelés des religions viennent tomber devant cette loi de la Nature enfin comprise.

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