CHAPITRE IH. — DES OBSTACLES A LA POPULATION €N RL'SSIE
Les tables des naissances, des morts et des mariages en Russie présentent des résultats si extraontinaires, qu'il est impossible de ne pas entrer en défiance à ce sujel ; et toutefois la régularité (lui y règne et laccorii qu'olïrenl celles de diffôn'nles années ap^>ellent notre atleution.
D.ms un écrit, présenté en 1768 à l'Académie de Pétersbourg, par B. F. Herman, et publié dans les Mémoires de celte Académie (I), oa trouve une comparaison des naissances, morts et mari(iges,endiflérentes provinces et en difléreutes villes de l'empire, dont voici les principaux résultats :
Les naissances sont aux sépultures dans le rapport de :
A Péterst)ourg 13 à 10 Vologda (archevêché). 23 à 10
Moscou (gouvern.). . . 21 10 Kostroma 20 10
Moscou (district) (2). . 21 10 Arkhangel 13 10
Tver 26 lO Tobolsk 21 10
Novogorod 20 10 Tobolsk (ville). ... 13 10
Pskof 22 10 Vologda 12 10
Ridzan 20 10 Revel H 10
Voronèje 29 10
Quelques-uns de ces rapports sont singulièrement grands. A Voro- Deje, |)ar exemple, les naissances sont aux niorls presque comme 3 est à 1 ; rapport plus grand, je crois, qu*ori en a jamais observé en Amérique. Cependant la moyeime de ces rapports a été en quelque manière confirmée par des observations subséipientes. M. Tooke, dans son Tableau de Tempire de Russie, établit le rapp<»rt général des naissances aux sépultures, dans tout ce vaste pays, de 225 h 100 (3), cVst-à-dire de 2 1/4 à 1 ; et ce rapport est déduit des tables ou registres de 1793 (4).
Dr, la comparaison des mariages annuels et des naissances annuelles,
M. li«*rman tire les résultats suivants :
Un mariage donne :
En fan s. EofanU.
APétersbourg 4 P kof 3
Moscou (gouvernement). ... 3 Riazan 3
Tver. 3 Voronèje 4
(i) Nova acia Aeademix^ t. IV. — (2) 1-^ ville eiieplée.
(3) Touke's View o/the Russian Empire,yo\, il,b. lit, p. 162.— (4) Ihld.^^Atë.
Vologda
Tobokk, del7fi8àl778
de 1779 à 1783
en 1783. . . .
Novogorod 3
Kosiroma 3
Arkhangel 4
Revel 4
Tobolsk (gouTernemenl) ... 4
M HiTinan observe qu'en Russie la fécondité des mariages n'est pas plus grande qu'ailleurs, quoique la mortalilé y soit beaucoup moindre, comme le prouvent les rapports suivants, fondés sur un calcul fait par approximation, du nombre des habitants dans chaque gouverneaient :
Il meurt annuellement :
A Pétersbourg. . .
Moscou (gouvern.).
Moscou (district). .
Tver
Novogorod
Pskovsk
Biazan
Voronèje.
1 sur 28
Vologda (archev.) Kosiroma. . . .
Arkhangel
Revel
Tobolsk (gouv.) Tobolsk (ville) .
en 1783
sur65
1 79 On peut conclure de cette table, dit M. Herman^ que, dans la plupart des provinces russes, la mortalité annuelle est exprimée par le rapport de 1 à 60(1).
Cette moyenne est si élevée, et quelques-uns des rapports indiques pour chaque province en particulier sont si extraordinaires, qu'il est impossible de les croire fort exacts. Ils ont été néanmoins à peu près coulirmés par des tables ou registres subséquents, qui établissent, selon M. Tooke, la mortalité générale en Russie dans le rapport de 1 à 58(2); mais M. Tooke lui même seml)le douter de l'exactitude de cette partie des regisucs; et je tiens d'une autorité respectable que les omissions dans le registre des sépultures sont probablement beaucoup plus fréquentes que dans celui des naissances ; d*où il résulte que le grand excès des naissances et la faible mortalité sont moins réels qïi'apparen s. Oa croit que braucoup d'enfants, surtout dans l'Ukraine, sont enterrés secrètement par leurs pères, sans que le prêtre en ait connaissance. Les fréquentes et nombreuses recrues enlève nt un grand nombre d'hommes dont la m^rt n'est pas enregistrée ; les fréquentes émigrations de familles entières, qui vont en différentes parties de l'empire, et la déportation des criminels en Sibérie, sont cause que plusieurs per-
(I) jSnva acta JcadevucBy l. IV.
(-2} View ofthc Rus,>iun E-Jip., vol. Il, b. 111, p. 14, 8.
OBSTACLES A LA POPULATION EN RUSSIE. iTô
sonnes meurent en voyage, ou dan» des lieux dans lesquels on ne tient pas des registres réguliers de morlalité.On attribue enfin quelques omissions à la négligence des prêtres de paroisses, qui ont intérêt à enire-^ gistrer soigneusement les naissances, mais qui n*en ont point à enregistrer les morts.
J'ajouterai à ces raisons, que probablement la population dechaqne province est estimée par le nombre des paysans qui appartiennent à chaque terre; mais il est bien connu qu^un grand nombre d'entre eux obtiennent la permission de résider dans les villes. Il en résulte que leurs naissances sont enregistrées dans leurs provinces, mais il n'en est pas de même de leurs morts. La mortalité apparente des villes n'en est pas accrue en proportion, parce qu'elle est estimée d'après un dénombrement effectif. Les tables de mortalité, dans les villes, expriment exactement le nombre de ceux qui y meurent, sur un certain nombre connu d'habitants qu'on sait y résider ; mais, dans les provinces, quoique les tables soient censées donner le nombre des morts sur toute la population estimée de chaque province, elles ne donnent le nombre des morts que sur one population beaucoup moindre, parce qu'une partie considérable delà population estimée est absente.
A Pétersbourg, en 1784, on trouva par un dénombrement que le nombre des hommes s'élevait à 126,827, et celui des femmes à 65,619 seulement (1); le nombre des hommes était donc presque double de cehii des femmes. Cela tient au nombre de ceux qui venaient à la ville pour gagner leur capitation, en laissant dans les campagnes leurs familles, qui y étaieut habituellement établies; c'est aussi en (>artie leflet de l'usage qu'ont les seigneurs de garder auprès d'eux, à Moscou et à Pélersbourg, un nombre prodigieux de leurs paysans pour le ser\ice de leurs maisons.
Le rapport des naissances à toute la population, en Russie, n*est pas différent de la moyenne des autres pays ; c'est celui de 1 à 26 (2).
Selon le mémoire de M. Herman, que j'ai déjà cilé, le rapport des enfants morts âgés de moins d'une année est : à Péter>l)ourg, 1/5 ; dans le gouvememen! deToboUk, 1/10; dans la ville de TolK)lîik, 1/8; dans rarchevêche de Vologda, 1 14; à Novogorod, 1/31 ; à Veronèje, l/2i; à Arkhangel, 1/5. La mortalité des enfants dans quelques provinces est donc singnlièreuienl peiile; et conmieelle ne semble pas suscepiibledc beaucoup d'erreurs, elle sert à rendre plus croyable la petitesse de la
(1) Nova acfa Academise, Mémoirea de fV. L, Kra/ft^ l. IV.
(2) Tooke's Vitwof Russian Emp., vol. il, b. ill, p. 147.
i:0 LIVRE II. — CUAHTKE III.
mortalité générale. Eu Suède, le rapporl des enfanUqui meurent âgés de moins d'une année est, pour tout le pays, 1/5 ou même plus (1).
Le rapport des mariages annuelsà toute U population est, en Russie, selon M Herman,dans les villes, de 1 à 100; et dans les provinces, environ de 1 à 70 ou 80. Selon M. Tooke,dans les quinze gouvernements dont il avait les registres, ce rapport était de 1 à 92 (2).
Ce rapport est fort différent de celui qui a lieu en d'autres paj s. Il est ▼rai qu'à Pétersbourg il est de 1 à 140 (3) ; ii»ais c'est ce qui s'explique aisément par ce qui a été dit ci-dessus du petit nombre des houuiies en comparaison des femmes.
Les i^egistres de la ville de Pétersbourg sont envisagi^s comme des données sûres et sur lesquelles on peut compter; ils attestent en général la salubrité du climat, mais on y remarque un fait directement contraire à ce qui a été observé dans tous les autres pays ; on y voit, parmi les enfants, une mortalité |>liis grande |iour les filles que pour les garçons. De 1781 à 1785, sur 1,000 garçons venus au monde, il n*ea meurt que 147 la première année, tandis que sur le même nombre de filles il en meurt 310 (4) ; ce rapport est celui de 10 à 21 . Cela est tout à-fait inconcevable, et doit être attribué en partie à quelques causes accidentelles, car dans la période précédente le rap|K)rt était de 10 à 14 ; mais ce dernier rapport même est fort extraordinaire, car on a remarqué généralement qu'à toutes les é|)oques de la vie, excepté celle de la grossesse, la mortalité était moindre chez les femmes que chez les hommes. Le climat de la Suède ne parait pas fort diflérent de celui de la Russie ; or, M. Wargentin remarque, à propos des labiés de Suède, que la moindre mortalité des femmes s'y manifeste, non simplement comme TefTet d'une vie plus régulière et moins labcrieuse, mais comme une loi de la nature, qui opère d'une manière constante depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse (5).
Selon M. KralTl (6), la moitié de tous les enfants qui naissent à Pétersbourg atteignent l'âge de 25 ans. Ce fait indique, pour l'enfance et |>our la jeunesse, des circonstances beaucoup plus favorables à la vie qu'elles ne le sont communément dans une aussi grande ville; mais, après l'âge de 20 ans, la mortalité devient beaucoup plus grande qu'elle ne Test généralement dans les autres villes d'Europe ; on attribue avec raison
(1) Mémoires abrégés de l' /Écadémie de Sfoclt/iolm^ p. 23.
(2) View ofRuss. Emp„ vol. M b. III, p. 146.
(5) Nova acta Academiœ. Mémoires de fV. L, Krafft, l. IV. — (4) Ibid.
(5) Mémoires abrégés de P Académie de Stockholm^ p. 28.
(6) Nova Jeta Academiœ f t. lY.
cette diOKrence à Tiisage immodéré de Teau-de-vie (1) ; entre 10 et 15, k mortalité est si petite, qu^à cet âge il ne meurt que 1 garçon sur 47, et 1 fille sur 29 ; de 20 à 25, au contraire, elle est si grande, qu'il meurt 1 homme sur 9, et 1 femme sur 13. Les tables font voir que cette mortalité extraordinaire est principalement occasionnée par des pleurésies, des fièvres cliaudes et des consomptions. Les pleurésies emportent presque 1/4, les fièvres chaudes 1/3, et les consomptions 1/6 de toute la population. Ces trois maladies ensemble emportent les trois quarts de tous ceux qui meurent.
La nu>rtalité générale, de 1781 à 1785, fut, selon M. Krafit, de 1 sur 37 ; dans une précédente période, elle avait été de 1 sur 35 ; et dans ane période Subséquente • pendant laquelle il régna des épidémies , elle fut de 1 sur 29 [î). Cette mortalité moyenne |»our nue grande ville est peu considérable ; mais on peut conclure d^un passage du mémoire de M. KraSl (3), que les morts des hôpitaux, des prisons et de la maison des enfants trouvés sont omises ou ne sont point inscrites avec exactitude. Or, on ne saurait douter que l'insertion de ces morts dans les registres ne produise une grande différence dans la salubrité apparente de la ville.
Dans la seule maison des enfants trouvés, la mortalité est prodigieuse. On n'en publie point de tables régulières, et les communications purement verbales sont toujours sujettes à de grandes incertitudes ; je ne puis donc faire fond sur les informations que j*ai recueil* lies à ce sujet ; mais ce que j*ai pu apprendre de plus exact de ceux qui sont attachés à cette maison de Pétersbourg parait prouver que le nombre moyen des morts, y était de 100 par mois. L*hiver qui avait précédé Tépoque de ces recherches, c*est*à-dire l'hiver de 1788, on y avait fréquemment enseveli 18 personnes par jour. Le nombre moyen des enfants reçus dans la maison est de 10 par jour. Trois jours après leur entrée, on les envoie tous à la campagne poury être nourris; mais, comme il y en a un très-grand nombre qui entrent mourants dans la maison, la mortalité ne peut manquer d'y être très-considérable. On a quelque peine à se persuader que le nombre des enfants reçut soit aussi grand qu*on le dit; cependant, ce que j'ai vu de mes propres yeux me porte à croire qu'il n*y a pas beaucoup d'exagération, ni à cet égard, ni à regard de la mortalité dont je viens de parler. Je me trouvai à la maison environ à midi ; on venait d'y recevoir quatre enfants, dont Tun était
(i) Tooke's f^iewofthe Husiian emp.y vol. H, b. 111, p. 155.
(2) Ibtd., vol. 11, b. 111, p. i5i.— (3) Ibid., vol. Il, b. 111, p. ilSO, note.
2* ÊDlTIOlf. I
178 l ÏVRE II. — CHAPlTRt III.
évidemment mourant, el un autre paraissait avoir peu de temps à vivre.
Une partie de la maison sert d'hôpital pour les femmes en couche. Toute femme qui s'y présente y est reçtie et on ne lui fait aucune question. Les enfants qui naissent de la sorte sont confiés à des nourrices dans la maison, el on né les envoie pas à la campagne comme les autres ; la mère, si elle le veut, peut nourrir son propre enfant dans la maison; du reste, il ne lui est pas permis de l'emmener avec elle. Un enfant élevé dans la maison peut en tout temps être réclamé par ses parents, pourvu qu'ils prouvent que leur situation les met en état de Tentretenir. Tous ces enfants sont marqués el numérotés lorsqu'on les reçoit, afin que leurs parents puissent les reconnaître et qu'on puisse les leur montrer lorsqu'ils le demandent; Ciir si ceux-ci ne sont pas en état de les réclamer, ils ont au moins permission de les venir voir.
Les nourrices de campagne n'ont que deux rouhles par mois. Comme le rouble en papier, qui est la monnaie courante, vaut rarement plus d'une demi-couronne, ce traitement équivaut à quinze pences par se* maine (i). Cependant on assure que les dépenses générales de l'établissement s'élèvent à 100,000 roubles par mois. Les revenus réguliers dont il est en possession ne sont pas, à beaucoup près, suffisants pour cette dépense. Le gouvernement se charge de toute cette administration, et par conséquent en supporte les frais additionnels; comme on y reçoit tous les enfants sans aucune exception, les frais ne peuvent être limités. 11 est évident que si le nombre des enfants n'était point limité et que les sommes destinées à leur entretien le fussent, il en résulterait les maux les plus déplorables; par conséquent, de tels établissements, s'ils sont bien administrés, ou si les dé|)enses n'en sont pas diminuées par une mortalité extraordinaire, ne peuvent subsister longtemps que sous la protection d'un gouvernement fort riche* On peut, même avec nn tel appui, en présager la chule prochaine.
A rage de 6 ou 7 ans, les enfants qu'on a envoyés à la campagne reviennent dans la maison, où ils font toutes sortt^ de travaux. Les heures fixées pour le travail sont de 6 à 12 et de 2 à 4. Les filles quittent la maison à l'âge de 18 ans, et les garçons à 21 ou 22. Quand la maison est trop pleine, on laisse dans les campagnes , sans les ramener, quelques-uns des enfants qu'on y a envoyés.
En conséquence, la plus grande mortalité a lieu chez les enfants au moment ou on les reçoit, et chez ceux que Ton élève à la maison ; mais
(1) Un rouble argent vaut 4 fr. Le rouble papier valait alors un peu plus de 3 francs. (Jph. G.)
OBSTACLES A LA POPULATION EN RUSSIE. iV.I
die est encore forl grande parmi ce.ix qne Ton y ramène de la campagne et qui ont atteint un âge moins faible. Je fus suT-pris d'apprendre combien celte mortalité est considérable, après avoir admiré, romme je Tavais fait, la propreté et la douceur qui régnent dans cette maison et qui s'y font remarquer de toutes parts. Le bâtiment a toute l'apparence d'un palais; tontes les chambres en sont vastes, aérées, et ont même de l'élégance. J'assistai au dtner de 180 jeunes garçons; toi^ étaient proprement mis ; le linge de table était blanc, et chaque enfant avait sa serviette à part. Les aliments me parurent excellents; il n'y avait pas la moindre odeur désagréable dans ce réfectoire. Dans les chambres à coucbert chaque enfant avait son lit séparé ; les lits étaient en fer, sans ciels ni rideaux ; les couvertures et les draps d'une blancheur parfaite.
Des soins de propreté poussés à un si haut point, dans un si grand établissement, étonnent et semblent presque inconcevabk«s. Ils étaient dus principalement à l'influence de l'impératrice douairière actuelle, qui s'intéressait à tous les détails de cette administration, et qui, lorsqu'elle était à Pétersbourg, passait rarement une semaine sans venir l'inspecter elle-même. La mortalité qui a lieu dans cette maison, malgré tant de soins, fait voir bien clairement que la constitution de l'enfance ne peut supporter une vie si casanière et un travail de huit heures par jour. Tous les enfants que je vis dans cette mai^^on avaient plus ou moins l'air pâle et maladif ; si Ton avait jugé de la beauté nationale par ces petites filles et ces petits garçons, on en aurait eu fort mauvaise opinion.
Il est clair que des tables de noortalilé pour Pétersbourg, où Ton omet les morts de cet ét.iblissement, ne i>euvent )K)int donner une idée juste de l'état de celte ville, par rapport à la salubrité; mais il ne faut pas oublier qu'une partie, des observai iou:^(|ui attestent cette salubrité, telles (|ue le nombre de ceux qui meurent sur miile, etc., sont indépendantes de cette circonstance ; à moins cependant qu*on ne dise, ce qui n'est pas impossible, que presque tcus les parenls pour qui leurs enfants sont une charge diilicile a su[>porter les envoie4[]t à la maison des enfants trouvés ; car en ce cas les autfes enfants, appartenant presque tous à des parents qui vivent dans l'aisance, logés dans des maisons saines et bien aérées, offriraient saur doute une mortalité bien au-dessous de la moyenne prise parmi tous les enfants que fournit la population entière.
A Moscou, la maison des enfants trouvés est dirigée piécisément sur le même principe qu à Pétersbourg. M. Tooke donne Tétat de la perte
d^enfants, vraiment surprenanfe, que cette maison a faite pendant un espace de trenle années , depuis Tépoque de son premier établissement jusciu'à 1786. U remarque à cette occasion que, si nous connaissions exactement le nombre de ceux qui sont morts immédiatement à leur entrée dans la maison, ou qtii y ont porté avec eux le germe de la maladie à laquelle ils ont succombé, on trouverait prot)ablement qu'on ne doit attribuer au séjour dans rhôpilal qu^une très-petite partie de la mortalité de ces enTanls. Car , ajoute cet auteur, personne ne peut être assez déraisonnable pour imputer la mort de ces victimes à un établissement philanthropique qui enrichit le pays chaque année d*un nombre toujours croissant de citoyens aclifS) bien |)ortaots et industrieux (i).
Je pense, au contraire, qu\me grande partie de ces morts prématurées doit être impuléeàces établissements soi-disant philanthropiques^ Si Ton peut se fier aux rapports faits sur la mortalité des eufants dans les villes et dans les provinces de la Russie, cette mortalité parait très-petite. Par conséquent , la très-grande mortalité qu'on observe dans les hôpitaux d*enfants trouvés doit être attribuée à ces établissements, qui encouragent les mères à abandonner leurs enfants au moment où ils ont le plus besoin de leurs Koins. La faiblesse de cet âge ne permet pas qu'on les perde impunément de vue, ne fût-ce que pendant un petit nombre d'heures.
La prodigieuse mortalité qui a lieu dans ces deux maisons d'enfants trouvés de Pétersbourg et de Moscou, où les soins leur sont prodigués, me semble prouver invinciblement que ces établissements ne répondent pas à leur but ; car ce but est sans doute de conserver à TEtat un certain nombre de citoyens, destinés, sans ce secours, à devenir les victimes de la misère ou de la crainte du déshonneur. Si les enfants reçus à ces hôpitaux étaient restés sous la garde de leurs parents, quelques dangers qu'ils eussent courus, personne ne peut douter qu'un nombre beaucoup plus grand n'y eussent échappé et ne fussent parvenus à un âge où ils auraient pu devenir utiles à la société.
Si Ton approfondit un peu plus ce sujet, on voit que ces établissements non-seulement manquent leur but immédiat, mais encouragent fortement la licence des mœurs*découragent le mariage, et affaiblissent ainsi le grand et principal moyen dé soutenir et d'accrottre la population- Tous les hommes instruits avec qui je m'en suis entretenu à Pétersbourg s'accordent à dire que la maison des enfants trouvés y a produit cet effet de la manière la plus frappante. La faute d'une fille qui
(i) Fiew ofike Russian empire^ vol. Il, b. 111, p. 201 •
OBSTACLES A LA POPULATION EN RUSSIE. i8t
^irient mère y est deTeniie fi commune, qu*on IVnTisage comme on» bagatelle. Un négociant anglais de Pélersï>oiirg me dit qu*une jeune fille, qui vivait dans sa famille, sous la garde d'une femme considérée comme sévère, avait envoyé sii enfants à la mais«»n de» enfants trouvés, sans avoir pour cela perdu la pince qu*elle occupait.
Il faut cependant observer, qu'en général il n'est pas commun que la même personne ait six enfants d'un commerce illégitime. Partout où règne dans les mœurs beaucoup de licence, les naissimces ne sont point à toute la population dans un rapport aussi considérable que le mariage seul les donnerait. Le découragement du mariage, et la diminution da nombre des naissances qui en est la suite , fout plus que compenser l'encouragement au mariage qui résulte de la perspective offerte aux parents d'être débarrassés des enfants qu'ils ne pourraient pas entretenir.
En considérant la mortalité extraordinaire qui a lieu dans ces établissements et la tendance manifeste qu*ils ont à favoriser les habitudes licencieuses, on pourrait penser avec frmdement que, pour arrêter la popubtion, un homme d'ailleurs indiffèrent sur les moyens n'aurait rien de mieux à faire que d'établir un nombre suffisant d*h6pilaux d'enfants trouvés, où les enfants fussent reçus sans 'tistinction ni limites. Si Ton vient ensuite à examiner sous un autre rapport l'effet de ces institutions, il paraîtra difficile que les sentiments moraux ne s'altèrent pas insensiblement chez une nation où l'on encourage les mères à abandonner lenrs enfants, où l'on semble s'appliquer a leur pcf^uader que leur amour pour ceux qu'elles viennent de mettre au jour n'est qu'un vain préjugé, dont le bien de leur pays veut qu'elles fassent le sacrifice. Quelques infanticides, produits de loiu en loin par la crainte du déshonneur, sont rachetés à un haut prix, si, pour les prévenir, il faut dépouiller la masse du peuple des sentiments les plus honnêtes et les plus utiles à entretenir.
En supposant que les hôpitaux d'enfants trouvés atteignent le but qui les a fait instituer, l'esclavage établi en Russie pourrait y rendre de tels établissements plus excusables qu'ailleurs ; car tout enfant élevé dans ces hôpitaux devient un homme libi*e, et en cette quali:é doit probablement être plus utile à rEtitt, que s'il avait appartenu à un maître particulier. Mais, dans des |iays où il n'y a pas d'esclaves, le succès le plus complet n*em[»êeherait pas que ces hôpitaux. iv? fis<ent injure aux membres de la société qui leur sont étrangers. Le véritable encouragement au mariage est le haut prix du tt avait et une augmentation d'occupations ou d'emploi pour tous ceux qui ont quelque activité. Mais si
i84 UVRR II. — CHAPITRE IV.
allemand fort estimé. Cette table est extraite fidUemcnt des rapporta généiaux faits au synode ; elle contient tontes les éparchiet^ excepté Bruziaw, qu*on n'a pu y joindi^â caué^e de quelques ditficultés particulières à cette é[>arcbie, pour ce qui concerne les registres des Dfiorts. Voici les résultats généraux de cette table :
Du tes.' niaicuUo. Du Mie féminio. Totoui.
NAi<;ftances 551,015 460,900 991,915
Morls 275,58i 254,807 540,589
Mariages 257.515
Surplus des naissances.. 1^,.^,^^ 196^5r^^>^^
Pour estimer la population, M. Tooke multiplie les morts par 58; mais comme cette table parait plus correcte que celles qui Toni prëcédée, et comme le rapport des morts aux naissances y est aussi plus coosidérable, il est probable que le nombre 58 est trop grand pour être employé ici comme multiplicateur. Ou peut ol)server que, dans cette table, les naissances sont aux morts à |ieu près comme 183 e>t à 100; les naissances aux mariages, comme 3o5 est à 100; et les morls aux mariages, comme 210 est à 100.
Tous ces rapports sont plus probables que ceux qui résultent des précédentes tables.
CHAPITRE IV. — DES OBSTACLES QUI S'OPPOSEKT A Lk POPULATION DANS LES PAKTIIS
MOYENNES Dli. L* EUROPE.
On trouvera peut-être que je me suis arrêté à étudier les Etats du nord de TËiirope plus longtemps que ne le com|>orte leur importance politique. J*en ai usé ainsi parce que la |K)liti(|ue intérieure de ces Etats est, à plusieurs égards, essenliellement ditlt^rente de celle de TAngleterre; et parce que la connaissance personnelle, quoique légère, que j*en ai acquise, pouvait me fournir qne'ques remarques nouvelles. Dans les parties moyennes de TEurope, la division du travail , la distribution des diverses occupations, et le ra|>|>ort dos habitants des villes à ceux des campagnes, diflerent fort p<*u de ce qu'on voit en Angleterre ; tellement qu*il serait inutile de chercher, dans les mœurs ou dans les coutumes qui y régnent , des traits assez marqués pour présenter des obstacles à la population qui leur soient propres. J*ap(>elleraidoncrattention du lecteur princi|)aleinent sur certaines conséquences qu'on peut tirer des registres des naissances, des morts et des mariages ; ces données fournissent , en plusieuis points importants, plus d'instruction sur Té» conomie intérieure d'une nation que ne peuvent faire les observations du voyageur le plus exact.