‹ MalthusChapitre 29 sur 89 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

DBS OBSTACLES A LA POPULATION DANS LES DIFFÉRENTS ÉTATS DE L'EUROPE MODERNE.

En examinant successivement les divers États de l'Europe moderne, nous serons aidés dans nos recherches par les registres des naissances, des morts et des mariages. Lorsque ces registres sont complets et correctSy ils peuvent faire connaître avec quelque degré de précision si les obstacles qui arrêtent la population sont du genre privatif ou du genre destructif. Les habitudes de la plupart des nations européennes se res*semblent, parce qu'elles sont placées dans des circonstances assez semblables. Il y a donc lieu de s'attendre que leurs registres offriront à peu près les mêmes résultais. Cependant quelques calculateurs, se fiant trop à cette coïncidence, ont commis l'erreur de croire que la loi de mortalité était la même en tout pays» U parait au contraire que cette loi varie beaucoup, qu'elle n'est point la même dans toutes les parties d'un même pays, et qu'entre certaines limites, elle dépend de circonstances qu'il est au pouvoir de l'homme de modifier.

La Norwëge a été, pendant presque tout le siècle qui vient de s'écouler, à l'abri des pertes d'hommes occasionnées par la guerre. Le climat résiste aux épidémies; et la mortalité y est moindre, année commune, qu'en aucun autre pays de l'Europe, où l'on tient des registres corrects (1). Le rapport des morts annuelles à toute la pupulation, est

(1) Les registres de la Russie donnent une mortalité moindre ; mais on suppose que ces rej^istres sont défectueux. (M)

Depuis Tépoque où Malthus écriTait, les économistes se sont vivement préoccupés de cette question. De nombreuses recherches ont été entreprises dans plusieurs pays parles statisticiens et publiées soit par des savants séparément, soit par des commissions officielles ; mais on est loin d'avoir tous les documents nécessaires. II est toujours bien constaté que la mortalité varie selon le sexe, le climat, les saisons, les localités, les professions, le prix des subsistances, la paix ou la p.uerre,elc- On peut consulter les publications du bureau de statistique de Berlin conduit d*abord par Hofiman, ensuite par M. Dieterici ; la statistique publiée au ministère du commerce k Paris, sous la direction de M. Moreau de Jonnès; celle de la commission de statistique belge , dont M. Quételet est le président et M. Heosdiling

en moyenne, dans tout le pays, de 1 à 48 (1). Il ne parait pas tontefois que jamais la population de la Norwège ait augmenté d*une manière fort rapide. Elle a pris une sorte d'essor pendant ces dix on quinze dernières années ; mais jusqu'à cette époque, ses progrès doivent avoir été fort lents, car nous savons que ce pays a été peuplé dans des temps très-anciens^et en 1769, il ne comptait que 723, 141 habitants (2).

Avant d'entrer dans Texamen détaillé de Véconomie intérieure de ce pays, nous pouvons déjà nous tenir pour assurés que, puisque les obstacles destructifs de la population y ont agi faiblement, les obstacles privatifs y ont agi avec forée. Et Ton voit en effet, par les registres, que le rapport des mariages annuels à toute la population est de 1 à 180 (3), c'est-à-dire moindre que ne le donnent les registres de tous les autres pays, la Suisse seule exceptée.

Au nombre des causes qui ont agi dans ce pays pour diminuer le nombre des mariages, il faut compter le mode d'enrôlement qui y a été adopté depuis quelques années. En Danemark et en Norwège, tout enfant de fermier ou de manouvier est soldat (4). Auparavant, l'ofBcier

le secrétaire ; celle de la commission sarde et les travaux de MM. Benoislon de Châteauneuf, Moreau de Jonnès, Quélelet, Villermé, etc. Voyez les tableaux résumant les diverses tables de mortalité et de vie moyenne, publiés par M. Yuhrer dans le Journal des Économistes^ t. XXVl, p. 30. {Jph, G,)

(1) Thaarup, StatisUk der Dcmischen Monarchie, vol. il, p. 4.

(2) Ibid., Table II, p. 5.

(5) Ibid.y vol. H, p. 4. Le rapport des mariages annuels k toute la population est un des indices les plus évidents de l'action de Tobstacle privatif ; mais il n^est pas d'une parfaite exactitude. £n général, l'obstacle privatif est plus grand que cet indice ne pourrait le faire juger. La raison en est que dans les pays de FËurope les plus salubres, où le rapport des mariages à la population est petit, le nombre des personnes en âge de se marier est plus grand qu'ailleurs proportionnellement. En elfet, le reste de la population se compose de ceux qui sont au-dessus et au-dessous de cet âge. A la vérité, dans ces pays-là, il y a plus de personnes âgées qu'ailleurs, et par conséquent plus de personnes au-dessus de l'âge oii Ton se marie. Mais, d'un autre c6té, il y a beaucoup moins de personnes au-dessous de cet Age. Du tout il résulte que le nombre des personnes hors de Tàge de se marier est plus petit qu'ailleurs proportionnellement, et par conséquent que celui des personnes en âge de se marier y est plus grand. D*ou il résulte qu'un même nombre de mariages y indique une action supérieure de l'obstacle privatif (1). Ainsi, en Norwège, lesfndividus de vingt à cinquante ans, qui est l'âge probable du mariage, sont plus nombreux qu'en aucun autre pays de l'Europe, par rapport à toute la population. Et, par conséquent, dans ce pays-là, le rapport des mariages à toute la population, comparé à celui que Von observe ailleurs, n'exprime pas pleinement Taclion de l'obstacle privatif. (Jf.)

(4) Le petit nombre des faits de détail que je vais rapporter au sujet de la population de la Norwège, ont été recueillis dans un court voyage que j'y fis dans l'été de i 799. {M.) \

(1 ) Nous avons un peu développé U pensée de l'auteur, craignant qu*eUe ne fât pas bien comprîM dam la forme ftucoinrte de son énoncé. (G. et P. P.)

commandant du dislricl pouvait prendre les paysans de Tâge qn'H jugeait convenable ; et il préférait en général ceux de vingt-cinq à trente. Une fois enrôlé^ un homme ne pouvait point ge marier sans un certificat du ministre de la paroisse, qui fit foi qu'il avait de quoi nourrir une femme et des enfants. Et après s^être muni de ce certificat, il fiiUait encore qu*il obtint la permission de l'officier. La difficulté d'avoir ce certificat et cette permission, quelquefois même les frais qu'entraînaient de telles démarches, détournaient ceux qui n'étaient pas placés dans des circonstances très-favorables, de songer à se marier avant la fin de leurs dix annéas de service. Or, comme on pouvait être enrôlé à tout âge au-dessous de trente-six ans, et que les officiers commençaient généralement par prendre les moins jeunes, il arrivait que ces paysans enrôlés ne s'envisageaient comme libres de s'établir qu'à une époque de la vie assez avancée.

Le ministre de la paroisse n'avait aucun pouvoir légal d'empêcher un homme de se marier, s'il n'était pas enrôlé. Mais la coutume, à ce qu'il parait, avait consacré ce droit, et souvent le prêtre refusait d'unir ceux qui n'avaient aucun moyen probable de pourvoir aux besoins d'une familleM(

Mais maintenant tous les obstacles de cette nature, provenant de la loi ou de la coutume, ont été supprimés. Pleine liberté est donnée à chacun de se marier à tout fige, sans la permission de l'officier on du prêtre. Dans les enrôlements, ce sont les jeunes gens de vingt ans que l'on prend les premiers, ensuite ceux de vingt >deux, et suivant progressivement, jusqu'à ce qu'on ait fait le nombre d'hommes prescrit.

Les officiers blâment en général ce changement. Us disent qu'à vingt ans un jeune norwégien n'a pas toute sa force et ne fait pas un bon soldat. Plusieurs personnes pensent aussi, qu'à présent les paysans se marieront trop tôt, et qu'il naîtra plus d'enfants que le pays n'en peut nourrir.

Mais, indépendamment de toute espèce de règlements relatifs aux enrôlements militaires, l'état particulier de la Norv^ège oppose dé grands obstacles aux mariages précoces. Ce pays n'offre point de grande ville de manufacture, qui puisse enlever le superflu de la population ; et comme chaque village fournit par lui-même autant de bras qu'on en demande, il est rare qu'en changeant de place un individu puisse espérer d'améliorer beaucoup sa situation. A moins donc qu'ail ne s'offre quelque facilité d'émigrer à l'étranger, le paysan de Norwège suit en général l'usage de demeurer dans le village où il est né. Et comme ce n'est que très-lentement qu'il s'y fait des vides, soit dans les logements, soit dans

ks divers emplois de la vie, parce que la mortalité est très-petite, il est souvent obligé d'attendre bien longtemps, avant de pouvoir atteindre une situation qui le mette en état de soutenir la charge d'une famille.

En général il y a, dans les fermes de Norvrège, un certain nombre de manouvriers mariés qui y ont de l'emploi. Ce nombre est proportionné à la grandeur de la ferme. On les appelle maisonniers. Ils reçoivent du fermier une maison et une quantité suffisante déterres pour Tentretien de leur (amille. Ils sont tenus en retour de travailla pour lui, à un prix bas et convenu, toutes les fois qu'il le requiert. Si Ton excepte les lieux placés tout près des villes ou sur IcJk boids de la mer, une place de ce genre est le seul moyen qui s'offre d'entretenir une £amiUe. Le nombre des hommes rassemblés est si petit, et les occupations si peu variées, que chaque individu voit distinctement quelles sont ses ressources, et sent la nécessité d'attendre qu'il se représente une place vacante, avant de se livrer au désir de se marier. Si, tenté par Tabondancedes matériaux à sa portée, il voulait essayer de se bAtir lui-même une maison, le fermier, pourvu d*un nombre suffisant d'ouvriers, ne lui céderait pas du terrain ; il trouverait bien quelque emploi pendant les trois ou quatre mois d'été, mais il ne pourrait pas avffireà l'entretien d*une bmille toute Tannée. Il est probable que c'est dans des cas de cette nature, où Timpatience de se marier engageait les jeunes gens à bâtir et à se fier à leur fortune, que les prêtres des paroisses usaient du pouvoir de refuser leur assentiment.

Ainsi il arrive que les jeunes gens et les jeunes filles sont oUigés de rester auprès des fermiers en qualité de domestiques célibataires, jusqu'à ce qu'il vienne à vaquer une place de maisonnier. Aussi y a-t-il plus de ces domestiques célibataires, soit dans les Germes, soit dans les familles de notables, que ne semble l'exiger le travail à foire. La division du travail en Norwège n'est pas très-considérable. Chaque ménage se fournit à lui-même presque tout ce qui peut suffire aux besoins de réconomie domestique. Non-seulement on fait à la maison la bière, le pain, le blanchissage ,mais encore le beurre et le firomage ; on tue les bœufs et les moutons pour son usage ; on importe soi-même sa provision d'épiceries. Les fermiers et tous les gens de campagne en général filent leur lin et leur laine, tissent leurs toiles et leurs draps. Dans les plus grandes villes du pays, comme à Christiania et à Drontheim, on ne voit rien qui puisse porter le nom de marché. On a bien de la peine à y voir une pièce de viande fraîche. Au cœur de l'été, on n'y trouve pas une livre de beurre frais à acheter. 11 y a des foires à certaines époques de Tannée, où Ton met en vente toutes sortes de provisions

SQSoeptibies d*6tre conservées; « Ton néglige d'en profiter, on en éprouve de grands inoAvénients, parce qu'il est très*rare qne ees denrées se revendent en détail. Ceux qui ne font dans ces villes qu'une résidence passagère, ainsi que les petits marchands qni n'ont point de ferme, se plaignent beaucoup d*un ordre de choses si incommode. Les f(Nnmes de négociants, qui ont des t^res considérablos, disent que Téconomie domestique d'une famille norwégienne est si étendue et si compliquée, qu'elle exige, pour être surveillée, l'attention la plus sou* tenue, et qu'il ne leur reste de temps pour aucun autre objet.

Il est évident que cet ordre de choses suppose un grand nombre de domestiques. On dit en outre que ces domestiques ne sont pas très-diligents, et qu'il en fout plus qu'en d'autres pays, pour foire le même ouvrage. Il résulte de là que , dans chaque établissement , on trouve deux ou trois fois autant de domestiques qu'on en trouverait en Angleterre; en sorte qu'un fermier, qui n'est pas distingué par sa mise des simples manouvriers qu'il emploie, a quelquefois une maison de vingt personnes, en 7 comprenant sa famille. Il y a donc beaucoup plus de ressources ou de moyens de subsistance pour un célibataire que pour un homme marié.

Sous l'influence de ces circonstances, les classés infiérieures du peuple ne peuvent pas beaucoup multiplier; elles ne commenceront à s'accroître que lorsque les fonds du commerce, ou la division et l'amélioration des fermes, ofiriront de nouveaux empUm aux ouvriers mariés. Dans les pays peuplés d'une manière plus complète, ce sujet est toujours enveloppé d'obscurité ; chaque homme croit avoir aussi bonne chance d'être employé que son voisin, et se flatte, s'il échoue dans un endroit, de réussir dans un autre : il se marie donc et se fie à sa fortune. La suite de cette confiance est trop souvent, que l'excès de population qui en résulte est réprimé par les obstacles destructifs : la misère el les maladies. En Norwège, le nombre des familles additionnelles que peut entretenir une nouvelle demande de travail, est plus distinctemart marqué. La population est si petite, que dans les vOles même il est difficile de commettre à cet égard aucune erreur considérable. Dans les campagnes, si les terres se divisent ou s'améliorent, et s'il en résulte la création de quelques nouvelles places de maisonniers, c'est une chose qui est connue de tout le monde. Un homme qui peut obtenir une de ces places se marie, et a de quoi soutenir sa famille ; celui qui ne peut point en obtenir ne se marie pas. Ainsi l'excès de la population est toujours prévenu ; il ne se produit pas, comme ailleurs, pour être immédiatement soumis à l'action des causes destructives.

i56 LIVRE II. — CHAPITRE I.

Od ne peni douter que l'influence de l'obstacle privatif, provenant de rétat de société que je viens de décrire» jointe aux difficultés provenant des enrôlements, n ait contribué essentiellement à améliorer en Nor* wège rétat des classes inférieures du peuple, et ne Tait rendn bien supérieur à ce qu'on pouvait attendre de la nature du climat et du soL Sur les bords de la mer, où la pèche offre l'espérance d'une nourriture suffisante, et où en conséquence Tobstacle privatif n'agit point avec la même force, le peuple est pauvre, miséraUe; et, sans aucune comparaison, bien au-dessous de la situation des paysans de Tintérieur.

La plus grande partie du sol en Norwège est incapable de fournir du blé« Le climat y est sujet à des changements brusques et pernicieux. On redoute en particulier, dans le mois d*août, trois nuits, qu*on appelle les nuUs de fer, qui suffisent quelquefois pour détruire l'espérance des plus belles récoltes. En ce cas, le peuple souffre; mais comme il n'y a presque point d'ouvriers indépendants, excepté les maisonniers dont j'ai parlé, qui ont tous du bétail, si d'un côté il leur est dur de se voir obligés de mêler à leur farine l'écorce intérieure du sapin, de l'autre ils se dédommagent en mangeant du fromage, du beurre salé, de la viande salée, du poisson salé et du lard dont ils composent généralement leur provision d'hiver. L'époque, où le besoin de blé se fait sentir le plus pé* nibl^nent est deux mois avant la moisson; mais alors, les vaches commencent à donner du lait. Les plus pauvres maisonniers en ont en général deux ou trois ; c'est une grande ressource pour une famille et surtout pour les plus jeunes individus. Dans l'été de 1799, les Norwégiens semblaient annoncer le contentement et l'abondance, tandis que leurs voisins les Suédois mouraient de faim. Je remarquai, entre autres, que les jeunes fils des maisonniers et des fermiers étaient plus gros, plus forts, avaient la jambe mieux fournie, que de jeunes garçons du même âge et de la même condition en Angleterre.

C'est aussi incontestablement à l'influence de l'obstacle privatif, autant qu'à la salubrité de l'air, que la Norwège doit l'avantage d'avoir une mortalité si peu considérale. 11 n'y a rien dans le sol ni dans le climat qui puisse y faire soupçonner aucune qualité particulière si favorable à la santé. Comme en tout pays, c'est chez les enfants que la mortalité est la plus grande; le petit nombre d'enfants qui se trouvent en Norwège doit y rendre aussi la mortalité moindre qu'ailleurs, à supposer de part et d'autre le climat également salubre.

On remarquera peut-être, et avec raison, qu'une des principales causes qui diminuent la mortalité en Norwège, est qu'il y a peu de villes; que celles qui s'y trouvent ne sont pas considérables, et qu'il n*y

OBSTACLES A LA POPULATION EN NORWÊGË. i57

a pas beaoeoup d'individus employés dans des manufactures malsaines. On voit ailleurs des villages tout occupés d'agriculture , où l'obstacle privatif agit avec moins de force qu en Norwège, et où néanmoins la mortalité est aussi petite. Mais il fout se souvenir que ce calcul ne s'applique qu'à ces vjUages en particulier, au lieu qu'en Norwège le rapport de 1 à 48 est établi pour le pays entier. La population excédante de ces villages est employée à des émigrations constantes vers les villes, en sorte que les morts d*une grande partie de ceux qui sont nés dans ces paroisses ne paraissent pas sur les registres. En Norwège, au contraire, toutes les morts sont comprises dans le calcul ; et s'il y était né plus d'individus que le pays n'en peut nourrir, il s'en serait manifestement suivi une grande mortalité, sous une forme ou sous une autre. Si la maladie eût épargné les habitants, la famine les aurait détruits. On sait fort bien qu'une nourriture insuffisante ou mauvaise engendre des maladies dans les climats les plus beaux et les plus pas. Ainsi, en supposant qu'il n'y ait eu aucune émigration hors du pays, et dans l'intérieur du pays aucune ressource extraordinaire, il n'y a que la force supérieure de l'obstade privatif qui ait pu rendre en Norwège la mortalité moindre que dans les autres pays, quelles que puissent être d'ailleurs la pureté de l'air et la salubrité des occupations habituelles du peuple.

La Norwège était anciennement divisée en terres ou fermes fort étendues, qu'on appelait gores. Comme la loi de succession y établit la divi* sjon égale des biens entre les frères, on a lieu de s'étonner que ces propriétés foncières n'aient pas été plus subdivisées. C'est une preuve de la lenteur avec laquelle la population s'est accrue. Plusieurs de ces terres primitives sont partagées en demi-gores et en quarts de gores, quelques-unes mêmes en parties plus petites ; mais en général, à la mort d'un père de famille, une commission procède à l'évaluation de sa terre, à on taux fort bas. Si, d'après cette évaluation, le fils aîné peut payer à ses frères et sœurs (1) leur portion héréditaire, soit en hypothéquant le fonds ou de toute autre manière, cette propriété entière lui est adjugée. La force de l'habitude et l'indolence rengagent à suivre dans l'administration de sa ferme les traces de ses devanciers, et ordinairement il y fait peu d'améliorations.

11 y a en Norwège un autre grand obstacle à l'améUoration des fermes. C'est une loi, appelée le droit d'Odef, par laqudJe tout descendant direct peut racheter un fonds de terre vendu hors de sa famille, en reoiboursant le prix d'achat. Anciennement les collatéraux jouissaient

(i) La portion d'une fille est la moitié de celle d'un fils. (M.)

158 LIVRE IL — CHAFITRË I.

du mên^ droit, et il n'y ayait aucune limite de temps présente à cet égard; en sorte que Tacbeteur ne pouvait jamais se regarder comme étant à Tabri de toute réclamation. Ensuite on fixa l'espace de vingt ans pour les faire valoir. En 1771 , ce temps fut réduit à dix années^ et les a>llatéraux furent privés de tout droit de rachat; /nais il faut que cet espace de temps s*écoule sans interruption; car si, dans le cours des dix années, un parent en droit de radiât fait signifier à Tadieteur qu'il ne renonce pas à ce droit, quoi qu'il ne puisse le faire valoir en* core, il faut de plus six ans de possession pour mettre Tacheteur à l'abri de toute demande ultérieure. A quoi il faut ajouter que, dans la ligne directe, un atné peut réclamer le fonds que son cadet a racheté. Ces lois, quoique amendées, sont un grand obstacle à l'amélioration des terres ; et avant d'avoir été modifia, lorsque le rachat pouvait avobr lien en tout temps et qu'il se faisait néanmoins beaucoup de ventes de fonds, de telles lois rendaient toute amélioration impossible. Cela suffit pour expliquer comment, pendant une suite de siècles^ la population a fait en Norv?^e de si lents progrès.

Une autre difficulté arrête le défrichement et la culture. C'est la crainte qu'ont les marchands de bois de voir détruire les forêts. Quand une ferme a été divisée entre les enfants et les petits-enfants, comme chacun d'eux a un droit égal aux forêts, chacun aussi tâche d'en abattre autant qu'il peut ; les bois en conséquence sont coupés avant d'être propres à la construction, et les forêts se dégradent. Pour prévenir cette perte, les marchands de bois achètent des fermiers de vastes étendues de forêts, sous condition que leurs fermes ne seront pas divisées et qu'ils n'y établiront pas de nouiœaux maisonnîers ; ou du moins, que si leurs familles se divisent, elles n'auront aucun droit sur les forêts. On dit que les marchands qui font ces marchés ne sont pas très^rigoureux dans l'exécution , pourvu que les petits £ermiers et maisonniers ne prennent pas le bois pour la construction de leurs maisons. Du reste , les fermiers qui vendent de grandes portions de forêts sont obligés par la loi de se réserver le droit d'y faire pâturer leurs bestiaux, et d'y couper le bois de construction nécessaire pour leur propre maison, pour les réparations à y fEure, et pour leur chauffage.

Une pièce de terre qui entoure l'habitation d'un maisonni^ ne peut être enclose pour la culture, sans une double permission ; première* ment , celle du propriétaire des forêts, portant déclaration que ce lieu n'est pas propre à la production des bois de construction; seconde* ment, celle du magistrat du lieu, sans doute pour constater et vérifier le consentement du propriétaire*

Indépeudamiiient de ces obstacks qu'on peut nommer artificiels, la nature an présente d'insurmontables, qui ne permettent point d^espérer qoe jamais la culture et la population soient en ce pays-là proportionnées à son étendue. Quoique les Norw^ens ne soient pas un peuple nomade, ils sont encore à un certain point un peuple pasteur : ils dé« pendent beaucoup du bétail pour leur subsistance. Les terrains élevés, an pied des montagnes, ne peuvent produire de grains; le seul usage auquel on puisse les employer est d'y mettre les bêtes en pâture pendant trois oa quatre mois d*été. En conséquence, les fermiers y envoient tous leurs troupeaux à cette époque de Tannée, sous la garde de quelques individus de leur famille; c'est là qu'ils font leur beurre et leur fromage, soit pour la vente, soit pour leur propre consommation. La grande difficulté est pour eux de nourrir leur bétail pendant la longue durée de l'biver ; pour cela, il faut absolument qu'ils destinent une partie considérable de leurs meilleures terres à être fauchées et à leur donner du foin. S'ils mettaient trop de terre en labour, il faudrait diminuer proportionnellement le nombre des bestiaux, ce qui rendrait absolument inutile une grande partie des terrains élevés. C'est une question de savoir si, en ce cas, le pays, tout compensé, pourrait nourrir une plus grande population.

Cependant, malgré ces obstacles, la Norwège est susceptible de beaucoup d'améUorations, et il y a eu à cet égard un grand progrès dans le cours de ces dernières ann^. J'ai ouï dire à un professeur de Copenhague que ce qui avait retardé en Norwège Tagriculture, c'est quil n'y avait pas de fermier d'un état supérieur à celui des paysans, qui pût donner l'exemple des procédés d'amélioration et rompre l'aveugle routim qui s'était transmise d'ftge en âge parmi les cultivateurs. Ce que j'ai vu en Norwège me fait croire qoe cette cause de retard doit désormais avoir oioins d'influence : plusieurs négociants très-intelligents, et des officiers généraux fort instruits, s'occupent de diriger leurs fermes. Autour de Ghristiana, le système d'agriculture s'est visiblement perffectienne ; et même, aux environs de Drontheim, on a introduit l'usage des prairies artificielles, qui sont un objet fort important dans un pays où il faut tant de provisions d'hiver pour le bétail. La culture des pommes de terre a réussi presque partout; l'usage de cette racine devient de jour en jour plus général, quoique, dans les parties les plus écartées, le peuple ait encore quelque répugnance pour cet aliment.

La pratique de diviser les fermes a été moins rare dans ces derniers temps que dans ceux qui ont précédé ; et comme il n'y a peut-être pas assez de débouchés en Norwège pour encourager la culture complète

i60 LIVRE 11. — CHAPITRE I.

de fermes fort étendueS) la divigion de ces fermes a dû contribuer à l'amélioration générale des terres, Ceux qui sont juges en ces matières conviennent qu*en tout, Tagriculture fait en Norwège des progrès depuis quelque temps. Les registres prouvent aussi que la population a suivi la même marche, mais d'un pas accéléré : pour une moyenne de dix ans, de 1771 à 1784, le rapport des naissances aux morts a été de 141 à 100 (1). Mais cet accroissement parait avoir été un peu trop rapide; car. Tannée suivante, 1785, fut une année de disette et de maladie, dans laquelle les morts remportèrent de beaucoup sur les naissances. Pendant quatre années encore, surtout en 1789, le surplus des naissances ne fut pas considérable; mais pendant cinq autres années, de 1789 à 1794, le rapport des naissances aux morts fut presque de 150 à 100 (2).

Plusieurs personnes, bien instruites et d*un solide jugement, expriment leurs craintes à ce sujet, ainsi que sur les nouveaux règlements relatifs aux enrôlements, et en général sur le système que parait embrasser la cour de Danemark, d'encourager à tout hasard la population. Depuis 1785, la Norwège n*a point eu de très-mauvaise année. On craint que, s il en survenait une, la détresse ne fût extrême, par suite d'une multiplication si rapide.

La Norwège est, je crois, le seul pays en Europe, où le voyageur entende exprimer la crainte d*un excès de population, et où l'on comprenne le danger auquel un tel excès expose les classes inférieures du peuple. Cela vient manifestement de ce que, dans ce pays, la population est très-petite, et qu'en conséquence, un sujet qui s'y rapporte n'échappe pas à l'attention par son étendue. Si nous pouvions la fixer sur une seule paroisse, d'où il n'y eût aucune possibilité d'émigrer, l'observateur le moins exercé verrait bientôt que, si tous les individus s'y mariaient à vingt ans, les fermiers ne suffiraient pas, avec tontes les améliorations concevables, à occuper et à nourrir tous ceux qui atteindraient l'âge d*homme ; mais lorsqu'on considère une multitude de paroisses, réunies en un seul royaume grand et populeux, retendue du sujet et la faculté de changer de lieu jettent sur tous les raisonnements de la con-

(1) Thaarup, statistik der DœrUschen monarchie^ vol. Il, p. 4.

(2) Ibid,, Table I, p. 4. Dans le Tableau statistique des États DatuHSy publié depuis, on voit que le nombre total des naissances, pendant les cinq années qui ont suivi 1794. a été 138,799, celui des morts, 94,530, et celui des mariages, 34,3i3. Ces nombres donnent le rapport des naissances aux morls de 146 à 100, des naissances aux mariages de 4 k 1 , et des morts aux mariages de 275 à 100. Le rapport moyen de naissances annuelles est 1/55, et celai des morls annuelles 1/49 de tonte la population. ( M.)

fusion et de Tobscurité. Une vunlé tout à fait évidenle est aisément méconnue en ce cas; et, par une singulière inconséquence, on attribue à la tolaliléd'un {lays la (acuité de nourrir un nombre d hommes beaucoup plus grand que la somme de ceux que peuvent nourrir toutes les parties dont ce pays Cbt composé (1).

La situation de la Suède est, sous plusieurs rapports , semblable à celle de la Norwt^e. Comme dans ce dernier pays, une partie considérable de la population y est occupée des travaux de rap^ricullure ; et dans plusieurs endroits, les ouvriers mnriés, qui travaillent pour ?es fermiers, y ont, comme les mnifonniers de Norwrge, une certaine portion de terre |>our leur entretien, tandis que les jeunes gens non mariés des deux sexes vivent avec les fermiers, dans le sein de leur famille, en qualité de domestiques Cependant cet ordre de choses n*esl point établi en Suède d^une manière aussi complète et aussi générale qu*en Norwége. Par cette raison, jointe à retendue et h la population supérieure du pays, à la grandeur des villes, à la variété des occupations utiles, Tobslacle privatif p'y a pas agi avec la même force pour contenir la population; par conséquent aussi, l'obstacle destructif y a

(1) L'Islande, par la faiblesse de sa population et par les limites qui lui sont assignées, pourrait offrir une applicaiion intéressante des principes. Je n''ai sur co sujet qiriine courte note que me fournit moo ami, M. de Bonstetten. QuoiquVlte me paraisse insuflisanle pour le t»ul que je viens d^indiquer, je ne crois pas devoir négliger de f(uirnirces données aux aritliméticiens politiques.

En 1703, U population de Ilslande était de50.4U habitants. — En 1785, on y comptait 17,8 i8 hommes, et 22,775 femmes, en tout 40,623 individus; savoir, pour tes fermes :

de 1 an à 10 3996

de 10 h 20 4750

de 20 à 30 3630

de 30 h 40 5145

de 40 à 50 2b37

de 50 à 00 2441

de 60 à 70 1414

de 70 à 80 497

de 80 à 90 09

de 90 à 100 2

d'un âge inconnu i94

22.775 Le nombre des fermes cuit ifées était de 4,440 ; celuides fermes abandonnées de 776.— On comptait 17,567 bêtesàcornes, 107,926 moutons, 12,786 chevaux. (P. P.) 2* ÉDITION. ii

eu pins d*énergie ; en d'aulnes termes, la morlaiité y a été plas grande.

Uq mémoire de M. Wargentin» inséré dans les lUémmres abrégés de CAradémie royale des sciences de Stockholm , établit la mortalité moyenne, comparée à la population entière, pour toute la Suède, pendant neuf années finissant en 1663, dans le rapport de 1 à 34 3/4 (1). M. Wargenlin a fourni au docteur Priée la continuation de ces tables, et la moyenne de 21 ans a donné pour résultat le rapport de 1 à 34 3/5, qui est bien à peu près le même que le précédent (2) CTest là sans doute une très-grande mortalité, pour un pays où le nombre des personnes occupées des travaux de Tagricuiture est proportionnellement aussi grand qu'il Fest en Suède. Dans le tableau de la Suède par Canlzlaer, on trouve que les habitants des villes ne sont aux habitants des campagnes que comme t et^t à 13 (3); tandis que dans des pays fort peu-* plés, ce rapport est souvent de 1 à 3 et quelquefois au-dessus (4). La plus graiule mortalité des villes ne p^ut donc affecter beaucoup en Suède le rapport de la mortalité générale.

La mortalité moyenne dès villages est, selon Sûssmiich, dans le rapport de 1 à 40 (5). En Prusse et en Poméranie, où il se trouve up assez grand nombre de villes grandes et malsaines, et où les habkaots des villes sont à ceux des campagnes dans le rapport de 1 à 4, la mortalité est moindre que 1 sur 37 (6). J'ai déjà dit qu'en Norwége elle était de 1 sur 48, et par conséquent singulièrement moindre qu'en Suède, quoique le rapport des habitants des villes à celui des campagnes y soit plus grand (7). Il est vrai qu*en Suède, les villes sont plus grandes et plus malsaines; mais il n'y a pas de raison de croire que la campagne y soit moins favorable à la durée de la vie Les montagnes de Norwége sont en général inhabitables; les vallées sont les seules parties |>euplées; plusieurs ne sont que des gorges profondes et étroites, dont le fonds est cuUivé, entre des rochers à pic d'une gratide hauteur (8), qui iniercep-

(1) Un vol. in-4«, imprimé à Paris en <772.

Çà) Price's, Observations on réversible paymenfs, vol. 11, p. 126.

(7)) Mémoires povr servir a la connaissance des affaires poliliqves et économ'fques du royaume de Suéde y in-4», 1776, vU. vi, p. 187. Gel ouvrage esl eij\isagé co'nme cotiicn^n» des mfi/rmalions fort exactes, et il esl lrès-e>htné à Sloi kholm. (.Xole de Pavfeur.)

(i) Siissrniloh, Gœttliche Ordnung^ vol. I, vh. ii, secl. xxxiv, édil. 1798.

(ri) Ihift.,^ec\, xïxv, p. 91. — (6^ Ibid., vol. III. p. 60.

(7) l\ïiinru\y^ S tatistik der Dœnischen Monarchie, vol. Il, lable 11, p. 5, 1765.

(8) Qiielqiies-iiiiesdeces vallées sont sin^r^lli^remenl piMoresqties. La ronlf princijwile deClirisiiania à Dronlbeim suit, penilani près <ie 180 mille anglrfi>(i 10 kiloinèlres},une vallée continue de celle espèce, le long d'une belle rivi7 n^, qui s'clargil

OBSTACLES A LA POPyLATION EN SUÈDE. i63

lent pendant plusieurs heures les rayons du soleil : cette sHuation semble devoir être moins salubre que le sol de lu Suède, qui est plus ouvert et plus s^c.

Ou ne peut donc guère rendre compte de la mortalité de la Suède qu'en supposant que les habitudes du peuple, et les encouragements du gouvernements y ont force la population, et ont en conséquence fait naître les maladies, qui sont TifTet inévitable de la pauvreté et de la mauvaise nourriture. L'observation parait confirmer cette conjecture.

La Suède ne produit pas de quoi nourrir sa population ; il y a annuel^ kment un déficit en grains qui, par un calcul lait sur les années i768 à 177:^, peut être évalué à 440,000 tonnes (1). C'est à peu près ce qui a été importé de Tétranger, outre du porc, du beurre ou du fromage en quantité considérable (2).

On suppose qu'en Suède, la distillation des grains en consomme plus de 400,000 tonnes. Lorsque le gouvernement Ta prohibée , les tables d'importation ont éprouvé uoe variation en moins (3), mais on y remarque peu de variation en plus dans les années de mauvaise récolte, qui, comme on sait, sont assez fréquentes. Dans les années les plus abon* dantes, où la distillation a été laissée libre, on assure qu'on a générale* ment importé 380,000 tonnes (4). 11 s'ensuit de là que les Suédois ton* somment tout le produit des, meilleures années, et près de 400.000 tonnes en sas; et que, dans les plus mauvaises années, leur consommation diminue presque de toute la quantité dont la récolte se trouve manquer. La masse du peuple paraît trop pauvre pour pouvoir acheter la même quantité de blé, lorsque le prix hausse beaucoup. 11 n'y a donc point assez de débit pour encourager les marchands de blé à importer en grande abondance. L'effet d'un déficit d'un quart ou d*un tiers de la récolte est d'obliger le manouvrier a se contenter à peu près

eu Qo eridroil et forme le grand lac Mi^sen. Je suis porlé à croire qu'on ae peul trouver aucune rivière en E'irope qui offre une suite aussi cousianle de sites remarquables par leurbeauti». Elle prend difTérenIs noms en différentes pariies de son cours Dans les vall<^es, la verdure e>l sinf^ulièrernenl doucp, le feuillajfe des arbre> est lrès-f«»urni,el en ^lé rien n'y annonce Tàprelé d'un clnnaldu nord. (M.) (i) Mémoirex.... , table XVI, p. 174. — {% Ibid,, table XVIl, eh. vi. p. iî 8.

(3) Ibid,^ taltleXIJI, p. 418; ch. vi, p. 20i. Je n'ai pas Irouvé la mesure exacte delà tonne de Suède. Elle est un peu moindre que le sac ou demi-quarter anglais. (M.)

Le quarter vaulSheclolitres 9,068, le demi-qnarler vaut 1,45*^ heclolilres. Il y a en Suède deux lonncs {tunna\ : une de 1 hecl. 465, une seconde de 1 hrcl. 258. Voy. Dictioan. du commet des mardi. ^ ariieles Londres et Stockholm. [Jph, G.)

(4) Mémoires du royaume de Suède, ch. vi, p. 201.

des trois quaris ou des dc^iix t'fers de la quantité de grains dont il était accoutumé à se seà'*vir au|>atavant, et de suppléer au reste par quelque aliment d'un antre genre, dont IVmploi lui est suggéré par la nécessité, qui est toujours mère de Tindustrie. Je dis à peu près, prce qu*il est dilCcile de supposer qu'il n'y ait pas un peu plus d*importation dans les années de disette, quoique les tables publiées par CantzIaer n'en donnent aucun indice Selon ces taldes, la plus grande im|>orlationeut lieu en 1768, et monta à 590,265 tonnes de grains (I); mais celte grande importation n*est elle-même que de 150,000 tonnes au-dessus de la moyenne du l>esoin. Qu'est ce qu'une telle quantité pour suppléer à ua déCcit du quart ou du tiers de la récolte? L'importation entière comparée à un tel déficit serait fort pu de chose.

La |iopulation de la Suède, à l'époque où écriTait CantzIaer, était d'environ deux millions et demi (2). Il compte quatre tonnes de grains par homme (3). D'après ce calcul, les besoins annuels de la Suède s'élèveraient à dix millions de tonnes. Quatre .à cinq cent mille tonnes seraient peu de chose pour suppléer à un déficit de deux millions et demi, ou trois millions. Et si nous n'axons égard qu'à la différence entre l'importation extraordinaire et l'importation moyenne, on verra que le secours qu'en tire la Suède en temps de disette est bien peu considérable. La suite de cet état de choses est que la population de la Suède doit se ressentir d'une manière marquée de toutes les variations de disette et d'abondance.

Il n'y a donc pas lieu d'être surpris d'une observation, aussi curieuse qu'instructive, de M. Wargentin à ce sujet. Les registres de la Suède lui ont fait \oir que les naissances, les mariages et les morts croissent et décroissent selon la nature de la récolte de grains. Dans le nombre des neuf années dont il a donné les tables, il choisit pour exemple les suivantes (4) :

Mtriagei. NaUsaoeet. Morts.

Aonées d ationdaace - • • • | ^^^ 2-3^3 ^0635 60083

On voit qu'en 1760 les naissances furent aux morts dans le rapport de 15 à 10; tandis qu'en 1758 ce rapport ne fut que de 11 à 10. En consultant les tables de la population totale pour les années 1757 et

(1) Mémoires,.,, du royaume de Suéde ^\ah\e XLn,p.418.

(2) Ibid.,ch. VI, p 184 — (3) /6/rf., p. 196.

(4) Mémoires abrégés de V Académie de Stockholm, p. 29.

1760, que M. Wargentio a données (1), on voit qu'en 1760 le nomhre des mariages est à loule la population comme 1 à lUI ; et, eu 1757, sealemeni comme 1 à 124 à peu près. En 1760, les morts sont à toute la population comme 1 à 39; en 1757, comme 1 à 32 ; et en 1758, comme 1 à 31.

Dans quelques obserTations sur les registres de Suède, M. Wargentin dilque, dans les années malsaines, il est mort annuellement 1 |>ersonne sur 29 ; que, dans les années salubres, il en est mort 1 sur 39 ; et qu'en prenant une moyenne, la mortalité peut être estimée de 1 sur 36 (2). Mais cette conséquence ne parait pas juste, car la moyenne entre 29 et 39 est 34 ; et les tables mêmes que cet auteur a publiées contredisent la mortalité moyenne de 1 sur 36, et prouvent qu*elle a été à peu près de 1 sur 34 3/4.

Le rapport des mariages annuels à toute la population se trouve être, par une moyenne, environ de 1 à 112. Il varie entre les deux extrêmes de 1 à 101, et de 1 à 124, selon que chaque année offre plus ou moins de probabilité de pouvoir suffire à Tenl retien d'une famille. Il est probable, au reste, que les variations de ce rapport s'étendent beaucoup au-delà de ces limites, vu qu'elles ne sont déduites que des tables de neuf années.

Dans un autre mémoire que M. Wargentin a publié dans la mênoe collection, il fait de nouveau remarquer qu*en Suède les années les plus fertiles en subsistances sont aussi les plus fertiles en enfants (3).

Si on faisait en d'autres pays des observations exactes, il est prolKible qu'on remarquerait des différences de même genre, quoique moius considérables (4). Quanta la Suède, ces différences prouvent que la population y a une très-forte tendance à croître; que non-seulement elle suit avec beaucoup de promptitude le progrès moyen des subsistances, mais qu'il suffft que celles-ci reçoivent un accroissement occasionnel et momentané pour que la population s'élève aussitôt en proportion : d*où il suit qu'elle dépasse sans cesse son taux moyen d'accroissement, et qu'en conséquence elle y est forcément ramenée par les retours périodiques d*uu déficit dans les subsistances, délicit qui engendre les plus pressants t)esoinset les maladies qui en sont la suite.

(1) Mémoires abrégés de V Académie de Stockholm^ p. 21, 22.

(2) Ihid., p. 29. — (5) Ibid, , p. 31 .

(4; Ct*la atHC' Lunlirmé pour I AngUl<-rrt* par les extraits des regislres de paroisse ^ui oui ('\(^ puliiics Lis aiiuet&nur) et i .00 ofîrcnl un»* dimiuiilimi marquée de mariages el de liai >sinces, eu môme lempsjin oiiy voit uuaccrois>einefilduiioaibre des mûris. (A?.)

i66 LIVRE 11. — CHAPITRE II.

Malgré celle tendance constante et si frappante à peupler au delà des justes bornes, le gouvernement, chose étrange ! et tous ceux qui en Suède s*occupent d'économie poliliq^ie dirigent toutes leurs vues vers les moyens dVngager à peupler encore davantage. Cantziaer dit que le gouvernement, ne pouvant ni engager les étrangers à s'établir dans le pays, ni augmenter à s<m gré le nombre des naissances, s'est occupé, depuis Tannée 1748, de tous les moyens d'accrottre la population qui peuvent étreà sa |)ortée (1). Supposons un moment que le gouvernement eût en sa puissance d'engager les étrangers à s'établir sur son sol ou d'augmenter à son gré le nombre des naissances, quelle serait la conséquence de Tusage qu'il en ferait ? Si les étrangers n'introduisaient point un nouveau système d agriculture, il faudrait qu'ils mourussent de faim ou que leup présence augmentât le nombre des Suédois qui périssent faute d'aliments sufGsants; Et si le nombre des naissances était accru, les tables de M. Wargentin prouvent, à mon avis, tort claire* ment, qu'il n'en résulterait qu'un accroissement de mortalité ; il se pourrait bien même que la population totale en fût plus diminuée qu*augmentée, parce que les épidémies qu'engendrent la mauvaise nourriture et l'entassement de la population ne s'arrêtent pas toujours à Tinstant où elles ont moissonné l'excès de cette population, mais elles enlèvent une partie, quelquefois très- considérable, de celle à lentretien de la- . quelle le pays pourrait aisément suffire.

Dans les climats d'une latitude très-élevée, il faut que les principaux travaux de l'agriculture s'exécutent dans l'espace de peu de mois. Pendant ces mois d'été, il doit donc arriver nécessairement qu'on éprouve un manque de bras; mais il faut soigneusement distinguer ce besoin momentané, de la demande réelle et effective de travail, qui doit suffire à l'occupation et à l'entretien de l'ouvrier pendant l'année entière, et non simplement pendant deux ou trois mois. Dans l'état ordinaire des choses, la population de la Suède satisfait toujours pleinentent à cette demande effective; et si l'on y ajoutait quelque chose par des recrues étrangères ou par des naissances additionnelles, on ne ferait qu'ajouter au malheur et à la misère commune.

Quelques auteurs suédois disent qu'en Suède un nombre donné d'hommes et de jours ne produisent que le tiers de ce qu'ils produisent ailleurs (2;, et se plaignent grièvement, en conséquence, de l'élat peu avancé de Tindustrie nationale. Il n'est pas facile à un étranger de prononcer sur de telles accusations ; mais il me semble qu'en ce cas c'est

(1) Mémoires duroyaume de Suéde, eh. vi, p. 188. — (2) Ibid., p. 191.

moins à Tindustrie nationale qiril faat sVn prenilre qu*à la nature du sol et du climat. Pendant une grande partie de Tannée, Tactivité des habitants est nécessairement paralysée par la rigueur du climat ; ensuite» pendant le temps oii ils peuvent se livrer aux travaux de Tagricullure, ia mauvaise qualité du sol, et la grande étendue de surface requise pour un produit donné» Torcent d*y employer une quantité de travail plus grande proportionnellement. On sait fort bien, en Angleterre, qu^une ferntie très étendue et d'un mauvais sol exige bien plus de dépense^ pour donner le même produit, qu'une petite ferme d'excellent terrain; or, on ne peut nier qu en général le sol de Suède ne soit naturellement peu fertile.

J'ai remonté U côte occidentale de la Suède ; ensnite, en revenant de Norwége, j'ai traversé le pays pour me rendre à Stockholm ; de là j*ai remonté la côte orientale jusqu'au point du passage en Finlande. Je dois dire que, dans ces voyages, je n'ai pas trouvé autant démarques, que je m'y serais attendu, de Timperlection de l'industrie nationale. Autant que j'en puis juger, j'ai très-rarement vu sans culture un sol qui, en Angleterre, aurait été cultivé; et j'ai incontestablement vu nombre de fdaces mises en labour, sur lesquelles, en Angleterre, on n'aurait jamais passé ia charrue : les terres dont je parle sont celles où Ton trouve, tous les quinze ou trente piedf^^ de gros blocs de pierre ou des rochers, autour desquels il faut faire tourner la charrue, si l'on n'aime mieux la soulever et la porter. On use de l'un ou de Tautre de ces expédients^ selon la grandeur de la masse qui fait obstacle. La charrue est fort légère, et attelée d'un seul cheval ; lorsqu'on laboure parmi des troncs ou souches peu élevées, la pratique générale est de sauter par-dessus ; celui qui tient les cornes de la charrue exécute ce mouvement fort lestement, et n'arrête pas le cheval, ou du moins l'arrête fort peu.

Quant à la valeur des terres couvertes de forêts , on accuse, avec raison, les Suédois et les Norwégiens de les défricher avec trop de précipitation, sans s'être préalablement assurés du produit de tels défrichements. La suite de cette inattention est que, pour une bonne récolte de seigle, que procure l'engrais des cendres obtenues en brûlant les arbres, on détruit d'excellents bois de construction et l'on rend quelquefois la terre inutile à toute espèce de produit. La pratique commune, après la récolte de seigle, est de mettre les bestiaux en pâture sur le sol, oii ils mangent l'herbe qui peut y croître spontanément ; Si le terrain est bon, les bestiaux, en pâturant, empêchent les sapins d'y pousser et de s'y propager de nouveau ; mais s'il est mauvais, les bestiaux ne

iêS L]\'RE II. — CHAPITRE II.

peuvent y rester, et le vent, en y répandant les semences des arbres voisins, ne tarde pasd*y reproduire d'épais laillis.

En voyant ces places inutilement défrichées, tant en Suède qu*en Norwége, je ne pouvais m'empccher de faire, sur Tétat de la population ancienne de ces récrions, quelques réflexions qui no s*élaien( point encore offertes à moi. Il est peu probable, par des raisons d'une autre nature, que celte population ail surpassé celle qu'on y voit de nos jours; mais Tapparence qu'oOrent ces terres dépouillées pré>ente le contraire comme possible, et permet de concevoir que le sol actueJlement couvert de forêts aurait pu être, il y a mille ans, en état de culture. Des guerres, des pestes, ou le plus destructif des fléaux, un gouvernement tyrannique, auraient pu survenir ensuite et faire disparaître les habitants, par la mort ou par la fuite. Vingt ou trente années de négligence, en Suède et en Norwége, sufGraient pour changer la face da pays. Je n'ai pu m'abstenir de faire ici celte réflexion, mais le lecteur sait déjà que je n*y donne pas assez de poids pour prétendre qu'elle est fondée en probabilité.

Pour en revenir à Fagriculture de la Suède, je ferai remarquer qu'indépendamment de l'imperfection de l'industrie nationale, il y a, dans les institutions politiques du pays, des circonstances qui 8'op|»osent aux progrès naturels de la culture; il y reste encore des corvées onéreuses, imposées sur quelques terres en faveur des domaines de la couronne (1). La poste y est sans doute à bon marché et fort commode aux voyageurs; mais elle cause aux fermiers une grande perte de travail, tant en hommes qu*en chevaux. Ceux qui, en Suède, s'oceu|)ent d'économie politique ont calculé que le travail que l'on épargnerait par la simple abolition de ce système de règlements relatifs aux postes produirait annuellement 300,000 tonnes de grains (2) . La grandedistance des marchés en Suède, e: la division complète du travail, qui eu est la suite presque inévitable, causent aussi beaucoup de perte de temps et de travail. Si la diligence et Tactivilé du paysan suédois sont grandes, il n*en est pas de même de ses lumières ; il manque certainement de connaissances à regard des assolements ou de la rotation des récoltes successives sur un même sol, ainsi qu*à Tégard des engrais et des autres moyens d'amender les terres (3).

Si le gouvernement s'occupait d'écarter ces obstacles, s'il encourageaitet dirigeait Tindustrie des fermiers, sil répandait les instructions

(1) Mémoires,.,, du royaume de Suède, cli. vi, p. 202. — (2) Ibld., p. 204. (3) /6/c/.,ch. VI.

OBSTACLES Â LA POPULATION EN SUÈDE. i6«

les plus 8àres relativement à la culture des (erres, il ferait pour la popnlalion beaucoup plus que ne pourrait faire rétablissement de cinq cents hôpitaux d'enfants trouvés.

Les princiimles mesures qu'il a prises dans ce but ont été, selon Cantzlaer, de fonder des collèges de mi'decine et des hôpitaux pour les enfants trouvés et les femmes en couche (I). Des collèges de médecine, destinés à traiter les (pauvres gratuitement, peuvent taire souvent beaucoup de bien, et convenaient probablement aux circonstances particulières où se trouvait la Suède; mais l'exemple des hôpitaux fondés en France dans le même but peut faire douter que de tels établissements soient toujours fort utiles. Des hôpitaux pour les femmes en couche, s'ils ont quelque eflet, en ont probablement un nuisible; parce que, de la manière dont ils sont généralement administrés, ils tendent à encou« rager le vice. Les hôpitaux d*enfants trouvés, soit qu'ils atteignent l'objet qu'on a en vue ou qu'ils ne l'atteignent pas, sont à tous égards contraires au bien public. Mais j'aurai occasion d'examiner dans un autre chapitre Tinfluencede ces établissements. "^ Cependant le gouvernement suédois ne s'en est pas tenu à ces établissements; il a encore adopté d'autres mesures en vue d'accroître la population du pays. Un édit de 1776 rend le commerce des grains parfaitement libre dans Tintérieur du royaume; et pour la Scanie, qui en produit plus qu'elle n'en consomme, l'exportation a été affranchie de tous droits(2). Jusqu'à cette é|)oque, l'agriculture des provinces méridionales avait été arrêtée par le défaut de débouché pour les grains, provenant de la difficulté d*en faire le transport et d'en vendre au dehors à aucun prix. Les provinces du nord éprouvent encore à cet égard quelques difficultés, quoiqu'elles y soient moins senties, parce que ces provinces ne produisent jamais la quantité de grains qu'elles consomment (3). Mais en général il faut observer qu'il n'y a |)oint d'obstacle plus nuisible aux progrès de la culture que la difficulté d'écouler des produits; car elle force le fermier à se contenter, dans les années d'abondance, d'un prix fort inférieur au prix moyen.

Mais ce qui a plus contribué |»eut être qu'aucune autre cause à augmenter la population en Suède, c'est Tabolition faite en 1748 de ta loi qui limitait le nombre des personnes pour chaque henman ou ferme (4). L'objet de cette loi semble avoir été de forcer les enfants des propriétaires à entreprendre le défrichement et la culture de nouvelles terres.

(i) Mémoires,.., du rogattme de Suède, p, 188. — (2) Ibld., oh. vi, p. 204. (3) Jàid. — (4) Jbid., p. i77.

170 LlVRi: II. — aiAPlTUE II.

parce qu'on supposait que c'était le meilleur moyen de mettre très-vite en valeur toules les terres du p^iys; mais Texpérience a fait voir que ces enfants, n'ayant pas de fonds suffisants pour de telles entreprises, se voyaient contraints de chercher fortune ailleurs ; et cette raison, dit-on, en a fait émigrer un grand nombre. Maintenant, un père peut diviser son fonds déterre en autant de portions qu'il le juge convenable; le gouvernement encourage même de tels partages; et quand on considère la vaste étendue des fermes en Suède, étendue telle qu'une seule famille ne peut absolument y suffire, on comprend que, sous tous les rapports, il convenait de les diviser.

La population de la Suède était en 1751 de 2,229,661 (1). En 1799, selon rétat que m'en a communiqué à Stockholm le professeur Nican* der, successeur de M. Wargentin, elle était portée à 3,043,731. C'est là sans doute un accroissement bien considérable de population permanente ; et il est venu à la suite d'un accroissement proportionné dans les produits du sol, car Timportation des grains n'a pas augmenté^ et il n'y a pas lieu de croire que la condition du peuple, en l'estimant par une moyenne, soit empirée.

Cet accroissement toutefois n'a pas eu lieu sans avoir rencontré des obstacles périodiques, qui l'ont ou arrêté, ou fort retardé dans sa marche. Je ne suis pas en état, d'après les données dont je puis faire usage, de déterminer avec précision combien de fois ces retards se sont fait sentir pendant le cours de! cinquante dernières années ; mais je puis indiquer au moius quelques-unes de ces époques défavorables à la population. Le mémoire de M. Wargenlin \2) que j'ai cité ci-dessus prouve que les années 1757 et 1758 furent stériles, et que la mortalité fut pendant ces années là plus grande que la moyenne. L'année 1768, si l'on en juge par laugmenlation et l'importation (3), paraît a voir aussi été peu productive. Les tables additionnelles que M. WargenMn fournit au docteur Price font voir que les années 1771, 1772 et 1773 furent très-mortelles (4). L'année 1789 doit l'avoir été beaucoup; car, dans les états que j'ai reçus du professeur Nicander, celte année seule aOectait essentiellement le rapport moyen des naissances aux morts pour vingt années finies en 1795. Ce rapport, lorsqu'on y comprend l'année 1789, est de 100 à 77, et de 100 à 75 lorsqu'on ne la comprend pas ; c'est

(i) Mémoires..,, du royaume de Suède ^ p. 184.

Le rectnsfintMil de 18i5 a donné, pour la Suède, 5,516,556 habilanls; pour la Norwéf,'e, 1,245,700 habilanls. (/p/i. G)

(2) M émoiresdeVJ Cad émie de Stockholm, p. 29. — (5) Mémoires,., du royaume de Suède, table XLU. — (4) Pricc's, Observ. on revers, Pay.^ vol. Il, p. iiS.

une différence remarquable produite par une seule année sur vingt. Pour terminer cetle énumération, je dirai encore que i^année 1799, qui est celle où j^ai éléen Suède, doit avoir été une des plus destructives. Dans les provinces voisines de la Norwége, les paysans disaient qu'ils ne s*en rappelaient point d*aussi mauvaise. Le bétail avait l)eaucoup souffert pi'ndant Thiver de la sécheresse de Tannée précédente. Au mois de juillet, environ un mois avant la moisson, une partie considérable du peuple se nourrissait d*un pain fait de l'écorce intérieure du sapin, et d^oseille desséchée, sans aucun mélange de farine propre à en augmenter la qualité nutritive. La figure blême et Tair triste des paysans faisaient assez voir combien cet aliment était insalubre. La mort en avait déjà enlevé plusieurs; mais les effets de ce régime n'avaient pu encore se faire pleinement sentir ; il est probable qu'ils se seront ensuite manifestés sous la forme de quelque maladie épidémique.

La patience avec laquelle les classes inférieures du peuple supportent, en Suède, une telle détresse, est véritablement étonnante ; elle ne peut provenir que de ce qu'ils, se sentent livrés aux seules ressources de leur industrie, et de la persuasion où ils sont que c'est à la loi de la nécessité quMIs se soumettent, et non au caprice de ceux qui les gou* vement. J'ai dit ci-dessus que la plupart des ouvriers mariés cultivent une petite portion de terre; lorsque, par Tinfluence d'une saison défa* Yorable, la réfolte manque, ou que les bestiaux périssent, ils voient clairement la cause du besoin qu'ils éprouvent, et le supportent comme une dis|)ensation de la Providence ; tout homme est prêt à endurer avec patience les maux qui lui paraissent une suite des lois générales de la nature ; mais si la vanité ou la bienveillance trompée du gouvernement et des classes su[)érieures parvient à persuader aux inféiieures, à force de se irièler de leurs intérêts, que cest des gouvernants et des riches qu'elles reçoivent, à titre de bienfaits, tous les biens dont elles jouissent, il est tout simple qu'elles les envisagent aussi comme les auteurs de leurs maux : et dès lors on ne peut attendre d'elles beaucoup de patience. f)uoiquM soit permis, pour éviter de plus grands maux, de réprimer par la force les actes de violence queTimpatience suggère, l'impatience ménf)e eA justifiée, et il faut en imputer les suites à ceux qui Font provoquée.

Quoique les Suédois eussent supporté la cruelle disette de 1799 avec une résignation extraordinaire, on assure que l'édit par lequel le gouvernement prohiba en^uite la distillation des grains excita une espèce de soulèvement. Cette mesure avait certainement pour but le bien du peuple ; la manière dont elle fut accueillie est une preuve frappante de

la diflerente impression que font sur le peuple un mal qui vient de la nature et une simple privation que le gouveriiemi^nt lui impose.

Lies périodes de maladie qui ont relardé, en Suède« les progrès de la population, paraissent en général devoir être attribuées à la mauvaise nourriture, dont la disette a forcé ses habitants de faire usage; la cause do ces retours de disette se trouve dans les mauvaises récoltes. Ces années de disette sont cruellement senties chez un peuple qui n'a point de provisions de léserve, soit dans un surplus destiné à Texportation, soit dans une répartition liabituelle de nourriture à l'ouvrier, assez abondante pour permettre quelifue retranchement : car il arrive de là que le pays e t habituellement aussi peuplé que peut le permettre le produit du sol avant Tépoque où la récolte manque, et qu'à cette époque il est sans ressource. Cet état de choses prouve clairement que si la Suède peut suffire à une population de neuf à dix millions d*âme8(l), comme ralfirmenl ceux qui, dans ce pays, s'occupent d*économie politique, il n'y a rien à faire pour la maintenir, si ce n'est de trouver le moyen de faire produire au sol autant de nourriture qu'il en faut pour nourrir ce nombre d'hommes; dès qu'on aura réusbi dans cette entreprise, on peut être assuré qu*on ne manquera pas de bouches pour manger ces productions, sans qu'il soit nécessaire de recourir pour cela aux hôpitaux dVnfants trouvés et de femmes en couche.

Malgré la grande mortalité de Tannée 1789, les états que le professeur Nicander in*a communiqués font voir que la salubrité générale du pays a été en croissant; la mortalité moyenne de vingt années, finissant en 1795, a été de 1 sur 37, au lieu d être de 1 sur 35, comme dans les vingt années précédentes; dans ces vingt dernières années. Unissant en 1795, le taux d'accroissement de la population n'avait pas augmenté ; il fout donc que la diminution de mortalité ait été due à l'influence deTobstacle privatif(2). Un autre calcul dont ce même professeur m'a fait part semble conduire au même résultat. Selon M. Wargentin, cité par Sûssmitcb (3), cinq n>ariages existants produisaient annuellement un entant; au lieu que, dans la dernière période de vingt années, le rapport des mariages existants aux naissances annuelles était de 51 à 10, et en relrancbani les naissances illégitimes, de 53 à 10. C'est une preuve que, dans le cours de cette période, les mariages n'ont

(i) Mémoires.... du ntynume de Suède, ch. vi, p. 496.

(2j CVsl-a-diivà la soumit* liu loult-s les caUbCN propres à prévenir raccroissemeiil de la pii|iuluhoii, par disliiitiioii de celles qui <lélriiiheijl cet accroissement après <|u'il a eu heu. Vi.y. le th. ii du liv. 1, p. i± de ce vol. ^G. P. P.)

(3) Gœttiiche OrdnunÇy vol. 1, ch. vi, S. ii.0, p. 231.

pas été aussi bâlifs ni aussi productifs que dans celle qui a précédé.

Page 1