‹ MalthusChapitre 5 sur 89 · XII AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

XII AVANT-PROPOS

Deux adversaires de Halthus, le docteur Loudon et H. Th. Doubleday, se sont inspirés de l'histoire naturelle et delà physiologie. Le docteur Loudon * trouve la solution au problème de la population et des subsistances dans le système d'allaitement triennal, et dans l'antipathie entre les fonctions des mamelles et de l'utérus. Il calcule qu'avec une lactation ainsi prolongée, la même femme ne pourrait donner le jour qu'à trois ou quatre enfants au plus. En admettant toutes les données de H. Loudon (d'ailleurs très-conteslées et très-contestables), il est facile de voir que, même avec un enfant tous les trois ans, les familles peuvent devenir nombreuses. De vingt à cinqaute ans, une femme peut encore donner le jour à dix enfants , de sorte qu'il y a lieu de faire appel au jugement des pères de famille , même avec la lactation triennale, en l'admettant praticable pour les classes ouvrières et agricples.

H. Doubleday * a remis sous forme scientifique le procédé de l'engraissement proposé par Fourier. Il pense que chaque espèce vivante se multiplie avec d'autant plus d'activité qu'elle est plus près de s'éteindre, et que ce danger provient surtout d'une dhninution dans ses aliments; tandis que l'embonpoint , la réplétion et la richesse du sang , effets d'une nourriture abondante, diminuent la faculté génératrice et amènent un moindre nombre de naissances. Cette théorie nous semble avoir été sérieusement combattue au moyen d'arguments tirés des faits, par M. Villermé'. Mais, abstraction faite de la question d'histoire naturelle, on remarquera qu'après tout, M. Doubleday propose comme remède à la population l'augmentation de l'aisance , qui diminue directement la fécondité selon lui, et qui, selon les économistes, a plutôt pour effet d'augmenter la moralité, de surexciter la dignité, de mettre en jeu la liberté de l'homme et de faire naître la prévoyance.

Les deux historiens de l'économie politique ont aussi émis sur le livre de Malthus des jugements que nous ne devons pas omettre.

M. Blanqui a fait, dans son élégante Histoire de réconomie politique un tableau des idées de Malthus, remarquable par la vivacité des traits

les adversaires de ce droit, sous le litre de Us MaUhusieni.Csi écrit est {>lein de confusion et d'arguments de circouslance. Ccst une œuvre d^écrivain poUtique; ce n*est pas un travail scientiUque qui mérite d'être discuté.

* Solution du problème de la population et des subsistances, par M. Cliarles Loudon, docteur en médecine et inspecteur des enfants des manubctures, en Angleterre; % vol. ISiS.

' La véritable loi de la population^ The true law of populaHm^ etc.

> Voir le Journal des Économistes^ n^ U, novembre tSiS, tome VI, p. 89T.

AVANT-PROPOS. un

et l'originalité des aperçus, mais qui nous a paru pécher par la ressemblance : « Cette doctrine, dit-il, se présente avec le caractère inflexible de la fatalité... Halthus établit sans sourciller, comme un foit évident, continuel, nécessaire, que Tespèce humaine obéit aveuglément à la loi de multiplication indéfinie, tandis que les subsistances qui la font vivre ne se multiplient pas avec elle dans les mêmes proportions... n arriverait donc un moment où les provisions seraient insufiisantes pour les voyageurs, si ces sinistres correctifs qu'on appelle les maladies, la misère, la mort, n'intervenaient régulièrement pour rétablir l'équilibre*. n

n ne nous semble pas que Halthus ait établi ce fait de la différence dans la progression de la population et des subsistances, comme fatal, continuel et nécessaire. Il s'est attaché, au contraire, à prouver que les hommes, une fois bien convaincus de cette plus grande facilité d'accroître la population que les subsistances, et bien convaincus surtout du peu d'efficacité des divers remèdes proposés aux maux provenant de la disproportion du nombre des travailleurs avec les moyens de travail et de sutMsistances, verraient s'opérer en eux une salutaire réaction contre les préjugés tant de l'ordre philanthropique que de Tordre politique, et mettraient en pratique les vertus qu'il conseille, pour éviter précisément les sinistres correctifs employés par la nature sur des populations mal renseignées et imprévoyantes. M. Blanqui nous parait être bien plus dans le vrai lorsqu'il dit, page i6!2 : « La doctrine de Halthus n'en aura pas moins le mérite d'avoir appelé Tattention des gouvernements, aussi bien que celle des citoyens, sur le danger des unions imprévoyantes et des secours sans discernement... les hommes prudents ont appris à réfléchir sur les conséquences du mariage, et cet acte solennel de la vie a cessé d'être considéré aussi légèrement qu'il l'était, avant que Halthus eût fait apprécier l'immense responsabilité qu'il impose. »

M. de Villeneuve Bargemont critique aussi ce qu'il appelle l'exagération repoussante de quelques assertions de Halthus, et accuse son ouvrage d'avoir « contribué à fonder cette école d'économistes qui ont érigé en principe philanthropique l'inflexibilité, l'insensibilité, et sont devenus en quelque sorte inhumains, à force de vouloir préserver l'humanité des erreurs de la charité chrétienne *. »

M. de Villeneuve ne précisant pas les assertions qu'il trouve exagé-» rées et repoussantes, nous sommes porté à croire que sa pensée se fixait en ce moment sur le Halthus de convention, plutôt que sur le véritable Halthus. On remarquera ensuite que H. de VHleneuve n'accuse pas l'auteur de V Essai sur le principe de population d'inflexibilité, d'insensibilité, d'inhumanité; mais qu'il adresse un reproche à ceux qui ont exagéré ses doctrines, et qui ne sont ni assez nombreux, ni assez distingués pour former école. On remarquera en outre que Halthus ne s'est pas tant préoccupé des dangers de la Charité chrétienne que des

* Histùirt de VécoMmU ptAiUque^ première édiiion, tome II, page 15S.

* mstàif d$ récanomi» poUti^f ISil, tome II, page S77.

lit AVANT- PROPOS.

dangers de la Charité légale et officielle, ce qui est bien différent.

Au reste, M. de Villeneuve s'avoue, un peu plus loin, complètement Malthusien, et tellement qu'il revendique la doctrine de la contrainte morale pour le catholicisme en général, et pour saint Paul, apôtre, en particulier, lequel aurait dit : « Les personnes qui se marient imprudemment souffriront dans leur chair des afflictions et des maux ; or, je voudrais vous les épargner. » — M. de Villeneuve ajoute à cette citation : « Les paroles foçmelles de celui que l'Eglise appelle le grand apôtre, et qui sont devenues le fondement des institutions civiles et religieuses dans les pays où le catholicisme a régné exclusivement, répondent suffisamment aux allégations contradictoires des philosophes modernes et des économistes de Técolc anglaise, qui, après s'être élevés contre le célibat des prêtres, ont depuis reproché au clergé d'encourager indiscrètement la population ; mais sous ce point de vue même, l'oUVrage de Malthus nous est doublement précieux, car il a mis sur la voie de combattre de vieilles erreurs anticatholiques. »

Il y aurait beaucoup à répondre à ce passage. Nous ne nous y arrêtons que pour bien faire remarquer la similitude d'opinions entre Fauteur de téconomie politique chrétienne et cet « odieux Malthus » tant accusé par d'autres écrivains et orateurs catholiques.

Remarquons aussi que Malthus, dans son passage le plus critiqué de son édition de 4803, auquel M. de Villeneuve a sans doute fait allusion en parlant de propositions exagérées et repoussantes, n'a pas dit autre chose que ce qui est exprimé par les paroles de saint Paul.

Deux écrivains plus récents, que l'économie politique revendique à des titres différents , se sont mis en opposition avec Malthus plus dans la forme que dans le fond, nous voulons parler de H. Carey, et de Frédéric Bastiat, enlevé à la science avant d'avoir bien formulé sa pensée.

M. Carey', reprenant en partie une thèse déjà soutenuepar son compatriote, M. Ëverett, avance que l'accroissement de la population est accompagné d'une augmentation de facilité d'association qui permet de cultiver des sols plus fertiles et d'augmenter la richesse ; et que chaque pas vers l'augmentation de la population et de la richesse est accompagné d'une augmentation de la quantité de produits , et d'une augmentation de la part des travailleurs dans cette quantité augmentée; et fmalement, que la doctrine de Malthus est fausse et dangereuse , puisqu'elle émet des assertions capables d'inspirer de mauvais sentiments aux masses.

Il peut être vrai, en thèse (générale, que l'augmentation de la population amène la faciUté d'association , et celle-ci ^'augmentation de la ri-

* Past, présent, (ind future, Philadelphie, 1848, et Principles of poUUcal eamomy, Philadelphie, 1837-40.

AVANt-PROPOÔ. KV

chesse ; mais il faudrait, pour que M. Carey eût raison, que le capital nécessaire à la population augmentât forcément comme la production et cotntne la facilité d'association; il faudrait encore que la richesse produite fClt toujours forcément suffisante pour la population progressive. Alors seulement les conseils de Malthus, alors la prévoyance et la sagesse des père» de famille seraient inutiles, sans être dangereuses toutefois; car il n'y a jamais danger à prêcher la prudence aux plus pauvres, à détruire leurs illusions et à les éclairer sur des droits antisociaux.

Les choses ont pu se passer comme le dit M. Carey dans plusieurs parties de l'Amérique ; elles peuvent se passer encore ainsi dans diverses contrées de ce pays neuf et dans quelques localités de l'Europe ellemême ; mais on ne pourrait admettre que c'est là la formule de faits constants et universels.

Frédéric Bastiat écrivait en 1844 * : «On s'est élevé dans ces derniers temps contre la doctrine de Malthus. On lui a reproché d'être triste, décourageante. Il serait heureux, sans doute, que les moyens d'existence passent diminuer, s'anéantir, sans que pour cela les hommes en fussent moins Hen nourris, vêtus, logés, soignés dans l'enfance, la vieillesse et la maladie. Mais cela n'est ni vrai ni possible, cela est même contradictoire. Je ne puis vraiment pas concevoir les clameurs dont Halthus a été l'objet. Qu'a donc révélé ce célèbre économiste? Après tout, son système n'est que le méthodique commentaire de cette vérité bien ancienne et bien daire : quand les hommes ne peuvent plus se procurer en suffisante quantité les choses qui alimentent et soutiennent la vie, il faut nécessairement qu'ils diminuent en nombre, et s'ils n'y pourvoient pas par la prudence, la soufirance s'en chargera. »

C'est, en d'autres termes , la proposition tant reprochée à Malthus. Quelques années plus tard, Frédéric Bastiat, oubliant, sous l'influence du mal auquel il a succombé, des accusations incessantes des chefs d'écoles socialistes, et des préoccupations que lui inspirait la situation de notre pays ; oubliant , disons-nous , ce qu'il avait lu et pensé lui-même, accusait Malthus d'avoir conclu à la fatalité de « l'obstacle répressif: le vice, la misère, la guerre, la peste, la famine et la mortalité, soit (ajoutait-il) au : paupérisme inévitable ' » ; tandis que Malthus, on ne saurait trop le répéter, a précisément travaillé à faire voir comment ce paupérisme pouvait être évité.

Mais, dans la nouvelle édition des Harmonies économiques*^ les éditeurs de Bastiat ont inséré un chapitre sur la population, déjà publié quelques années auparavant dans le Journal des Economistes *, revu par l'auteur, et dans lequel celui-ci, loin de poursuivre sa dernière assertion sur Malthus, revient à son premier sentiment sur la question de la population et dit en conmiençant : « Il me tardait d'aborder ce chapitre, ne fût-ce

^ Dans une btrochore sur la Répartition de Vimpôt foncier dans les Landes, p. S5.

* Harmonies économiques, 1850, première édilion, p. 9.

* Deuxième édilion, 1851, p. 4SS.

* 1846, tome XXI, p. ai7.

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