SYSTÈMES AGRICOLE ET GOMMERGIAL COMBINÉS
richesse, surtout relatiTemaat aux causes du défaut de capital engagé sur la terre dont nous parlions tout à Theure. Si c*est la terre même qui engendre la plus grande partie du nouveau capital employé à Rendre la culture, et si Temploi d'un capital considérable, soutenu pendant un certain temps, met souvent la terre dans un si bon état, qu'elle peut être cultivée ensuite à moindres frais, une période de hauts profits agricoles, quand elle ne durerait que huit ou dix ans, peut souvent suffire pour donner à un pays l'équivalent d'une nouvelle quantité de terres.
Ainsi , bien quMl soit incontestablement et nécessairement vrai que la tendance d'un capital continuellement croissant et d'une étendue croissante de culture soit d'occasionner une baisse progressive des profits et des salaires, toutefois les causes que nous venons d'énumérer sont évidemment suffisantes pour expliquer les grandes et longues irrégularités de cette marche.
Nous voyons, en conséquence, dans tous les États de l'Europe, de grandes variations , à difiérentes époques , dans les progrès de leur capital et de leur population. Après être restés comme assoupis pendant nombre d'années dans un état presque stationnaire, quelques pays ont pris tout à coup l'essor, et ont commencé à croître dans des rap- ))orts voisins de ceux que suivent les colonies nouvelles. La Russie et quelques parties de la Prusse ont offert des exemples de ce genre, et elles ont continué d'avancer de la scurte, même après une suite d'années employées à accumuler des capitaux et à étendre la culture avec une grande rapidité.
L'opération des mêmes causes a produit en Angleterre des varialions analogues. Vers le milieu du dernier siècle, l'intérêt de l'argent était de trois pour cent, et on en peut conclure que les profits des fonds étaient proportionnés à ce taux-là. Dans ce même temps , autant que Ton peut le conclure des morts et des mariages, la population croissait assez lentement. De 1720 à 1750, période d^ 30 ans, on calcule que l'accroissement ne fut que de 900,000 âmes sur une population de 5,565,000 (1). Depuis cette époque, on ne peut douter que le capital du pays ne se soit prodigieusement accru et que la culture ne se soit fort étendue. Et toutefois, durant les dernières vingt années, on a vu l'intérêt de l'argent au-dessus de cinq pour cent, et les profits en proportion ; et de 1 800 à 1811 , une augmentation de population de i ,200,000 âmes sur 9,287,000 ; taux d'accroissement deux ou trois fois plus grand que celui de la période précédente.
(1) Population abstrocts, Preliminary Observations, table, p. XXV.
Mais malgré ces causes d* irrégularité dans le progrès du capital et de la population, il est certain quMls ne peuvent atteindre leur limite nécessaire et pratique que par une marche très-graduée. Avant que l'accumulation du capital soit arrêtée nécessairement^ il faut que les profits des fonds aient été, pendant longtemps, assez bas pour n'offrir presque aucun encouragement à foire des épargnes en sus de sa dépense ; et avant que les progrès de la population cessent, il faut que les salaires réels aient diminué graduellement jusqu'à ne pouvoir plus entretenir, d'après les habitudes reçues , des familles ayant le nombre d enfonts qui suffit précisément et sans excès à la population slationnaire.
Il paraît donc que c'est la réunion des systètnes agricole et commercialf et non l'un ou Vautre séparé^ qui est propre à procurer la plus grande prospérité nationale ; qu'un pays dont le territoire est grand et riche, dont la culture est stimulée par des améliorations dans l'agriculture, les manufactures et le commerce extérieur, a des ressources si variées et si abondantes, qu'il est fort difficile de dire quand elles atteindront leurs limites; mais qu'en supposant que le capital et la population du pays continuent à croître, il y a cependant une limite à laquelle ces ressources doivent enfin arriver sans pouvoir jamais la dépasser ; et que cette limite, d'après le principe de la propriété privée» est loin d'être celle de la capacité de la terre pour produire de la nourriture.
On remarque que quelques pays, auxquels leurs terres offrent de grandes ressources, et qui ont évidemment le pouvoir d'entretenir une population rapidement croissante des produits de leur propre sol, sont toutefois dans Thabitude d'importer une grande quantité de grains étrangers, et sont devenus dépendants d'autres Etats pour une partie considérable de leur provision en ce genre.
Les causes qui amènent cet état de choses semblent être principalement les suivantes :
Premièrement, les obstacles, quels qu'ils puissent être, que les lois, les constitutions et les coutumes d'un pays mettent à l'accumulatiou des capitaux sur la terre, et qui ne s'opposent pas avec la même force à l'emploi croissant des capitaux dans le commerce et les manufactures.
Dans tout Etat où le système féodal a prévalu, il y a des lois et des coulumes de cette espèce qui arrêtent la libre division et raliénation de la terre sans arrêter celles des autres propriétés, et rendent souvent les préparatifs nécessaires pour Textension de la culture à la fois très-difficiles et très-dispendieux. Les améliorations, dans ces pays-là, se font principalement par les tenanciers, dont un très-grand nombre n^ont point de baux, ou du moins point de baux à long ternie. Et, bien que leur richesse et la considération quMIs méritent se soient fort accrues dans le cours de ces dernières années, il est impossible de les mettre sur le même pied que des propriétaires entrepreneurs ; de leur donner la même indépendance et les mêmes encouragements à employer leur capital avec ardeur qu en ont naturelement les commerçants et les fabricants.
Secondement, un système de taxation directe ou indirecte, de nature à peser lourdement sur Tagriculture ou par une répartition inégale, ou parce qu'en vertu de quelque circonstance particulière, le commerce et les manufactures peuvent plus aisément en supporter le poids.
On convient généralement qu'une taxe directe sur le blé du pays, si elle n*est pas contre-balancée par une taxe correspondante sur le blé étranger qu'on importe, peut être nuisible au point de détruire d*un coup la culture du blé et de forcer le pays où elle serait établie à importer la totalité de celui qu'il consomme. Le même effet aurait lieu d'une manière partielle si, par un système de taxes indirectes, on élevait le prix général du travail, taudis que, par diverses causes, la valeur, mais non la quantité, de toutes les exportations, pourrait se trouver accrue. Les causes susceptibles de produire ce dernier effet sont les restitutions de droits aux marchandises du dedans et du dehors, Tabondance des productions coloniales, et certains produits particuliers (1) dont la demande au dehors ne serait pas fort affectée d'une hausse dans le prix.
Troisièmement, le perfectionnement des machines, combiné avec un grand capital et une division du travail très-avantageuse.
Si, dans un pays quelconque, à Taide du capital et des machines, un homme est mis en état de CEÛre Touvrage de dix, il est manifeste qu'avant répoque où d'autres pays auront obtenu les mêmes avantages, une hausse dans le prix du travail nuira peu à la facilité de vendre les marchandises à la production desquelles le capital et les machines s*appli«
{{) Une hausse dans le prix du iravail à la Chine affecterait certainement les retours qu^elie reçoit pour ses thés. {M.)
quent si utilement. 11 est bien vrai qa'une hausse dans le prix nécessaire du travail, qui augmente les frais de la production du blé, peut avoir le même effet sur beaucoup d'autres marchandises ; et si toutes étaient dans le même cas, l'importation des grains étrangers ne serait point encouragée, puisque le pays en question ne pourrait Tacheter avec aucun objet d^échauge qui, dans l'étranger, fût à plus bas prix que le blé méme.'Mais un pays commerdal peut exporter beaucoup de marchandises qui n'offrent pas cet inconvénient. Les unes sont des produits propres à ce pays ou à ceux qui sont soumis à sa domination ; les autres sont des ouvrages dus à ses grands capitaux et à ses machines supérieures, ouvrages dont les prix sont déterminés plutôt par la concurrence intérieure et domestique que par celle qui a lieu dans les pays étrangers. Toutes les marchandises de ce genre peuvent évidemment soutenir sans trop de perte une hausse dans le prix du travail , les unes d*une manière permanente, les autres pendant un temps considérable. La hausse dans le prix d'une marchandise, occasionnée de cette manière, ou plutôt la chute de son prix prévenue, peut toujours avoir leffet de diminuer plus ou moins la quantité de l'exportation qui s'en lait ; mais il ne s'ensuit pas qu'elle doive diminuer la totalité de sa valeur en lingots dans l'étranger ; or, c'est là précisément ce qui détermine la valeur échangeable de la marchandise, et en général la quantité des retours. Si les cotons en Angleterre tombaient à la moitié de leur prix actuel, elle en exporterait sans contredit plus qu'à présent, mais je doute fort qu'elle en exportât une quantité double ; et cependant c'est ce qu'elle devrait faire pour se mettre en état de commander autant de produits étrangers qu'auparavant. En ce cas» comme dans plusieurs autres analogues, la quantité et la valeur marchent ensemble jusqu^à un certain terme, quoique non du même pas; mais, passé ce terme, un accroissement de quantité diminue la valeur totale du produit et le montant des retours qu'elle peut faire obtenir.
Il est donc certain que , malgré le prix comparativement élevé du travail des matières premières, un pays prat aisément soutenir la concurrence des étrangers dans les marchandises auxquelles il peut appliquer avec un grand effet un capital supérieur et des machines plus parfaites, bien qu'un tel prix du travail et des matières premières poisse donner un avantage incontestable aux étrangers en agriculture et dans quelques autres espèces de produits, où on ne peut pas faire la môme épargne de travail. En conséquence, un tel pays doit trouver moins cher d'acheter au dehors une partie considérable des grains qu'il consomme, en les payant avec les produits de ses manufactures et avec
quelques autres produits qui lui sout propres, que de récolter tous ces grains sur son territoire.
Si, par toutes ces causes ou par quelques-unes ^'eUes, une nation devient habituellement dépendante des nations étrangères pour la subsistance d'une partie considérable de sa population, elle doit néoessairement être sujette, aussi longtemps que dure sa dépendance, à quelques-uns des maux qu*éprouve une nation purement manufacturière et commerciale. A quelques égards, à la vérité, elle continuera de jouir d'une grande supériorité ; elle possédera des ressources en terre auxquelles elle pourra avoir recours quand ses manufactures et son commerce, par suite de la concurrence des étrangers ou par toute autre cause, commenceront à décliner ; mais en compensation de ces avantages, elle sera sujette, dans le temps où de fortes importations lui seront nécessaires, à des fluctuations dans ses approvisionnements de blé, beaooup plus grandes que celles auxquelles sont assujettis les pays entièrement manufacturiers et commerciaux. Les demandes de la Hollande et de Hambourg peuvent être connues avec beaucoup d'exactitude par les négociants qui les approvisionnent ; si elles vont croissant, ce n*est jamais que graduellement : comme d'année en année elles ne sont pas sujettes à de grandes et soudaines variations, on peut avec sûreté taire des contrats réguliers pour la quantité moyenne des blés dont elles ont besoin ; c'est une mesure praticable. Il en est autrement de quelques autres pays, tels que TAngleterre et TEspagne. Leurs besoins sont nécessairement très-variables, à cause de la variation des saisons; et si les négociants devaient passer des contrats avec les pays qui exportent, pour la quantité d*une année moyenne, deux ou trois années d'abondance suffiraient pour les ruiner. Il faut nécessairement qu ils attendent chaque année pour voir Tétat de la récolte, afin de régler avec sûreté leurs opérations. C'est sans doute le déficit sur la récolte moyenne, qui produit une demande en Europe que Ton peut envisager comme nouvelle; et non la totalité du déficit. Mais la grandeur de ce déficit total et l'incertidude qui le précède, le danger de faire des contrats pour une quantité annuelle fixe, et les combinaisons hostiles auxquelles sont exposés des Etats grands et belliqueux, ne peuvent manquer d'aggraver la difficulté de se procurer des approvisionnements permanents. S'il n*est pas rare enfin que les mauvaises récoltes soient générales, il est impossible que les pays dont nous parlons ne soient pas exposés de temps en temps à de grandes variations de prix.
On a dit quelquefois que les disettes sont partielles et non générales ; que ce qui manque dans un pays est toujours compensé par la surabon-
dance qui a lieu dans on autre. Mais c est là, à ce qu'il semble, une supposition dénuée de fondement. Dans les dépositions faites au comité de la chambre des communes relativement aux lois sur les grains, un des marchands de grains à qui Ton demande s'il arrive souvent que les contrées situées sur les bords de la Baltique manquent de blé en même temps que r Angleterre, répond : <( Lorsque les récoltes sont mauvaises dans une partie de TEurope, il arrive en général qu elles le sont plus ou moins dans une autre (1). » Si Ton prend la peine de comparer les prix du blé en différents pays de l'Europe pendant un temps un peu long, on restera convaincu de la justesse de cette réponse. Dans le cours des cent cinquante dernières années, on en trouvera plus de vingt dans lesquelles la hausse des prix a été commune à la France et à TAngleterre, bien qu'entre ces deux pays le commerce des grains fût rarement très*actif. L'Espagne et les côtes de la Baltique paraissent, d'après les prix tels qu'on a pu les recueillir, avoir fréquemment eu les mêmes déficits de grains aux mêmes époques. Et pendant les cinq dernières années, il y en a eu deux, 1811-12 et 1816-17, auxquelles, avec une hausse de prix extraordinaire en Angleterre, les importations ont été comparativement peu considérables ; ce qui n'a pu provenir que de ce que la rareté était générale dans la plus grande partie de TEurope.
Dans ces circonstances, supposons que la quantité de blé étranger qui, par une moyenne, est nécessaire à l'Angleterre chaque année, s'élève à deux millions de quarters. Supposons de plus que, dans une mauvaise année, le déficit qu'elle cause soit d'un million de quarters. Il y aura donc à pourvoir en tout à trois millions manquant au pays.
Si la rareté est générale en Europe, on doit s'attendre que, dans quelques Etats, Texportation de leur produit en blé sera at^luroent prohibée, et, dans d'autres, soumise à de fortes taxes ; et que si l'Angleterre peut obtenir un million ou un million et demi de quarters, elle ne peut raisonnablement en espérer davantage. Dans ce cas, il lui resterait donc encore un déficit de deux millions ou de quinze cent mille quarters. Si, au contraire, l'Angleterre était dans l'habitude de produire elle-même ce qui suffit à sa consommation, et qu'elle éprouvât, par suite d'une mauvaise récolte, un déficit d'un million de quarters, il est difficile de croire, malgré la rareté générale, qu'elle ne pût pas obtenir trois ou quatre cent mille quarters au prix qu'elle y mettrait, surtout si le prix du blé et celui du travail étaient en général plus élevés chez elle que dans le reste de l'Europe. En ce cas la somme totale de son déficit ne
(1) Rapport, p. 95. Angl.
s'élèverait qu à six o\\ sept cent mille quarlers, au lieu de quinze cent mille ou deux millions. Si la présente année (1816-17) avait surpris ce pays dans un état où son produit en blé eût été fort éloigné de suffire à sa consommation, la détresse actuelle aurait été aggravée d'une manière effrayante.
Pour prévenir de tels malheurs, pour s'assurer une provision de blé plus abondante et, dans les temps fâcheux, moins précaire, on a recommandé un système de lois sur les grains, dont l'objet est de décourager, par des droits ou des prohibitions, l'importation des grains étrangers, et d'encourager, par des gratifications, l'exportation des grains du pays. Un système de ce genre fut complété en Angleterre en 1688 (1); ce système a été discuté avec quelque étendue par Adam Smith.
De quelque manière que la question soit finalement décidée, tous ceux qui reconnaissent la force du grand principe de l'offre et de la demande doivent convenir que l'argument employé contre le système par l'auteur de la Richesse des nations est essentiellement erroné.
11 établit d'abord que, quelque extension que la gratification donne au marché étranger, elle doit être payée, chaque année, aux dépens du marché intérieur; parce que chaque boisseau de blé qui est exporté par l'effet de la gratification, et qui n'aurait pas été exporté §ans elle, serait resté au marché intérieur pour accroître la consommation et pour faire baisser le prix de cette denrée (2).
Dans cette remarque le mot marché n'est pas bien appliqué. Il est sans doute facile en baissant le prix d'une marchandise d'en vendre plus qu'on n'aurait fait sans cela, mais il ne s'ensuit pas que ce procédé donne au marché plus d'étendue. La suppression des deux taxes qu'Adam Smith dit être payées en vertu de la gratification augmenterait, il est vrai, pour les classes inférieures, la faculté d'acheter ; mais chaque année la consommation n'en doit pas moins être finalement limitée par la population; et l'accroissement de consommation, produit par la suppression de ces deux taxes, ne suffirait nullement à donner le même encouragement à la culture que lui donne l'addition d'une demande étrangère. Si le prix du blé de la Grande-Bretagne s'élève à l'intérieur en vertu de la gratification, avant que le prix de production ait pu croître (et A. Smith reconnaît expressément une hausse immédiate), c'est une preuve sans réplique que la gratification étend la demande
(i) Quoique le but indiqué ici nVil pas peut-ôlre élé Tobjet particulier de la loi de 1688, il a élé cerlainement celui en vue duquel le système a élé recommandé dans les icmps subséquenls. (M.) —(2) Liv. IV, ch. v.
2« ïroiTiON. itl
elïeclive du blé britannique ; c'est une preuve que la diminution de la demande à l'intérieur, quelle qu'elle puisse être, se trouve plus que compensée par l'extension de la demande à l'extérieur.
Adam Smith dit, en suivant son raisonnement, que les deux taxes payées par le peuple en vertu de la gratification (savoir, l'une au gouvernement en payant la gratification, et l'autre en achetant le blé à plus haut prix) doivent réduire la nourriture du pauvre ouvrier, ou forcer une hausse dans ses salaires pécuniaires proportionnée à celle du prix de sa nourriture. En réduisant la nourriture des pauvres laborieux, elles réduisent pour eux la faculté d'élever des enfants, et tendent ainsi à diminuer la population. En forçant la hausse des salaires, elles ne permettent plus à ceux qui donnent du travail aux pauvres d'en employer autant qu'ils l'auraient fait sans cela, et tendent ainsi à diminuer l'activité industrieuse du pays.
On accordera facilement que la taxe occasionnée par la gratification a l'un ou l'autre des efiets mentionnés ici; mais elle ne peut pas avoir ces deux effets tout à la fois. On prétend que la taxe (imposée $iu corps entier du peuple) est très-onéreuse à ceux qui la payent, et ne procure que très-peu d'avantages à ceux qui la reçoivent. Il y a là contradiction. Si le prix du travail hausse en proportion du prix du blé, comme l'auteur le dit ensuite, pourquoi l'ouvrier aurait-il moins de facilité à pourvoir à l'entretien de sa famille? Si le prix du travail ne hausse pas en proportion du prix du blé, pourquoi les propriétaires et les fermiers ne pourraient-ils pas augmenter le nombre des ouvriers qu'ils emploient? Dans cette contradiction, toutefois, l'auteur a été suivi par d'autres auteurs estimables. Quelques-uns de ceux qui pensent, comme lui, que le blé règle le prix du travail, et celui de toutes les marchandises, ne laissent pas d'insister sur le tort que fait aux classes ouvrières une hausse dans le prix du blé, et sur l'avantage qu'elles retirent de la baisse de ce prix.
Mais le principal argument d'Adam Smith contre la gratification, est que le prix monétaire du blé règle celui de toutes les marchandises produites ou fabriquées dans le pays ; qu'en conséquence l'avantage pour le propriétaire terrien d'une hausse du prix monétaire du blé n'est qu'apparent et nullement réel, puisque ce qu'il gagne à la vente, il le perd à l'achat.
Cette assertion, vraie jusqu'à un certain point, ne l'est pas quant à l'effet d'arrêter le transport du capital d'un emploi à l'autre ; des fabriques à la terre, ou réciproquement. Or, c'est là précisément le point en question ^ le prix pécuniaire du blé dans un pays déterminé est sans
contredit la circonstaDce de beaucoup la plus puissante pour régler le prix du travail et de toutes les autres marchandises. Mais, pour justifier l'assertion d'Adam Smith, il ne suffit pas d'établir que cette circonstance a une très-grande influence ; il faut prouver que, les autres causes restant les mêmes, le prix de toutes les choses vénales haussera ou baissera précisément en proportion du prix du blé ; et il s'en faut de beaucoup que les choses aillent ainsi. Adam Smith lui-même excepte toutes les marchandises étrangères : or, si l'on réfléchit à la somme des importations qui se font en Angleterre, et à la quantité de marchandises étrangères que ses manufactures emploient, on verra bientôt que cette exception seule a beaucoup d'importance. La laine et les peaux crues, deux matières premières qui sont des productions du pays et d'une valeur considérable, ne dépendent pas beaucoup, d'après les propres raisonnements d'Adam Smith (1], du prix du blé et de la rente de la terre. Les prix delà cire, du suif et dn cuir dépendent, en grande partie, de la quantité qu'on en importe. Mais les étofies de laine, celles de coton, la toile, le cuir, le savon, les chandelles et les bougies, le thé, le sucre, etc., toutes choses qui se trouvent comprises dans les exceptions que nous venons d'indiquer, forment presque la totalité des articles de vêlement et des objets de luxe à l'usage des classes industrieuses de la société.
11 faut observer, en outre, qu'en tout pays où Findustrie reçoit beau-* coup d'aide d'un capital fixe la partie du prix des ouvrages faits qui paye les profits d'un tel capital ne doit pas nécessairement hausser par la hausse du prix du blé, si ce n'est en tant que ce capital requiert un renouvellement graduel : or, l'avantage que procurent des machines construites avant que le prix du travail eût haussé doit naturellement durer quelques années.
Dans le cas aussi où l'on aurait mis de grandes et nombreuses taxes sur la consommation, une hausse ou une baisse dans le prix du blé affecterait la partie des salaires qui se résout en nourriture, mais n'afiecterait point la partie qui paye les taxes.
On ne saurait donc admettre, en thèse générale, que le prix monétaire du blé dans un pays soit une juste mesure de la valeur réelle de Targent dans ce pays-là. Mais toutes ces considérations, bien que d'un grand poids pour le propriétaire de la terre, ne peuvent avoir d'influence sur le fermier au delà de la durée de son bail actuel. A l'époque où il expire, tout avantage dont il a joui en conséquence d'un rapport favo-
(I) Liv. 1, ch. II.
«0 LIVRE m. — CHAPITRE XI.
rable du prix du blé au prix du travail lui est enlevé, et fout désavantage résultant d'un rapport défavorable est compensé pour lui par le propriétaire. La seule cause qui détermine alors le rapport du capital qui vient des engager dans les entreprises agricoles à tout le capital du pays est l'étendue de la demande effective du blé. Si donc la gratiBcation a réellement étendu cette demande, ce que certainement elle a dû faire, il est impossible qu'il n'en soit pas résulté une plus grande masse de capital appliqué aux entreprises agricoles.
Lorsque Adam Smith dit que la nature des choses a imprimé au blé une valeur réelle, qui ne peut être altérée simplement en altérant son prix monétaire ; et qu'aucune gratification à Texportation, aucun monopole accordé au marché intérieur, ne peut élever cette valeur, comme aussi la plus libre concurrence ne peut la faire baisser, il est évident qu'il change Tétat de la question, passant des profits du producteur de blé ou du propriétaire du sol à la valeur physique et absolue du blé lui-même. Je n'entends pas dire assurément que la gratification change la valeur physique du blé, et fait qu'un boisseau nourrisse aussi bien un plus grand nombre d'ouvriers qu'il ne pouvait en nourrir auparavant. J'entends que la gratification, accordée au cultivateur britannique, augmente réellement, dans l'état actuel des choses, la demande du blé qu'il produit, et Tencourage par là à en semer plus qu'il n'aurait fait sans cela ; qu'en conséquence elle le met en état d'employer plus de boisseaux de blé à nourrir un plus grand nombre d'ouvriers.
Si la théorie d'Adam Smith était vraie, et que le prix du blé fût immuable; si ce produit ne pouvait point éprouver une augmentation ou une diminution de valeur relative par comparaison au travail et aux autres choses vénales, la situation de l'agriculture serait bien malheureuse. Elle se trouverait tout à coup exclue de l'influence de ce principe, si bien exposé dans la Richesse des nations^ en vertu duquel le capital coule d'un emploi à un autre, selon les besoins de la société, besoins variés et nécessairement soumis à de fréquentes fluctuations. Mais assurément on ne peut douter que le prix réel du blé ne varie, bien qu'il puisse moins varier que celui des autres marchandises; qu'en certains temps tous les ouvrages faits ne soient meilleur marché, et en d'autres plus chers, en proportion du prix du blé; que dans un de ces cas le capital ne coule des manufactures a l'agriculture, et dans l'autre de l'agriculture aux manufactures. Perdre de vue ces diverses époques, ou leur donner peu d'importance, c'est ce qu'on ne peut se permettre en ces matières, parce que, dans toutes les branches de commerce et d^industrie, ce sont ces époque ? qui donnent le principal encouragement
à l'accroissement des produits. Sans doute les profils des entreprises, dans une branche quelconque d'industrie, ne peuvent point rester longtemps au-dessus des autres profits; mais comment sont-ils réduits au commun niveau, si ce n'est par le versement du capital dans ces entreprises plus profitables? Ce ne peut jamais être Tobjet d'un vœu national d'accroître d'une manière permanente les profits d'une classe particu-» Hère d'entrepreneurs. L'objet national est d'augmenter le produit offert. Mais cet objet ne peut être atteint qu'en faisant préalablement croître les profits des producteurs, et en déterminant ainsi une plus grande quantité de capital à se porter vers cet emploi. Les propriétaires de vaisseaux et les navigateurs de la Grande-Bretagne ne font pas de plus grands profits qu'ils n'en faisaient avant l'acte de navigation ; mais l'objet que la nation avait en vue n'était pas d'accroître les profits des propriétaires de vaisseaux et des navigateurs : elle voulait augmenter le nombre de ses vaisseaux et de ses marins. C'est ce qu'elle ne pouvait opérer que par une loi qui, en augmentant la demande de ces biens-là, élevât les profits du capital qu'on avait coui urne d'y appliquer, et en Ht couler une plus grande masse dans ce même canal. L'objet que la nation a en vue dans l'établissement de la gratification n'est pas d'accroître les profits des fermiers et des propriétaires des terres, mais de déterminer une plus grande quantité du capital national à se répandre sur la terre, et d'accroître ainsi les produits offerts. En considérant la hausse du prix du blé qui est produite par une augmentation delà demande, il arrive que la hausse des salaires, la hausse de la rente, la baisse de la valeur de l'argent, compliquent le sujet et y répandent une sorte d'obscurité; mais on ne peut se refuser à reconnaître que le prix du blé varie pendant des périodes assez longues pour déterminer des versements de capitaux ; sinon, on serait forcé, par un simple dilemme, à déclarer qu'aucune augmentation de denîande ne peut jamais en aucun cas encourager la culture du blé.
Il faut donc convenir que l'argument particulier tiré de la nature du blé, qu'Adam Smith a mis en avant à l'occasion de la gratification, ne peut pas se soutenir ; que la gratification à l'exportation du blé doit en augmenter la demande et en encourager la production, sinon au même degré, du moins de la même manière, que la gratification à l'exportation de toute autre marchandise excite à la produire.
Mais on dit de plus que la production du blé, étant ainsi accrue, doit en faire baisser le prix d'une manière permanente, et l'on en donne pour preuve les soixante-quatre premières années du dernier siècle, pendant lesquelles la gratification eut en Angleterre son plein et entier
effet. Dans la conséquence que Ton tire de cet exemple, on peut raisonnablement soupçonner que Ton a pris pour un effet permanent ce qui, par sa nature, bien que de longue durée, était néanmoins temporaire.
D'après la théorie de l'offre et de la demande, on doit s'attendre à voir la gratiffcation agir de la manière suivante.
Il est dit souvent'dans la Richesse des nations^ qu'une grande demande est suivie d'un grand approvisionnement ; l'abondance suit la disette ; après une cherté extraordinaire, viennent des bas prix non moins rares. Une demande grande et indéfinie produit généralement un approvisionnement plus que proportionné au besoin. Cet approvisionnement amène naturellement les bas prix. Mais ces bas prix, dès qu'ils se font sentir, ne peuvent manquer à leur tour d'arrêter la production de la denrée ; cet obstacle, d'après le même principe, a coutume d'agir plus longtemps qu'il n'est nécessaire, et d'opérer ainsi le retour de la cherté.
Telle est la manière dont la gratiBcation à l'exportation du blé paraîtrait devoir agir si elle était accordée dans des circonstances favorables à son action ; et c'est ainsi qu'elle semble en effet avoir agi dans le seul cas où l'expérience en a été faite convenablement.
Sans prétendre nier le concours de quelques autres causes, ni apprécier l'influence relative de la gratiffcation, on comprend aisément que (le prix de production du blé n'étant, suivant Adam Smith, que de 28 schellings le quarter, et les prix du marché enAngleterre étant aussi bas que sur le continent) une prime de 5 schellings par quarter à l'exportation devait occasionner une hausse de prix réel et encourager la culture du grain. Mais les changements opérés dans la direction du capital vers les entreprises agricoles, ou de ces entreprises vers d'autres, ne peuvent manquer d'être lents. Ceux qui ont suivi l'habitude d'employer leurs capitaux dans des entreprises commerciales ne les versent pas subitement dans les canaux de l'agriculture ; et c'est encore une opération plus longue et plus difficile de retirer son capital des travaux de la terre pour le placer dans le commerce. Pendant les premières vingtcinq années après l'établissement de la gratification en Angleterre, le prix du blé s'éleva de 2 ou 3 schellings par quarter ; mais alors, par suite des guerres de Guillaume et Anne, des mauvaises années, et d'une rareté d'argent, le capital sembla s'être accumulé lentement sur la terre, et il n'y eut pas un grand excédant de produit. Ce ne fut qu'après la paix d'Utrècht que le capital du pays commença à croître d'une manière marquée; et il est impossible que la gratification n'ait pas dirigé sur les terres une plus grande partie de cette accumulation qu'il ne s'y
en serait versé sans elle. Un excédant de produit, et une baisse de prix pendant trente ou quarante ans, furent la suite de cet ordre de choses.
On dira que cette période de bas prix fut trop longue pour que Ton doive Fattribuer à la gratification, même d'après la théorie que nous venons d'exposer. Cela peut être vrai, et, selon toute probabih'lé, la période aurait été plus coûte si la gratification avait agi seule ; mais, dans le cas dont nous parlons , plusieurs autres causes tres-^ctives déployèrent leur influence.
La baisse du prix qu'éprouva le blé britannique fut accompagnée de celle des prix sur le continent. Quelles que fussent les causes générales qui produisirent cet effet dans les pays étrangers, il est probable qu'elles ne furent pas absolument sans influence en Angleterre. Tout au moins rien ne pouvait plus efficacement amener les bas prix et retarder le retour des prix élevés qu'un excédant considérable de produit, qu'on recevait avec répugnance chez les autres nations et qu'on n'acceptait qu'à la faveur du bon marché. Quand on avait obtenu un tel excédant, il fallait quelque temps pour que son bas prix le pût détruire, vu surtout que le stimulant moral de la gratification dut probablement continuer d'agir longtemps après que les prix eurent commencé de baisser. A ces causes on peut ajouter qu'une baisse marquée dans le taux de l'intérêt, qui eut lieu vers le même temps, prouve qu'il y avait une abondance de capitaux et par conséquent beaucoup de difficultés à leur trouver un emploi prolitable. Si d'autre part on prend en considération les obstacles naturels à tout déplacement des capitaux engagés sur les terres, on se rendra raison de ce long espace de temps pendant lequel il n'y eut pas d'altération essentielle dans l'abondance comparative et dans le bas prix du blé.
Adam Smith attribue ce bas prix à la hausse de la valeur de l'argent. La baisse du prix du blé, qui eut lieu en France et ailleurs vers le même temps , paraîtrait donner du poids à cette conjecture. Mais les comptes qui ont été rendus récemment du produit des mines pendant la période en question ne viennent pas à l'appui ; et il est beaucoup plus probable que cette baisse provenait de l'état comparatif de paix dans lequel l'Europe se trouva placée après que les guerres de Louis XIV furent terminées ; état qui facilita l'accumulation du capital sur la terre et encouragea les améliorations agricoles.
Quant à l'Angleterre en particulier, Adam Smith observe lui-même que le prix du travail et des autres objets de vente allait croissant ; fait très-favorable à la supposition d'une valeur croissante des métaux
précieux. Non-seulement le prix monétaire du blé baissa, mais il perdit de sa valeur relativement à d'autres objets. Cette diminution de valeur relative, jointe à de grandes exportations, indique clairement que la cause principale des faits observés fui l'abondance relative du blé, à quelque cause qu'il faille l'attribuer, plutôt qu aucune rareté d'argent. Cette grande baisse du prix du blé dans le marché britannique, particulièrement durant les dix années de 1740 à 1750, accompagnée d'une grande baisse dans les marchés continentaux, due peut-être en partie aux grandes exportations du blé britannique, surtout dans les années 1748, 1749 et 1750, doit nécessairement avoir porté quelque atteinte à la culture de celte denrée, tandis que d'autre part la hausse du prix réel du travail doit avoir encouragé en même temps l'accroissement de la population. L'action combinée de ces deux causes est précisément telle qu'elle doit être , d'abord pour diminuer et finalement pour détruire un surplus de blé. Comme ensuite, après Tannée 1764, la richesse et la population manufacturière de la Grande-Bretagne crûrent plus rapidement que celles de ses voisins, les encouragements à l'agriculture, qui agirent de nouveau, furent presque exclusivement fournis par la demande de l'intérieur, et, par cette raison, bien que considérables, ne suffirent pas à produire un surplus. N'étant pas d'ailleurs bornés, comme ci-devant, à ranimer la culture britannique, à cause des changements opérés dans les lois sur les grains , ces encouragements ne suffirent pas même à produire un approvisionnement indépendant. Si les anciennes lois sur les grains étaient restées en vigueur, l'Angleterre probablement n'en eût pas moins perdu son excédant de produit en grains, par les causes que nous avons indiquées ; mais, en vertu des clauses restrictives de ces lois, ce pays eût certainement été plus près de produire un approvisionnement indépendant immédiatement avant la disette de 1800.
Il ne faut donc pas, en vue d'attaquer la prime, dire, avec Adam Smith, que la baisse du prix du blé, qui eut lieu durant la première moitié du dernier siècle, doit s'être manifestée malgré la gratification ; qu'elle ne peut pas en avoir été la suite. Il faut convenir, au contraire (comme on le doit, à ce que je crois, d'après tous les principes généraux), que la prime, accordée dans des circonstances favorables, est réellement faite pour produire, après avoir traversé une période de cherté, un certain cxcédanlel les bas prix que promettent sesdélenseurs(l) ;mais
(1) Si la prime a uue lendance à forcer la culture des terres pauvres, elle en a une aussi îi élever le prix du blé; mais on sait, par expérience, que la hausse du
aussi, conformément à ces mêmes principes généraux, cet excédant et ces bas prix, agissant à la fois comme obstacle au produit et encourage-» ment à la population, ne peuvent se soutenir bien longtemps.
L* objection à la gratification accordée au blé, indépendamment de celles que Ton peut faire contreles gratifications en général , est que, même dans les circonstances les plus favorables, elle ne peut pas faire baisser les prix d'une manière permanente. Et si on l'établit dans des circonstances défavorables, c'est-à-dire, si on tente de forcer l'exportation par une prime suffisante dans un temps où le pays ne peut produire ce qu'il consomme, non-seulement la taxe est très- pesante, mais elle doit porter préjudice à la population, et Texcédant de produit que Ton peut obtenir est acheté au prix d'un sacrifice fort supérieur en valeur à tout cet excédant.
Mais, malgré les fortes objections que l'on peut opposer aux primes d'après des principes^généraux, et malgré l'impossibilité d'eu faire emploi dans certains cas qui ne sont point rares, on est obligé de reconnaître que, tant qu'elles exercent leur influence (c'est-à-dire* tant qu'elles produisent une exportation qui n'aurait pas lieu sans elles), on ne peut douter qu'elles n'encouragent un accroissement de production de blé dans les pays où elles sont établies, ou qu'elles ne maintiennent cette production à un point qui sans elles n'aurait certainement pas été atteint.
Dans certaines circonstances particulières et favorables, un pays pourrait maintenir ainsi un excédant de produit considérable pendant un long espace de temps, sans que le prix de production du blé fût considérablement accru, et peut-être avec peu ou point d'accroissement du prix moyen, en comprenant dans le compte les années de rareté (1). Fixons une époque quelconque dans le dernier siècle, à laquelle on obtenait, par le stimulant de la gratification, un excédant moyen de produit pour l'exportation ; et supposons qu'à compter de cette époque la demande extérieure du blé britannique eût été croissant dans le même
prix occasionnée naturellement par celte voie est continuellement combattue par des améliorations en agriculture. En fait, on ne peut nier que, pendant la période du dernier siècle, où le blé baissait de prix , on ne mit en culture de nouvelles terres. (M.)
(1) Le prix moyen diiïère du prix de production. Les années de rareté, qui doivent avoir lieu de temps en temps, aCectent essentiellement le prix mojen ; et la production d'un surplus en blé , qui tend k prévenir la rareté , tend aussi à baisser la moyenne, et à faire qu'elle approche toujours plus du prix de production. (M,)
426 LIVRE m. — CHAPITRE XII.
rapport que celle de rintérieur, il aurait pu arriver que Texcédant de produit fût devenu permanent. Après que la gratification aurait cessé d'exciter à faire de nouveaux efforts, son influence n'aurait point été perdue. Elle aurait, encore pendant quelques années, donné au pro« ducteur britannique un avantage absolu sur le producteur étranger. Cet avantage aurait sans doute diminué graduellement, parce qu'il est dans la nature de toute demande effective d'être finalement satisfaite^ et de forcer les producteurs à vendre au plus bas prix auquel ils peuvent le faire d'après le taux général des profits. Mais, après avoir passé par une période d'encouragement bien décidé, le producteur britannique aurait contracté Tbabitude d'approvisionner un marché plus étendu que le marché national à des termes d'égalité avec ses compétiteurs. Et si les marchés britanniques et étrangers avaient continué de s'étendre également, il aurait continué lui-même de proportionner ses approvisionnements à Fétat de ces deux marchés; parce qu'à moins d'un accroissement de demande à l'intérieur il n'aurait pas pu retirer à l'étranger son approvisionnement sans faire baisser le prix de la totalité de sa récolte. Ainsi la nation aurait eu constamment en sa possession un magasin de réserve pour les années de disette.
Mais en supposant même qu a l'aide de la gratification combinée avec le taux le plus favorable des prix dans d'autres pays un Etat particulier pût maintenir, d'une manière permanente, un excédant moyen de produit pour l'exportation, il ne faut pas croire comme conséquence que sa population cessât d'être arrêtée par la difficulté de se procurer des moyens de subsistance. Elle serait, il est vrai, moins exposée à la gêne particulière que causent les années de rareté ; mais, à d'autres égards, eUe serait soumise aux mêmes obstacles, aux mêmes forces répressives que nous avons décrits dans les chapitres précédents. Soit qu'il y eût, ou qu'il n'y eût pas, une exportation habituelle, la population se réglerait toujours sur les salaires réels, et elle s'arrêterait quand les objets de première nécessité que ces salaires pourraient acheter ne seraient pas suffisants, dans l'état actuel des habitudes du peuple, pour encourager un accroissement dans le nombre des individus dont il se compose.
CHAPrTRE XII. — DES LOIS sur les grains, entraves a l'importation.
Les lois qui prohibent l'importation des grains étrangers, bien qii^on puisse les attaquer sous d'autres rapports, ne donnent pas prise aux
mêmes objections que les primes, et il faut avouer qu'elles sont très propres à atteindre le but qu'elles ont en vue, le maintien d*un approvisionnement indépendant. Un pays à qui la terre offre d^abondantes ressources, et qui prend la résolution de n'importer du blé qu'au moment où son prix annonce une disette prochaine, pourvoira nécessairement à ses besoins dans les années moyennes. On peut raisonnablement élever des objections contre les gênes à l'importation du blé étranger, fondées sur ce qu'elles tendent à empêcher le capital et Findustrie de la nation de s'appliquer à l'emploi le plus profitable ; sur ce qu'elles arrêtent la population et découragent l'exportation des fabriques nationales. Mais on ne peut nier» d'autre part, qu'elles ne tendent à encourager la production du blé dans le pays, à procurer et à maintenir un approvisionnement indépendant. Une gratification, comme on vient de le voir, pour atteindre à son but et forcer un excédant de produit, exigerait en plusieurs cas une taxe directe si lourde et serait en un si grand rapport au prix total du blé, qu'elle deviendrait, en bien des pays, presque absolument impraticable. Les gênes à l'importation n'imposent aucune taxe dirciclesur le peuple. On pourrait même, si on le trouvait à propos, en faire une branche de revenu pour le gouvernement ; il est toujours facile de les établir, et l'on peut le faire de manière qu'elles répondent infailliblement à leur but, qui est d'assurer, dans les années moyennes, une production de blé suffisante pour la population actuelle.
Nous avons pris en considération, dans les chapitres précédents, les désavantages particuliers attachés à un système exclusivement agricole ou commercial, et les avantages d'un système mixte où ces deux-là s'unissent et fleurissent ensemble.
On a vu que, dans un pays auquel la terre offre de grancles ressources, il peut arriver, par des causesparticulières, que la population commerciale prédomine au point de produire une partie des maux auxquels est exposé un Etal purement commercial et manufacturier, avec plus de fluctuation dans le prix du blé. 11 est alors possible, en gênant l'importation du blé étranger, de maintenir la balance entre les classes agricole et commerciale. Car il ne s'agit pas de savoir si la mesure est efficace pour son objet, mais si elle est d'une bonne politique. Certainement l'objet peut être obtenu, mais il peut être acheté trop cher. Pour ceux qui ne rejettent pas péremptoirement toute recherche de cette nature, commecontraireà un principe réputé sacré, c'est une grandequestion que celle-ci: Faut il^ en certaines circonstances, maintenir artificieilement^ entre les classes agricole et commerciale^ réquilibre requis^ lorsqu'il ne peut s^élablir naturellement ? Parmi les questions pratiques
de réconomie politique, aucune ne leur doit paraître importante à un plus haut degré.
Une des plus fortes objections à la doctrine qui établit Vutilité des gênes à l'importation, est que Ton ne peut donner comme une règle générale, que tout Etat doit produire le blé qu'il consomme. 11 y en a qui sont placés dans des circonstances telles, que la règle ne peut évidemment leur être appliquée.
En premier lieu, plusieurs Etats ont figuré dans l'histoire, dont le territoire, comparé aune ville unique ou à quelques villes qu ils possédaient, était très-peu considérable et absolument incapable de nourrir leur population. Dans ces communautés, le commerce, qui dans les grands Etats est intérieur, a dû être nécessairement un commerce extérieur; l'importation du blé étranger était absolument nécessaire à leur existence. Ils n'ont point connu Tavantage que donne la terre à ceux qui en disposent ; et quels que puissent être les désavantages et les dangers d'un système purement commercial et manufacturier, le choix leur était interdit et ils n'en pouvaient point suivre d'autre. Tout ce que peuvent faire de tels Etats est de tirer de leur situation le meilleur parti, en se mesurant sur leurs voisins, et s'efiorçanl de compenser, par le travail, le talent et les capitaux, l'important avantage dont ils sont privés. Ces efforts ont valu d'éclatants succès à quelques-uns de ces Etats, dont on a conservé la mémoire; mais les revers qu'ils ont éprouvés n'ont pas été moins frappants que leur prospérité, d'ailleurs si disproportionnée à leurs chétives ressources.
Secondement, les gênes à l'importation du blé étranger ne sont pas applicables à un pays que son sol et son climat exposent à de trèsgrandes variations dans son approvisionnement intérieur, provenant de la variation des saisons. Un pays placé dans de telles circonstances accroît certainement la chance qu'il peut avoir d'un approvisionnement fixe, en ouvrant à l'exportation et à l'importation autant de marchés qu'il peut le faire ; et cette assertion se vérifiera probablement, lors même que d'autres pays prohiberaient la sortie de leurs grains ou en taxeraient l'exportation. Le mal particulier qu'éprouve ce pays ne peut être adouci qu'en encourageant le commerce extérieur des blés et lui assurant la plus pleine liberté.
Troisièmement, les gênes à l'importation ne sont pas applicables à un pays dont le territoire, peut-être assez étendu, n'offre qu'un sol trèsinfertile. Les tentatives que Ton pourrait faire pour le cultiver et Pamender, en dirigeant de ce côté-là les capitaux par des moyens forcés, n'auraient probablement aucun succès, dans quelques circonstances
qu'elles fussent faites. Le produit actuel obtenu de cette manière serait acheté au prix de sacrifices tels, que peut-être le capital et Tindustrie de la nation ne pourraient pas continuer d'y suffire. Quels que soient les avanlages dont jouissent les nations qui ont en leur possession les moyens d*entretenir des produits de leur sol une forte population^ il faut que la nation dont nous parlons y renonce. Elle doit se résoudre à former une communauté pauvre et sans importance, ou à dépendre, pour son existence, d'autres ressources que celles que son sol lui peut fournir. Elle ressemble, à plusieurs égards, aux nations qui n'ont qu un petit territoire ; et par conséquent elle doit avoir à peu près la même politique.
Dans tous ces cas, on ne peut douter que ce ne fût une mesure fort impolitique de faire des efforts pour maintenir entre les classes agricole et commerciale ce juste équilibre qu'elles ne peuvent pas naturellement atteindre.
Mais dans des circonstances différentes et même opposées il n'est point évident que de telles mesures fussent impolitiques.
Quand une nation possède un territoire étendu dont le sol est d'une qualité moyenne» elle peut sans difficulté nourrir des produits de ce sol une population pleinement suffisante à maintenir son rang, tant en puissance qu'en richesse, entre celles avec lesquelles elle est appelée à soutenir des rapports ou de commerce ou de guerre. En général , des territoires d'une certaine étendue doivent finalement nourrir leur population. A mesure qu'un pays accoutumé à exporter du blé approche du terme d'accroissement en richesse et en population vers lequel il tend, il retire du commerce général le blé qu'il épargnait chez lui et qu'il distribuait à ses voisins plus occupés que lui de commerce et de fabrique, et les laisse subsister de leurs propres produits. Les produits particuliers, propres à chaque sol et à chaque climat, sont des objets de ce commerce extérieur, qui, dans aucun cas, ne peut être anéanti. Mais la nourriture n'est pas un produit particulier, et, d'après les lois qui règlent le progrès de la population, il peut se faire que le pays qui en produit le plus n'en ait point à mettre en réserve pour d'autres. Si l'on excepte les mouvements occasionnés par l'influence des saisons , on peut dire qu'un commerce extérieur en blés, qui a pris une étendue considérable, est plutôt temporaire et occasionnel que permanent par sa nature ; il dépend principalement des degrés d'amélioration que les différents pays ont atteints ; et les motifs qui l'animent ne sont plus les mêmes à l'époque où la société a fait beaucoup de progrès. 11 a été proposé sérieusement d'alimenter l'Europe entière du blé d'Amérique, et
de laisser la première s'occuper exclusivement de commerce et de manufacture, divisant ainsi le travail du globe de la manière la plus parfaite. En admettant même Textravagante supposition que le cours naturel des choses pût amener pour un temps une semblable répartition des travaux, et que par ce moyen l'Europe pût avoir une population plus grande que celle qu'elle peut nourrir, les suites d'une telle situation seraient fort à redouter. C'est une vérité incontestable, qu'il convient à tout Etat qui possède un territoire, à mesure qu'il croît en richesse, de fabriquer pour son usage, à moins qu'il ne puisse se procurer des objets de fabrique de quelques nations qui jouissent à cet égard de certains avantages particuliers, autres que le capital et l'habileté. Lors donc que l'Amérique commencerait à retirer son blé à l'Europe, et que celle-ci manquerait de moyens pour y suppléer, on sentirait vivement que l'avantage passager d'un accroissement de richesse et de population (en le supposant obtenu) aurait été chèrement acheté par une longue période de misère et de mouvements rétrogrades.
Si donc un pays est d'une étendue qui lui permette raisonnablement d'espérer qu'il pourra finalement suffire à alimenter sa propre population ; si la population qu'il entretiendra de la sorte peut le mettre en état de maintenir son rang et sa puissance parmi les autres nations; s'il y a en outre de justes raisons d'appréhender non-seulement que le blé étranger lui soit finalement retiré (ce qui ne présente qu'un avenir lointain), mais que la grande prédominance des fabriques ne produise des maux immédiats, plus d'insalubrité, de turbulence, de fluctuation dans le prix du blé et dans celui du travail, il ne paraîtra pas impolitique peut-être de maintenir artificiellement un plus juste équiUbre entre les classes agricole et commerciale, en assujettissant à quelques gènes l'importation des grains et en mettant l'agriculture en état de marcher du même pas que les manufactures.
Quatrièmement, si un pays jouit d'un sol et d'un climat tels, que les variations de son produit annuel en blé soient moindres que dans la plupart des autres contrées, il en peut résulter pour lui une raison de plus d'envisager quelques gênes à Timportation du blé comme ime mesure politique. Les diverses contrées cÛfièrent beaucoup dans les variations qu'elles sont sujettes à éprouver relativement à leurs approvisionnements annuels. Si toutes étaient à cet égard à peu près semblables, et si le commerce des grains était réellementhhvey la constance du prix dans un Etat particulier serait d'autant plus assurée que le nombre des nations avec lesquelles il commercerait en grains serait plus grand. . Mais on ne peut pas appliquer ce principe à un cas où les
LOIS SUR LES GRAINS. ENTRAVES A L'IMPORTATION. 43i
suppositions sur lesquelles il se fonde sont entièrement changées ; c'està-dire, lorsque quelques-unes des contrées comprises dans le cercle du commerce sont sujettes à des variations dans leurs approvisionnements de blé fort grandes comparativement, et quand ce désavantage se trouve aggravé par le manque bien constaté d*une liberté réelle du conmierce des blés avec les pays étrangers.
Supposons, par exemple, que les variations extrêmes, au-dessus et au-dessous de la quantité moyenne du produit en blé, soient en Angleterre 1/4, et en France 1/3 , un libre commerce entre les deux pays augmenterait probablement les variations dans les marchés anglais. Au Bengale, le riz est quelquefois, au rapport de sir Georges Colebrook, quatre fois aussi cher une année que Tannée suivante, sans qu*il en résulte une famine ni même une disette (1) ; et malgré le fréquent retour des abondantes récoltes, il survient quelquefois des déficits tels, qu'ils font périr une partie considérable de la population. Supposons que, rapprochant le Bengale, on le comprit dans le cercle commercial de l'Angleterre et de la France, il n'est pas douteux que, dans ces deux derniers pays, on n'éprouvât plus de variations qu'avant cette adjonction.
Au fait, il y a lieu de croire que les Iles Britanniques, par la nature de leur sol et de leur cliiual, jouissent dune manière particulière de l'avantage d'être àFabri des grandes variations dansleur produit annuel en grains. Si l'on a comparé les prix du blé en Angleterre et en France, depuis l'époque où commencent les tables d'Ealon jusqu*au commen* cément de la guerre de la révolution, on verra qu'en Angleterre le plus haut prix du quarter de froment de 8 bushels, pendant ce temps, a été de 3 livres 15 sous 6 3/4 deniers sterl. (en 1648), et le plus bas 1 hvre 2 sous 1 denier sterl. (en 1743) ; tandis qu'en France le plus haut prix du setier a été de 62 francs 78 centimes (en 1662), et le plus bas de 8 francs 89 centimes (en 1718) (2). Dans l'un des pays, le prix le plus
(1) agriculture du Bengale, p. i08, noie, angL L'auleur observe, au texte de Ja même page, que le prix du blé y est sujet à beaucoup plus de fluctuations qu'en Europe. [M,)
(2) Adam Smilh, Richesse des nations^ 1. 1, p. 327, édil. Guillaumin. Pour pouvoir apprécier ie rapport des quantités citées par Mallhus, il faut se livrer à des calculs que nous avons voulu épargner au lecteur. En convertissant les monnaies anglaises en francs au pair, c'est-à-dire à raison de \ livre sterling pour 25 francs 22 centimes, et en sachant que le quarter anglais et l'aocien setier français valent en hectolitres, 2,91 et 1,56, on obtient : le plus haut prix du blé en Angleterre^ en 1648, 52 fr. 74 c. l'hectolitre ; le plus baSy en 1743, 9 fr. 57 c. rheclol.; diflférence :
haut comparé au plus bas est à peu près comme 3 1/3 est à 1 ; dans l'autre comme 7. Dans les tables anglaises, dans des intervalles de dix ou douze ans, on ne trouve que deux exemples d'une variation qui atteigne le rapport de 3 à 1 . Dans les tables françaises , pendant des périodes égales, on trouve un exemple de variation dans Je rapport de 6 à 1, et trois en oulre de 4 à 1 ou davantage.
Il se peut que ces variations aient été aggravées par le manque de liberté dans le commerce intérieur des grains; mais elles sont bien d'accord avec les calculs de Turgot» qui n'ont rapport qu'aux variations du produit, sans aucune connexion avec les difficultés ou les obstacles opposés au libre transport d'une province à l'autre.
Sur une terre de moyenne qualité» il estime le produit de sept setiers par arpent dans les années de grande abondance, et de trois setiers dans celles de grande rareté, portant ainsi le produit moyen à cinq setiers par arpent (1). 11 croit que ces calculs ne s'éloignent pas beaucoup delà vérité; et, continuant de raisonner d'après les mêmes bases, il observe que, dans une année très-abondante, le produit doit sufBre pour cinq mois de plus que la consomrAation ordinaire , et cinq de moins dans les années de très-grande rareté. Je suis porté à croire ces variations beaucoup plus grandes que celles que l'on éprouve en Angleterre, au moins à en juger par les prix; d'autant plus que, par un mêmedegréde rareté dans les deux pays, la richesse supérieure de l'Angleterre et les assistances multipliées des paroisses aux classes pauvres en temps de disette doivent y élever les prix, plus qu'en France, au-dessus du taux moyen.
Si nous portons nos regards sur l'Espagne durant la même période, nous y observerons de même des variations beaucoup plus grandes qu'en Angleterre. Dans une table des prix de la fanègue de froment au marché de Sévillede 1675 à 1774 inclusivement, publiée dans l'appendice du rapport sur les métaux précieux non monnayés (2), le plus haut prix est de 48 réaux veillons (en 1677), et le plus bas de 7 réaux
25 fr. 17 c. rheclolilre ; le plus haut prix du blé en France^ en 1662, 40 fr. 24 c. rhecl.; le plus bas^ en 4718, 5 fr. 70 c. Thecl.; différence : 34 fr. 54 c. Thecl. De sorte qu'en Angleterre le prix du blé n'est ni monté si haut, ni descendu si l>as. [Jph, G,)
(1) Œuvresde Turgot, L I, p. 4 71, édit.Guiilaumin.Turgol emploie sans doute Ici l'arpent de Paris, plus généralement'usiléquerarpent des Eaux et forêts spécial h. cette adminislralion. Cet arpent de Paris valant environ un tiers d'hectare (0,342), et le selier valant environ un hectolitre et demi (1,56), les septy trois et cinq setiers par arpent dont parle Turgol correspondent à 32, 13 1/2 et 23 heclolitres par hectare. {Jph, G.)
(2) Bullion Report, Appendix, p. 182.
veillons (en 1720), ce qui établit un rapport presque de 7 à 1. Et dans des périodes de dix ou douze ans seulement, ce rapport, en deux ou trois cas, va jusqu'à atteindre celui de 4 à i. Dans une autre lable, de 1788 à 1792 inclusivement, relative aux villes de la Vieille-Castille, le plus haut prix*, en 1790, fut de 109 réaux veillons la fanègue; et en 1792, le plus bas seulement de 16 réaux veillons la fanègue. Dans le marché de Medina-del-Rio-Seco, ville du royaume de Léon, entourée d'un beau pays à blé, le prix de la charge de qualre fanègues de blé froment fut en mai 1800 de 100 réaux veillons; en mai 1804, de 600 réaux veillons; et ces deux prix furent appelés l'un et Taulre des prix bas, par comparaison aux plus hauts prix de Tannée. La différence serait plus grande si Ton mettait en rapport les hauts prix et les bas prix de différentes années. Ainsi, en 1799, le prix bas de quatre fanègues fut de 88 réaux veillons ; et en 1804, le haut prix de quatre fanègues fut de 640 réaux veillons ; ce qui établit le rapport de plus de 7 à 1 dans le court intervalle de six années (1).
£n Espagne, le blé étranger entre librement; toutefois la variation des prix dans les villes de F Andalousie (province maritime, où pénètre le Guadalquivir, plus petite, à la vérité, que celles que nous venons de nommer) semble prouver que les côtes de la Méditerranée ne fournissent nullement un approvisionnement fixe. On sait assez que l'Espagne est le pays qui fait à l'Angleterre la principale concurrence dans Tachât des blés de la Baltique. Il est d'ailleurs certain que le prix de production ou le prix commun (2) du blé est beaucoup plus bas en Es-
(1) Bullion Report, Appendix^ p. i85. Le réal yalaDl 26 i/2 c. et la/anega de C^slille un demi-hectol. environ (0,571), on peut établir les prix suivants comparatifs : Le plus haul prix du blé en Espagne, enlQ77, 22 fr. 28 c. Thectol.; le plus bcu, en J720, 34 fr. 25 c. rhectol. ; différence : 19 fr. 05 c.; le plus haut prix dans la Tieille Gastille, en 1790, 50 fr. 59 c; le plus bas, en 1792, 7 fr. 45 c; différence: 45 fr.l6; le plus Aati< prix (dans le royaume de Léon), en 1804, 69 fr. 61 c. llieclol.; le plus bas, en 1801, 11 fr. 60 c. l'hectol.; différence: 58 fr. 01 c; le plus Iiaut prix en Espagne, en 1804, 74 fr. 25 c. rhect.; le plus bas, en 1799, 10fr.21 c; différence: 64 fr. 04 c. (Jpk. G,)
(2) La distinclion faite précédemment entre le prix moyen et le prix de production ne contredit pas Tespèce de confusion du prix de production et du prix commun que l'auteur fait ici. Bien que différents, le prix de production et le prix moyen se rapprochent nécessairement; Tun règle Taulre en général et sauf les exceptions mentionnées. Le prix commun ou usuel n'est pas précisément le prix moyen, c'est le prix courant le plus fréquent ; il entre dans la moyenne et la règle en grande partie, mars non exclusivement. Si même on jugeait la différence plus marquée entre le prix commun et le prix de production, il n'en est pas moins vrai que l'un et Tautre sont plus bas en Espagne qu'en Angleterre. (G. et P. P.)
434 LIVRE m. — CHAPITRE Xir.
pagne qu'en Angleterre. Il suit de là qu'en Espagne la dilTérence de prix entre les années d'abondance et de rareté doit être fort grande.
Je manque de moyens pour constater les variations des récoltes et des prix chez les nations du Nord ; mais il est sûr qu'elles sont quelquefois considérables, car on sait que quelques-unes de ces nations sont sujettes de temps en temps à des disettes très -pénibles. Du reste, les exemples que j'ai donnés suffisent pour faire voir qu'un pays place dans des circonstances favorables à la fixité des approvisionnements indigènes a plutôt la chance de diminuer cette fixité que de l'augmenter en s'associant à des nations moins favorablement placées à cet égard. Certainement cette fixité sera plus diminuée CTicore si le pays le plus assujetti aux variations a le droit d'inonder les autres de ses récoltes dans les années d'abondance, tandis qu'il se réserve le privilège de les garder à la moindre apparence de rareté, et précisément au moment où son voisin commercial éprouve le plus pressant besoin (1).
Cinquièmement, si une nation possède un territoire non-seulement assez étendu pour maintenir, à Taide de sa culture actuelle, une population convenable à un Etat du premier rang, mais dont la fertilité non épuisée permet à cette population d'aspirer à un grand accroissement, c'est encore une circonstance qui rend plus applicable à ce pays la mesure de mettre quelque gêne à l'importation du blé étranger.
Un pays qui, bien que fertile et populeux, aurait été cultivé presque autant qu'il peut l'être n'aurait d'autre moyen d'augmenter sa population que de permettre l'entrée du blé étranger. Mais les lies Britanniques n'offrent jusqu'ici aucun symptôme d'épuisement. Lorsqu'un territoire a été cultivé au dernier point, il arrive nécessairement que les profits et la valeur des terres sont à un taux peu élevé, la demande du travail languissante, les salaires chétifs, la population stationnaire. Quelques-uns de ces symptômes peuvent sans doute se manifester sans que le sol soit épuisé, mais Tépuisement ne peut avoir lieu sans que tous ces symptômes paraissent à la fois. Loin d'apercevoir de tels symptômes dans la Grande-Bretagne, on y a vu, pendant les vingt années qui ont précédé 1814, un taux des profits et de l'intérêt élevé, une demande de travail multipliée, de bons salaires, et un accroissement de population plus rapide peut-être qu'à aucune autre époque de l'histoire du mémB pays. Les capitaux, employés à mettre de nouvelles terres en culture ou
(i) Ces deux circonstances changent essentiellement i'iiypolhèse sur laquelle repose la question de la libre importation, en tant qu'elle s'applique à un état en particulier. (M.)
LOIS SUK LES GRAINS. ENTRAVES A L'IMPORTATION. 43o
h en améliorer d'autres, doivent avoir donné de bons profits, sans quoi, ail taux où étaient les profits généraux, ils n'auraient pas été appliqués à cet emploi. Et bien qu'il soit vrai strictement qu'à mesure que le capital s'accumule sur la terre, ses profits doivent diminuer, toutefois l'augmentation d'habileté en agriculture et d'autres causes indiquées dans un précédent chapitre font que ces deux effets d'une culture progressive ne marchent point du même pas. Bien qu'elles doivent finalement s'unir et terminer ensemble la carrière de leurs progrès, elles sont souvent, durant le cours de ces progrès, séparées pour un très-long temps et par de très-grandes distances. Dans quelques pays, sur quelques sols, la quantité de capital qui peut être absorbée, avant d'opérer nécessairement une diminution essentielle dans les profits, est si considérable, qu'il n'est pas facile de lui assigner une limite. Assurément, quand on considère ce qui a été réellement efiectué dans quelques districts d'Angleterre et d'Ecosse, et qu'on le compare avec ce qui reste à faire en d'autres, on ne peut s'em[>êcher de reconnaître que ce pays n'a pas beaucoup approché de cette limite. Le haut prix monétaire du travail et des matériaux du capital agricole (provenant en partie des taxes directes et indirectes ; en partie, et peut-être principalement, de la grande prospérité du commerce extérieur de l'Angleterre) rend impossible la mise en culture de nouvelles terres et de grandes améliorations des terres anciennes, à moins que le prix monétaire des grains ne soit aussi très-élevé. Mais ces terres, une fois mises en culture ou améliorées^ n'ont point paru improductives. La quantité et la valeur de leur produit ont été pleinement et convenablement proportionnées à la quantité de capital et de travail qu'on y avait appliquée. Toutes ces terres ont été cultivées, au grand avantage des individus et de l'Etat, aussi longtemps qu'a subsisté le même (ou à peu près le même) rapport entre la valeur du produit et le coût de la production.
Dans cet état du sol, l'empire britannique serait incontestablement en position non-seulement d'entretenir, de ses propres produits, sa population actuelle, mais une population double, et même avec le temps triple peut-être. D'après cela, une gêne à l'exportation du blé, qui pourrait donner lieu à de graves objections dans un pays arrivé près du terme de ses ressources, s'offrirait sous un aspect difierent dans un pays capable de nourrir des produits de son sol un grand accroissement de population.
On dira qu'en admettant la possibilité de nourrir de son propre sol une population grande et même croissante, il n'en est pas moins vrai que si, en ouvrant ses ports au blé étranger , on pouvait donner à la
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population un essor plus grand et plus rapide, on ne saurait comment justifier une mesure qui tend à l'arrêter, en sortant de l'ornière tracée et repoussant la richesse et la multiplication d'habitants que nous offre la nature.
C'est là sans doute un argument qui a beaucoup de force. Et si Ton en accorde les prémisses (qui toutefois donnent lieu à quelque doute), on ne peut point y répondre d'après les seuls principes de l'économie politique. Je dirai cependant que, s'il était bien prouvé que l'accroissement de richesse et de population ainsi acquises dût soumettre la société à plus d'incertitude dans ses approvisionnements de blé, à de plus grandes fluctuations dans les salaires, à plus d'insalubrité et d'immoralité (à raison de la plus grande partie proportionnelle de la population employée aux manufactures) , et enfin à une plus grande chance de mouvements rétrogrades longs et déprimants (qu'amène le progrès naturel des pays d'où le blé était importé), je n'hésiterais point à envisager cette richesse et cette population comme trop chèrement achetées. Le bonheur d'une société est, après tout, le but légitime auquel doivent tendre même la richesse, la puissance et la population qu'elle recherche. 11 est certain que si l'on a en vue, dans la forme de l'établissement social, la plus grande somme de bonheur et un stimulant suffisant pour obtenir du sol la richesse qu'il peut produire, il est absolument nécessaire de joindre à la population agricole une partie considérable de population commerçante et manufacturière. Mais il n'y a point d'argument qui induise plus souvent en erreur que celui par lequel on infère de ce qu'une chose est bonne entre certaines limites, qu'elle sera bonne encore au delà de toute limite. On accordera facilement que, dans une grande nation terrienne, les maux propres au système commercial et manufacturier sont plus que compensés par ses avantages, aussi longtemps que son agriculture suffit à son entretien. Mais quant à l'excédant que le pays ne peut nourrir, on peut raisonnablement douter que les maux ne fassent pas décidément pencher la balance.
C'est une observation d'Adam Smith « que le icapital acquis à un pays par le commerce et les manufactures est en tout une possession incertaine et précaire, jusqu'à ce qu'une partie en ait été assurée et réalisée dans la culture et l'amélioration de ses terres (1). »
Il remarque ailleurs que le monopole du commerce colonial, en élevant le taux des profits mercantiles, décourage l'amélioration du sol et retarde l'accroissement de la grande source primitive de la richesse, de la rente de la terre (2).
(1) Liv. m, cil. IV. —(2) Liv.lV, cb. viii.
A aucune époque, les manufactures, le commerce, et en particulier celui des colonies, n'ont été en état d'absorber en Angleterre autant de capital que pendant les vingt années finies avec 1814. De 1764 jusqu'à la paix d'Amiens, on convient généralement que le commerce et les manufactures du pays firent de plus rapides progrès que son agriculture, et que TAngleterre devint graduellement toujours plus dépendante du blé étranger pour sa subsistance. Depuis la paix d'Amiens, l'état de soa monopole colonial et de ses manufactures a été tel, qu'il a appelé à lui une masse décapitai inusitée; et si les circonstances particulières de la guerre subséquente, les frets et assurances à haut prix et les décrets de Bonaparte n'avaient pas rendu l'importation du blé étranger trèsdifficile et très-dispendieuse, l'Angleterre, au moment actuel, aurait, d'après tous les principes généraux, contracté l'habitude de nourrir de cet aliment importé une partie de sa population plus considérable qu'en aucun autre temps. La culture y serait dans un état bien différent de celui auquel elle est parvenue. On n'aurait vu que peu ou point de ces grandes améliorations desquelles on peut dire avec vérité qu'elles ont acquis à l'Etat de nouvelles terres qu'aucune baisse de prix ne peut désormais lui enlever ; tandis que, d'autre part , la paix ou des accidents de différents genres auraient pu diminuer essentiellement nos ressources coloniales et manufacturières, et détruire ou dissiper notre capital avant qu'il eût eu le temps de se répandre sur le sol et de se convertir en une vraie et solide propriété nationale.
Au fait, les gênes qui, dans la pratique, ont fait obstacle durant la guerre à l'importation du blé étranger en Angleterre, y ont forcé les machines à vapeur et le monopole colonial à cultiver les terres ; en sorte que les causes mêmes qui, selon Adam Smith, tendent à soutirer à l'agriculture ses capitaux (et qui les auraient infailliblement soutirés si l'Angleterre avait pu acheter les blés étrangers aux prix du marché de la France et de la Hollande) ont servi à aiguillonner l'agriculture anglaise; tellement qu'elle a non-seulement fait tête au commerce et aux manufactures dans leurs rapides progrès» mais qu'elle a regagné la distance qu'elle avait perdue dans le cours des années précédentes, et maintenant marche de front avec ses rivales.
C'est ainsi que les gênes à l'importation du blé dans un pays qui a de grandes ressources terriennes tendent à répandre sur le sol les avantages qu'il relire du commerce et des manufactures , et par là même, pour emprunter le langage d'Adam Smith, à les assurer et à les réaliser. Mais en outre elles tendent à prévenir ces grandes oscillations
dans les progrès de ragricullure et du commerce, qui manquent rarement d'amener des maux à leur suite.
Il faut se rappeler, et c'est un point qu'il importe beaucoup d'observer, que la détresse qu'ont éprouvée presque toutes les classes de la société par la chute soudaine des prix, si l'on excepte l'aggravation causée par l'état de la monnaie, a été produite par des causes naturelles et nullement artificielles.
Il y çi dans le taux des progrès de Tagriculture et des manufactures une tendance à des alternatives, comme il y en a dans les progrès de la nourriture et delà population. Dans les périodes de paix et de commerce non interrompus, ces alternatives, bien que nullement favorables au bonheur et à la tranquillité, peuvent ne pas causer de mal essentiel. Mais lorsque la guerre survient, elle donne souvent à ces oscillations un degré de force et de rapidité qui produit inévitablement, dans l'étal de la propriété, une secousse violente ou une espèce de convulsion.
La guerre qui suivit la paix d'Amiens trouva l'Angleterre dans un élat de dépendance des pays étrangers pour une partie considérable de ses approvisionnements de blé ; et maintenant elle fournit à sa consommation, malgré Taccroissement extraordinaire de population survenu dans cet intervalle. Ce grand et soudain changement dans l'agriculture anglaise ne pouvait s'effectuer que par Tinfluence des hauts prix qu'occasionna l'insuffisance des produits indigènes, jointe à la dépense considérable et à la grande difficulté de l'importation du blé étranger. Mais la promptitude avec laquelle s'est opéré ce changement a dû nécessairement causer un excès d'abondance au marché, dès que le produit du blé indigène s'est trouvé suffire pleinement à la consommation du pays et même un peu au delà. Un tel approvisionnement, joint à la plus faible importation, n'a pu manquer d'occasionner une chute soudaine des prix. Si les ports avaient continué d'être ouverts à la libre importation du blé étranger, on ne peut guère douter qu'en 1815 le prix du blé n'eût baissé encore beaucoup plus. Ce bas prix des grains (en supposant même qu'en baissant la rente des terres l'état présent de la culture pût être à peu près maintenu) doit présenter un tel obstacle à une amélioration future, que, si les ports restaient ouverts, le pays ne produirait pas assez pour satisfaire aux besoins de la population croissante. Et au bout de dix ou douze ans, une nouvelle guerre trouverait l'Angleterre dans le même état où elle était au commencement de la dernière. Elle aurait à parcourir la même carrière de hauts prix, stimulants excessifs à l'agriculture (1), suivis de la même répression sou-
(i) D'après l'enquête devant la chambre des Pairs [Reports, p. 49), le fret et Tas-
daine et accablante, des mêmes emprunts énormes faits quand le prix du froment était à 90 ou 100 schellings le quarter, et le revenu en argent des fermiers et des industriels presque en proportion, pour être remboursés quand le prix du froment serait à 50 ou 60 schellings le quarter (1), et le revenu des propriétaires et des industriels fortement réduit, état de choses qui ne peut jamais avoir lieu sans une excessive aggravation de difficulté dans le payement des taxes et en particulier de cette somme invariable en argent qui constitue Tintérêt de la dette nationale.
D'un autre côlé, un pays qui gêne tellement les importations de blé étranger, qu'en général, et par une moyenne, il produit ce qui suffit à son approvisionnement, et n'a recours à Timportalion que dans les temps de rareté, non-seulement a la certitude de répandre sur ses terres le bénéfice des inventions manufacturières et tous les avantages que lui procurent ses colonies et son commerce général, de les fixer, de les mettre à Tabri de tous les accidents ; mais il est nécessairement exempt de ces violentes et cruelles convulsions de la propriété, qui sont l'effet presque inévitable de la coïncidence de la guerre et d'un approvisionnement insuffisant de blé indigène.
Si la dernière guerre avait trouvé les Anglais indépendants des étrangers pour leur consommation moyenne, leur papier-monnaie même n'aurait pas suffi à porter les prix du blé à un taux qui approchât de ceux auxquels il s'est réellement élevé (2). Et s'ils avaient continué, pendant toute la durée de la guerre, d'être indépendants du blé étranger, hormis occasionnellement dans les temps de rareté , il est impossible que le produit suffisant à la consommation du pays, ou fort peu au delà, eût produit, à la fiba de la guerre, un sentiment aussi universel de détresse.
La principale objection pratique à laquelle les gênes à Timportation du blé soient exposées est l'excès d'abondance que produit une belle récolte, et dont on ne peut se débarrasser par l'exportation. En considérant la partie de la question qui a rapport aux fluctuations des prix, il faut
surance seuls sur un qaarter de blé furent plus forts de 48 sebellingsen 1814 qu'en 1814. Il parait donc que, sans aucune mesure artificielle, la f;u erre seule peut causer, sans que Ton puisse l'éviter, une hausse de prix prodigieuse. (M.)
(1) Voyez p, 431 le rapport du quarter à l'heclolilre et la valeur du schelliog en francs. (Jpk. G.]
(2) On trouvera, à l'examen, que les prix du blé en Angleterre ont favorisé l'excès ou la diminution de son papier-monnaie , plutôt qu'ils ne s'y sont conformés ; bien que les prix du blé n'eussent jamais pu être ni si hauts ni si bas qu'ils ont été, si cet excès ou cette dimiaulion du papier n'avait pas eu lieu. (M,)
HO LIVRE m. — CHAPITRE XII.
donner à cette objection beaucoup de poids; nnais on a quelquefois exagéré rinfluence de cette cause sous ce rapport. Une surabondance qui mettrait dans la détresse les fermiers d'un pays pauvre pourrait être facilennent supportée par ceux d'un pays riche. II est, en effet, difficile de se persuader qu'une nation qui possède un grand capital, et qui ne se trouve pas sous Tinfluence d'un violent choc porté à son crédit commercial (comme le fut l'Angleterre en 1 815), éprouve une grande difficulté à mettre en réserve le surplus d'une année pour suppléer au déficit de la suivante ou de quelqu'une des années futures. On peut raisonnablement douter que, dans un pays tel que PAngleterre, la baisse des prix provenant de cette cause puisse être aussi considérable que celle qui serait occasionnée par un soudain versement des produits d'une abondante récolte de l'Europe en général, et en particulier des pays qui ne sont pas dans l'usage d'exporter régulièrement des grains. Si nos ports étaient constamment ouverts, les lois actuelles de la France s'opposeraient à des approvisionnements propres à égaliser les prix; le blé français n'arriverait en Angleterre en quantité considérable que dans les années de grande abondance, au moment où il y aurait le moins d'apparence que nous en éprouvassions le besoin, et où il est probable que l'importation produirait une surabondance et un véritable engorgement de celte denrée (1).
Mais en supposant que la baisse des prix par Tune et l'autre de ces causes ne diffère pas essentiellement ; comme il est sûr que, dans les années de rareté générale , la hausse est moindre chez les nations habituées à produire leurs approvisionnements, on ne peut disconvenir que la variation n'ait moins d'étendue sous un système de gênes qui, en permettant l'importation quand les prix haussent, garantit, dans les années communes, une production indigène égale à la consommation.
Il reste toutefois encore une objection à discuter. Les gênes sont éminemment antisociales. Pour l'intérêt d'un Etat en particulier, je tiens pour certain que quelques gênes à l'importation du blé étranger peuvent avoir de l'avantage ; mais je suis encore plus convaincu que , pour les intérêts de l'Europe en général, la plus parfaite liberté du commerce des blés, et de toute autre marchandise, serait ce qu'il y aurait de plus avantageux. Une telle liberté serait infailliblement suivie d'une distribution plus libre et plus égale du capital ; et il en résulterait pour TEu-
(i) Presque tous les marchands de blé, qui onl déposé devant le comité des deux chambres en 48t4, paraissaient pressentir fort bien les bas prix qu'occasionnerait une recolle abondante en Europe si l'Angleterre ouvrait sa porte pour la recevoir. {M. Y
INFLUENCE DE LA RICHESSE SUR LE SORT DU PAUVRE. 44i
rope en masse uoe augmentation de progrès et de bonheur. Mais infailliblement aussi cet ordre de choses rendrait quelques parties du tout plus pauvres et moins populeuses qu'elles ne le sont actuellement ; et il n*est pas probable que quelques Etats individuels consentent à sacriGer la fortune dont ils jouissent dans Tenceinte de leurs frontières à la richesse de l'univers.
Il faut observer encore qu'indépendamment de tout règlement plus direct les taxes seules produisent un système de découragement qui influe essentiellement sur les rapports naturels des marchandises entre elles; et comme il n'y a pas lieu d*espérer que les taxes soient abolies, il peut bien arriver que ces rapports naturels ne puissent être rétablis que par l'influence de quelque intervention nouvelle.
Une parfaite liberté de commerce est donc une illusion « une perspective idéale que Ton ne doit pas se flatter de voir se réaliser ; mais il faut l'avoir en vue pour en approcher autant qu'il est possible de le faire. On doit toujours Tenvisager comme la grande règle générale. Et lorsque l'on propose de s'en écarter, ceux qui le font sont tenus d'exposer avec clarté les motifs qui peuvent fonder une telle exception.