SUR LE SORT DO PAUYRE
L'objet formellement annoncé des Recherchée d'Adam Smith est de déterminer la nature et les causes de la richesse des nalions. Il y mêle quelquefois des remarques qui touchent à un autre objet peut-être plus intéressant encore ; je veux dire la recherche des causes qui influent sur le bonheur des classes inférieures de la société, lesquelles font ton* jours la partie la plus nombreuse des grandes nations. Ces deux sujets ont sans doute une liaison intime, et l'on peut dire en général que les causes qui augmentent la richesse nationale tendent à augmenter le bonheur des classes inférieures du peuple (1). Toutefois peut-être Adam
(i) Oa remarquera que Mallhus résume ici simplement, mais bien nettement cependant, le but et le résultat direct des recherches économiques, qui aboutissent toutes, quand elles sont dans la voie de la science et de la vérité, à Tamélioration do sort des classes les plus nombreuses et les plus pauvres. On voit aussi dans ce passage, et dans mille autres de cet écrit , combien cet excellent homme avait à cœur cette amélioration, et combien sont irréfléchis, ignorants ou peu justes, ceux qui affectent de lui adresser des reproches de dureté ou de fatalisme. {Jph, G,)
Smith a-t-il considéré ces deux genres de recherches comme moins distinctes qu'elles ne le sont réellement. Du moins, il n'a pas fait remarquer les cas où la richesse d'une société peut croître (en donnant au mot richesse le sens que détermine sa définition) sans qu'il en résulte aucun accroissement de bonheur pour la classe laborieuse de cette société.
Je n'ai pas dessein de me livrer ici à une discussion philosophique sur le bonheur et sur les vrais éléments dont il se compose. Je me bornerai à en considérer deux qui sont universellement reconnus pour tels, l'un la faculté de se procurer les choses nécessaires à la vie^ et l'autre la santé.
L'aisance de l'ouvrier dépend des fonds destinés à mettre le travail en activité, et doit par conséquent être en général proportionnelle à la rapidité avec laquelle ce fonds s'accroît. La demande de travail qu'occasionne cet accroissement de fonds ne peut manquer d'en hausser le prix. Ainsi, jusqu'à ce qu'on ait en conséquence augmenté le nombre des ouvriers, ceux qui se trouvent en activité en profitent. On répartit entre eux une plus grande masse de fonds, et ils peuvent tous vivre plus à leur aise. L'erreur d'Adam Smith consiste à envisager toute espèce d'accroissement du revenu ou du fonds social comme étant en entier un accroissement du fonds destiné à l'entretien du travail. A la vérité, un tel surplus est toujours considéré, par l'individu qui le possède, comme un fonds additionnel avec lequel il peut mettre un nouveau travail en activité ; mais par rapport à tout le pays, il ne peut être envisagé comme cause d'un nouveau travail qu'autant qu^une partie consiste en un surplus d'aliments propres à faire subsister un plus grand nombre d'ouvriers. Or, c'est ce qui n'a pas lieu lorsque l'accroissement de fonds provient du travail seul et point du tout du produit de la terre. Il faut absolument distinguer ici le nombre des bras que peut employer le fonds appartenant à la société, du nombre que peut nourrir le sol qu'elle possède.
Adam Smith définit la richesse d'un État, le produit annuel de son sol et de son travail. Cette définition comprend évidemment le produit des manufactures aussi bien que celui de la terre. Supposons maintenant qu'une nation, pendant une suite d'années, fasse des épargnes sur son revenu annuel, et les ajoute constamment au capital destiné à ses manufactures, sans en rien donner au capital qu'elle emploie à la culture de ses terres : il est -évident que cette nation deviendrait plus riche aux termes de la définition citée, sans être en état néanmoins de nourrir un plus grand nombre d'ouvriers, et par conséquent sans qu'il eu ré-
sultât aucune augmentation dans les fonds réels qui sont destinés à mettre le travail en activité. Il y aurait néanmoins une demande de travail, à cause de Taugmentation du capital manufacturier. Cette demande mettrait au travail un prix plus élevé. Mais si le fonds annuel des subsistances ne croissait point dans le pays, bientôt la hausse dans le prix du travail serait purement nominale, parce que le prix des denrées croîtrait nécessairement dans la même proportion. La demande d'ouvriers manufacturiers, qui en ce cas se multiplierait chaque année, engagerait probablement quelques domestiques, peut-être même quelques hommes occupés des travaux de l'agriculture, à se jeter dans les fabriques. Mais la perte que ce changement ferait éprouver à l'agriculture serait probablement compensée par les améliorations dans les instruments et dans les méthodes, en sorte que la quantité des subsistances qui serait annuellement produite resterait à peu près toujours la même. Il ne faut pas douter que les machines employées dans les manufactures n'acquissent beaucoup de perfection. Celle circonstance, jointe au plus grand nombre de bras employés à les faire valoir, augmenterait considérablement le produit annuel du travail de tout le pays. Ainsi la richesse du pays, aux termes de la définition , augmenterait d'année en année et pourrait croître rapidement (1).
Maintenant la question est de savoir à quel point la richesse qui croît en ce sens peut tendre à améliorer le sort du pauvre. Toute hausse générale du prix du travail qui a lieu sans que la quantité des subsistances change n'est évidemment qu'une hausse nominale, car elle ne peut manquer d'être très-vite suivie d'une hausse proportionnelle dans le prix des subsistances. Ainsi l'augmentation du prix du travail, que nous avons vue résulter tout à l'heure de nos suppositions, n'aurait point d'une manière permanente l'effet de mettre le pauvre ouvrier en état de se procurer avec plus de facilité les choses nécessaires à la vie. Sa
(1) Le cas que je suppose est très-peu probable chez une nation qui possède des terres étendues, mais des cas analogues ne sont peut-être pas rares. Mon dessein en le proposant a été uniquement de faire voir que les fonds destinés à mettre le travail en actifilé ne suivent pas dans leur accroissement le rapport de l'accroissement du produit des terres et du travail de tout le pays; qu*il peut, au contraire, arriver qu'avec le même accroissement de produit Touvrier soit plus ou moins favorisé, selon que cet accroissemeul provient de l'agriculture ou des manufactures. Si l'ou suppose qu'il soit physiquement impossible d'augmenler la quantité des aliments dans un pays quelconque, il pourra arriver que, parle perfeclioiifiement des machines, il devienne d'année en année plus riche en valeur échangeable de son produit manufacturé; mais l'ouvrier, quoique peut-être mieux vêtu et mieux logé, ne sera pas mieux nourri. (Jf.)
situation à cet égard resterait à peu près toujours la même. A d*au(res égards elle serait empirée. Le nombre des ouvriers employés aux manufactures se serait accru; celui des ouvriers destinés à l'agriculture aurait diminué. Tout le monde conviendra, je pense, que c'est pour les ouvriers un fâcheux échange, parce qu'il est défavorable à la santé, qui est sans contredit un élément essentiel du bonheur. Il est d'ailleurs désavantageux , à cause de Tincertitude du travail des manufactures» incertitude provenant du goût capricieux de ceux qui emploient leurs produits, des accidents de la guerre, et d'autres causes qui réduisent de temps en temps les classes inférieures à la dernière misère. Qu^il me soit permis de rapporter ici à ce sujet un passage de la description des environs de Manchester par le docteur Aikin :
a L'invention et le perfectionnement des machines pour abréger le travail ont singulièrement contribué à étendre notre commerce, et à attirer de toutes parts des ouvriers, surtout des enfants, pour le travail des moulins à coton. La Providence, dans sa sagesse, a voulu que dans cette vie les maux marchassent à la suite des biens. Ces moulins à coton et d'autres fabriques analogues en sont un exemple. Les maux qui y sont attachés arrêtent efficacement l'accroissement de la population, qui d'ordinaire résulte d'une plus grande facilité de travail. On y emploie des enfants de l'âge le plus tendre. Un grand nombre de ces enfants sont fournis par les maisons de travail de Londres et de Westminster. On les amène par bandes, à titre d'apprentis, à des maîtres éloignés de plusieurs centaines de milles. Là, ils servent inconnus, privés de toute protection, oubliés de ceux aux soins de qui la nature et les lois les avaient confiés. D'ordinaire ces enfants restent trop longtemps au travail dans des chambres étroites et fermées, souvent même toute la nuit. Là, ils respirent un air corrompu par la vapeur qu'exhale l'huile employée dans les machines et par d'autres causes. On les laisse dans une grande malpropreté. Le passage fréquent d'un air chaud et épais à une atmosphère froide et atténuée leur attire des maladies qui les jettent dans un état de langueur ; ensuite, ils sont sujets à des fièvres épidémiques qui affligent toutes les grandes fabriques. Il y a lieu de craindre, d'ailleurs, que la manière dont ces enfants emploient les premières années de leur vie ne soit fort désavantageuse à la société dont ils font partie. Us ont en général peu de force pour le travail mécanique» et sont, à la fin de leur apprentissage, peu propres à toute autre espèœ d'occupations. Les jeunes filles ne savent ni coudre, ni tricoter, ni conduire le ménage, et ne sont point préparées, en un mot, à devenir de l)onnes femmes et de bonnes mères. C'est un grand malheur pour tous
ces individus et pour le public» comme le prouve trop la comparaison des familles d*ouvriers cultivateurs et d* ouvriers manufacturiers. Dans les premières, on trouve de Tordre, de la propreté, de Taisance; dans les dernières, de la saleté, des haillons, de la misère. Et cependant les salaires des manufacturiers sont quelquefois doubles de ceux des cultivateurs. Il faut ajouter à cela que la privation de Tinstruction religieuse et des bons exemples à suivre dès le bas âge, jointe à la réunion de tant d'enfants rassemblés sans choix dans une même habitation, les laisse exposés à contracter des habitudes peu favorables à la vertu. »
Outre les maux décrits dans ce passage, nous savons tous combien les manufactures sont sujettes à tomber par le caprice de la mode, ou par les accidents de la guerre. Les ouvriers de Spitalfields ont été réduits à la misère quand les mousselines ont pris la place des étoffes de soie. Ceux de ShefBeld et de Birmingham ont été quelque temps sans ouvrage, parce qu*on porta des attaches et des boutons d'élofie, au lieu de boucles et de boutons de métal. Les manufactures anglaises, prises en masse, se sont accrues avec rapidité; mais elles sont tombées en quelques endroits; et partout où cela est arrivé, les paroisses ont été surchargées de pauvres réduits à la condition la plus misérable. Ou voit dans l'ouvrage du docteur Aikin que, de Noël 1793 à Noël 1794, les registres de Téglise collégiale de Manchester offrent une diminution de 168 mariages, plus 538 baptêmes et 250 sépultures. Dans la paroisse de Rochdale, située dans le voisinage, la diminution offre un spectacle encore plus triste, eu égard à la faiblesse de sa population. En 1792, il y eut 746 naissances, 646 sépultures, 339 mariages. En 1794, on trouve 373 naissances, 671 sépultures, et 199 mariages. La cause de cette réduction soudaine de la population fut la guerre qui commençait et la chute du crédit. Il n'y a que la plus extrême misère qui puisse avoir produit une aussi grande plaie (1).
A moins donc que l'accroissement de la richesse nationale, provenant des manufactures, ne donne aux classes inférieures des moyens assurés de se procurer le nécessaire et même quelque degré d*aisance, il ne parait pas qu^il en résulte pour elles un accroissement de bonheur.
On dira peut-être que la hausse dans le prix des subsistances ne peut manquer de faire passer dans les canaux de l'agriculture quelque noa- Telle portion de capital. Mais il parait, d*après Texpérience, que c*est un
(1) M. Aikin remarque que Ton a pris des mesures pour obvier à ces malheurs, et qu'elles ont du succès dans quelques manufactures. Un acte récent du parlement a le même but, et on en attend de bons effets. (M.)
446 LIVRE 111. — CHAPITRE XllI.
eflel qui n'arrive quelquefois que fort lentement, surtout si, à l'époque de cette hausse, l'agriculture se trouve chargée de pesantes taxes (1), el si la hausse du prix du travail Ta précédée.
Peut-être encore dira-l-on que le capital additionnel qu'une nation possède peut au moins la mettre en état d'acheter au dehors des subsistances et de les importer chez elle pour y nourrir ceux que ses fonds peuvent mettre en activité. Un petit pays, qui possède de grandes flottes et beaucoup de facilités pour les transports et communications intérieures, peut en efiFet importer et distribuer chez elle des subsistances étrangères, de manière à suppléer efficacement à la faiblesse de ses produits ; mais des nations établies sur un sol vaste ne peuvent se flatter de satisfaire en tout temps par Fimportation aux demandes de subsistances des individus qui la composent (2).
On n*a pas assez pris garde à l'effet différent qu*a cette dépendance en des circonstances diverses. Une nation populeuse, répandue sur un grand territoire, appelée par conséquent à se nourrir presque entièrement du produit de son sol, qui cependant dans les années moyennes tire du dehors quelque petite partie du blé qu'elle consomme, est dans une situation plus précaire, relativement à ce supplément de nourriture, que ne le sont les nations qui tirent de l'étranger la totalité de leurs subsistances. Les demandes de la Hollande et de Hambourg peuvent être prévues avec assez de précision par ceux qui ont coutume de les approvisionner. Si ces demandes croissent, ce n'est jamais que graduellement. Elles ne sont point sujettes d'une année à l'autre à de grandes et subites variations. Il en est autrement d'un pays tel que l'Angleterre. Supposons qu'année moyenne ce pays ait besoin de quatre cent mille quarters (3) de froment. Une telle demande sera aisément satisfaite. Mais
(i) Pour se faire une juste idée des taxes dont l'agriculture est ctiargée en Angleterre , on peut consulter la préface dé ma traduction de la Disette de Benj. Bell, imprimée h, Genèfe chez Pascboud en 4804 [i vol. m-S% On y verra que la taxe des terres n'en ^t que la moindre partie. (P. P.)
(2) M. Beoj. Bell réfute en détail l'opinion que M. Malthus combat ici en passant. Entre un grand nombre d'arguments solides , je me contenterai de rappeler ici celui qu'il met dans la bouche de M. Voght de Hambourg : < En portaut, disaii-il, p. 147, la population de la France, dont un venait de s'occuper, k 25 millions d'âmes , snpposons qu'il y survienne une disette qui exige qu'on pourvoie de grains seulement la huitième partie de ce nombre d'habiUnts : on peut affirmer que tout le surplus de grains que peuvent épargner tous les pays k blé d'Europe ei d'Afrique ne suffirait pas pour satisfaire k cette demande ; et tous les vaisseaux que la France serait en état d'équiper ne pourraient pas l'y transporter. » {P. P.)
(5) Le qnarter = 2 hect. 0 litre 9068. (Jph. G.)
s'il survient uue mauvaise récolte, la demande est tout à coup portée à deux millions de quarters. Une demande aussi considérable, si elle avait été constante, aurait peut-être été satisfaite par les pays étendus qui sont dans l'usage d'exporter des grains; mais on ne peut espérer que ces pays fournissent subitement une quantité pareille de blé sur une demande inattendue. Et en effet, nous savons par expérience qu'une telle demande, faite par une nation en état de satisfaire au payement, ne peut se faire sans élever beaucoup le prix de cette denrée dans tous les ports de l'Europe. Hambourg, la Hollande et les ports de la Baltique se ressentirent du haut prix auquel le blé était monté en Angleterre dans la dernière disette (!'; et je sais, par de bonnes autorités, qu'à New-York le pain n'était pas beaucoup meilleur marché qu'à Londres.
Une nation dont le territoire est fort étendu se trouve inévitablement exposée à cette incertitude sur ses moyens de subsistance, lorsque la partie de sa population qui se livre au commerce égale ou surpasse celle qui s'occupe des travaux de Tagriculture ; car, comme elle n'a point de grains destinés à l'exportation, qui fassent pour elle l'effet d*une réserve, tout le déficit causé par une mauvaise récolte est pour elle une dure privation . Ses richesses pourront la mettre en état d'élever pendant quelque temps le prix nominal (2) des salaires, en sorte que les classes inférieures auront de quoi payer le blé importé au prix élevé qu'il peut atteindre. Mais, comme il est fort difficile qu'une demande subite soit pleinement satisfaite, la concurrence ne peut manquer d'élever le prix des subsistances au niveau du prix du travail. 11 arrivera de là que les classes inférieures n'en éprouveront presque aucun avantage, et que la cherté sera dans tous les rangs de la société une source de maux.
U est dans l'ordre de la nature que toutes les nations qui possèdent un territoire de quelque étendue éprouvent de temps en temps des années de disette. U faut donc y avoir égard dans nos spéculations. On ne peut envisager comme assurée la prospérité d'un pays qu'une mauvaise récolte expose à être privé subitement d'une partie considérable des fonds destinés à mettre ce travail en activité.
Mais faisons un instant abstraction des années de disette. Quand la population commerciale d'un pays croît tellement, que non-seulement le surplus du produit obtenu par les cultivateurs ne peut lui suffire,
(i) Celle diselle eul priDcipakmenl lieu en 1800 et 1801. (G. el P. P.)
(2) G'e&l-à-dire leur prix en argenl, juslemenl appelé nominal, parce que les
bubsislances haussant en proportion, l'ouvrier n'en retire aucun anantage. (G. el
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mais qu*il est difficile de se procurer le déficit par voie d'importation ; lorsqu'on conséquence le prix du blé s'élève en proportion du prix des salaires, l'accroissement de la richesse nationale n'a plus aucun effet pour donner à l'ouvrier de nouveaux moyens de se procurer les choses nécessaires à la vie. Dans le progrès de la richesse nationale, ce point, ou cette espèce de limite , doit naturellement arriver par plusieurs causes : par l'augmentation du déficit ; par la plus grande distance des lieux où il faut se pourvoir, et parle surcroit des frais qui en résulte; par la plus grande consommation de blé dans les pays d'où on a coutume de l'extraire; et plus inévitablement encore» par la nécessité de le tirer dans ces pays-là des parties intérieures en le voiturant par terre d'une manière plus dispendieuse. Une nation parvenue à ce point, en augmentant d'activité pour le travail et en perfectionnant chaque jour les machines qu'elle y emploie, peut accroître chaque année la quantité de produits de ses manufactures ; mais les fonds propres à alimenter le travail, et par conséquent la population, resteront absolument stationnaires. Ce point est la limite naturelle de la population de tous les Etats livrés au commerce (1 ). Dans les pays placés à une grande distance de cette limite, on observera un efiet pareil à celui que j'ai décrit, toutes les fois que la marche du commerce et des manufactures sera plus rapide que celle de l'agriculture. Pendant les dix ou douze années qui viennent de s'écouler, on ne peut douter qu'en Angleterre le produit de la terre et de l'industrie ne se soit accru rapidement. En conséquence, on a vu s'élever beaucoup le salaire nominal du travail ; mais la récompense réelle de l'ouvrier, bien qu'elle se soit améliorée, n'a pas crû dans le même rapport.
Nous avons dit qu'on ne doit pas considérer tout accroissement du fonds ou du revenu d'une nation comme étant un accroissement des fonds destinés au travail, et qu'en conséquence toute espèce d'accroissement de la richesse nationale n'a point sur le sort du pauvre la même influence. C'est ce qu'on voit d'une manière bien frappante lorsque Ton considère la situation de la Chine.
Adam Smith remarque que la Chine jouit probablement depuis longtemps de toute la richesse qui est compatible avec la nature de ses lois
(i) Sir James Stewarfs PolUical OEconomy, vol. I, p. 119. li est probable que la Hollande, avant la révolution , avait à peu près atteint ce point, moins par U difficulté de se procurer du blé de Pétraoger que par une snite des taxes pesantes imposées sur les objets de première nécessilé. En ce moment, toutes les grandes nalioos de l'Europe qui possèdent un vaste territoire sont fort éloignées de toucha Il la limite. (Jf.)
et de ses institutioDS ; mais qu'en changeant celles-ci, en se livrant au commerce étranger et en rendant à cette occupation Testime qu^elle lui refuse, elle pourrait* devenir beaucoup plus riche. La question est de savoir si Taccroissement de richesse qui résulterait d'un tel changement serait un accroissement des fonds réels destinés à mettre le travail en activité; et si par conséquent il en résulterait qu'à la Chine les classes inférieures du peuple vivraient moins misérablement.
Si le commerce intérieur et extérieur étaient tout à coup en bon* neur à la Chine, il est certain que, par le grand nombre de ses ouvriers et le bas prix du travail , elle pourrait vendre à l'étranger une immense quantité de marchandises du produit de ses manufactures ; il est également certain que ses importations n augmenteraient pas sensiblement la masse de ses subsistances. C'est ce qui résulte de l'étendue de son territoire et de la quantité prodigieuse de denrées alimentaires qu'elle produit. Elle ne pourrait donc échanger le produit immense de ses manufactures que contre des objets de luxe qu'elle recevrait de toutes les parties de l'univers. Dans son état présent, elle n'épargne aucune espèce de travail pour produire de la nourriture. Le pays parait plus peuplé que ne le comportent ses fonds, et le travail y est en conséquence si abondamment offert, qu'on ne prend aucune peine pour l'abréger. Cet ordre de choses est probablement ce qui donne la plus grande production de nourriture qu'il soit possible de tirer du sol. Observez en effet que les procédés propres à abréger le travail de l'agriculture mettent bien le fermier en état de vendre à meilleur marché une quantité de grains déterminée, mais qu'ils tendent quelquefois à diminuer le produit total plutôt qu'à l'accroître. On ne pourrait point employer en Chine un immense capital à préparer des articles de manufacture pour le commerce extérieur, sans en priver ceux qui sont occupés des travaux de Fagriculture. Ainsi l'état et l'ordre actuel de ces travaux seraient nécessairement troublés, et leur produit diminué. La demande de bras pour les fabriques ferait hausser le prix du travail. Mais comme la quantité des denrées alimentaires n'augmenterait pas, leur prix hausserait proportionnellement. 11 s'élèverait même au delà , si réellement il y avait quelque diminution dans les subsistances. Cependant le pays avancerait manifestement du côté de la richesse; la valeur échangeable du produit annuel, tant du sol que du travail, croîtrait d'année en année, mais il n'en serait pas de même du fonds destiné à alimenter le travail. Ce fonds serait stationnaire ou même décroissant. Par conséquent la richesse nationale croissante aurait quelque tendance à empi-
rer le sort du pauvre (i). Quant à la faculté de se procurer les choses nécessaires à la vie, l'état des pauvres ouvriers serait le même qu'aujourd'hui , peut-être pire ; et un grand nombre d'entre eux aurait échangé les travaux salubres de l'agriculture contre les occupations malsaines deVindustrie manufacturière.
Ce qui rend ces principes plus clairs lorsqu'on les applique à la Chine, c'est peut-être que tout le monde convient que la richesse de ce pays-là est dès longtemps stationnaire et que la terre y est cultivée au plus haut point. Pour d'autres pays, on peut toujours contester sur le plus ou le moins de rapidité d'accroissement de la richesse nationale aux deux périodes que Ton compare, attendu que c'est de la rapidité de cet accroissement que Smith fait dépendre le sort de Touvrier.
Il est évident toutefois que deux nations pourraient voir croître précisément avec la même rapidité la valeur échangeable du produit annuel de leur sol et de leur travail, et ne pas offrir au pauvre ouvrier les mêmes ressources; car si Tune s'appliquait principalement à Tagriculture, et Tautre au commerce, le fonds destiné à mettre le travail en activité croîtrait bien différemment chez l'une et chez l'autre ; et par conséquent l'effet de la richesse croissante ne serait pas le même. Chez celle qui se seraitvouée à Tagriculture, le pauvre vivrait avec plus d'aisance, et la population croîtrait rapidement. Chez celle qui se serait adonnée au commerce, les pauvres auraient fort peu amélioré leur sort; et en conséquence la population resterait stationnaire ou croîtrait fort lentement.
Le sort du pauvre ouvrier, en supposant que ses habitudes ne changent pas, ne peut être essentiellement amélioré que si on le met en état de se procurer plus de denrées alimentaires. Mais cet avantage-est, par sa nature, précaire et à temps ; il a donc réellement moins d'importance pour lui qu'un changement dans ses habitudes qui acquiert de la permanence. Les manufactures, en inspirant le goût du bien-être et de quelques jouissances, produisent dans les habitudes des pauvres ouvriers un changement favorable au bonheur. Peut-être que cet effet com-
(i) Véritablemeût le sort du pauvre à la Chine est k présent fort misérable. Mais ce u'est pas le défaut de commerce extérieur qui en est la cause. C'est la grande tendance au mariage et à Taccroissement de la population qui produit cet efiet. Si celle tendance continuait, la seule manière par laquelle Tintroductioa des manufactures dans ce pays pourrait y enrichir la classe inférieure du peuple serait en a.igmenlanl la mortalité à laquelle elle est exposée. Celle manière de s'enrichir u*esl certainement pas désirable, {M.)
OBSERVATIONS GÉNÉRALES. 4ol
|)ense les inconvénients qu'elles eniratnent. Les hoinnoes qui composent la classe laborieuse de la société, chez les nations purement agricoles, sont en tout plus pauvres que chez les nations manufacturières ; mais ils sont moins exposés aux variations qui ont lieu chez celles-ci, et qui les jettent dans la plus cruelle détresse. Du reste, les considérations relatives à un changement d'habitudes dans la classe des pauvres appartiennent plus proprement à une partie subséquente de cet ouvrage.
On a remarqué que plusieurs nations, au plus haut période de leur population, ont vécu dans Tabondance et ont été en état d*exporter des grains; tandis qu'à d'autres époques de leur existence, où leur population était très-faible, elles ont éprouvé le besoin et se sont vues réduites à vivre de blé importé chez elles de l'étranger. L'Egypte, la Palestine, Rome, la Sicile, l'Espagne ont été citées en exemple; et on en a inféré que Faccroissement de la population, dans un pays qui n'est pas cultivé autant qu'il peut l'être, tend plutôt à augmenter l'abondance relative qu'à la diminuer; qu'un pays, comme dit lord Kaimes, ne peut presque pas devenir trop peuplé par rapport à l'agriculture; et que l'agriculture a la propriété vraiment singulière de produire la nour« riture en proportion du nombre des consommateurs (1).
Les faits généraux d'où l'on tire ces conséquences ne peuvent pas être révoqués en doute. Mais les conséquences ne découlent point des prémisses. C'est le propre de l'agriculture, surtout lorsqu'elle est bien dirigée, de produire de quoi nourrir un nombre de personnes bien plus considérable que celui qu'elle emploie. Si donc ces membres de la société, que J. Stev^art appelle des bras libres, n'augmentent pas au point d'atteindre la limite du nombre que peut nourrir le surplus du produit, la population totale du pays peut continuer de croître pendant une suite de siècles, en suivant les progrès de l'agriculture, et avoir néanmoins toujours un excédant de blé pour l'exportation. Mais arrivé à un certain période, cet accroissement sera bien différent de l'accroissement naturel et illimité de la population. Il suivra l'augmentation lente du produit provenant des progrès graduels de l'agriculture, et la population sera sans cesse contenue dans son progrès par la difficulté de se
(i) Sketches of ihe kUtory of mon, b. 1, p. 106, 107; in-8«, 1788.
procurer des subsistances. J. Slewart remarque fort à propos, qu*en Angleterre, au milieu du iV siècle, à une époque où TexportatioD du blé était considérable, la population ne laissait pas d'être arrêtée par le manque de nourriture (1). Dans de telles circonstances, à la vérité, la mesure précise de la population d'un pays n'est pas la quantité de nourriture qu*il produit, puisqu'il en exporte une partie, mais la quan« tité d'occupation ou d'emploi qu'il peut offrir à l'activité laborieuse. C'est cette quantité d'emploi qui règle le salaire du travail, d'où dépend pour les classes inférieures la faculté de se procurer de la nourriture. Selon que cette quantité d'emploi croit avec lenteur ou rapidité, les salaires sont de nature à prévenir ou à encourager les mariages précoces; à permettre à l'ouvrier d'élever deux ou trois enfants seulement, ou bien à l'autoriser à en élever quatre ou cinq.
Ici, comme dans tous les autres cas ou systèmes que nous avons considérés, nous disons que les salaires réels sont le principal régulateur de la populalionet sa plus juste limite; mais il y a là-dessus une remarque à faire. Dans la pratique, il arrive que les salaires courants, estimés en objets de première nécessité, ne représentent pas toujours correctement la quantité de ces objets que les classes inférieures sont en état de consommer; l'erreur est tantôt en excès et tantôt en défaut.
Lorsque le prix du blé et de toutes les marchandises bausse, les salaires en argent ne s'élèvent pas toujours proportionnellement ; mais cette perte apparente est quelquefois plus que compensée par l'abondance des occupations offertes, par la quantité d'ouvrage qui se donne à tâche, et par la facilité qu'ont les femmes et les enfants d'accroître beaucoup le gain de leurs familles. Dans ce cas, le pouvoir d'acheter les objets de première nécessité est beaucoup plus grand pour les classes ouvrières que si les salaires étaient à leur taux accoutumé, et par con* séquent il produit sur la population un effet plus grand.
D'un autre côté, lorsque les prix tombent généralement, il arrive souvent que le taux courant des salaires ne tombe pas en proportion ; mais cet apparent avantage est souvent plus que compensé par la rareté de l'ouvrage, et par l'impossibilité de trouver de l'emploi pour tous les membres d'une même famille. En ce cas, le pouvoir de commander les objets de première nécessité sera moindre pour les classes ouvrières qu'il ne l'était au taux courant des salaires.
De même l'assistance des paroisses, l'usage des ouvrages à la tâche, l'emploi fréquent des femmes et des enfants, affectent la population
(1) Polit, Econom.y vol. 1, p. 100.
comme une hausse des salaires réels. Réciproquement, Fusage de payer tout travail à la journée, de ne point employer les femmes et les enfants, la coutume établie parmi les ouvriers, par paresse ou par toute autre cause, de ne travailler que quatre ou cinq jours de la semaine, affectent la population comme une baisse dans le prix du travail.
Dans tous ces cas-là, les gains réels de la classe ouvrière, pendant le cours d'une année, estimés en nourriture, sont différents des salaires apparents. Or, c*est du gain moyen des familles pendant Tannée, et non simplement du prix de la journée estimé en nourriture, que dépend Tencouragement au mariage et la faculté d'élever des enfants.
En donnant attenlion à cette remarque tout à fait essentielle, on comprendra pourquoi souvent leprogrès de la population n*est pas réglé par cequ*on nomme communément les salaires réels ; et pourquoi ce progrès peut quelquefois être plus considérable lorsque la quantité de blé qu'achète le prix d*une journée de travail est au-dessous de la moyenne, que lorsqu'elle est au-dessus.
En Angleterre, par exemple, vers le milieu du dernier siècle, le prix du blé était très-bas ; et pendant vingt ans, de 1735 à 1755, une journée de travail achetait, par une moyenne, un peck (1) de froment. Pendant cette période, la population crût modérément, mais nullement avec la rapidité qui a eu lieu de i 790 à 1 81 1 , années pendant lesquelles le prix moyen de la journée ne pouvait acheter tout à fait cette même mesure. Dans ce dernier temps toutefois, il y eut une accumulation de capital plus rapide et une demande de travail plus active ; et quoique la hausse soutenue des comestibles surpassât un peu celle des salaires, la facilité de trouver de Touvrage, la quantité d'ouvrage à tâche offert de tous côtés, le prix élevé du blé par comparaison aux produits manufacturés, l'usage plus général des pommes de terre, et l'accroissement des sommes distribuées par les paroisses, donnèrent aux classes inférieures le pouvoir de commander une plus grande quantité de nourriture,et suffisent à expliquer, sans s'écarter du principe fondamental, l'accroissement plus rapide de population pendant cette dernière période.
De même si, dans certains climats chauds et sur un riche sol, où le blé est à bas prix, la quantité de nourriture gagnée par le travail d'un jour promet plus de progrès que la population n'en fait réellement, ce fait s'expliquera fort bien, si des habitudes invétérées de paresse, entretenues par un mauvais gouvernement et jointes à une demande de
(1) Le peck taut 9 Iilre8,0269; 4 pechs font i bushel de 8 gallons. [Jph. G.)
454 LIVRE lir. — CHAPITRE XIV.
travail languissante, s'opposent à ce que les ouvriers trouvent constamment de Touvraga (t). Il faudrait en conséquence que le prix delà journée, valeur en blé, fût fort élevé, pour maintenir la population seulement à l'état stationnaîre, dans un pays où les jours de travail seraient réduits à la moitié de ceux de Tannée.
Et dans le cas aussi où des habitudes de prudence, un goût décidé pour Taisance et les douceurs delà vie, deviendraient dominants : comme ces goûts et ces habitudes n*agissent pas de manière à encourager les mariages précoces et ne font pas porter la dépense exclusivement sur le blé, il doit arriver, conformément à nos principes, que la population, toutes choses égales, ne s^accroisse pas dans le même rapport qu'elle suit dans d'autres contrées, où le salaire du travail est cependant aussi élevé.
La quantité d'emploi offerte à l'activité dans un pays ne varie point d'une année à l'autre, comme peut varier la quantité du produit, en conséquence des bonnes ou mauvaises récoltes. Il suit de là que l'obstacle qu'oppose à la population le défaut d'emploi agit d'une manière beaucoup plus constante et par là même moins défavorable aux classes inférieures, que l'obstacle provenant du défaut de nourriture. Le premier agit à la mauière des obstacles privatifs, le second est un obstacle destructif. Quand la demande de travail est stationnaîre, ou lorsqu'elle croît fort lentement, les ouvriers, ne voyant pour eux aucun emploi d'activité qui puisse les mettre en état de soutenir la charge d'une famille, ou voyant que les salaires du travail sont insuffisants pour une telle dépense, s'abstiennent de se marier. Mais si la demande de travail croit avec rapidité et d'une manière soutenue, quoique les saisons variables et la dépendance de l'étranger rendent incertains les approvisionnements de nourriture, la population croîtra toujours, jusqu'à ce qu'elle soit détruite par la famine et par les maladies qu'engendre le besoin.
Il peut donc arriver que la disette et la misère accompagnent ou n'accompagnent pas Taccroissement de la population ; cela dépend de certaines circonstances. Lorsque la population décroît d'une manière permanente, ces fléaux ne manquent point de se faire sentir; en voici la raison : on n'a jamais vu, et probablement on ne verra jamais, la population décroître d'une manière constante par aucune autre Cciuse que par le manque de nourriture. Si Ton recherche les causes qui ont
(1) CeUe remarque trouve son application dans la lenteur des progrès de la population en quelques parties des possessions espagnoles d'Amérique, comparée à la rapidité de ce même progrès aux ÉUils-Unis. {M.)
dépeuplé les États, dans les nombreux exemples que nous en a conservé rhistoire, on trouvera toujours que la première à laquelle il faut imputer cet effet est le défaut d'activité, ou la mauvaise direction imprimée au travail par la violence, les fautes du gouvernement, l'ignorance, etc. Quand Rome eut adopté Tusage d'importer tout son blé et de mettre Tltalie entière en pâturages, sa population commença bientôt à déchoir. J*ai déjà fait observer les causes qui ont dépeuplé l'Egypte et la Turquie. Quant à TEspagne, ce ne fut certainement pas la perte numérique d'hommes, occasionnée par l'expulsion des Maures, qui nuisit à sa population d'une manière permanente , mais bien le coup que cet événement porta à son industrie et à ses capitaux (1). Quand un pays a été dépeuplé par des causes violentes , s'il est soumis à un mauvais gouvernement , et qu'en conséquence la propriété y soit mal assurée, comme cela est arrivé dans tous les pays qui sont aujourd'hui moins peuplés qu'ils ne l'étaient autrefois, ni la nourriture ni la population ne peuvent recouvrer leur ancien état, et les habitants sont presque inévitablement condamnés à vivre dans la plus pénible indigence. Au contraire, lorsque la dépopulation n'est qu'accidentelle, dans un pays auparavant bien peuplé, industrieux, accoutumé à produire du blé pour l'exportation, si les habitants qui y restent ont la liberté et le désir de déployer leur industrie et de la diriger comme ils avaient cou-
(i) Où a vu ci-dessus que l'auteur a renvoyé au Voyage de M. Townsend pour lout ce qui coacerue lapopulalion de TEspagae (t. II, p. 99). M. Townsend compte dans ce pays>là vingt causes de dépopulation qu'il expose en détail d'après Campomanès. Ces causes sont : i'^la peste de 1547; ^ les guerres continuelles qui précédèrent le mariage de Ferdinand et d'Isabelle; 3° Témigralion en Amérique; 4» deux siècles de guerres depuis l'avènement du roi d'Espagne Charles !•' (le même que l'empereur Charles-Quint) ; 5» l'expulsion des Maures en 1613 ; 6° leurs déprédations subséquentes ; 7o les changements opérés dans le gouvernement ; 8° le nombre des couvents; 9® le nombre des fêles; 10** l'usage général de mettre les terres en pâture; 11** quelques lois relatives k la division des terres; 12° la nature vicieuse des baux k ferme; 15° les manufactures et monopoles royaux ; 14° quelques préjugés nationaux contre le commerce, etc.; 15° un préjugé contre les étrangers ; 16° l'intolérance ; 17° l'or et l'argent de l'Amérique ; 18° les corporations privilégiées ; lf)° les lois somptuaires ; 20° l'activité et la prospérité des nations rivales.
M. Townsend discute chacune de ces causes avec beaucoup de soin ; mais, quoiqu'il ait écrit k une époque fort récente (vers 1790), ce voyageur n'a pas joui de Tavanlage d'appliquer k celle discussion les principes de M. Mal th us, qui n'a publié qu'en 1798 la 2« édition de son ouvrage. Aussi, quoique ce travail mérite beaucoup d'estime, et que M. Malthus en porte un jugement honorable, il serait utile de le reprendre sous un nouveau point de vue. (P. P.)
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lume de faire, il sérail bien étrange qu'ils ne pussent point produire du h]é en même abondance , vu surtout qu étant en moindre nombre ils peuvent se contenter de culliver les parties les plus fertiles de leur sol et qu'ils ne sont pas réduits, comme ils Tétaient dans un étslt de grande population, à prodiguer leur travail aux terrains même les plus ingrats. Il est clair que, dans ces circonstances, une nation n'a pas moins de probabilité de recouvrer son ancienne population, qu'elle n'en avait eu primitivement de l'atteindre. Et véritablement, si la grande population absolue était nécessaire pour obtenir Tabondance relative, comme l'ont supposé quelques écrivains qui ont traité de l'agriculture (1), il serait impossible qu'une colonie nouvelle s'accrût avec autant de rapidité qu'un Etat ancien.
Les préjugés sur la population ressemblent aux anciens préjugés sur l'or et l'argent monnayés. On sait assez avec quelle lenteur et quelle difficulté ces derniers ont fait place à des opinions plus saines (2). Les politiques, ayant observé que les Etats puissants et qui prospèrent sont presque toujours populeux , ont pris l'effet pour la cause, et se sont persuadé que la population était dans ces Etats le fondement de la pro-
(i) Je fais entre autres, et plus particulièrement, allusion à M. Anderson, qui, dans une Recherche calme des circonstances qui ont amené la disette de grains actuelle dans la Grande-Bretagne, publiée en 1801, s^est appliqué avec une ardeur extraordinaire, et, je crois, avec les nneilleures intentions, à inculquer dans l'esprit de ses concitoyens cette curieuse vérité. La proposition particulière qu'il s^efforce de prouver est qu'un accroissement de population, dans un Ëtal dont les terres n'ont pas acquis le plus haut degré possible de fécondité (chose qui probablement n'a jamais été vue sur la face du globe}, doit nécessairement produire un accroissement plutôt qu'une diminution dans les moyens de subsistance, et réciproquement (1). A la suite de ses preuves, il ajoute que, si les faits qu'il a mis en avant ne peuvent sufOre à dissiper les craintes de ceux qui doutent du pouvoir qu'a l'Angleterre de nourrir sa population (dût-elle crottre beaucoup plus rapide-* ment qu'elle n'a fait jusqu'ici), il douterait lui-même qu'ils pussent être convaincus, si un mort ressuscitait pour leur répéter cette assertion. Je suis d'accord avec M. A. quant à l'importance de l'agricullure et à la convenance de diriger vers cet objet une plus grande partie du travail national. Mais de ce qu'un pays peut, par une certaine direction du travail, produire, bien que très-populeux, ce qui sufûl à ses besoins, c'est une étrange erreur de conclure (comme l'a fait cet auteur] qu'un pays agricole pourrait maintenir une population illimitée. (M.)
(2) En France, ce préjugé est encore enraciné dans toutes les classes , même parmi les publicistes. On peut en juger par tout ce qui se dit dans les feuilles publiques, kla tribune, au barreau. (Jph. G.)
(I) La phrase de M. Anderson, citée ici, est mal coDStruitc. M. Mallhus remarque qu'elle est obtc«re; nais cumrne l'inteotiod en est inaiiircsiej nous n'aTons pas dû faire sentir celte faute de style, ni traduire la
critique qui s'y rapport*». [G. et P. P.)
spérité; tandis que c'est la prospérité qui y produit la population : précisément comme ci-devant ceux qui s'occupaient d^économie politique se persuadaient que l'abondance de Tor et de l'argent monnayés était la cause de la richesse nationale, tandis qu'elle en est réellement TeOet. En conséquence, dans les deux cas, on a envisugé le produit du sol et du travail comme un objet secondaire ; et il a paru que l'accroissement de ce produit serait le résultat nécessaire, aux uns de Tor et de l'argent monnayés, aux autres de Taccroissemenl de la population. La folie d'entreprendre, par des moyens de contrainte, d'accroître, dans un pays quelconque, la quantité de l'or et de l'argent monnayés, et l'absolue impossibilité d'accumuler ces métaux, au delà d'un certain niveau , par des lois ou des règlements, sont aujourd'hui parfaitement démontrées; et Pexemple de l'Espagne et du Portugal a rendu ces vérités plus sensibles. Mais pour la population, l'illusion dure encore. Aussi voit-on les traités de politique remplis de projets pour encourager la population, sans aucun égard aux moyens de la faire subsister, ou du moins sans une attention suffisante sur ce dernier objet. Cependant, si c'est une folie de vouloir multiplier Tor et l'argent dans un pays, sans y multiplier les marchandises en circulation, il n'est pas moins absurde de vouloir multiplier les hommes sans augmenter la quantité des aliments. Il faut même convenir que le niveau au-dessus duquel les lois humaines ne peuvent élever la population est une limite plus fixe et plus inviolable que n'est la limite de l'accumulation des métaux : car, quoiqu'il soit tout à fait impossible qu'on passe jamais celle-ci, cela n'est pas impossible à concevoir; mais lorsque la population est au point que, tout le produit étant réparti, chacun n'a d'aliments que Tétroit nécessaire, tant que le produit reste le même, le nombre des hommes ne peut croître par aucun moyen humain , et Ton n'en saurait même concevoir la possibilité.
H résulte, si je ne me trompe, du coup d'œil que nous avons jeté sur diverses sociétés dans la première partie de cet ouvrage, que, dans les pays barbares ou opprimés, la population, quoique faible, est trop grande par proportion aux moyens de subsistance , en sorte qu'une mauvaise année suffit pour y faire sentir le besoin et jeter les peuples dans la détresse. Là barbarie et le despotisme n'éteignent pas la passion, qui tend sans cesse à accroître la population. Mais ces deux fléaux travaillent efficacement à enlever les obstacles que lui opposent la raison et la prudence. Le sauvage imprévoyant qui ne pense qu'aux besoins du moment; le malheureux paysan qui, par sa situation politique, se
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tient pour fort peu assuré de moissonner les champs qu'il a semés, sont Tun et Tautre bien rarement capables de résister à Tinstinct de la passion présente, par la crainte de quelques maux qui ne peuvent l'atteindre que dans un espace de trois ou quatre ans. Mais si l'imprévoyance qu'engendrent la barbarie et le despotisme favorise la procréation des enfants, elle porte un coup fatal à l'activité et à Tindustrie, qui seules pouvaient alimenter cette nouvelle population. L'activité industrieuse ne peut point exister sans prévoyance et sans sécurité. On connaît l'indolence des sauvages. Et quel travail peut-on attendre du fermier d'Egypte et d'Abyssinie ? Privé de tout capital, forcé de payer une rente pour une terre qu on met chaque année à Tenchère, exposé aux injustes demandes d'un maître dur et avide, livré au pillage de l'ennemi, n'osant pas même compter sur l'observation des clauses d'un contrat qui lui est dicté, il ne peut avoir le cœur à l'ouvrage; et s'il en ' avait le désir, il ne pourrait exercer avec succès son industrie. La pauvreté même, qui est le grand aiguillon par lequel l'homme est excité au travail, la pauvreté, quand elle passe certaines bornes, cesse presque d'avoir cet effet. La misère sans espérance abat le courage et réduit l'homme à vivre au jour le jour, sans travailler plus qu'il ne faut pour se procurer l'étroit nécessaire. C'est l'espérance d'améliorer notre sort, c'est la crainte du besoin, bien plus que le besoin même, qui est le véritable aiguillon du travail et de l'industrie. Les efforts les plus constants et les mieux dirigés s'observent toujours dans une classe du peuple placée au-dessus de la misère.
L'effet de l'ignorance et de l'oppression est donc de briser le ressort de l'industrie ; parla même, de diminuer le produit annuel des terres et du travail du pays soumis à leur influence. Cette diminution en amène nécessairement une dans la population, quel que soit le nombre des naissances annuelles. Dans ces circonstances, l'attrait du plaisir et le défaut de prudence multiplieront peut-être les mariages précoces ; mais quand de telles coutumes ont plongé le peuple dans la misère, il est impossible qu'elles contribuent à accroître la population : elles n'ont d'autre effet que d'augmenter la mortalité. Si l'on avait des tables exactes des décès pour les pays méridionaux, où presque toutes les femmes se marient et se marient jeunes, je ne doute point qu'on n'y trouvât les morts annuelles dans le rapport de 1 à 17, 18 ou 20, au lieu de celui de 1 à 34, 36 ou 40, qui a lieu dans les Etats d'Europe où l'obstacle privatif a beaucoup d'influence.
Un accroissement de population, lorsqu'il est la suite de l'état naturel des choses, est sans doute un bien ; et c'est même une condition
nécessaire pour que le produit annuel s'accroisse ultérieurement. Mais il est fort important de bien connaître Tordre naturel de ce double accroissement. A cet égard , J. Stewart, qui a en général traité ce sujet avec clarté, me semble avoir commis une erreur. Il prétend que la multiplication est la cause productive de Tagriculture, et non Tagriculture la cause de la multiplication (i ). Mais quoique la première culture ait dû naître de Tinsaffisance du produit naturel pour une population croissante; quoique, aujourd'hui encore, le désir d'entretenir sa famille et de vivre d'une manière honorable agisse constamment pour animer les travaux du cultivateur, il n*en est pas moins vrai que les produits de Tagriculture, dans son état actuel, doivent s'élever au-dessus des étroits besoins de la population existante, avant que cette population croisse d'une manière permanente, et fournisse un surplus d'habitants que la terre poisse nourrir. Nous savons qu'en une infinité de cas il y a eu une multiplication de naissances, sans qu'il en soit résulté aucun avantage pour l'agriculture, et sans autre effet qu'un accroissement de maladies. Au contraire, on n'a peut-être jamais vu l'agriculture faire des progrès permanents sans qu'il en résultât, de manière ou d'autre, un accroissement permanent de population. Ainsi, il est plus exact de dire que l'agriculture est la cause productive de la population, qu'il ne peut l'être d'appeler la population la cause de l'agriculture (2), quoiqu'on ne puisse nier qu'elles réagissent l'une sur l'autre et qu'elles ne se favorisent mutuellement. Cette remarque a de l'importance. Elle touche au fond du sujet. On s'est fait de fausses idées sur l'ordre de ce double progrès, et les préjugés relatifs à la population doivent peut-être tous leur origine à cette méprise.
L'auteur de VÀmi des hommes^ dans un chapitre sur les effets de la décadence de l'agriculture par rapport à la population, reconnaît qu'il a lui-même commis une erreur fondamentale en envisageant la population comme une source du revenu; et qu'il s'est dès lors pleinement convaincu que c'est le revenu qui est la source de la population (3). C'est pour n'avoir pas assez réfléchi sur cet ordre naturel que la plupart des hommes d'Etat, en vue d'accroître la population, ont cru bien faire
(\) Polit. Econom., vol. 1, p. 114.
(â) J. Stewarl explique eosuile sa pensée en disant qu'il parle principalemenl de ceux qui peuvent donner quelque chose d'utile en échange des produits de la terre ; mais dès lors il n^est plus question du simple accroissement de la population; et une telle explication paratt prouver seule que la proposition principale avait besoin d'être amendée. (M.)
(5) T. VI!!, p. 84 ; in-12; 9 vol. 1762.
d'encourager les jeunes gens à se marier de bonne heure, de récompenser les pères de famille, de punir en quelque sorte le célibat. C'est là, comme le remarque avec vérité un écrivain célèbre, préparer un champ sans renseméncer, et en attendre une récolte.
Ce qui vient d'être dit sur Tordre dans lequel Tagriculture et la population doivent se suivre ou se précéder, ne contredit nullement ce qui a été dit, dans la première partie de cet ouvrage, de la tendance à osciller ou alterner qu'ont, dans leur progrès naturel, la population et la nourriture. Rien n'est plus ordinaire, dans le cours de ce progrès, que de voir la population, dans certaines périodes, croître plus vite que la nourriture : ce fait est même un résultat nécessaire du principe général ; et lorsque la baisse des salaires pécuniaires est prévenue par l'emploi dans les manufactures de la population croissante, la hausse du prix du blé, qui est l'effet d'une concurrence accrue , est au fait Taiguillon le plus fréquent et le plus naturel du cultivateur. Mais il ne faut pas oublier qu'un accroissement relatif de population suppose qu'à un moment quelconque il y a eu un accroissement préalable de nourriture plus grand que ce qui suffit à Tentretien du peuple sur le pied le plus bas (1).
Généralement, quand la population d'un pays est plus ou moins longtemps stationnaire, à cause du bas prix réel des salaires (ce qui n'est pas rare), un accroissement préalable de nourriture, ou du moins de la nourriture de l'ouvrier, est évidemment la seule circonstance qui peut rendre la population progressive.
De même, s'il s'agit d'améliorer essentiellement le sort de l'ouvrier (ce qui ne peut se faire qu'en le mettant en état de commander de plus abondants et de meilleurs moyens de subsistance), en partant du point le plus bas, il faut absolument que l'accroissement de la nourriture précède l'accroissement de la population et qu'il le surpasse.
Ainsi, rigoureusement parlant, comme l'homme ne peut pas vivre sans manger, nul doute que la nourriture ne doive précéder. Et toutefois il est vrai de dire que si, par l'état de la culture ou par toute autre cause, la quantité moyenne de nourriture adjugée à l'ouvrier est beaucoup plus que suffisante pour maintenir la population à l'état stationnaire, il est tout naturel que la diminution de cette quantité moyenne,
(1) D'après le principe de population, la race humaine a une tendance k se mulliplier plus rapideraenl que la nourriture. Elle a donc une tendance à peupler un pays jusqu'à la dernière limite des subsistances. Mais, par les lois de la nature, elle ne peut jamais passer la limite, entendant par ce mot la moindre quantité de nourriture qui peut sufGre à maintenir la population à Tétat stationnaire. Ainsi, rigoureusement parlant, la population ne peut jamais précéder la nourriture. {M.)
provenant d'une tendance de la population à s'accroître, 8oit un des plus puissants et des plus constants stimulants pour l'agriculture.
Il est aussi digne de remarque que» par cette raison» l'action d*un stimulant sur l'agriculture devient plus facile quand, par Teffel de la contrainte morale ou par toute autre cause, Touvrier est bien payé; car, en ce cas, une hausse dans le prix du blé, occasionnée ou par un accroissement de population ou par des demandes de Tétranger, ne pourra manquer d'accrotire pendant un temps les profits du fermier, et le mettra souvent en élat de faire sur le sol des améliorations permanentes; tandis que si l'ouvrier est si mal payé, que la moindre baisse des salaires force la population à rétrograder, l'accroissement de la culture et de la population entraînera au premier moment une baisse dans les profits. L'effet de Tobstacle privatif à la population, lorsqu'il vient à prévaloir, et celui des bons salaires moyens, sont de favoriser, plutôt que de prévenir, Taugmentation et la diminution occasionnelles de ces salaires; ce qui paraît être un stimulant favorable à Taccroissement tant de la nourriture que de la population.
Au nombre des préjugés les plus répandus au sujet de la population, il faut compter l'opinion de ceux qui croient qu'un pays qui tolère les dissipations des riches ou les terres sans culture, n'a pas droit de se plaindre du défaut de nourriture, ou doit attribuer à la prodigalité des uns et à la négligence de tous la détresse que les pauvres y éprouvent. Les deux causes qu'on accuse ici n'ont d'autre effet que de resserrer la population dans de plus étroites limites : elles n'influent point, ou elles influent fort peu, sur l'état d'aisance et de détresse des dernières classes de la société. Si nos ancêtres avaient contracté et nous avaieut transmis des habitudes de frugalité et d'activité telles, que les classes supérieures ne consommassent aucun superflu, qu'on ne nourrît aucun cheval de luxe, et qu'on ne vît sur notre sol aucune terre inculte, il y aurait sans doute, entre l'état où nous serions et l'état où nous sommes, une bien grande différence quant à la population absolue, mais probablement il n'y en aurait aucune dans la situation des classes inférieures : ni le prix du travail ni la facilité d'élever une famille n'auraient changé. Les dissipations des riches et les chevaux de luxe ont à peu près l'effet des distilleries de grains, dont j'ai dit un mot à propos de la Chine (i). Si la nourriture qui se consomme en superflu peut, en temps de cherté, s'appliquer à d'autres emplois, c'est une ressource dont le pauvre profite,
(1) A la fin du ch. xn du liv. I, p. 154.
ce sont des greniers d'abondance qui s'ouvrent précisément au moment du besoin, et les classes inférieures du peuple en tirent sous ce rapporl quelque avantage.
Quant aux terres incultes^ elles ne font au pauvre ni tort niprofit. Si on les mettait subitement en culture, sans doute le sort du pauvre en serait amélioré quelque temps : de même, si on négligeait celles qui sont déjà en culture, le pauvre en souffrirait pendant un certain temps aussi; mais lorsque rien ne change à cet égard, les terres incultes, pour les classes inférieures, ont l'effet de diminuer l'étendue du territoire. U n'est pas indifférent au pauvre que le pays qu'il habite exporte ou importe du blé, mais cette pratique n'est pas liée d'une manière nécessaire avec la culture complète ou incomplète du sol ; elle dépend du rapport qui a lieu entre le surplus du produit et le nombre de ceux que oe surplus doit nourrir. Or, ce rapport est en général plus grand dans les pays qui n'ont pas encore cultivé tout leur territoire. Si. dans le pays que nous habitons, chaque pouce de terre était parfaitement cultivé, cela seul ne nous donnerait aucune espérance de pouvoir exporter du blé. La facilité d'exporter dépendrait entièrement du rapport entre le surplus de notre produit (1) et notre population commerciale : ce rapport dépendrait, à son tour, de la direction du capital national vers l'agriculture ou vers le commerce.
Il n'est pas probable qu'aucun pays, comprenant un vaste territoire, soit cultivé complètement. Je suis porté à croire qu'on juge souvent témérairement lorsqu'on accuse le gouvernement d'une nation, ou lorsqu'on taxe la nation elle-même de paresse , simplement parce qu'on voit chez elle des terres incultes. Le devoir du gouvernement est d'écarter les obstacles et de faciliter les opérations de culture et de clôture (2). Le reste doit être livré à l'activité de l'intérêt individuel. D'après ce principe, on ne doit pas s'attendre à voir mettre en culture de nouveaux terrains, lorsqu'il en coûterait, pour les défricher, une quantité d'engrais et de travail qu'on aurait pu employer avec plus d'avantage sur des terres déjà cultivées. Or, ce cas est loin d'être rare. Dans un pays fort étendu, il ne peut manquer d'y avoir des terres de médiocre qualité , qui, pour ne pas empirer, demandent beaucoup d'entretien, mais qui aussi, avec du travail et de l'engrais, seraient susceptibles d'une
(1) C'est-à-dire l'excès de tout le produit sur ce qui est consommé par le cultivateur. (G. et P. P.)
(2) Clôture f ou acte par lequel la propriété de chaque partie de terrain est bien et régulièrement déterminée, par opposition aux communaux ou terrains vagues. (G. et P. P.)
grande amélioration. Le principal obstacle à l'amélioration est la difficulté» et quelquefois même Timpossibilité de se procurer des engrais. Cest un instrument dont l'emploi est nécessairement limité. Il 8*agit donc, dans tous les cas, de déterminer l'emploi le plus profitable. Si Tengrais et le travail, qu'on pourrait employer à mettre de nouvelles terres en valeur, suffisent simplement pour obtenir un plus grand produit permanent en cultivant des (erres déjà défrichées, les individus et la nation perdraient à entreprendre des défrichements. C'est d'après ce principe qu'on voit assez souvent les fermiers, en certaines situations, s'abstenir de fumer leurs terres les plus pauvres, et ne leur demander qu'une chélive récolte tous les trois ou quatre ans, réservant ainsi leurs engrais, dont ils savent bien que la quantité est limitée, pour les parties de la ferme où ils produiront un efiet plus grand en proportion.
11 en serait autrement d'un très-petit territoire, chargé de population, et vivant du produit d'un sol étranger. Dans cette situation, il y a abondance d'engrais et peu de terres à choisir; en sorte qu'il convient d'y mettre les plus pauvres terres en valeur. Mais pour cela ce n'est pas assez d'avoir une grande population ; il faut encore que cette population trouve moyen, par son industrie* d'obtenir le produit des autres contrées, tandis qu'elle travaille à améliorer le sien : sans quoi elle serait bientôt réduite au nombre que celui-ci peut nourrir; son propre sol cesserait peut-être de s'améliorer, ou ne s'amenderait que très-lentement, en sorte que sa population, se réglant exactement sur ce faible accroissement de produit, ne pourrait jamais s'élever bien haut.
La culture de la Gampine, en Brabant, offre une application bien intéressante de ce^ principes. Le sol de cette petite province était, selon l'abbé Mann (1), un sable aride et stérile. 11 fut fait d'abord par divers particuliers plusieurs tentatives pour le mettre en culture, mais sans aucun succès. Gela prouve que cette entreprise, envisagée seule et comme l'ouvrage d'un fermier, ne pouvait donner du profit. Enfin quelques maisons religieuses vinrent s'y établir. Comme elles avaient d'autres fonds pour leur entretien, et que Tamendement de ce sol n'était pour elles qu'un objet secondaire, elles vinrent à bout, en quelques siècles, de mettre en culture presque toutes les terres qui les entouraient; et dès que ces terres étaient suffisamment amendées , les propriétaires les aGTermaient.
11 n'y a point de terrain, quelque stérile qu'il soit, qui ne puisse dé-
fi) Memoirs on , Mémoires sur VagricuUure des Pays-Bas^ publiés dans
le 1*^ vol. des communicalions faites au bureau d'agricuUurey p. 225.
venir fertile par de tels procédés» ou par la concentration de la population dans une ville de manufactures. Mais ceci ne prouve nullement que, dans Tordre naturel, la population doive précéder la production de la nourriture ; car celte population concentrée n'a pu exister qu'à l'aide d'une quantité de nourrilure sufBsante à ses besoins, qui lui a été fournie sur le surplus du produit de quelque autre district.
Dans un pays tel que le Brabant et la Hollande, où ce qui manque c'est le territoire et non l'engrais, un district, tel qu'on représente la Gampine , peut fort bien avoir été cultivé avec avantage. Mais dans les pays d'un vaste territoire , où il y a beaucoup de terres de qualité moyenne, l'entreprise de mettre en culture une portion de sol aussi infertile exigerait un emploi de fonds et de force qui, pour l'individu et pour la nation, serait également mauvais et équivaudrait presque à une vraie dissipation.
Les Français ont déjà reconnu l'erreur qu'ils avaient commise de mettre en culture une trop grande quantité de mauvaises terres. Us sentent qu'ils ont employé de la sorle du travail et de l'engrais qui auraient produit un meilleur effet permanent, si on les avait appliqués à l'amélioration des bonnes terres (1). A la Chine même, dans ce pays si cultivé et si peuplé, on trouve des districts qui contiennent des bruyères stériles ; preuve que ce peuple, si inquiet pour sa subsistance, ne trouve pas qu'il ait du profit à porter ses engrais sur de tels terrains. 11 faut joindre à cela que, lorsqu'on met en culture une grande étendue de mauvaises lerres, on ne peut manquer de perdre une grande quantité de grains destinés à les ensemencer.
Il ne faut donc pas, sans autres preuves, juger mal de l'administra* tion économique d'un pays, parce qu'on a trouvé sur son territoire des friches et des terres incultes. La vérité est que, dans un pays qui n'a point atteint le dernier terme du produit possible, c'est-à-dire partout, il semble toujours que c'est le défaut d'activité ou la mauvaise direction qu'on lui donne, qui arrête à la fois le produit et la population ; tandis que, dans la réalité, toute cette activité, mise en jeu et parfaitement dirigée, ne pourrait jamais suffire à l'accroissement illimité de la population exempte d'obstacles. Il n'est pas question de savoir à la Chine, si en améliorant la culture on pourrait ajouter quelque chose à la quantité de riz qui y est produite annuellement, mais si cette addition annuelle de produit, continuée pendant vingt-cinq ans, suffirait pour nourrir
(i) C'est ce que semblent avoir oublié tous ceux qui prêchent de nouveau ce prétendu remède à Pexcès de population. {Jph, G.)
trois cent millions d'individus, dont s'augmenterait la population pendant ce laps de temps, si rien n'en arrêtait l'accroissement. De même, en Angleterre, il n'est pas question de dire si la culture de tous les' communaux augmenterait le produit en blé de cette ile, mais si cette augmentation, continuée pendant vingt-cinq ans, suffirait à l'entretien de vingt millions d'hommes; puis de quarante millions, dans la seconde période de vingt-cinq ans; et ainsi de suite et sans fin (I).
(1) On pourrait croire que les effets que je viens d'indiquer comme résultant d'un grand accroissement de ressources ne sauraient avoir lieu dans un pays où il y a des villes et des manufactures ; et que de tels effets contredisent ce que nous avons dit dans la première partie de cet ouvrage , que l'obstacle à la population auquel les autres se réduisent, savoir le manque de nourriture, n'agit sous la forme d'obstacle immédiat que dans le cas d'une famine.
Si, sans le vouloir, j*ai usé d'expressions trop fortes^ on peut les adoucir sans que l'argument, dans sa valeur réelle et dans son application pratique, en souffre sensiblement. Mais je suis porté à croire que ces expressions, bien que fortes, s'éloignent peu de la vérité. La grande cause qui peuple les villes et les manufactures est le manque d'emploi et par conséquent de moyens de vivre dans les campagnes. Si chaque ouvrier, dans la paroisse où il est né, pouvait gagner la nourriture, les vêtements et le logement nécessaires à une famille de dix enfants, bientôt la population des villes n'aurait plus h celle des campagnes qu'un rapport fort petit. Si à cette considération on ajoute que, dans le cas supposé, le taux des naissances et des mariages dans les villes serait fort accru , et la mortalité que la pauvreté produit presque entièrement écartée, je ne serais pas surpris qu'après le court intervalle nécessaire pour un changement d'habitudes l'accroissement de la population, même k la Chine , égalât celui qui est mentionné dans le texte auquel cette note se rapporte.
Quant à l'Angleterre, comme l'on sait avec certitude que le taux d'accroissement a été porté de celui qui double la population en 120 ans ou plus, à un taux qui la doublerait en 55 ans, en même temps que se sont fort accrues les villes et les manufactures, je ne peux guère douter que, si les ressources du pays étaient tellement augmentées et distribuées, que tout homme pût se marier k 18 ou SO ans, avec l'assurance d'être en état de pourvoir aux besoins de sa famille, quelque nombreuse qu'elle fût, la population des Iles Britanniques n'allât croissant k un taux qui la doublerait en 25 ans. Il parait, par les registres du pays, que l'Angleterre est plus favorable k la santé que les Etats-Unis d'Amérique ; et dans le temps même où les États-Unis croissaient avec une extraordinaire rapidité, il y avait quelques villes de ces Ëtatsoù les morts surpassaient les naissances. Dans les villes d'Angleterre^ avec les améliorations actuelles, je ne crois pas que Ton vît rien de pareil , si tous les individus des classes inférieures pouvaient se marier aussitôt qu'ils le voudraient, et qu'il y eût peu, ou même qu'il n'y eut point de mortalité prématurée par suite de la pauvreté.
Savoir si les usages et les habitudes d'un Ëtat ancien pourraient être changés, par l'abondance de la nourriture, au point de faire croître sa population k peu près comme celle d'une colonie nouvelle, c'est une question de pure curiosité. La valeur
Lors même qu'on accorderait que le produit de la terre est absolument illimité» on n'ôterail rien au poids de Fargament; car il repose uniquement sur la différente progression que suivent, dans leurs accroissements, la population et la nourriture. Tout ce que peuvent les gouvernements en s'investissant de lumières, et les efforts de l'industrie en obéissant aux directions les plus sages, c'est de faire en sorte que les obstacles inévitables qui arrêtent la population agissent d'une manière plus égale, et qu'ils ne fassent que le mal auquel il est impossible de se soustraire; mais prétendre les écarter est une entreprise vaine.
de farguraenl esl suffisante, si l'ou accorde que le passage d'un état de gêne pour Teulretien d^une famille à un élat de facililé el d'abondance occasionnerait, dans un pays ancien, un accroissement marqué de population; or, il ne parait pas que celle assertion puisse être conlestée. (M.)