‹ MalthusChapitre 7 sur 89 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

La recherche de la vérité, quand elle a réellement pour objet l'avan* cément des sciences, donne aux hommes qui s'y livrent un grand et précieux avantage : elle les élève au-dessus des petites passions qui troublent les ftmes vulgaires, et leur fait voir avec indifférence les divers genres d'attaques que leurs travaux peuvent leur susciter. Ils ne sont pas blessés par des critiques mal fondées ; car ils savent bien que la vérité, quand une fois elle est découverte et divulguée, est irrévocablement acquise à la science. Us ne le sont pas davantage par des critiques justes, puisque^ loin de les arrêter dans leur marche, elles contribuent, au contraire, à les faire avancer vers leur but. Les blessures faites à la vanité sont peu sensibles pour ceux qui n'aspirent qu'à éclairer leurs semblables, et qui considèrent comme un mal très-grave la propagation d'une erreur.

Ce calme, que l'amour de la vérité donne aux personnes qui se livrent avec zèle à la culture des*sciences, fut un des traits les plus saillants de la vie de l'homme célèbre dont je dois vous tracer l'histoire. Jamais un écrivain ne fut assailli, pendant le cours de sa vie presque tout entière, de plus de critiques, d'injures, de calomnies ; et jamais, peut-être, aucun ne montra plus de modération et de patience, et ne fut moins disposé à user de représailles. 11 faut dire aussi que peu d'écrivains eurent, dans lia vérité de leurs doctrines, une foi plus vive et plus sincère, et cherchèrent moins à tirer parti de leur réputation dans l'intérêt de leur fortune.

M. Thomas-Robert Malthus, membre de la Société royale de Londres, professeur d'histoire et d'économie politique au collège de la Compagnie des Indes-Orientales, et un des cinq associés étrangers de l'Académie des sciences morales et politiques, naquit le 44 février 4766, à Rookery, près de Dorking^ un des plus beaux sites du comté de Surrey. Son père, Daniel Malthus, à qui ce lieu appartenait, et qui y résidait avec sa famille, y avait reçu la vidte de D. Hume et de )• J. Rousseau; car il était undes

XTlll NOTICE

partisans les plus zélés des philosophes du dernier siècle et de leurs théories politiques.

M. Daniel Malthus avait déjà un premier fils auquel la coutume du pays lui faisait un devoir de laisser sa fortune. Pour assurer à son fils Thomas-Robert un état et des moyens d'existence honorables, il le fit entrer dans la carrière ecclésiastique. Voulant lui inspirer tout à la fois de l'amour pour sa religion, et de l'aversion pour les luttes théologiques, il confia le soin de sa première éducation à H. Richard Graves, auteur du Don Quichotte spirituel. Le jeune Malthus fut ensuite envoyé à l'Académie de Warrington, dans le Lancashire ; et cet établissement n'ayant pu se soutenir, il termina ses études sous Gilbert Wakefield, qui jouissait alors en Angleterre d'une grande réputation.

A l'âge de dix-huit ans, le jeune Malthus entra au collège de Jésus, à Cambridge. Il y prit ses degrés en i788, et fut élu membre de la Société. L'année suivante, il entra dans les ordres, et alla résider au sein de sa fiunille. Delà, il desservit, comme vicaire, une cure du voisinage.

Les honunes, même quand ils sont doués d'un grand génie, subissent toujours l'influence des circonstances diverees au milieu desquelles ils sont placés : M. Malthus n'échappa point à la destinée commune ; la première pensée da grand ouvrage auquel il a dû sa célébrité lui fut inspirée pat" les événements dont il fut témoin, et par les opinions qui régnaient au moment où il entra dans la carrière des lettres.

Les écrits de quelques-uns de nos philosophes, la formation des républiques américaines et la révolution fii'ançaise avaient exalté, en Angleterre, un grand nombre d'imaginations, et détruit la foi qu'on avait eue jusqu'alors dans les anciennes doctrines politiques. Aux yeux de beau- Coup d'écrivains, la plupart des calamités qui pesaient sur les hommes n'avaient pas d'autres causes que les vices des gouvernements ; de sorte qu'il suffisait, suivant eux, d'opérer des réformes politiques, pour que là perfectibilité humaine n'eût plus de bornes.

Un publiciste anglais sur l'esprit duquel les mêmes événements avalent exercé une grande influence, William Godwin,. s' étant pénétré des écrits de Rousseau, d'Helvétius, du baron d'Holbach, crut que le temps était venu de mettre la science de la politique en harmonie avec les événements qui venaient de s'accomplir ; cette idée, qu'il avait conçue au mois de mai 1791, fut réalisée en 1793 par la publication de son ouvrage sur la Justice politique *.

William Godwin se ptoposa de faire voir d'abord que le mal moral et les diverses calamités du genre humain n'avaient pas d'autres sources que les vices des gouvernements, et qu'on ne pouvait les faire cesser qu'en attaquant les causes qui les avaient engendrés.

Il essaya d'établir ensuite un système d'égalité qui préviendrait les

• iln «ti^tMfy oonotmin^ poHiicaljustécê, i vol. ia-i«, Londres, 170S. Cet ouvrage a été imprimé pour la troisième fois en 1797, en 9 vol. in-S**. Godwin avait trentesept ans lorsqu'il le publia. [Jph. G.)

SUR LA VIE ET LES tfULVAUX DE MALTHUS. xli

elkto des mauvaises institutions politiques ; dans son système, les tlché^ étaient considérés comiMde simples administrateurs du bien d'autrui^ et toute jouissance qu'ils se donnaient, à Texclusion de quelqu'un des Ddembres de la société, était une injustice.

Les désordres qui se manifestaient en France, au moment où cet ou-» nage parut, avaient excité de vives craintes chez une partie considérable de la nation anglaise } les systèmes philosophiques auxquels on les attribdait, et qui, jusqu'alors, n'avaient été considérés par beaucoup de personnes que comme de vaines spéculations, étaient devenus pour elles des objets d'aversion et d'eflfroi ; cependant les théories de Godwin renconîrëfent un grand nombre d'admirateurs, et dans ce nombre se trouva Daniel Malthus !

Thomas-Robert, son fils, à qui l'étude de l'histoire et de l'économie politique avait appris que ai les gouvernements contribuent à rendre les hommes vicieux et misérables, l'ignorance et la dégradation des classes faiférieures concourent puissamment, de leur côté, soit à former, soit à maintenir les mauvais gouvernements, était loin de se faire illusion sur les résultats qu'on pouvait attendre des réformes politiques.

Cette divergence d'opinions entre le père et le fils donna naissance à plus d'une controverse, et contribua, sans doute, à affermir dans l'esprit du dernier les idées qui bientôt après rendirent son nom célèbre, nonseulement dans son pay&, mais chez toutes les nations éclairées. ( Un Essai sur F avarice et la prodigalité^ publié dans un journal *, par William Godwin, et une conversation de M. Malthus avec un de ses amis ao sujet de cet écrit, furent les causes déterminantes du célèbre Bs$m sur le principe de la population^

La première publication de cet Essai, qui par^t sans nom d'auteur, et qoe l'on doit considérer moins comme une première édition que conune le précurseur du grand ouvrage que H. Malthus publia cinq années après, 8000 le même titre, ne formait qu'un petit volume in^S*".

i U fut écrit sous l'impulsion des circonstances du moment^ et à l'aide du petit nombre de matériaux que pouvait fournir à l'auteur la campagne dans laquelle il vivait.(Le principe qui en formait la base avait été puisé dans le^ principes de Hume, de Wallace, d'Adam Smith et du doctettr Price.yL'objet de M. Malthus n'avait été d'abord que de juger, d'après le principe, de la vérité des systèmes sur la perfectibilité de Thomme et de la société, qui fixaient alors l'attention publique*.

Les auteurs de ces systèmes n'avaient vu que dans les vices des gou-

> Voyez page f , la préface, où MalUius racoute Torigine de son ouvrage, et die les auteurs qui lui ont d*abofd aervi de guides. {Jph, G.)

* Thê EnqiMiT9r, Ce recueil, publié en 1797, est composé d'une série d'essais, dans lesquels Godwin consignait ses recherches et ses réiexions sur Téducadon, les mcBurs et la littérature. Godwin, né en 1756, était à cette époque un écrifain d^à célèbre. Ses deetriaes a?aieut eu du retentissement. W venait en outre d*étM>u&er His^ trifls WoUstoneeroft, dont le» écrits et les aventures avaient encore vulgarisé son ii« (Voy. la préfooe de Tauteur, p. t.) (Jfh. 0).

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