APP£ND
mettrait une raiquilé (1). Comparons ce plan qu'il décrie aTec celui que d'autres et M. Young lui-même ont proposé, et qui consisterait à Gxer une somme pour la taxe des pauvres, qu'on ne pût augmenter sous aucun prétexte. Soqs cette nouvelle loi, si la détresse des pauvres venait à être décuplée, soit par raccroissement de leur nombre, soit par le retour de la disette, on n'appliquerait à leur soulagement que la même somme déterminée en ce moment. En supposant que le statut actuel, qui donne aux pauvres un droit à l'assistance, restât en vigueur, à la cruauté de les laisser mourir de faim on joindrait l'injustice de faire profession de les nourrir* En supposant, au contraire, que le statut fût révoqué, on abolirait réellement, quoique tacitement, ce prétendu droit d'êtr,e nourri ; ou, par une interprétation absurde, on le convertirait en un autre droit fort différent, savoir, celui do se répartir entre eux une somme fixe et tout à fait insuffisante. 11 est remarquable que M. Young ait précisément relevé la même absurdité dans quelques délibérations relatives à un pays étranger à rAngleterre (2).
Quel que fût enfin le parti que Ton prit dans le plan que je discute, soit qu'on révoquât ou qu'on ne révoquât pas l'ancien statut, les pauvres auraient beaucoup à souffrir, et le passage d'un état à l'autre serait bien plus durement senti que dans le plan que j'ai proposé.
Dans ce dernier plan, tous ceux qui sont actuellement mariés, tous ceux même qui se détermineraient, peut-être en vertu de quelque en-
(1) llaUhas, qui est ud vrai modèle d'impartialité, a parlé avec beaucoup de roénagement du travail de son compatriote. Voyez livre IV, chapitre xi. (Jpk. G,)
(2) L'Assemblée nationale de France, tout en désapprouvant les lois anglaises sur les pauvres, ne laissait pas d'adopter le principe sur lequel ces lois reposent ; savoir: que les pauvres ont droit à une assistance p^uniaire; que cette Assemblée devait considérer comme un de ses premiers devoirs et comme l'un des plus sacrés, de faire la réserve nécessaire pour cet emploi ; et qu'en conséquence il convenait d'y appliquer annuellement une somme de 80 millions. Sur quoi M. Young observe avec raison qu'il ne lui est pas possible de concevoir comment une dépense de 50 millions appliquée à cet objet a pu paraître un devoir sacré, et comment on n a pas porté cette somme à iOO millions , si la nécessité Texige, ou à âOO, ou à 300, ou au delà, conformément k cette déplorable progression qu'on avait suivie eu Angleterre pour Je même objet (Travels in France^ p. 439). Je serais le dernier à relever cette contradiction , ^il me paraissait que N. Young se fût détourné du chemin de Terreur pour rentrer dans celui de la vérité. Mais comme il parait au contraire quitter la vérité pour l'erreur, je suis excusable, je pense, de lui rappe 1er id ses premières opinions, il est permis de rappeler à un homme vicieux son ancienne conduite vertueuse , quoiqu'il fût sans doute inutile et peu délicat de rappeler k un homme vertueux ses anciens égarements, (M.)
gagement, à se marier dans le cours d'une année encore, pourraient recourir, eux et leurs enfants, à Tassistance ordinaire de la paroisse. Elle ne serait refusée qu*à ceux qui se marieraient plus tard, qui par conséquent auraient été suffisamment avertis et pourraient être raisonnablement supposés aToir examiné s'ils avaient de quoi soutenir la charge d*une famille.
Tout plan pour l'abolition des lois sur les pauvres suppose que l'on reconnaît que ces lois sont mauvaises et demandent à être changées. Dès qu*on m*accorde cela , quelque espèce d*objections que l'on fasse au mien, quelque difficulté que lui oppose une politique bornée^ je ne redoute point la comparaison qu'on en pourrait faire avec tout autre sous le point de vue de la justice et de Fhumanité. En conséquence les épithètes d'inique et d'horrible qu'on lui a données ne peuvent lui porter atteinte.
Il parait que M. Young a maintenant abandonné ce plan. 11 a demandé qu'il lui fût permis de n'être pas d'accord avec lui-même, et en a donné de si bonnes raisons, que je suis tout disposé à y accéder, pourvu que l'usage de cette permission soit limité à des publications successives, dans l'intervalledesquelleson peut obtenir de nouveaux faits. Mais je ne crois pas qu'on puisse Taccorder dans une seule et même publication. Et cependant, dans le même écrit où il condamne mon plan avec tant de sévérité, il emploie des arguments qui ne se dirigent pas moins contre le sien, tel qu'il s'y trouve expliqué.
11 convient que son plan ne peut servir que pour un certain nombre de familles, el qu'il n'est pas applicable à leur accroissement (1). Mais accorder cela, c'est convenir qu'il ne résout pas la difficulté de pourvoir au sort des pauvres. Sur ce point essentiel, après m'avoir fait un vif reproche d'avoir dit que les pauvres n'ont aucun droit à être entretenus, il est contraint d'en venir à la même conclusion, et d'avouer a qu'il serait prudent de considérer la misère qu'entraîne une population progressive, quand il n'y a pas une demande suffisante de la part des villes et des manufactures, comme un mal qu*il est absolument et physiquement impossible de prévenir. » Or, la seule raison qui me fait dire que les pauvres n'ont aucun droit à être entretenus est précisémeut l'impossibilité de pourvoir aux besoins d'une population progressive. Cette impossibilité, M. Young la recoupait d'une manière expresse; et toutefois, par une inconséquence à peine croyable, il n'en continue pas moins de déclamer contre la déclaration que j'ai faite à cet égard.
(1) jénnaU of ÂgricuUure^ n. 239, p. 219.
Le pouvoir que peut avoir la société de soulager les souffrances d'une certaine partie de la classe pauvre est une considération entièrement distincte de la question générale, et je suis bien sûr de n^avoir jamais dit qu1l n*est pas de notre devoir de faire tout le bien qui dépend de nous. Mais ce pouvoir limité d'assister quelques individus ne peut en aucune façon établir un droit général. Si les pauvres ont réellement un droit naturel à être entretenus, et si nos lois actuelles ne font que con* firmer ce droit qui leur est acquis, il doit certainement s* étendre, sans réduction, à tous ceux qui sont dans la détresse, aux familles des eoUQ" gers aussi bien qu'aux eottagers eux-mêmes ; et ce serait de la part de la société une injustice palpable d'adopter le plan de M. Young, et d'acheter de la génération présente l'abrogation d'un droit acquis à sa postérité.
M. Young s'élève avec force contre un passage de cet Essai (1), dans lequel je dis qu'un homme qui se marie sans avoir une espérance rai- ^nnable de suffire à Tentretien de sa famille, et qui par une telle imprudence se plonge dans la misère et dans la dépendance, doit s*en prendre à lui-même plutôt qu'au bas prix du travail, à sa paroisse, à Tavarice des riches, aux institutions sociales, aux dispensations de la Providence ; et que s'il a quelque excuse, c'est peut-être d'avoir été trompé par Topinion que les classes supérieures ont propagée. A cela M. Young répond que ce pauvre malheureux est justifié dans toutes ses plaintes, excepté celles contre la Providence ; et qu'en voyant d'autres eottagers vivre commodément avec trois ou quatre acres de terre il a de justes raisons d'accuser les institutions, qui lui refusent ce que le riche pourrait se retrancher et qui suffirait à tous ses besoins (2). Je prie M. Young de considérer un moment comment iraient les choses d'après son propre plan. Quand toutes les terres communes auraient été réparties, comme il le propose, si un ouvrier avait plus d'un fils, en quoi la situation du second ou du troisième différerait-elle de celle dans laquelle se trouve Thomme que j'ai introduit faisant dts plaintes sur son triste sort? Il est impossible que M. Young ait voulu dire que, si un homme cède à vingt ans au désir de se marier , il ait droit de se plaindre que la société ne lui fournisse pas une maison avec trois ou quatre arpents de terre. Il a expressément rejeté celte conséquence (3), à laquelle cependant conduit nécessairement Tassertion que je viens de citer.
Dans ce système, dit-il, la population progressive serait soustraite à
(i) Liv.IV,ctiap.ui, p. i^ el^uis .-^ (^) Annals of agriculture, n.^ZdfP.^Q. (5) Annais of agriculture, n, 2'59, p. 214.
H^n LIVRE V. — CHAPITRE II.
Finâuence des lois sur les pauvres, et rencouragement au mariage diminuerait exactement dans le même rapport. Dans de telles circon* stances, sans terres, sans aucun secours des paroisses, et a^ec un prix du travail suffisant à l'entretien de deux enfants seulement, M. Young peut-il croire sérieusement qu'un homme pauvre, instruit de sa situa^ tion, n*a point tort de se marier, et ne doit se faire aucun reproche en suivant ce que M. Young appelle les ordi^s de Dieu, de la nature et de la révélation? M. Young ne peut ignorer les déplorables suites d'un tel mariage. Son plan ne fait rien pour les prévenir. Il ne s'occupe donc point des maux qu'entraîne l'extrême indigence; ou s'il accorde que ces membres surnuméraires de la société doivent attendre pour se marier qu'il y ait un cottage vacant, ou qu'en quittant la campagne pour la ville ils y trouvent de quoi pourvoir à renlrelien d'une famille, toutes ses déclamations contre le délai de mariage que j'ai conseillé s'appliquent également à son système. Au fait, si le plan de M. Young atteignait réellement l'objet qu'il professe d'avoir en vue, celui d'améliorer la condition du pauvre, s'il ne se détruisait pas lui-même en encourageant une multiplication trop rapide et par là même en abaissant le prix du travail, nul doute que non- seulement les membres surnuméraires dont nous venons de parler, mais même tous les pauvres ouvriers, ne dussent attendre, pour se marier, un temps plus long qu'ib ne sont obligés de faire dans l'état présent.de la société.
La proposition suivante est susceptible d'être mathématiquement démontrée. Dans un pays dont les ressources ne permettent pas à la population de croître d^une manière permanente plus rapidement que son tau(c d'accroissement actuel^ il est impossible d^améliorer le sort du pmple de manière à diminuer la mortalité^ sans diminiter le nombre des naissances. Gela est dit en supposant que l'émigration n'augmente pas par quelque cause particulière (1 ) . Tout homine qui a médité ce sujet
(i) Pour ce iqiii regarde rémigralion, je renvoie le lecteur à ce que j'-en ai dil au chapitre iv du livre UI, p. 346 de cel Essai. Il est bien aisé de dire que les trois quarts du globe habiiabie sont déserts ; il n'est pas aussi aisé d'y établir des colonies. Les circonstances parliculières qui ont produit dans la haute Ecosse Tesprit d'émigration, et que lord Selkirk a si clairement expliquées, ne sont pas de nature h se reproduire souvent, et il n'est pas k désirer qu'elles se reproduisent. Or, sans (le pareilles circonstances, les hommes ne se déterminent pas aisément à quitter leur pays natal ; ils aiment mieux y supporter bien des maux que de courir le hasard de s'établir dans des contrées éloignées. C'est mon opinion, que le devoir et rîntérét des gouvernements est de faciliter l'émigration ; mais ce serait sûrement
conviendra qu'il n'y a point , dans Euclide, de proposition qui force plus la conviction que celle-là. Ihn'y a d'ailleurs aucune yérité qui soit plus pleinement attestée par rex|(>érience. Tous les registres des naissances, morts et mariages, s'accordent à la confirmer. En Angleterre» les comptes rendus par Tacte de population établissent le rapport de 4 à 3 pour celui des naissances aux morts. Ce rapport, combiné avec une mortalité de 1 sur 40, doublerait la population en 83 1/2 ans (1). Comme on ne peut pas supposer que, dans l'espace de 166 ans à dater de ce jour, la population de ce pays soit plus que quadruplée, on en peut conclure avec assurance que les ressources qu'il fournit ne lui permettent pas un taux d'accroissement plus grand que celui qui a lieu à présent. Dès qu'on accordera ce point, il s'ensuivra immédiatement que, si le plan de M. Young, ou quelque autre, opérait réellement, dans le sort des pauvres, une amélioration notable; s'il en résultait qu'ils fussent mb en état d'élever un plus grand nombre d'enfants qu'à présent, il en résulterait aussi par là même que tes vacances dims les cabanes ou cottages seraient {dus rares, qu'elles arriveraient plus lentement en proportion du nombre des postulants, et par conséquent que l'âge du mariage serait plus relardé qu'il ne Test actuellement^
Du reste, quand je parle de retarder l'âge du mariage, je prie que l'on se rappelle que je n'entends point déterminer un âge particulier d'une manière absolue. Ce n'est qu'affaire de comparaison. Les mariages en Angleterre sont plus tardifs qu'en France. Ceux d'Angleterre sont plus tardifs qu'ils n'étaient avant la révolution (2) ; et je suis fermement convaincu que^ sans cette circonstance, la santé ou la longévité générale n'aurait pas pu faire des progrès, comme certainement elle en a fait. Deux ou trois années de retard dans l'âge moyen du mariage, en allongeant chaque génération, et en diminuant à la fois la fécondité des mariages et le nombre de ceux qui parviennent à cet état, peuvent avoir une influence considérable sur le taux de l'accroissement de la population, et suffisent pour expliquer une grande diminution dans la mortalité. Du reste, je ne crois pas qu'il soit à propos de fixer aucune limite d'âge. La seule règle claire, sûre et intelligible pour tous, sur laquelle il convient d'insister, est que celui qui se marie ait une raisonnable es-
une ÎDJQSlice que d'obliger ceux qui vivent dans un pays à le quiller el à briser les liens qui les attachent à leur patrie et à leurs proches. (M.)
(\) P. 295, table il.
(2) L'abdication de Jacques II el favénement de Guillaume III, en 1688. (Af,)
pérance de suffire à l^entretîen de sa famille. Si la possession d'une des cabanes que M. Young destine à chaque ouvrier paraît suffisante h l'ouvrier pour pourvoir à cet entretien, il fera fort bien de se marier quand il aura pu l'obtenir. Mais sMl en juge autrement, ou sMl ne peut obtenir qu'une place ou une occupation qui fournisse au plus h Tentretien de deux enfants» comment M. Young pourrait-il lui conseiller le mariage(f)?
M. Young a dit que la plus parfaite chasteté dans le célibat était une condition indispensable au succès de mon plan. Mais il a mal représenté mon opinion. La plus parfaite vertu est sans contredit nécessaire pour mettre Thomme en état d'éviter tous U$ maux moraux et physiques qui dépendent de sa propre conduite. Mais qui a jamais espéré de voir sur la terre régner une vertu parfaite? J'ar dit, et je crois rigoureusement vrai, que notre devoir est de diflférer de nous marier jusqu'à Tépoque où il nous sera possible de nourrir nos enfants, et qu'il est également de notre devoir de ne point nous livrer à des passions vicieuses. Mais je n'ai dit nulle part que je m'attendais à voir ou l'un ou l'autre de ces devoirs exactement rempli; bien moins encore, l'un et l'autre à la fois. En ce cas, comme en nombre d'autres, il peut arriver que la violation d'un devoir ficilile Tobservation de l'autre. Mais si ce sont réellement deux devoirs qui nous soient prescrits et que nous puissions observer sans en sacrifier aucun, il n'y a sur la terre aucune puissance qui ait droit d'absoudre celui qui les viole. Ce droit appartient à Dieu, qui pèsera dans sa sagesse la tentation et le péchés et qui tempérera ses justes jugements pardon infinie miséricorde. Le moraliste ne peut, sous aucun prétexte, se dispenser de recommander la pratique de l'un et l'autre de ces devoirs : chaque individu doit être ensuite laissé à lui-même, pour agir, sous Tinfluence des tentations auxquelles il est exposé, selon oc que lui dicte sa conscience. Dans tout ce que j'ai dit, en traçant un tableau d'imagination propre a faire voir, par forme d'exemple, comment j'entendais que mes principes devinssent applicables, j'ai pris l'homme tel qu'il est, chargé de toutes ses imperfections. En l'envisageant sous cet aspect, sûr d'ailleurs que de manière ou d'autre la population doit être arrêtée par quelque obstacle réprimant, je n'hésite nullement à dire que la prudence^ qui s'oppose aux mariages ineonsidirii, est un
(1) Pour qu'gn homme en se mariant soit exempt de reproches, le moins qu'il doive avoir , le plus petit revenu sur lequel il doit pouvoir compter, est un salaire lel, en étal do snnté, qu'il puisse suffire h nourrir, au prix moyen du blé, le nombre moyen des iMjfanls produits par un mariapc. (M.)
AFKNBICE. ê#l
obêtflek prifirabh à la tnort prématurée. Et cette opinion me parait pleinement cpnûrmée par Tetpérience.
En eSet, toutes les fois qa'un bon gouvernement s*est appliqué à donner à ses sujets un plus haut degré de préToyance, d'activité et de dignité personnelle, on a vu diminuer le rapport des mariages à la population. Cela prouve que l'amélioration générale du caractère n'est pas incompatible avec une augmentation de tentations relativement à un vice particulier. Et l'exemple de la Norwége, de la Suisse, de l'Angleterre et de FEcosse, que j'ai déjà allégué dans le dernier chapitre de cet Eêêaif montre que le vice particulier qu'on a en vue n est pas nécessairement plus commun là où le rapport des mariages et des nais* sauces à toute la population est moins gr^nd qu'ailleurs. C'est là, je pense, ce qui doit servir de règle au législateur. 11 ne peut pas estimer d^une manière exacte à quel point la chasteté est respectée par ceux qui vivent dans le célibat. Il a besoin de résultats généraux pour diriger ses jugements. Et ceux que je viens de mentionner sont en faveur des pays où Ton écoute les maximes de la prudence.
De la manière dont M. Young explique son plan actuellement, je n'ai aucune objection à y faire. Le mal particulier que je craignais d'en voir résulter, celui de faire perdre aux pauvres Tusage de se nourrir de froment, en y substituant le lait et les pommes de terre, ce mal, dis-je, pourrait certainement être évité en limitant le nombre des cottages; et je suis entièrement de l'avis de cet auteur quand il dit qu'il ne faut pas renoncer à rendre 600,000 familles plus heureuses, parce qu'on ne peut pas étendre à toutes le même bienfait. J'ai hasardé moi-même de recommander une amélioration générale des cottages^ et même le système des vaches dans de justes limites; et peut-être, avec des précautions convenables, une certaine portion de terre pourrait être donnée à une partie considérable des classes ouvrières.
Si la loi qui donne aux pauvres le droit d'être entretenus venait à être rapportée, j'approuverais hautement tout plan qui tendrait à rendre cette mesure agréable au peuple à l'instant même où elle serait promulguée; et sous ce point de vue une sorte de transaction avec les classes pauvre serait très-désirable. On a dernièrement fait l'essai, dans la paroisse de Long-Neirnton, dans le comté de Glocester, d'un plan pour louer ou affermer aux ouvriers, sous certaines conditions, des portions de terre ; et le résultat de cetle opération, ainsi qu'une proposition gopérale qui en dépend, a été soumis au public par M. Esteourt. Le succès actuel a été très-frappant. Mais en ce cas, comme en tout autre de
même genre, il faat toujours se rappeler qu'aucune expérienee rdative au souliigement des pauvres ne peut être envisagée comme achevée quV près avoir été répétée pendant le cours de plusieurs généralions (1). Je ne sais si Ton pourrait trouver un exemple d'une instilution libérale en faveur des pauvres qui n ait pas réussi au premier moment, quelque mauvaise issue qu'elle ait eue ensuite. Mais cette considération ne doit point nous détourner de faire de telles expériences, lorsque Ton peut en obtenir un bien présent, sans qu'il y ait lieu d'en appréhender pour Ta* venir de funestes suites. Elle doit servir seulement à nous rendre moins confiants dans nos espérances et plus circonspects dans nos entreprises. Quant à la question générale de Tavantage qu*il peut 7 avoir pour les classes inférieures du peuple d'être propriétaires de terres, il faut se rappeler que ce n*est point là précisément une chose nouvelle. Autre^ fois ce système était généralement adopté dans presque tous les pays qui nous sont bien connus. 11 Test encore en quelques contrées, où les paysans ne jouissent pas de beaucoup d'aisance, mais où ils sont au contraire fort pauvres et exposés à de fréquentes disettes. Et véritable*ment, quant à ce dernier point, il est facile de comprendre que des paysans, qui vivent principalement du produit dé leurs petites propriétés territoriales, doivent être plus sujets à éprouver la disette que ceux qui comptent pour subsister sur les salaires généraux du travail. Quand la récolte manque dans un pays d'une certaine étendue et d'un sol varié, ce malheur se fait toujours sentir d'une manière partielle; quelques districts en sont plus affectés que d'autres. Mais si une mauvaise récolte de grains, de foin, de pommes de terre, ou si la mortalité des bestiaux vient frapper un pauvre cultivateur, dont la subsistance dépend presque entièrement du produit de deux ou trois acres de terrain, il se trouve réduit h la situation la plus déplorable. Il manque d'argent pour acheter les choses de première nécessité, et ne jouit point à cet égard des mêmes facilités que Touvrier qui vil de salaires et qui peut, par son travail, se
(1) Dans toute espèce de plan, en parliculier dans ce qui a rapport à une distribution de terres, comme compensation pour la privation des assistances résultant des lois actuelles sur les pauvres, la grande difficulté naîtrait des générations suivantes. Toutes l«s autres seraient en comparaison de nulle importance. Pendant un temps tout irait assez bien, et la portion légale des pauvres pourrait être fort di*> niinuée. Mais dans les temps subséquents, il arriverait ou que la population pauvre s'accroîtrait aussi rapidement qu'auparavant, ou que le plan resterait exposé à toutes les mêmes objections qui ont été faites contre le mien, sans que les mêmes principes de justice s'y fissent remarquer, et sans qu'on y vtt régner le même accord dans l'ensemble. (M.)
procurer à peu près sa portion accoutuméet quelque chélive qu'elle soit, de la récolte générale. En Suède, où les fermiers ouvriers sont payés principalement en terre, et ont souvent deux ou trois vaches, il n'^t pas rare de voir les paysans d'un district mourant de faim, tandis qu'à peu de distance on en trouve d'autres qui vivent dans une sorte d'abondance. En général, dans presque tous les pays qui sont fort sujets aux disettes et aux famines on remarque que les fermes sont très- petites ou que les ouvriers sont principalement payés en terre. La Chine, Tindostan et la haute Ecosse, dans son ancien état, peuvent ici nous servir d'exemple. M. Young lui-même, dans son Voyage en France^ remarque, à propos des petites propriétés qu'offre ce pays-là, que le moindre déficit dans la récolte y cause une grande détresse, et qu'un accident de cette nature, qui en Angleterre serait à peine remarqué, devient en France une vraie calamité (1).
Si donc on adoptait un plan d'assistance par lequel on donnât des terres aux pauvres, il serait essentiel que ces terres ne fussent pas leur seule ni même leur principale ressource. On pourrait probablement atteindre le but, en ne perdant jamais de vue les deux règles suivantes : La division des terres ne doit jamais être poussée au point d'interrompre le cottager dans son travail habituel ; et Ton doit arrêter la distribution de la terre et des cottages dès que le prix du travail, indépen* damment de toute assistance en terre, ne peut plus, au prix moyen du blé, suffire à l'entretien de deux enfants tout au moins. S'il était possible de faire un arrangement par lequel l'ouvrier, en travaillant pour les autres, pût gagner de quoi acheter constamment la même quantité de subsistances qu'auparavant , la possession de quelque partie du terrain ferait aux pauvres beaucoup de bien, sans aucun mal que je puisse prévoir. Mais si l'on n'avait pas égard aux règles que je viens d'indiquer, il y aurait lieu de craindre qu'une telle opération n'aggravât le sort des pauvres et ne les fît ressembler bientôt à ceux de Suède et d'Irlande. Du reste, je ne crois pas qu aucune des expériences partielles qui ont été faites jusqu'ici prouve la moindre chose en faveur de l'opinion contraire. Le résultat de ces expériences est tel qu'on pouvait l'attepdre. N'est-il pas très-évident que si, sans baisser le prix du travail et sans enlever l'ouvrier à ses occupations ordinaires, on lui donnait le produit d'un ou deux arpents de terre et le bénéfice d'une vache, on améliore-
(i) Travels in France, vol. 1, p. 409. Le pays le moins eiposé auT disettes doit être haturelleroent celui où l^agriéuUure est la manufacture la plus florissante. (M,)
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604 Ln^RE V. — CHAPITRE II.
rait beaucoup sa condition? Mais il ne s*ensuif point de là qii*il y trou- Tàt le même avantage, si ce système s'étendait indéfiniment, tellement que le pauyre dépendit presque entièrement de sa propriété de terre pour sa subsistance; que le prix du travail baissât et que l'ouvrier renonçât au blé pour vivre de lait et de pommes de terre. Je ne suis donc nullement surpris, comme Test M. Young, que le même système qui, dans les deux comtés de Lincoln et de Rutland (i), donne aux paysans Une aisance remarquable, dût, si on rétablissait en Angleterre d'une manière générale, finir par y réduire les ouvriers à Tétai des plus misé* râbles habitants de l'Irlande.
H est dangereux et impolitique de la part d*un gouvernement, de se charger du soin de fournir aux consommateurs des objets dont la demande est très-grande. 11 n'est pas probable qu'il y ait exception pour ce qui a rapport au soin de leur fournir des ouvriers. Je ne voudrais à aucun prix proposer une loi positive pour en déterminer le nombre et Taccroissemont auquel il faut Tassujettir. Mais comme la mesure des secours que la société peut donner est nécessairement limitée, il dépend du législaleur d'assigner celte limite. Le reste doit être laissé à la prudence et à l'activité individuelles.
Si un plan de cette nature était adopté par le gouvernement, je ne puis m'empôcher de croire qu'il aurait l'effet de donner la meilleure e-spèce d^encouragement et de récompense à ceux qui sont chargés de la défense du pays. Si le terme des enrôlements était limité, et qu'à Texpiration du terme chacun de ceux qui se seraient bien conduits eut droit à obtenir une maison et une petite portion de terre, ou une habitation et une petite pension (selon qu'il serait ouvrier de campagne ou de ville) ; si ces concessions étaient déclarées propriétés inaliénables, on offrirait un fort motif aux jeunes gens non-seulement de servir leur pays, mais de se bien conduire ; et bientôt il se formerait au sein du pays une population martiale, telle que semble la requérir l'état malheureux de TEurope. Comme la société ne peut accorder qu'une assistance limitée, il semble juste et convenable, à tous égards, en marquant la limite, d'avoir en vue un but important.
Si les lois sur les pauvres sont maintenues dans leur état actuel , il importe au moins de bien voir quelles sont les causes qui ont prévenu en partie leurs pernicieux effets, afin d'éviter de vaines plaintes, et surtout des changements dans quelques usages sans lesquels tout cet établissement ne pourrait pas subsister. La loi qui oblige chaque paroisse
(i) An inquiry.,. Recherches^ par Roberl Gourlay, cWO page 567.
à pourvoir à l'entretien de ses propres pauvres est sujette à plusieurs objections. Elle force les inspecteurs el les gardes préposés à cet efiét (1) d*étre toujours en activité pour empêcher que de nouveaux venus ne s'établissent sur leurs terres. Elle nriet chaque paroisse en guerre avec toutes les autres. Elle s'oppose par conséquent à la libre circulation du travail, et fait qu'il se paye à des prix fort inégaux en différentes parties du royaume. Elle dispose les propriétaires de terres à détruire les cottages qu'ils trouvent bâtis dans leurs domaines, plutôt que d*en bfttir de nouveaux. Cette rareté d'habitations dans les campagnes rejette dans les villes un nombre d'hommes qui sans cela ne s'y seraient pas établis, et décourage par là même l'agriculture au profit des manufoctures. Ce sont là sans doute de grands maux ; mais si Ton Tenait à en détruire la cause, sans changer d'ailleurs les lois actuelles, on produirait des maux bien plus grands. Je pense, comme M. Young, qu'à peine, dans tout le royaume, y a-t-il une paroisse oit, en bâtissant de nouvelles cabanes et les offrant pour un fermage modéré, on ne pût à Finstant attirer de nouveaux ménages. J'accorde même à cet auteur qu'en quelques endroits ce défaut d'habitations agit avec trop de force pour prévenir les mariages. Mais je suis pleinement convaincu que, tout considéré, ce système, dans Tétat actuel des choses, est très-convenable et produit un effet fort heureux. Je suis pleinement convaincu quec*est presque uniquement à cette cause que nous devons d'avoir pu, pendant un si long temps, continuer d'exister avec nos lois sur les pauvres. Si tout homme était maître de bâtir une chauniière sur la grande route ou sur les terres en friche, sans que personne vint Finquiéter, et si en même temps il était assuré que la paroisse lui fournirait du travail et de la nourriture pour lui et pour sa famille, dès qu'il en manquerait, je erois qu'on ne tarderait pas à reconnaître Timpossibilité physique d'exécuter la loi dans sa teneur littérale. Il importe donc de bien remarquer que, si l'Angleterre a pu soutenir le système qu'elle a adopté relativement aux pauvres, ce n'est pas que ce pays ou aucun autre soit en état d'entretenir tout ce qui nait ; mais c'est que Faction indirecte de ce système, mal comprise au temps de son établissement et souvent contrariée depuis cette époque, a limité le nombre des naissances, et l'a enfin réduit au point auquel il devait Fêtre pour qu'il fût possible d'y suffire.
La tendance directe des lois anglaises sur les pauvres est manifestement d'encourager le mariage. Mais lorsqu'on examine avec attention les effets indirects de ces lois, on peut douter que celte tendance ait été
(1) Church-umrdens (gardes d'église).
fort active. En général elles agissent toujours de manière à foire perdre au peuple ses habitudes d'économie et de sobriété, à favoriser la paresse, à suggérer aux parents le désir d'abandonner leurs enfants, à mettre en un mot le vice et la vertu sur le même niveau. Du reste, je n'ocrais pas affirmer positivement qu'elles tendent à encourager la population. H est certain qu'en Angleterre le rapport des naissances à toute la population est moindre qu'en quelques autres pays placés à peu près dans les mêmes circonstances. Cela peut dépendre du gouvernement, du rang qu'y occupe le peuple, du besoin mieux senti et plus généralement ré* pandu d'éviter la malpropreté, de jouir même d'une sorte de luxe. On comprend aisément qu'il est bien difficile, sous l'action de toutes ces causes, et sous la double influence des lois sur les pauvres, de déterminer avec précision l'effet qu'ont eu celles-ci pour accroître la population (1).
Le seul argument véritablement fort, par lequel il me semble qu'on peut attaquer cet ouvrage d'une manière générale, n'est point dirigé contre les principes qui y sont exposés, mais contre l'application que j'en ai faite. Tous mes raisonnements et tous les faits que j'ai recueillis prouvent que, peur améliorer le sort des pauvres, il faut que le nombre proportionnel des naissances diminue. Mais une telle diminution est la suite infaillible d'un gouvernement plus parfait et du caractère qu'il imprime aux classes inférieures du peuple. En accordant donc que la 6n proposée est bonne et désirable, il n'est nullement nécessaire pour l'obtenir de répandre de nouvelles opinions, qui heurtent les préjugés des pauvres et dont on ne peut calculer exactement tous les effets. Il sufût d'améliorer les principes de l'administration civile, de répandre sur tous les individus les bienfaits de l'éducation, de rendre communs à tous les avantages dont tous peuvent et doivent jouir. A la suite de ces opérations, on peut se tenir pour assuré qu'on verra naitre l'effet qye nous avons en vue, une diminution de naissances, qui seule peut consolider ces avantages et leur donner une durée permanente.
(1) Le point de vue le plus favorable sous lequel on puisse présenter les loisan'glaises sur les pauvres est de dire que, dans toutes les circonstances qui les onl accompagnées, elles n'encouragent pas beaucoup le mariage; et il est certain que les complfh rendus k la suite de l'acte de population appuient cette assertion. Si elle se vérifie, plusieurs objeclioûs que j'ai élevées conlre ces lois seraient détruites; mais je prie le lecteur d'observer qu'elles le seraient d'après les mêmes principes que j'ai établis, el de manière à servir de confirmation aux principales maximes qui en dérivent. (M.)
APPENDICE. eonr
Je recoDDais la force et la solidité de cet argument. Je n'ai qa'ane réponse à y faire. Il est difficile de croire que -notre marche vers ce but désirable ne soit pas accélérée par la connaissance généralement répandue des causes qui empêchent de l'atteindre. En particulier, je ne puis m'empécher d'espérer que les classes inférieures , bien instnntes de leur vraie situation, seront disposées à y conformer leurs habitudes. Et si ce changement s'opère avec lenteur, d'une manière graduelle, sous la direction constante d'une bonne instruction morale et religieuse, je ne pense pas qu il y ait lieu d'en appréhender aucun danger. Je répugne toujours à croire que la vérité généralement connue doive devenir préjudiciable. On peut certainement concevoir quelques cas où elle serait telle, mais ce sont des cas rares, et il faut être très-réservé à les supposer. Si Ton ne présumait pas en général que la vérité est avantageuse à connaître, on ne mettrait plus d'ardeur à la poursuivre, les intérêts de la science et de la vertu seraient compromis. 11 y a aussi une sorte d*arrogance, qu'on ne doit pas se permettre légèrement, à croire qu'on a pénétré dans la connaissance des lois de la nature plus avant que Fauteur de ces lois ne voulait qu'on y pénétrât, plus avant que ne le comporte le véritable intérêt du genre humain.
Tels sont les sentiments qui m'ont animé et qui m'ont engagé à exposer librement mes opinions sur ce sujet. Telle est ma confiance dans la vérité des principes que j'ai adoptés et qui sont contenus dans cet Essaie qu'à moins qu'on ne m'oppose des objections d'une tout autre nature que celles qui m'ont été faites jusqu'ici, je persisterai à regarder ces principes comme bien et solidement établis. Quant à l'application qu'il convient d'en faire, c'est une chose différente. On peut à cet vgard différer d'opinion, parce que de part et d'autre il y a des dangers que chacun peut apprécier à sa manière. Du moins, quelque opinion qu'on embrasse sur l'avantage ou l'inconvénient de répandre des vérités relatives àrétat des pauvres, on ne niera pas qu il ne soit infiniment utile de présenter ces vérités à ceux qui font les lois et qui déterminent les institutions sociales. 11 peut bien arriver qu'il ne convienne pas d'exposer à tous les soldats d'une armée tous les détails de leur situation. Mais il ne peut, je pense, y avoir aucun avantage à tenir à cet égard leurs généraux dans Fignorance.
S'il est bien prouvé qu'une diminution dans le nombre proportionnel des naissances (1) est le seul moyen d'améliorer d'une manière perma-
(\ ) Je dois répéter ici qu'une diminutiou dans le nombre proportionnef des naissances peut très-bien s'allier avec une augmentation constante de la population
60ê LIVRE V. — CHAPITRE XL
nente la santé et le bonheur de la masse du peuple ; si cette diminution est en même temps la seul moyen de maintenir la partie de la population qui se compose d'adultes et qui promet à la société le plus de ressources de tout genre ; si par là même ce moyen est le seul qui puisse produire un accroissement constant de population vraiment utile» il est sans doute très-important que de telles yérilés soient connues, afin que, s il faut s*abstenir de favoriser directement celte diminution, nous ne fassions rien du moins qui puisse la prévenir (1). Et si l'on ne croit pas à propos d* abolir les lois anglaises sur les pauvres, on ne saurait douter au moins qu'il ne soit bon de connaître les principes généraux qui ont fait échouer les efforts de ceux qu'un sentiment d'humanité a engagés à les établir. Car cette connaissance peut servir
absolue. C'est en effet ce qui a eu lieu en Angleterre et en Ecosse pendant ces quarante dernières années. (M.)
(i) 11 faut se rappeler que tout pays peut éprouver une sorte de disette d'hommes, ou par Teffet de quelques grandes pertes ou par uue suite de demandes inusitées; ce qui ne peut en aucune façon attaquer le principe général que nous avons posé. Quelle que soit la tendance qu'a la population h s'accroîlre, il est de toute évidence qu'un nombre extraordinaire d'hommes ne peut être produit en six mois, ni en six ans; mais même lorsqu'il s'agit d'obtenir un tel produit, les causes qui tendent à diminuer la mortalité ont un effet non-seulement plus sûr, mais plus rapide que les encouragements directs au mariage. Un accroissement de naissances peut avoir lieu, et a souvent lieu en effet, sans que la population effective croisse; mais en supposant les naissances toujours les mêmes, il est impossible que la mortalité diminuant n'accroisse pas cette même population.
On est facilement trompé dans ce sujet, par la demande constante de travail qui a lieu dans un pays qui prospère ; mais il faut observer que, dans ceux qui peuvent simplement maintenir leur population , le prix du travail doit sufûre à l'entretien d'une famille d'un nombre déterminé d'individus; l'ouvrier célibataire y a donc quelque superflu, et le travail doit y être constamment demandé au prix qui suffit à la subsistance d'un seul individu. H n'est pas douteux qu'en Angleterre on ne pût employer très-vite un nombre double d'ouvriers, si l'on pouvait les y obtenir aux prix courants actuels, parce que l'offre produit la demande, comme la demande produit l'offre. La grande extension actuelle du commerce de coton ne provient pas d'un accroissement extraordinaire de demandes au prix ancien, mais d'un accroissement d'offres à des prix fort inférieurs, qui ont inévitablement produit une demande plus étendue. Or, comme il est impossible, par aucun perfectionnement industriel , d'obtenir des hommes à douze sous par jour, il faut nous soumettre aux conditions indispensables pour les obtenir. Et tout homme, sensible au bon^ieur de ses semblables , ou qui seulement a des vues sages en politique, préférera sans doute obtenir la population requise par un prix du travail qui, joint aux habitudes , diminue la mortalité, plutôt que par un accroissement de naissances et une muhiplication d'enfants dont le plus petit nombre aUeig&eut Tàge d'hommes faits. {M.)
APPENDICE. tfOU
à y apporter d'utiles modiBeations et à en régler mieux l'exécution.
J'ai encore une difficulté à le¥er. Mais à Ttai dire c'est moins un raisonnement à discuter, qu'un sentiment à prévenir. Plusieurs personnes, qui ne règlent point leurs opinions sur leurs goûts, ont déclaré que les principes exposés dans cet Essai leur paraissaient incontestables» mais elles ont paru s'affliger de Toir ainsi. Il leur a semblé que cette doctrine répandait sur la nature un voile lugubre et fermait la porte aux espérances, à ces espérances d'amélioration et de perfectionnement qui embellissent la Tie humaine. Je ne puis, je l'avoue, partager ce sentiment. Si le spectacle du passé m'autorisait à envisager une amélioration essentielle dans l'état social, non-seulement comme possible, mais comme très-vraisemblable, je m'affligerais sans doute de voir mes espérances déçues.
Mais si au contraire l'expérience du passé ne me permet pas de compter sur une telle amélioration, c'est sans chagrin que j'envisage une difficulté intimement liée à notre nature, contre laquelle nous avons une lutte constante à soutenir ; lutte propre à exciter l'activité de Thomme, à développer ses facultés, à donner à son âme plus de vigueur, à l'améliorer sous plusieurs rapports, et qui semble en un mot singulièrement assortie à un état d'épreuve. Je préfère décidément cet aspect de ma position h celui qui s'offre à moi quand je me persuade que tous les maux de la vie pourraient facilement disparaître, si la perversité de ceux qui influent sur les institutions sociales ne prévenaient toute utile entreprise (1).
Celui qui adopte cette dernière opinion doit nécessairement vivre dans un état de mécontentement et d'irritation. Les ardentes espérances qu'il a conçues, dès l'entrée de la vie, ne peuvent manquer d'éprouver les plus cruelles contrariétés. Le progrès régulier de la société dans les circonstances même les plus favorables lui paraîtra lent et insuffisant ^ son œil prévenu n'y verra le plus souvent qu'un mouvement rétrograde et des revers décourageants ; les changements qu'il avait envisagés d'avance avec le plus de plaisir lui paraîtront liés à une multitude de maux ; les amis qui lui avaient inspiré le plus de confiance déserteront sa cause.
(1) Le vice et la misère provenant de ce que la population tend trop fortement k passer la limite des subsistances, et d'autre partie vice et la misère qui naissent du libertinage sont, dans la vie humaine, deux écueils, tels que Cbarybde et Scylla. Que chaque individu paisse les éviter, c'est une vérité que je me suis efforcé d'établir. Mais nul homme suffisamment éclairé ne peut prétendre que ces deux écueils ne présentent une difficulté tout à fait indépendante des irïstiliilions bu> maines. (M.)
2« ÉDITIOK, 39
instruits par Pexpérience ou séduits par Tambîtion. Dans cet état de désappointement habituel, il ne sera que trop disposé à soupçonner des motifs coupables, et peut-être aussi à désespérer de toute espèèe d'amélioration. Jugeant ainsi de Tensemble par quelques cas particuliers, s'il n'est doué de beaucoup de douceur et de bienveillance naturelles, il tombera dans cette espèce de mélancolie qui produit le dégoût, le découragement, la faiblesse, et qui marque trop souvent la fin d'une carrière ainsi commencée.
Celui qui embrasse l'opinion contraire n'éprouve pas de mécompte, parce qu'il ne se livre pas à de vaines espérances. La comparaison des divers états de la société lui montre que les meilleurs sont susceptibles d'amélioration, et encourage ses efforts. Mais il prévoit les difficultés ; il sait que le désir d'un amendement a souvent fait perdre d'un côté quelque avantage , que la société est rarement progressive à la fois dans tous les sens ; il se tient donc toujours prêt à voir ses meilleurs projets échouer. Loin d'en concevoir du désespoir, il profite des nouvelles lumières que lui offre cette opposition ; son ardeur n'en est pas ralentie, mais elle apprend à se mieux diriger: L'idée qu'il s'est faite de l'homme en société est fondée sur une base large et solide ; aucun choc ne peut l'ébranler. Jusque dans le déclin de l'âge, il croit à Tempire de la vertu, comme à l'existence du vice, et ne cesse jamais d'espérer pour l'avenir des améliorations sociales que garantit l'histoire des temps passés, bien qu'elle soit mêlée de tant d'événements funestes.
Si c'est un bien d'ignorer, il ne faut pas chercher à s'instruire. Mais si l'ignorance est, comme en ce cas, dangereuse ; si les fausses vues relatives à l'ordre social nou-selilement arrêtent tout progrès, mais trompent durement {nos espérances, il me semble que les sentiments et la perspective que donne une juste estimation de l'avenir sont une source de consolations ; que ceux qui s'y livrent sont plus heureux et contribuent plus au perfectionnement et au bonheur social que s'ils fermaient les yeux à la vérité.
Pendant que la dernière feuille de cet appendice était à l'impression (1807), j'appris avec étonnement que l'on avait tiré du Principe de population un argument en faveur du commerce des esclaves. Comme ce principe me paraît mener directement à la conséquence contraire, je ne peux m'empêcfaer de dire un mot à ce sujet.
Si le* seul ai^ment à faire valoir contre le commerce des esclaves était la crainte de voir l'Afrique se dépeirpler par suite de la mortalité qu'il engendre, ou d'anéantir ainsi la race humaine, on aurait pu sans
doute offrir quelque consolation tirée du principe de population à ceux qui auraient conçu de telles alarmes. Mais comme jamais, que je sache, on n*a fondé sur de telles craintes la nécessité d'abolir la traite, c'est sans raison que ses défenseurs ont eu recours» pour la justifier, aux lois qui règlent Taccroissement de notre espèce.
L'abolition du commerce des esclaves se fonde sur deux arguments principaux, savoir :
lo Que le commerce à la côte d'Afrique pour en extraire des esclaves, joint au traitement subséquent de ces mêmes esclaves aux Indes occidentales, est une cause de maux cruels pour nos semblables; et qu'en conséquent la continuation d'un tel commerce est une honte pour les hommes et pour les chrétiens qui l'autorisent.
2^ Que la culture des îles pourrait se faire avec le même avantage et avec plus de sécurité si Ton cessait d'y importer des esclaves.
Quant au premier argument, d'après Y Essai sur le principe de population, la tendance du genre humain à s'accroître est telle, que dans aucun pays la population moyenne ne peut rester d'une manière per~ manente au-dessous des moyens de subsistance, à moins d'être arrêtée par quelque cause, physique ou morale, dont l'intensité soit à la fois excessive et inaccoutumée. Aux îles des Indes occidentales, on a besoin d'une constante recrue d'ouvriers nègres ; on en peut conclure que les causes qui y arrêtent immédiatement la population agissent avec une force excessive et inusitée. Tous les obstacles à la population ont paru se résoudre en ces trois: la contrainte morale, le vice et la misère. Dans l'état d'esclavage la contrainte morale ne peut pas avoir beaucoup d'influence ; et dans aucun état cette cause ne peut continuer à diminuer la population d'une manière permanente. Il faut donc en ce cas attribuer en entier l'effet observé à l'action excessive du vice et de la misère. Ainsi, d'après les faits établis dans Y Essai sur le principe de population , on peut se tenir pour assuré que la condition des esclaves aux Indes occidentales, pris en masse, est très-nusérable; et que ce qu'en disent les partisans de l'abolition ne peut guère être exagéré.
On dira que la raison principale de la constante diminution des esclaves aux Indes occidentales est que les sexes n'y sont pas en nombre égal, vu que celui des mâles importés est beaucoup plus considérable. Mais cela même atteste la cruelle situation où ils se trouvent placés^ et il ne peut manquer d'en résulter une grande dégradation morale.
On dira peut-être encore qu'il y a bien des villes qui ne peuvent pas maintenir leur propre population , et contre lesquelles cependant on n'élève pas la moindre objection. Mais ces deux cas ne sont pas compa*
rables. Si, pour jouir de la société ou pour obtenir de plus forts salaires, les hommes consentent de leur propre gré à 6*exposer à un air moins pur et à des séductions dangereuses, ils ne peuvent se plaindre d*aucune espèce de dureté ou de rigueur. L'excès de mortalité des villes tombe principalement sur les enfants ; les hommes d*un flge mûr s^en aperçoivent à peine. Les sexes y sont en nombre égal ; et chacun peut s'y flatter de jouir, après quelques années de travail, des douceurs delà vie domestique. SU pendant qu il est dans cet état d'attente, il se livre à des habitudes vicieuses qui lui fassent perdre de vue le mariage, il ne peut s'en prendre qu'à lui-même. Mais pour les nègres le cas est tout difiTérent. Le nombre inégal des sexes exclut la plupart des hommes de tout espoir de jouir de la vie domestique. Cette perspective ne vient point adoucir leurs peines et animer leurs travaux. Dans un état de privation qui ne présente aucun terme, ils semblent condamnés au vice; et Ton ne peut s'étonner qu'ils voient venir la mort avec joie, et qu'ils succombent si souvent à leur malheureux sort dès l'époque de la jeunesse.
Le second argument ne trouve pas moins d'appui dans le principe de population. En parcourant les divers pays de l'univers, on s'assure que, sous toutes les formes de gouvernement, même les plus injustes et les plus tyranniques, dans tous les climats, même les plus insalubres, la population (presque sans autre exception que le cas ci-dessus mentionné) a toujours pu ëe maintenir au niveau des moyens de subsistance. Si donc, par l'abolition de la traite, les esclaves des Indes occidentales étaient placés dans une situation simplement tolérable, si leur état civil et leurs habitudes morales approchaient seulement de ceux de la gêné* ralité des hommes dans les pays les plus mal gouvernés , il serait contraire aux lois de la nature qu'ils ne pussent pas satisfaire, par les naissances, à la demande efiTective de travail ; et il est difficile d'imaginer qu'une population ainsi recrutée ne fût pas, sous tous les rapports, préférable à Celle qui existe en ce moment.
11 est donc de toute évidence que la considération des lois auxquelles sont assujettis l'accroissement et la diminution de l'espèce humaine tend à fortifier de la manière la plus puissante tous les arguments en faveur de l'abolition de la traite.
Quant à l'état social des nations africaines, tout lecteur reconnaîtra aisément que, lorsque j'ai décrit cet état, la question du commerce des esclaves était étrangère à l'objet dont j'étais occupé. Si j'entrais dans ce sujet, je craindrais d'être jeté dans une très-longue digression. Mais certainement tous les faits que j'ai cités, principalement d'après Park,
sont de telle nature que, s*ils ne prouvent pas positivement que les guerres en Afrique sont excitées et aggravées par le trafic des hommes qui se fait sur la côte, ils tendent du moins fortement à appuyer cette conjecture. L'état de TAfrique, tel que je l'ai décrit, est précisément tel que Ton devrait s'attendre à le trouver dans un pays où le métier de prendre les hommes est considéré comme plus profitable que Fagrrculture ou les manufactures. Il faut convenir que depuis quelques siècles nous avons peu d'informations sûres touchant l'état de ces nations. Mais en accordant que les excursions de pillage que Park décrit sont de plus ancienne date, on ne peut nier que toute circonstance qui, comme le trafic des Européens, ajoute à la valeur de la marchandise pillée, ne doive encourager puissamment de telles expéditions, et agir efficacement pour prévenir tout progrès vers un état moins malheureux. Aussi longtemps que V Europe continuera d'être assez barbare pour acheter des esclaves en Afrique^ nous pouvons être sûrs que V Afrique continuera d'être assez batbare pour lui en vendre.
CHAPITRE m. -* RÉFUTATION DBS THÉORIES DE VU. 6RAHA1IE ET WETLAND. ^ DÉCLARATION DE MALTHUS.
1817. Depuis la publication de la dernière édition de cet Essai en 1807 (1), deux ouvrages ont paru, dont l'objet avoué est d'en contester les principes et les résultats. L'un a pour titre : Principes de la popula- (ton et de la production^ par M. Weyiand; et l'autre : Recherche du principe de population, par M. J. Grahame.
Je serais fort disposé à abandonner au public le jugement de la queslion au point où elle a été amenée, sans influer sur sa décision par une réponse plus particulière. Mais comme j'ai déclaré que j'étais prêt à discuter toute objection sérieuse qui pourrait m'être faite et qui porterait rin caractère de sincérité ; comme d'ailleurs l'un de ces écrits au moins annonce ces qualités, et que l'autre n'a rien d'ofiensant, je crois devoir les prendre en considération.
Je n'aurais pas jugé nécessaire de m'occuper de celui de M. Grahame» qui est fort léger et sans but distinct, s'il n^ofirait un exemple vraiment (•(range d'un faux exposé qu'il me parait utile de faire remarquer.
M. Grahame, dans son second chapitre, en parlant de la tendance à
(i) L'édilioD doDl Tauleur parle ici est la qualrième, la même sur laquelle aélé faite la première traduction de MM. Prévost. {Jph. G.)
614 LIVRE V. — CEiPITRE III.
une population excédante qui est une suite des lois de son accrois$ement, observe que quelques philosophes ont considéré celte tendance comme une marque de la prévoyance de la nature, qui a pourvu par là au prompt remplacement des pertes occasionnées par les vices et les passions ; a tandis que d'autres, dont M. Maltbus est le chef, regardent les vices et les folies des hommes, avec tous leurs produits, la famine, les maladies et la guerre,, comme des remèdes bienfaisants^ par lesquels la nature a mis les êtres humains en état de corriger les maux que pourrait entraîner cet excès de po(Hilation, résultat inévitable de l'action même de ces lois laissées à elles-mêmes. »
Telles sont les opinions qui me sont imputées , ainsi qu'aux phi1o> sopbes auxquels je me trouve associé. Si Timputation est bien fondée, nous avons, pour plus d'une raison, tout sujet d'en rougir. Car que nous fait-on dire ? Premièrement, que la famine ou manque de pain est un remède bienfaisant, puisque cette expression, une population excédante, ne peut signifier autre chose qu'une population mal pourvue de moyens de subsistance ; en sorte que ce bienfaisant remède de la famine ne peut être entendu ici que des maux qu'entraîne la rareté des viyres. Secondement, on prétend que, suivant nous, la nature met les êtres humains en état de corriger, par les maladies, leâ maux qui naîtraient d'un excès de population; — c'est-à-dire que, de propos délibéré, le genre humain crée des maladies, en vue de prévenir les maladies qui sont la suite inévitable d'une population excédante, et qui ne sont ni pires ni plus mortelles que les moyens par lesquels on s'efforce de les prévenir. Et troisièmement, on nous impute généralement de considérer les vices et les folies des hommes comme des remèdes bienfaisants appliqués aux maux qui naissent d'un excès de population ; d'où il suit tout naturellement que ces vices doivent être encouragés plutôt que réprimés. Il ne serait pas facile de rassembler en si peu de mots tant d'absurdités, de contradictions, et d'assertions dénuées de tout fondement.
Les deux premières imputations sont peut-être propres à M. Grahame, et trouvent leur réfutation dans leur absurdité manifeste et dans leur inconséquence. La troisième, il faut le dire, n'a pas le mérite de la nouveauté. Bien qu'elle ne soit guère moins absurde que les deux autres, et quMl ait été suffisamment démontré qu'elle n'est autorisée par aucun passage de cet Essai ni par aucune conséquence légitime de ce qui y est contenu, elle a été répétée continuellement de divers côtés depuis quatorze ans, et la voilà reproduite dans Fécril de M. Grahame. Je vais donc pour la dernière fois y répondre. Que si ensuite on y revient, je
APPENDICE. 6i5
me croirai autorisé à ne faire aucune attention à Timputation et à ceux qui se plairont à la renouveler (1).
Si je m'étais borné à dire que U tendance de Pespece humaine à s'accroître plus rapidement que les moyens de subsistance était majn* tenue au niveau de ces moyens par Tune quelconque des formes que revêtent le vice et la misère; que ces maux étaient inévitables, qu'aucun effort humain ne pouvait les diminuer, encore ne pourrait-on nullement m'accuser, avec aucune ombre de justice, de considérer le vice et la misère comme des remèdes à ces maux, tandis que ce sont là les maux eux-mêmes. On pourrait, à aussi bon droit, m'acçuser, comme fait M. Grabame, de considérer la famine et la maladie provenant du manque de vivres comme un remède bienfaisant pour les maux qu'occasionne la disette.
Mais ce n'est pas à ces termes que je m^en suis tenu. Je n^ai pas considéré le Yice et la misère qu'engendre une population excessive comme des maux inévitables et qu'on ne peut diminuer. J'ai indiqué au contraire un moyen de les prévenir, ou de les adoucir, en travaillant sur la cause même qui les produit. J'ai tâché de faire Toir que l'on peut y réussir sans porter atteinte au bonheur et à la vertu. Jamais je n'ai envisagé un accroissement possible de population comme un mal , si ce n'est au point où il accroît la quantité proportionnelle du vice et de la misère. Le vice et la misère sont les seuls maux que j'ai eu en vue de combattre. J'ai expressément proposé la contrainte morale comme le seul remède efficace et que la raison approuve. Que ce remède soit bon ou mauvais, efficace ou inefficace, il suffit que je Taie proposé et que j*en aie fortement recommandé l'usage, pour que Ton ne puisse pas m'attribuer d'avoir considéré le vice et la misère comme des remèdes. Non-seulement Tensemble de mon ouvrage^ et l'objet spécial de sa dernière partie, prouvent que je ne mérite pas cette imputation ; mais divers passages qui s'y trouvent répandus expriment si clairement ma pensée, que Ton ne peut s'y méprendre sans fermer les yeux à la vérité.
On ne peut concevoir qu'un homme qui se respecte hasarde de telles imputations, et il faut convenir qu'on ne peut les expliquer que par un degré d'ignorance ou de mauvaise foi incompatible ayec les qualités requises d'un écrivain dans un sujet de cette nature.
Mais les faux exposés de M. Grahame ne sont pas renfermés dans le
(1) Sans cesse les mêmes objections se reproduisent; on enesl donc réduit a répondre : Lisez Malthus. — Mais nous Pavons lu! — Relisez-le ; vous ne Tavez pas compris. {Jph. G.)
seul passage que je viens de citer. 11 fait obf^erver, dans son introduction, que pour contenir une population excédanle, dont je considère les fâcheux effets de plus près que n'a fait M. Wallace, a je recommande d'avoir un recours immédiat aux efforts humains et aux moyens réprimants prescrits par Condorcet, pour guérir ou adoucir de tels maux. 9 Cette assertion est dénuée de tout fondement. Je n*ai jamais fait menlion des moyens de répression suggérés par Condorcet, sans une expression marquée de désapprobation. Je repousserai toujouts tout moyen artificiel et hors des lois de la nature, que Ton voudrait employer pour contenir la population , et comme étant un moyen immoral et comme tendant à supprimer un stimulant nécessaire pour exciter au travail. Si, dans chaque mariage, le nombre des enfants était assujetti à une limitation volontaire, il y aurait lieu de craindre un accroissement d'indolence ; et il pourrait arriver que ni les diverses contrées prises individuellement, ni la terre entière envisagée d'une manière collective, n'arrivassent au degré de population qu'elles doivent atteindre. Les gênes que j'ai recommandées sont d'une tout autre nature. Non-seulement elles sont indiquées par la raison et sanctionnées parla religion, mais elles tendent de la manière la plus marquée à animer le travail et Tindustrie. 11 n'est pas aisé de concevoir un plus puissant encouragement au travail et à la bonne conduite, que d'avoir en perspective le mariage comme Tétat auquel on aspire , mais dont on ne peut jouir qu'en acquérant des habitudes de travail, de prudence et d'économie. Et c'est sous cet aspect que j'ai constamment voulu le présenter (1).
En parlant des lois anglaises sur les pauvres et de la tendance qu'elles ont (surtout d'après la manière dont on les a exécutées dans ces derniers temps) à détruire chez les paysans tout esprit d'indépendance, j'ai dit : (c Cest dans les cas particuliers une dute maxime ; mais enfin il faut que l'assistance ne soit point exempte de honte, d J'ai voulu dire par là, comme il est facile de le voir, qu'un certain degré de fierté qui engage un ouvi:ier à faire, comme en Ecosse, de généreux efforts pour éviter de tomber, lui ou ses parents, à l'assistance de la paroisse, est un sentiment désirable et propre à accroître le bonheur des classes intérieures de la société. L'interprétation de ce passage par M. Grahame est « que le riche doit tellement aigrir les maux de l'indigence par l'aiguillon de l'opprobre, que les hommes soient forcés, par orgueil, à préférer le dernier refuge du désespoir à la dépendance (2) ! 1» — Curieux exemple de falsification et d'exagération.
{i)0Us. IV, ch. I. — {ly Recherche du principe de population^ page Î56.
APPENDICE. en
J*ai écrit un chapitre exprès sur la direction pratique de notre cbaririte; et ailleurs, en divers passages délachos, j*ai payé un juste tribut d*éloges à la Tertu, même exaltée, de la bienveillance. J'en appelle avec confiance à ceux qui ont lu ces parties de mon ouvrage et qui ont donné quelque attention au ton et à Tesprit qui régnent dans toutes, je m'en remets à leor bonne foi pour répondre à M.Grabame, lorsqu'il m*aceuse de vouloir extirper les vertus de la charité et de la bienveillance, sans aucun égard à Teffet qu'elles ont de rehausser la dignité morale de notre nature, lorsqu'il dit qu'à, mon sens « le devoir des riches est d'endurcir leurs cœurs contre les calamités d'autrui, et d'empêcher aucun mouvement charitable d'éveiller en eux cette vertu, qui bien souvent est le seul lien moral qui les unisse à leurs semblables (1). n 11 est difficile de supposer que M. Grahame ait lu le chapitre que je viens de mentionner, puisque l'esprit et la lettre de ce qui y est contenu contredisent, de la manière la plus directe et la plus expresse, les imputations qu'il me fait.
Ce petit nombre d'exemples des faux exposés faits par M. Grahame pourrait facilement être accru de beaucoup d'autres. Mais sans aller au delà, je me bornerai à faire remarquer que c'est un manque de bonne foi manifeste, de critiquer et de discuter des passages qui ne font plus partie de l'ouvrage que l'on attaque. C'est pourtant ce que M. Grahame a fait plus d'une fois, quoiqu'il pût difficilement ignorer qu'il s'attachait a des expressions que j'avais jugé convenable de changer ou même d'effacer.
Je n'aurais réellement pas cru que ce fût la peine de relever ces faux énoncés de M. Grahame, si, en les faisant, il n'avait pas usé d'un ton et d'un style qui m'ont paru mériter plus d'égard que ceux de plusieurs de mes adversaires.
Quant au fond et au but de l'ouvrage de M. Grahame, il semble destiné à établir que l'émigration est le remède naturel d'un excès de population ; et qu'à défaut de celui-là on n'en peut proposer aucun qui n'ait pas des suites pires que le mal. Ce sont là deux points que j'ai traités au long dans mon Essaie et il n'est nullement nécessaire de répéter ici des arguments que j'ai suffisamment développés.
L'émigration, en supposant qu'on en put faire un libre usage, est une ressource qui ne peut être de longue durée. On ne peut donc, en aucun cas, Tenvisager comme un remède suffisant. Le second point est une affaire d'opinion où chacun peut sans doute adopter l'un ou l'autre avis.
(t) Recherche du principe de population, p. 236.
Pour moiJ*avoue que Texpérience ine paraît contredire décidément celui qu'embrasse cet auU'iir. Ceux «jui [cnsent autrement n'ont autre chose à faire qu'à se soumettre aux conséquences de leur principe. Ces conséquences sont, que la pauvreté et le malheur [misery) produits par une population excédante» les salaires réduits et le manque d'ouvrage, sont des maux absolument sans remède ; qu'ils doivent aller croissant à mesure que la population se répand sur la terre; que tous les efforts de la sagesse législative et de la charité privée exercent sans doute utilement la vertu et introduisent çà et là quelque variation dans la distribution de la misère» mais ne peuvent rien pour la diminuer ou empêcher qu'elle ne s'accroisse.
L'ouvrage de M. Weyland est d'un ordre fort supérieur à celui de M. Grahame. Il a aussi un objet bien déGni en vue. Quoiqu'en entrant dans les détails Tauteur soit forcé de partager mes opinions touchant les obstacles qui, dans le fait, maintiennent la population au niveau des subsistances; quoiqu'il n'allègue pas une seule raison pour expliquer la lenteur des progrès d'une population civilisée, qui ne vienne se ranger sous l'un des trois chefs que j'ai indiqués (la contrainte morale, le vice et la misère), il débute toutefois par une pégation formelle de mes principes, et finit (comme on devait s'y attendre d'après un tel dél)ut) par poser des conclusions directement opposées aux miennes.
Après avoir exposé avec exactitude les principales propositions que j'ai prisa cœur d'établir, il considère les conclusions que j'en tire et dit: <i En accordant les prémisses, il est certain qu'on ne peut nier les conséquences (1). »
Je ne demande rien de plus. Si l'on peut me prouver que mes prémisses ne reposent pas sur de solides fondements, je suis tout prêt à abandonner les conséquences que j'en ai déduites.
Pour décider la question contestée, je n'ai que faire de répéter les preuves de ces prémisses, les unes de théorie, les autres d'expérience, que j'ai développées avec soin. On est convenu qu'elles avaient été exposées avec assez de clarté; et plusieurs personnes, qui en nient les conséquences, n'ont pas laissé d'en reconnaître la force. Il ne me reste donc qu'à discuter les objections par lesquelles M. Weyland les attaque.
Il dit : « L'origine des erreurs et des faux raisonnements sur le principe de population parait être d'avoir envisagé comme naturel et comme généralement possible Taccroissement le plus rapide qui puisse
({) Prindpei de la population et de la production, p. 15, ongL
APPgHDIGE. 619
avoir lieu dans ceiiaines circonstanoes particulières , d'avoir désigné toute cause qui arrête un lel accroissement comme un obstacle à la tendance naturelle et spontanée : digues insuffisantes pour contenir le torrent. C'est comme si, pour avoir la mesure naturelle de la taille bumainet on choisissait celle d'un géant, et qu'on envisageât comme des obstacles les raisons qui s'opposent chez la plupart des hommes à atteindre cette hauteur (1). )»
M. Weyland a mal choisi son exemple. Pour représenter les divers taux d'accroissement de la population par les diverses hauteurs de la stature, il aurait pu tourner atn^ sa comparaison :
Si. dans un certain pays, on avait observé que tous les individus portaient un poids sur leur tête ; que chacun d*eux était grand ou petit selon que son poids était léger ou pesant; qu'en diminuant le poids on faisait croître la taille, et que le petit nombre de ceux qui ne portaient rien surpassaient en hauteur tous les autres, ne pourrait-on pas en inférer que le fardeau qui pesait sur les autres était la cause de leur petite taille, et que la haute stature de ceux que rien ne gênait était le véritable étalon de la grandeur naturelle à laquelle parviendrait la généralité de ces hommes, si rien ne s'y opposait?
Qu'est-ce en effet qui nous frappe dans l'accroissement de population que l'on observe en différents pays ? Ne voyons-nous pas que, dans tous les cas que nous pouvons suivre avec attention, la tendance naturelle à l'accroissement est réprimée par la difficulté qu'éprouve le peuple de pourvoir à ses premiers besoins, difficulté qui se présente immédiate^ ment sous l'une de ces trois formes : la contrainte morale^ le vice, ou la misère ? que l'accroissement est lent ou rapide selon que la masse de ces lourds fardeaux est pesante ou légère ? qu'en conséquence l'Espa-* gae a un taux d'accroissement, la France un autre, l'Angleterre un troisième, Tlrlande un quatrième, quelques parties de la Russie un cin^ quième, quelques parties de l'Amérique espagnole un sixième, les Etats- Unis d'Amérique un septième? Ne voyons-nous pas une population, stationnaire ou faiblement progressive prendre tout à coup l'essor , lorsqu'une demande soudaine de travail met les classes inférieures en état de se procurer avec plus de facilité des moyens de subsistance? Ne voyons-nous pas enfin que dans le petit nombre de pays, décantons, de districts, où la difficulté de vivre est presque nulle, où en conséquence il y a peu d'obstacles aux mariages précoces, où Ton peut aisément en-
(i) Princ. de lapop.^ p. 17.
trelenir une famille nombreuse, le taux d'accroissement de la population surpasse constammenl celui des autres?
Lorsqu'à la suile de ces faits frappants et multipliés on Tient à réfléchir qne ni la théorie ni l'expérience n'indiquent que le progrès de la société éteigne les passions ou altère la fécondité ; que dans un climat tel que celui des Etats-Unis, qui n*est pas d'une salubrité remarquable, la population est plus rapide qu'ailleurs et les moyens de subsistance mieux distribués, n'en peut-on pas inférer, par une induction légitime, que la charge plus ou moins onéreuse d'entretenir une fomille et Teflfet produit par la difficulté de la supporter, c'est-à-dire, la contrainte morale, le vice et la misère, sont les vraies causes de la diversité des taux d'accroissement que Ton observe en divers pays ; et que, loin d'être fondés à envisager celui des Etats-Unis comme singulier, peu naturel et gigantesque, nous ne pourrions, d'après les règles de Tinduction et de l'analogie, citer peut-être un seul pays en Europe où l'accroissement ne fût autant ou plus rapide, si Ton s'y mariait aussi jeune, si les moyens d'entretenir une famille étaient aussi abondants, et si les travaux de la classe ouvrière étaient aussi favorables à la santé?
Voici une autre comparaison dont use M. Weyland , par voie d^éclaircissemenl. — Il prétend que la tendance physigue d'un peuple mar-, chand et manufacturier à doubler en vingt-cinq ans « est absolument détruite, comme celle d'une fève à élever sa tige cesse quand elle a achevé sa croissance ; y> que po^r en principe la durée d'aune telle tendance, c'est prendre une vaine ombre pour fondement d'une théorie « qui ne peut soutenir l'épreuve de l'expérience et se trouve en contradiction directe avec les faits; qu'on ne peut pas plus s'y fier qu'à celle d'un général qui, paVtantde la supposition d'un canon à double portée, calculerait la destruction de la ligne ennemie à une distance inaccessible (1). y>
Je ne sais qui de nous deux s'est mépris sur la portée du canon, 6'està-dire sur le progrès réel de la population en diverses contrées, et je cherche vainement à m'appliquer la méprise du général. Je dirai donc, en usant de la même comparaison, qu'ayant observé la portée de diverses pièces de même charge et calibre, et voyant qu'elle variait beaucoup, j'en ai recherché la cause; qu'ayant remarqué des obstacles sur la route des boulets, j'ai vu que les portées étaient d'autant plus grandes que les obstacles étaient moindres, et que j'ai cru pouvoir en conclure, par expérience et par théorie, que la tendance naturelle^ ou la force, était la même, mais que la portée variait par la résistance. Cela m'a
(i) Princ. de la pop.^ p. iW.
semblé plus ju$te que d'attribuer les variations à un changement mystérieux dans la force, lorsque d^ailleurs tout est semblable dans l'appareil.
Je laisse à M. Weyland à décider lequel de ces deux raisonnements il adopterait lorsqu'il serait question de la résistance des projectiles. 11 ne me parait pas que» dans les questions de morale et de pditique, un philosophe doive suivre des principes opposés à ceux qu*il aurait suivis dans des questions d'un autre genre.
Tels sont cependant les seuls arguments de M. Weyland contre la tendance naturelle de la race humaine à s'accroître plus rapidement que ses moyens de subsistance. Ce sont des comparaisons mal appliquées ; et, tout en faisant cette attaque, il ne laisse pas de reconnaître que des pays placés dans des circonstances diverses et à divers périodes du progrès social suivent dans leur population des taux d'acc|t>isseinent fort différents.
Sans donc s arrêter à ces similitudes, on remarquera, relativement aux différents taux d'accroissement de la population en différents pays , qu'aussi longtemps que Tbomme aura besoin de nourriture pour vivre, les différences en question auront nécessairement lieu en raison de Té* puiseraent des ressources alimentaires. Inférer de ces différents taux d'accroissemeqt» que «c la population a une tendance naturelle à se contenir dans les bornes des moyens de subsistance que le sol peut lui fournir à toutes les époques de l'existence sociale, » c'est raisonner comme on pourrait faire en disant d'un homme enfermé entre quatre murailles, qu'il a une tendance naturelle à demeurer en prison; ou que les pins des épaisses forêts de la Norw^e n'ont point de tendance naturelle à étendre leurs rameaux, là où ils sont comprimés de toutes parts. Voilà cependant la première, la grande proposition sur laquelle tout l'ouvrage de M. Weyland repose!
Mais bien que M. Weyland n'ait pas prouvé que la tendance naturelle delà population à s'accroître soit assujettie à quelques limites, bien qu'il n'ait pas donné une seule raison pour établir comme probable qu'une population de mille millions ne doublerait pas en vingt-cinq ans aussi aisément qu'une de mille âmes seulement, si dans l'une et dans l'autre la contrainte morale, le vice, et la misère étaient sans influence, il n'en est pas moins vrai qu'une partie de l'argument qu'il nous oppose ac« querrait en certaines circonstances de la force ;» et qu'en ce cas , sans attaquer nos prémisses, il altérerait nos conclusions.
L'argument peulêUe (présenté ainsi : La division naturelle du travail résultant des progrès de la civilisation, surtout dans des pays où le sol est fertile et où l'agriculture est fort améliorée, pourrait rejeter dans
les Tilles et livrer à des occupations malsaines une portion si considérable du peuple, que les obstacles à la population devinssent trop puissants pour céder à Tabondance de la nourriture. Ce cas n'est pas impossible, el je Tai eu en vue dans Ténonoé de la seconde proposition de mon E$8ai.
Ainsi la seule question pratique digne de quelque attention, dans la discussion élevée entre M. Weyland et moi, est celle-ci : Les cas tels que celui dont je viens de parler doivent-ils être envisagés comme des exceptions rares, ainsi que je l'ai fait ; ou doit-on, ainsi que le veut M. Weyland, les considérer comme un état de choses naturel , qui a lien à tous les périodes successifs de l'existence sociale? Dans Tune et Tautre supposition, la population doit être contenue par quelqu'une des formes sous lesquelles agissent la contrainte morale, le vice et la misère; mais les conséquences morales et politiques, applicables à l'état actuel de presque tous les pays, sont essentiellement différentes. Dans l'une, la contrainte morale est une des vertus les plus utiles, les plus nécessaires, à l'exception d*un petit nombre de cas très-rares ; dans Tautre, die est une des moins utiles et des moins nécessaires.
Cette question peut être décidée par un appel à l'expérience. M. Weyland se montre toujours disposé à porter ses regards sur TAngteterre, et an fait semble avoir fondé un système sur la police particulière d'un seul État. Cet aspect du sujet suffit pour contredire sa théorie. H a fait divers calculs pour montrer que les naissances suffisent très-difficilement aux demandes des Villes et des établissem^ts de manu&clure. En jetant les yeux sur ces calculs, le lecteur qui n'aurait point d'autres informations serait prêt à concevoir l'alarme et à redouter, pour le pays, une prompte dépopulation ; il croirait du moins que nous touchons à ce moment de non-reproduction où, selon M. Weyland, la population s'arrête naturellement tout court, avant que les moyens de subéistance cessent de suivre une marche progressive.
Tous ces calculs étaient certainement aussi applicables il y a vingt ans qu'ils le sont aujourd'hui, et ils sont en effet fondés sur des observations faites à une époque qui est encore plus loin de nous. Mais qu'est-il arrivé? Malgré l'agrandissement des villes, le rapide progrès des manufactures et de la partie proportionnelle de la population qu'elles emploient; malgré des demandes d'hommes, extraordinaires el tout à fait inusitées, pour l'armée et pour la marine ; en un mot, malgré cet état de choses, qui, d'après Ja théorie de M. Weyland, aurait dû dès longtemps porter l'Angleterre au point de la non-reproduction ^ la popuktién s'est accrue dans une proportion plus rapide qu'à aucune
autre époque. Pendant les dix années de 1800 à 1811, ainsi que je Tai fait remarquer dans la première partie de cet ouvrage, la population de l'Angleterre, soigneusement calculée, a crû dans un tel rapport , qu'il aurait suffi à la doubler en vingt>cinq ans.
Ce fait me semble une réfutation pleine et complète de la doctrine d'après laquelle, à mesure que la société fait des progrès, le dégoût du mariage et la mortalité croissent dans les grandes villes et dans les établissements de manufacture, au point de surpasser toujours en énergie la cause qui tend à augmenter la population ; en sorte que, dans le langage de M. Weyland, a loin d'avoir une tendance incommode à s'élever jusqu'au dernier niveau des subsistances, la population devient par degrés très-lente à Tatteiudre. »
Avec ce fait sous les yeux, avec la preuve évidente que, même dans cette période d'accroissement, des milliers d'individus, dans les campagnes et dans les villes, ont été contraints de retarder l'époque de leur mariage bien plus qu'ils n'auraient fait s'ils avaient pu pourvoir à l'entretien de leur famille sans recourir à Tassistance paroissiale , il est inconcevable qu'un homme de sens puisse s'égarer dans un labyrinthe de faux calculs, et arriver à une conclusion diamétralement opposée à Texpérience.
Le fait dont je parle, s'appliquant à l'état le plus avancé de la civilisation en Europe, prouve incontestablement que, même à cet état, les obstacles à la population proviennent principalement de l'insuffisance des moyens de subsistance ; et que ces obstacles cèdent à l'accroissement de ces moyens, malgré Tagrandissement des villes et la multiplication des établissements de manufacture. CTest là sans doute un ai^ment qui tranche la queslion et que Ton peut regarder comme décisif.
Mais en traitant un sujet aussi général et aussi vaste que celui du principe de population, il ne serait certainement pas convenable de borner nos exemples et nos éclaircissements à une seule nation. Si maintenant nous jetons les yeux sur les pays étrangers à TAngleterre, la doctrine de M. Weyland paraîtra encore plus insoutenable. Où sont les grandes villes et les manufactures de la Suisse, de la Norwége et de la Suède, qui doivent agir comme les tombeaux du genre humain^ et prévenir lou le possibilité d'un excès de population? En Suède, le rapport des habitants de la campagne à ceux des villes est de 13 à 1 ; en Angleterre, il est de 2 à 1 , et toutefois la population croît beaucoup plus rapidement en Angleterre. Comment concilier ce fait avec l'assertion que l'amélioration et le progrès de la civilisation sont toujours accompagnés d'une diminution correspondante dans la tendance naturelle de
la population à s'accroître? La Norwége, la Suède et la Suisse n ont pas en général été mal gouvernées ; où sont donc ces a changements précurseurs » qui f au dire de M. Weyland , s'effectuent dans toute société à mesure que la force du sol s'épuise ; « qui dégoûtent du mariage plusieurs personnes et en rendent un plus grand nombre incapables, en se mariant, de remplacer la population qui s'éteint? » Qu'est-ce donc qui, dans ces contrées, dégoûte du mariage, si ce p'est Timpossibilité de pourvoir aux besoins d'une famille? Qu'est-ce qui rend ceux qui se marient iucapables-de réparer les pertes de la population, sinon les maladies, suite de la pauvreté et de l'insuffisance des moyens de subsister? Lorsque l'on vient à réfléchir à l'état de ces pays-là et de plusieurs autres en Europe, peut-on soutenir encore, qu'il n'y a pas une raison morale de réprimer le penchant aux mariages précoces, tandis qu'on ne peut nier qu'en ne le réprimant pas on n'a d'autre alternative que la mortalité qui est la suite de la misère? Lorsqu'on sait qu'il y a peu d'Etats en Europe, ou peut-être qu'il n'y en a point, dans lesquels les salaires, déterminés par l'offre et la demande des ouvriers, suffisent à entretenir des familles nombreuses dans un bon état de santé, coounent peut-on affirmer que la population n'approche pas trop de sa dernière limite, et que «les maux qu'entraîne une population excédante ne peuvent être sentis que dans un pays peuplé jusqu'au dernier terme que ses ressources peuvent atteindre (1 ) î »
On dirait vraiment que M. Weyland a dicté son ouvrage en fermant les yeux et les oreilles. J'ai un vrai respect pour ses intentions et pour son caractère, mais je dois avouer qu'il ne m'est pas encore arrivé de rencontrer une théorie aussi constamment en contradiction avec l'expérience.
Un simple coup d*œil jeté sur les différents pays de l'Europe prouve jusqu'à la démonstration que, relativement à tous les objets pratiques que l'on peut avoir en vue, la tendance naturelle de la population à s'accroître peut être considérée comme une quantité donnée, et que l'accroissement effectif est réglé par les ressources variables de chaque pays pour l'entretien du travail , à quelque période de ses progrès qu'il soit placé, qu'il soit agricole ou manufacturier, qu'il ait peu ou beaucoup de villes. Cet accroissement effectif , ou les limites actuelles de la population, doivent toujours rester fort au-dessous de la plus haute limite du pouvoir productif de la terre en fait de nourriture : premièrement, parce qu'on ne peut raisonnablement supposer qu'à une époque quelconque,
(1) Princ. de la pop., p. 123.
Je talent et ractivilé des bommes reçoivent, dans Fétat actuel de la sodété, la meilleure direction possible pour multiplier ce seul genre de production ; et secondement» parce que, comme je Tai prouvé plus en détail dans une partie précédente de cet ouvrage, la plus grande production de substances alimentaires que puisse donner le sol est impossible à obtenir sous le système de la propriété privée. Mais cette vérité reconnue n'aflTeete évidemment que la quantité actuelle de nourriture et le nombre , actuel ou eCTectif des habitants, et n'a pas de rapport, même éloigné, avec la tendance naturelle de la population à s* accroître au delà du pouvoir qu*a la terre de produire de quoi la nourrir.
Ce que je viens de dire sufBt pour montrer que les quatre principales propositions de M. Weyland, qui dépendent de la première, ne trouvent aucun appui dans tous les phénomènes que présente Tétat de la société humaine, autant que cet état nous est connu. La dernière de ces propositions est énoncée ainsi : a Cette tendance (Tauteur entend la tendance naturelle de la population à se contenir dans les bornes du pouvoir qu'a la terre de lui fournir des moyens de subsistance), cette tendance opérera complètement, de manière à maintenir le peuple dans le bonheur et Tabondance, en proportion de Pinfluence, plus ou moins parfaite, qu'obtiendront la religion, la moralité, une raisonnable liberté, la sûreté des personnes et des biens (1). »
Dans la moralité^ au sens de Tauteur, n*est pas comprise la contrainte -morale relative au mariage. D'après cela, je n'hésite point à dire que cette proposition contredit plus directement les lois de la nature, que celle qui déclarerait la Norwége capable de fournir de la nourriture à mille millions d'habitants. Je n'attache pas moins de prix à la religion et à la morale, comme moyen de bonheur, que M. Weyland ; mais au nombre des devoirs moraux je comprends la réserve à contracter des mariages précoces lorsqu'on n*a pas une espérance fondée d'entretenir une nombreuse famille. Si ce vertueux renoncement à soi-même n'est pas envisagé comme faisant partiç de la moralité, je refuse mon assentiment à la proposition de M. Weyland, et j'ose même afBrmer que, sous l'empire des lois de la nature actuellement existantes, la religion et la moralité, la liberté et la sûreté, quelque respect qu on leur porte, ne suffisent point pour maintenir le peuple dans le bonheur et l'abondance.
Quant à la cinquième et dernière proposition de M. Weyland (2), j'y
(i) Princ. de la pop., ch. III, p. 2i. — (2) Ibid,, p. 22.
*» ÉDinOM. 40
ai déjà répondu dans une note que j*ai ajoutée, dans cette édition, au dernier chapitre du troisième livre (1). Je me contenterai d*ajouter ici que les exemples de la manière dont la population précède la nourriture, présentés comme objection par un anonyme, reproduits et répétés par M. Grahame, sont à mes yeux des arguments en faveur de la doctrine qu'ils attaquent. La crainte qu'une population croissante ne meure de faim (2), si l'accroissement de sa nourriture n'a précédé, a été tournée en ridicule, et à cet effet on Ta comparée à la crainte qu'auraient des hommes, dont le nombre s'accroît, d'être obligés de rester nus, si les vêtements ne se multipliaient pas pour eux avant qu'ils vinssent an monde. Que notre crainte, dans le premier cas, soit bien ou mal fondée, on peut dire qu'elle serait tout à fait excusable dans le second; du moins la société a toujours agi comme étant de cet avis. Dans les vingtquatre heures qui vont s'écouler, il naîtra environ huit cents enfants en Angleterre, y compris le pays de Galles ; et j'oserais assurer que dans le nombre de ceux qui arrivent à terme il n'y en a pas un sur dix pour qui l'on n'ait préparé des vêtements avant leur naissance. S'il est dan*^ gereux de se servir d'instruments que l'on n'a pas appris à manier, il ne Test pas moins d'employer des exemples que l'on ne sait pas ap* pliquer, et qui prouvent précisément le contraire de ce que l'on a à cœur d'établir.
11 serait superflu de nous étendre davantage sur la théorie de M. Wey* land. Quant aux conséquences pratiques qu'il en tire relativement à l'Angleterre, elles sont telles que l'on pouvait les attendre de semblables prémisses. Si la population, au lieu de tendre à passer le niveau des subsistances, devenait par degrés toujours plus lente à l'atteindre, l'opinion de M. Weyland, qu'il faut eucoura^er Faccroissemeât de la classe ouvrière en soutenant les familles par d'abondantes assistances des paroisses, cette opinion, dis-je, serait peut-être soutenable. Mais si le contraire est bien prouvé, une telle opinion n'est plus qu'un systèuM de pauvreté et de dépendance universelle, tel que celui dont nous avons maintenant à gémir. Déjà plus du quart de la population d'Angleterre et de Galles est dans une abondance régulière des secours des paroisses ; et si le système de M. Weyland, trop généralement suivi dans les provinces du centre, s'étendait dans tout le royaume, il est vraiment impossible de prévoir où s'arrêterait la pauvreté. Si l'assistance aoeor*
(i) Page 465.
(2) Cest d'ailleurs ce que je n'ai pas dit* J'ai dit, que Tétai d^uae telle population serait détérioré ; ce qui est rigoureusement vrai. (M.)
dée à tout enrant naissant après les deux premiers est bornée aux ouvriers à la terre, que M. Weyland appelle les nourriciers du pays, elle est une Traie injustice, puisqu'elle ne peut manquer de faire baisser les salaires des artisans et manufacturiers, sans leur offrir aucune compensation. Mais si, p^r un esprit de justicCi on Tétend à toutes les classes, quelle effrayante perspective nous offre-t-elle I quel tableau d*égaUté, dindolence, de haillons, de dépendance, dans la moitié ou les trois quarts de la société ! Sous Tempire d*un tel système, c'est s'abuser que d'attendre des avantages essentiels de rétablissement des caisses d'i-pargne, ou de tout autre destiné à favoriser le travail et Téconomie. Quand les salaires sont réduits au taux auquel ce système doit les ame« ner, il n'y a ni pouvoir ni motif d'épargner (1).
Il est étrange d'entendre M. Weyland attribuer une grande partie de la richesse et de la prospérité de l'Angleterre à la population peu chère que suscitent ses lois sur les pauvres. Il semble croire qtle, si le travail avait été laissé à lui-même et que les ouvriers eussent été payés en proportion de leur talent et de leur activité, soit qu'ils eussent ou qu'ils n'eussent pas de famille, jamais l'Angleterre n'eût obtenu cet ascendant commercial et manufacturier qui la distingue d'une manière si éminente(2). On a la réfutation en fait d'une opinion si mal fondée dans l'état de l'Ecosse, qui certainement, en proportion de ses ressources naturelles, a fait des progrès en agriculture, en manufacture et en commerce, dotant les cinquante dernières années, plus rapides encore que ceux de l'Angleterre, quoique l'on puisse dire avec vérité, en s'attachant à l'essentiel, qu'elle n'avait pas les lois des pauvres.
Il n'est pas aisé de déterminer le prix du travail le plus favorable aux progrès de la richesse. On peut certainement concevoir qu'il soit trop haut pour la prospérité du commerce étranger. Mais je crois qu'il est beaucoup plus souvent trop bas, et je doute qu'en aucun pays le commerce étranger ait beaucoup prospéré sans que la classe ouvrière ait eu de forts salaires en argent. On ne peut vendre beaucoup sans avoir de quoi beaucoup acheter, et un pays ne peut pas faire de grands achats si la classe ouvrière n'y est pas dans un état qui fournisse des moyens d'acquérir les marchandises étrangères^
Or, rien ne tend plus efficacement à mettre les classes inférieures dans cet état qu'une demande de travail laissée à son cours natureit et qui par conséquent ne ÎBiij quant au salaire, aucune difliîrence du célibataire à l'homme chargé de famille. Une telle demande ofi^ à une
(i) Voyez ce qui est dit k la Ad du ch. vi, liv. lit. {Jphi G.)
grande masse d'ouvriers les moyens de se pourvoir d'objets de consommation tirés de l'étranger, et de payer une partie assez omsidérable des impôts mis sur certaines dépenses de hixe. Rien au contraire ne serait plus propre à ôter aux classes ouvrières la faculté d'acheter les produits des manufactures du pays ou les marchandises du dehors, et de payer les impôts sur le luxe, que l'usage établi de donner à chaque membre d*une famille, sous forme de salaire et d*assistance combinés, la portion qui suffit strictement à sa nourriture, ou fort peu au delà.
Pour obtenir d*heureux effets de la prudence en fait de mariage, pour que le sort des pauvres eu soit sensiblement amélioré, il n*e8t nullement nécessaire de recourir à des suppositions forcées, et d'admettre des salaires exorbitants, comme M. Weyiand semble croire. Je ne veux d'autre autorité sur ce sujet que celle d'un homme qui le coupait à fond et d'une manière pratique. Si la proposition qu'il a faite pouvait se réaliser, ce serait sans doute beaucoup, bien que Ton puisse atteindre le même but par un moyen fort différent.
M. Arthur Young veut que les salaires soient réglés de manière à suffire en tout temps à Vachat d'un peck (1) de froment. C'est, dit-il, ce que gagnait un ouvrier à la terre pendant une partie considérable du dernier siècle, alors que la taxe des pauvres était modérée, et n était pas employée à assister ceux qui étaient en état de travailler. Il ajoute que a comme en ce cas l'ouvrier recevrait 70 bushels de froment pour son travail de 47 semaines (2), non compris cinq semaines pour la moisson; et comme une famille de six personnes ne consomme pas par an plus de 48 bushels, il est clair que de tels salaires ôteraient tout prétexte de recourir à l'assistance paroissiale, et il s'ensuivrait nécessairement que tout droit à cette assistance aurait disparu pour toujours (3). Un arrangement de cette espèce, soit qu'il fût prescrit par la loi, ou donné comme direction aux assistances paroissiales, serait sujet à des objections insurmontables. H pourrait, en certains temps, changer les chertés en famines. Et dans sa manière générale d'opérer, si les habitudes des classes ouvrières restaient les mêmes, il équivaudrait à dire que, dans toutes lescirconstances, avec beaucoup ou peu de ressources, la population doit croître sur le même pied, ce qui est absolument imie.
(1) Lepeckj quart du bushel, treole-deuxième du quarler = 9,55 décimètres cubes, vaut environ 9 4/3 litres. V. p. 432 et 447, notes, {Jph, G.)
(2) Un peck par jour fait pour 6 jours ouvriers 6 pecks ou \ \fi bustiel, et par conséquent 70 i/2 pour 47 semaines. (G. eiP. F,)
(3) AnnaU of Agriculture^ n. 270, p. 9! , noie.
Mats si un tel arrangement était obtenu, non par un commandement direct, mais par une augmentation de prudence en fait de mariage, Teffeten serait tout à fait diflérent, ^t aurait, sur le bonheur social , la plus heureuse influence. Un changement graduel dans les habitudes des classes ouvrières opérerait le retard nécessaire dans le taux d'accroissement de leur nombre , et proportionnerait Toffre du travail à la demande effective, au fur et à mesure des progrès; et ce non-seulement sans détresse, mais avec de nouvelles jouissances, en sorte que Tétat des classes inférieures s'améliorerait constamment par le développement de la culture et de la richesse.
Un peek de froment par jour ne peut point être envisagé comme un salaire excessif (1). Dans les premiers périodes de la culture, quand le blé a peu de valeur en échange, Touvrier gagne souvent beaucoup plus; mais dans un pays tel que TÂngleterre, oit le prix du blé, comparé à celui des ouvrages faits et des marchandises étrangères, est fort élevé, de tels salaires mettraient les classes ouvrières dans un état d*aisance et d*indépendance, en comparaison du moins de leur état actuel. IlieraU bien à désirer, ponr les progris de la vertu et du bonheur social^ qu'on ne mit en culture aucune terre qui ne pourrait pas payer sur ce pied les ouvriers employés à la féconder.
Avec de tels salaires, les ouvriers non mariés, ou peu chargés de famille, seraient fort à Taise ; ceux dont la famille serait très-nombreuse éprouveraient sans doute quelque gène, mais avec quelques privations ils pourraient suffire à leurs besoins sans recourir à la paroisse. De forts salaires bien dislribués exciteraient au travail et à Tépargne, et relèveraient les classes inférieures ; mais, indépendamment de ce grand bienfait, ils les mettraient en état de faire des demandes effectives d'ouvrages &its et de produits étrangers : en sorte qu'en même temps que croîtrait le bonheur général et individuel on verrait prospérer le commerce et les manufactures (2).
Mais M. Weyland trouve impossible de concilier la nécessité de la
{i) Â id fraacs Tlieclolitre, i peck vaat i franc 68 centimes. (Jph. G.) (2) Les marchands ei fabricants, qui demandent à grands cris le blé k bon mfirclié ei les salaires à bas prix , ne songent qu^à vendre au dehors ; ils sont sujets à oublier qu'il leur faut au dedans un marché pour leurs retours, et que ce marché ne peut s'étendre si les salaires sont bas, et en général si les revenus en^argenl manquent. Une des principales causes des difûculiés qu*a éprouvées le commerce étranger depuis deux ou trois ans a été produite par la diminution du marché in-> térieur pour les marchandises étrangères. (M.)
ft30 LIVRE V. — CHAPITRE \U.
omtraiate morale avec la nature de rhomnie et les préceptes de la reli gioD. 11 reste à voir si Tobstacle à la population qu1l y substitue est mieux d'accord avec la nature d'un être doué de raison, avec les dogmes ^e la révélation et avec la bienveillance divine ; c'est ce qui doit être abandonné au jugement du lecteur. L'obstacle substitué n'est autre, comme on l'a vu. que Tinsalubritéet la mortalité des villes et des établissements de manufacture (1). Je n*ai jamais trouvé aucune difficulté à concilier la nécessité de la contrainte morale avec la bonté divine, dans l'état d'épreuve où, d*un commun accord, Tbomme est placé pendant sa vie présente ; mais je dois avouer que je n'entreprendrais pas de raisonner sur ce sujet, si je pensais, comme M. Weyland, qu'une partie considérable de la race humaine est condamnée, par un ordre mystérieux de la Providence^ à une mort prématurée dans les grandes villes. Si yérîtablement cette insalubrité et cette mortalité étaient l'obstacle naturel et convenable au progrès de la population dans une période avancée de }a société, il y aurait lieu de craindre qu'en améliorant Tétat sanitaire des manufactures et des villes, comme on l'a fait en Angleterre pendant ces vingt dernières années.^ on ne contrariât les plans de la Providence» Mon estime pour M. Weyland ne me permet pas de supposer qu'il blâme les eflorts faits pour diminuer la mortalité des Villes et pour affaiblir l'influence pernicieuse des manuractures sur la santé des enfants; c'est cependant une conséquence de ses principes, puisque sa théorie estren- \ersée par les louables efforts qui ont rendu la mortalité en Angleterre, pays abondant en manufactures et en grandes villes, moindre qu'elle ne Test en Suède, pays presque uniquement agricole.
Dans les deux chapitres sur la contrainte morale (p. 467), et sur ses effets dans la société (p. 475), j'ai eu en vue de faire voir que les maux causés par le principe de population sont exactement de même nature que ceux qui naissent d'un abandon sans mesure à nos passions de toute espèce; et que^ nous n'avions pas plus de raison d'inférer de l'existence de ces maux que le principe de population outre-passait le but du Créateur, que de conclure des vices causés par toutes les passions humaines la convenance de détruire celles-ci au lieu d'apprendre à les bien régler.
{{) Quant au peodiant au mariage, je ne crois pas qu'il soit moindre dans les villes que dans les campagnes, si ce n*esl h raison de la plus grande dépense qu'il y entraîne» ou de la plus grande facilité offerte aux commerces iUé^limes (i). (3/.)
(i) Ce qui fait renln»f cet cbslnclp rUn» telui (^o h ronln'mlr mornif» nn élu vire. {G. <îl P. /*.)
Si ce point de yne du sajel est juste, il s^ensuit que, malgré les maux recomius qu entraloe le principe de population, ce principe a, dans notre état présent, des avantages qui peuvent l'emporter de beaucoup sur ses inconvénients.
Il a été fait un tableau rapide de ces avantages, autant que le per* mettait notre plan, dans les chapitres que je viens de citer. Mais en dernier lien il a été habilement développé dans l'ouvrage de M. Sumner sur la création ; je me trouve heureux de pouvoir renvoyer à cet écrit ceux de mes lecteurs qui veulent voir un sujet que je n'ai pu qu'indiquer, traité d^une manière complète et de main de maître.
Je suis pleinement d'accord avec M. Sumner sur les effets avantageux du principe de population. C'est ma ferme conviction, que la tendance naturelle de la race humaine à^ s'accroître plus vite que ne peuvent s'accroître les moyens de pourvoir à sa subsistance ne pourrait être détruite ou essentiellement afifoiblie, sans affaiblir l'espérance de s'élever et la crainte de s'abaisser dans la société, sentiments si nécessaires au développement des facultés et à Tavancement du bonheur de l'homme. Mais avec cette conviction empreinte dans mon esprit, je ne suis nullement disposé à changer le point de vue sous' lequel j'ai présenté les maux qui dérivent du principe de population. Pour être compensés par des biens, ces maux ne changent pas de nom ou de nature. Les considérer sous un autre aspect, refuser de les appeler des maux, ne serait pas moins déraisonnable que de craindre de déclarer vicieux Tabandon sans borne et sans règle aux passions de tout genre, et de prétendre toutefois que, si le malheur est la suite d'un tel abandon, c'est précisément parce que les passions mêmes sont la source du bonheur et de la vertu.
J'ai toujours considéré le principe de population comme une loi particulièrement assortie à un état de discipline et d'épreuve. Et véritablement, je ne crois pas que, dans toute la suite des lois de la nature qui nous sont connues, on puisse en citer*une qui tende d'une manière aussi remarquable à appuyer et confirmer cet aspect, présenté par l'Écriture, de l'état de l'homme sur la terre. Gomme chaque individu a le pouvoir d'éviter les suites fâcheuses du principe de population, tant pour lui que pour la société, en pratiquant une vertu qui Jui est clairement prescrite par les lumières naturelles et que la révélation a sanctionnée, on ne peut se dispenser de reconnaître que les voies de Dieu à l'égard de Vhomme, en ce qui a rapport à cette grande loi de la nature, sont pleinement justifiées.
J'ai éprouvé en conséquence autant de regret que de surprise, en
remarquant qu'un grand nombre des objections éleTées contre les principes et les conséquences de VE$$ai sur la poptUàtion Tenaient de per* sonnes dont le caractère moral et religieux m'inspirait un vrai respect, et dont, par cette raison, il m'aurait été singulièrement agréable d'avoir l'approbation et d'obtenir le suffrage. Cette espèce de défaveur a été attribuée à certaines expressions qui ont été jugées trop dures, qui semblaient marquer trop peu d'indulgence pour les faiblesses de notre ùature et pour des sentiments liés à la charité chrétienne.
Il est probable qu'ayant trouvé l'arc trop eourbi en un 5cn«, je Vai trop courbé de Vautre^ en vue de le redresser. Mais je serai toujours prêt à effacer tout ce qui dans mon ouvrage paraîtra, à des juges compétents, avoir un effet contraire au but et nuire aux progrès de la vérité. Par déférence pour de tels juges, j'ai déjà fait disparaître les passages qui avaient le plus donné lieu aux objections, et dans cette édition en particulier j'ai fait quelques nouvelles corrections de ce genre. Par ces changements, je me flatte d'avoir amélioré l'ouvrage, sans en altérer le principe. Mais avant ou après ces changements, tout lecteur équitable doit, je pense, reconnaître que Y objet pratique que l'auteur a eu en vue par-dessus tout, quelque erreur de jugement qu'il ait pu faire d'ailleurs, est d'améliorer le sort et d^augmenler le bonhettr des classes inférieures de la société (1).
(1) Voyez la déclaralion de l'auteur, dès 1805, p. 3.