A. TOUNG
La seconde grande objection que j'ai entendu faire contre mes principes est tirée de ce que je nie que les pauvres aient droit d^être entretenus par le public.
Ceux qui font cette objection sont tenus de prouver que les deux différents rapports, ou taux d'accroissement de la population et des subsistances admis dans mon ouvrage sont faux ; car s'ils sont vrais, Tassertion quMIs attaquent est incontestable. Ces deux rapports étant admis, il s'ensuit que si chacim se marie dès que son goût Ty porte, tout le travail de Thomme ne peut nourrir tout ce qui nait. D*où il suit inévitablement que le drot( d*étre nourri ne peut appartenir a tous. Suppo* sons un instant que Ton fasse dans un pays quelconque une égale répartition de toute la propriété territoriale. Si, dans cette situation des choses, une moitié des habitants, usant de prudence, évitaient de multiplier au delà des moyens de subsistance que leur fournirait le progrès de la culture, ils jouiraient constamment du même état d'aisance avec lequel ils auraient commencé leur établissement. Si, au contraire, l'autre moitié avait adopté Tusage de se marier dès Tâge de puberté, dès cet âge où naissent les passions et où elles agissent avec le plus de force, il est trèsévident que cette moitié serait tombée dans la plus déplorable misère. Maintenant, sur quel prétexte de justice ou d'équité cette partie de la société fonderait-elle son droit à réclamer de l'autre, en vertu de sa pauvreté, la moindre portion des biens que celle-ci aurait conservés par sa prudente retenue? La pauvreté qu^elle étale est l'effet de son ignorance ou de son imprudence. Et la manière même dont ce fléau a fondu sur elle prouve que si l'on admettait ses prétentions, et si on ne laissait pas peser sur elle seule les maux qu'elle s'est attirés, bientôt la société entière serait entraînée dans la même ruine. Des assistances volontaires et occasionnelles de la part des membres les plus riches de la société n'empêcheraient point les pauvres de profiter des leçons sévères de la nature, et auraient Tavanlage d'être faites avec quelque choix. Mais quant au
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droit, il est absolument insoutenable tant qu'on ne détruit point les prémisses sur lesquelles nos conséquences reposent, tant qu'on ne déclare point que laccroissement de la population en Amérique est un miracle indépendant de la facililé d'y trouver des moyens de subsistance (1).
Au faitf quoi qu'on puisse dire en se livrant sur ce sujet à de stériles déclamations, notre conduite suppose toujours que ce prétendu droit n'existe point. Si les pauvres avaient droit à être nourris et entretenus, nul homme ne pourrait sans injustice porter un habit de bon drap, et manger de la viande à sa faim. Ceux qui soutiennent que ce droit existe, et qui cependant vont en voiture, vivent dans Tabondance, nourrissent même des chevaux sur un sol qui pourrait nourrir des hommes, me semblent mal d'accord avec leurs propres principes. Prenons un exemple, sans égard aux conséquences qui pourront en résulter, et nous trouverons qu'à cet égard M. Godwin raisonne d'une manière beaucoup plus conséquente. Ce morceau de mouton qui doit faire mon dîner ne seraitil pas plus utilement placé sur la table du pauvre ouvrier, qui de toute la semaine n'a pu goûter de la viande ? ou sur celle d'une famille qui n'a pas de moyens d'apaiser sa faim? Si ces besoins n'étaient pas de nature à se reproduire à mesure qu'on les satisfait, il serait sans contredit trèsutile de les satisfaire, et je n'hésiterais point à reconnaître le droit de ceux qui les éprouvent. Mais comme l'expérience et la théorie démontrent invinciblement que la concession d'un tel droit ferait croître les besoins au delà de toute espèce de possibilité de les satisfaire, et comme le simple essai d'une telle entreprise aurait inévitablement (l'effet de plonger la race humaine dans la plus affreuse misère, il est clair que notre conduite, qui nie tacitement l'existence du droit dont il s'agit, est
(i) On a dit que j'ai écrit uq volume in-quarto pour prouver que la population croit en raison géométrique et la nourriture en raison aritlimétique. Cette assertion n'est pas exacte. De ces deux propositions, la première m'a paru prouvée, dès que l'accroissement de la population américaine a été bien constatée ; et la seconde^ aussitôt qu'elle a été énoncée. L'objet principal que je m'étais proposé dans cet ouvrage était de rechercher les effets que ces lois, établies dès les premières pages, avaient dû naturellement produire et avaient réellement produit dans la société humaine ; sujet qu'il n'est pas facile d'épuiser. Les détails dans lesquels je suis entré ont le défaut de n'être pas assez particuliers. Mais, à cet égard, il m'a été impossible de mieux faire. Il serait très-intéressant sans doute, pour un esprit philosophique, de connaître avec précision l'influence de chacun des obstacles par lesquels la population est arrêtée dans son accroissement ; mais, dans l'étal actuel de nos connaissances, je ne vois aucun moyen d'arriver à cette détermination rigoureuse. (M.)
mieux assortie aux lois de notre nature que ne le sont les stériles déclamations par lesquelles nous prétendons le faire valoir.
L*auleur de la nature, par une suite de celte admirable sagesse qui hrille dans toutes ses œuvres, n'a pas voulu que cet important principe restât livré à la froide discussion des conséquences raisonnées et spéculatives. II a mis en nous une passion plus forte encore que la simple bienveillance ; Taraour de soi prescrit à chacun, d'une manière impérieuse et irrésistible, la^roule qu'il doit suivre ; et cette route est la seule qui assure la conservation et le bonheur de Tespèce. Si tout ce qui natt pouvait toujours être nourri , ne doutons pas que cet Être bienfaisant n'eût élevé le désir de secourir autrui au même degré de force et de vivacité que le désir de soutenir notre propre existence. Mais notre état présent comportait que chacun eût pour premier objet de satisfaire à ses propres besoins. Et il est intéressant d'observer que le désir de pourvoir à ceux des autres devient plus actif à mesure que se resserre davantage la sphère dont nous sommes le centre, c'est*à-dire, à mesure que nos assistances peuvent être plus utiles et mieux distribuées. A l'égard des enfants, qui ont un droit incontestable à être nourris et protégés par leurs parents, il est facile de voir que TaSection qui porte ceux-ci à remplir ce devoir sacré est presque au niveau de l'affection qu'ils se portent à eux-mêmes. Et l'on peut bien affirmer qu'à l'exception de quelques cas fort rares le dernier morceau sera toujours partagé entre eux en parties égales.
Par cet heureux instinct, les hommes les plus ignorants sont conduits à travailler au bonheur général, objet qui n'aurait pas été atteint si le premier mobile de leurs actions eût été la bienveillance (1). Pour que la bienveillance fût le grand et perpétuel mobile de nos actions, et pour que ce principe pût leur servir constamment de règle, il faudrait que nous eussions une connaissance pleine des causes et des effets. Par cette raison, un tel principe ne convient qu'à la Divinité. Un être borné, tel que l'homme, s'égarerait en s'y livrant d'une manière exclusive, et changerait bientôt en confusion l'ordre qui règne autour de lui ; bientôt
(1} En m'exprimant ainsi, je prie qu'on ne croie pas que je donne le moindre appui au sysième moral de l'auteur de la Fable des Abeilles. Je considère ce syslème comme absolument faux et comme directement contraire à la ?raie dé- (initiou de la veriu. I^ grand art du docteur Mandeville consiste à aboser des mots. (M.)
il substituerait à Tabondance le besoÎD, et les friches stériles aux terres cultivées et productives.
Mais si la bienveillance ne peut être envisagée, dans Tétat présent des choses humaines, comme le grand principe moteur de nos actions, elle n'en est pas moins essentielle à notre bonheur, comme tendant à adoucir les maux que fait naître une passion plus forte. La bienveillance est la consolation et le charme de la vie; la source des plus nobles efiTorts en faveur de la vertu, des plaisirs les plus purs et les plus doux. Dans le système des lois générales qui parait, à peu d'exceptions près, suivi par TEtre suprême, une passion aussi générale et aussi forte que Famour de nous-mêmes ne pouvait manquer d'entraîner bien des maux partiels. L'ofâce de la bienveillance est d'empêcher cette passion de dégénérer en égolsme (1), de nous faire sympathiser avec les peines et les plaisirs de nos semblables, de les ressentir comme eux, quoique ce ne soit pas au même degré ; de nous placer dans la situation où ils se trouvent, pour démêler leurs besoins et pour les soulager autant qu'il dépend de nous; de nous rappeler sans cesse que ce n'est pas pour notre avantage personnel que nous devons être animés du désir de vivre dans l'abondance, mais pour concourir par nos elTorts à procurer l'abondance commune. Dans toutes les situations delà vie, un vaste champ est ouvert à l'exercice de cette vertu. Et plus un homme s'élève dans l'ordre social, ou dans la sphère des lumières et des vertus, plus aussi sa faculté de faire du bien s'étend, en même (emps que ses propres besoins diminuent, en sorte que la bi«mveillanc« prend insensiblement chez lui la place du sentiment personnel dans plusieurs actions habituelles. Dans les plus hauts rangs, dans les places qui donnent une grande influence, ce noble principe d'action doit acquérir plus d'influence, et il doit être le premier mobile de toutes les institutions publiques. Quoiqu'il soit souvent à craindre que la bienraisance ne prenne pas la direction la plus utile à la société, il n'y a jamais lieu de redouter la propagation de cette vertu. La passion qui veille à notre propre conservation a de si profondes racines, qu'aucun système ne peut la détruire. 11 est donc à propos d'employer les exhortations et les préceptes
(1) Il faut absolument distinguer Tégoîsme de Tamour de soi. Celui-ci est une passion qui, contenue dans de justes bornes, est le principe de toute espèce de travail hpnnéte, et par Ik même la source de tous les biens que le travail procure, de tous les dWers moyens de pourvoir aux besoins de la vie et d'en accrotire les jouis* sauces. Poussée au delà des bornes, cette même passion devient inutile et n'inspire que du ddgoûi. C'est dès lors une passion vicieuse. (M.)
à forliGer le sentiment le plus iaible, pourvu que nous soyons toujours en garde contre Tabus qu'on en peut faire.
L^i loi d'Angleterre qui autorise les pauvres à se faire nourrir est certainement différente de la pleine reconnaissance d*un droit acquis par la nature. Cette différence et Taction de plusieurs causes, qui dépendent du mode d^exécution de ]a loi , en ont prévenu en partie les fâcheuses suites. Cest néanmoins une espèce de reconnaissance de ce droit, et en cette qualité elle a fait beaucoup de mal , tant par les habitudes qu elle a fait nattre chez les pauvres que par le caractère général qu'elle leur a imprimé. J*ai proposé en conséquence un plan d'abolition graduelle de la taxe des pauvres , qui , comme je devais m'y attendre, n'a pas élé reçu de tout le monde avec la même faveur. Je comprends aisément les objections qu'on peut y faire et qui se fondent sur ce que, le droit des pauvres étant dès longtemps reconnu , la révocation de ce droit pourrait exciter d'abord du mécontentement. Je me joins en conséquence à ceux qui pensent qu'on ne saurait user de trop de précautions pour parer à cet inconvénient et pour ne point heurter ropinion. Mais ce que je ne puis comprendre, et que j^ai pourtant entendu soutenir, c'est que si les pauvres étaient une fois bien convaincus qu'ils n'ont aucun droit h exiger qu'on les assiste, ils deviendraient plus mécontents et plus séditieux. Je ne puis juger du sentiment qu'ils éprou-. veraienl qu'en me mettant à leur place par la pensée, afin de voir ce que- j'éprouverais moi-même en ce cas. Si Ton me disait que, parles lois de la nature, et par celles qui sont en vigueur dans le lieu où je vis, les riches sont ternis de m'assister et de mejiourrir, premièrement, je n'aurais pas une bien grande reconnaissance des secours que je recevrais ; et en second lieu, si l'on mie donnait une nourriture d'une qualité inférieure à celle à laquelle je suis accoutumé, sans qu'il me fût possible de voir très- clairement la nécessilé d'un tel changement, je croirais avoir raison de me plaindre. Or, il est bon de remarquer que très-probablement je n'apercevrais point la nécessité de cette réduction faite sur ma dépense. Je croirais donc que les lois ont élé violées à mon égard , que j'éprouve une injustice, que l'on empiète sur mes droits. Dans une telle situation, je pourrais sans doute être contenu par une force supérieure, qui m'empêcherait de me livrer à mon ressentiment et de faire des actes ouverts de résistance. Mais je croirais de tels actes pleinement justifiés , s'ils devenaient jamais* possibles ; et le tort que, dans mon opinion, j'aurais enduré me mettrait, à l'égard des classes supérieures de la société, dans les dispositions les plus défavorables. Je ne puis en efifet rien imaginer de plus propre a aigrir le cœnr que d'être
ea proie au besoin, et de l'imputer, non à soi-même ou à l'actioa des lois générales, mais à Tavarice et à Tinjustiee de ceux qui occupent les premiers rangs dans le monde. Or, on sait assez que les lots sur les pauvres et la profusion de la bienfaisance n'empêchent pas qu*en Angleterre on ne ressente souvent le besoin de la manière la plus pénible.
Au contraire, si je suis fermement convaincu que les lois de la nature, cesl-a-dire les lois de Dieu, ne me donnent aucun droit h l'assistance, je me sentirai d'abord fortement tenu de mener une vie frugale et laborieuse. Mais si, malgré toute ma prudence, j'étais en proie au besoin, j'envisagerais ce malheur du même œil dont on envisage la maladie, comme une suite de Tétat présent des choses, comme une épreuve qu'il est de mon devoir de supporter avec courage et résignation, lorsque je n'ai pas pu réussira Féviter. Je n'ignorerais pas que le meilleur titre à l'assistance que je puisse faire valoir auprès des hommes charitables et bienveillants est de n'avoir pas mérité mon sort par ma paresse ou ma folie. Lçs bienfaits que je recevrais m'inspireraient les sentiments les plus favorables envers les classes supérieures de la sociélc. Lors même qu'au moyen de cette assistance je n'aurais pas les jouissances auxquelles j'étais accoutumé, je ne croirais point qu'on me Fait tort, je me regarderais au contraire comme ayant contracté des obligations de reconnaissance envers ceux de qui je l'aurais reçue. Sachant très-bien que je n'ai à cet égard aucun droit à faire valoir, rien ne pourrait justiGer à mes yeux la résistance, si ce n'est peut-être la crainte de mourir de faim , qui surmonte tous les obstacles et trouble tous les principes.
Si les pauvres en Angleterre étaient bien convaincus qu'ils n'ont aucun droit à être entretenus, et qq'en temps de disette ou d'urgente détresse on vint libéralement à leur secours, comm^ je crois qu'on le ferait, je ne puis m'empécher de croire que les liens d'union entre le riche et le pauvre seraient plus étroitement serrés qu'ils ne le sont actuellement, et que les classes inférieures de h. socilté, ayant moins de motifs réels d'irritation et de mécontentement, seraient beaucoup moins livrées à ces pénibles mouvements.
Au nombre de ceux qui se sont élevés contre l'opinion que jfe professe au sujet du prétendu droit des pauvres d'être nourris et entretenus, est M. Young, qui, usant d'une expression déplacée dans la bouche d'un ami sincère de la vérité, a dit que mon plan d'abolition des lois sur les pauvres était un horrible plan, et que si on venait à l'exécuter on corn-