‹ Malvina ou un mariage d'inclinationChapitre 6 sur 34 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

MALVINA, en amazone et la cravache à la main ; DUBREUIL, BARENTIN, MARIE.

malvina.

Je le savais bien, qu’il m’obéirait.

DUBREUIL

Comment! cette barrière, lu l’aurais franchie?

MALVINA

Trois fois de suite... mon cheval ne s’est abattu qu’à la dernière.

DUBREUIL

Imprudente que tu es !.. . et il ne t’est rien arrivé ?

MALVINA

J’étais à terre avant lui.

MARIE

Et tu n’as pas eu peur?

Si, un instant. . . mais il y a, dans le danger que l’on brave , une certaine émotion qui n’est pas sans plaisir.

DUBREUIL

Et tu n’as pas pensé à ton vieux père, qu’une pareille imprudence pouvait condamner à des regrets éternels?. . .

MALVINA

Ah! vous avez raison. . . je me le reproche maintenant.. . Pardonne-moi , mon père ; cela ne m’arrivera plus.

DUBREUIL

En attendant, c’est tous les jours quelque folie pareille... Depuis que je t’ai laissée faire ce voyage à Londres, tu as pris des manières anglaises. . . tu n’es plus de notre pays.

MALVINA

Ah ! mon père !

DUBREUIL

Et notre pays en vaut bien un autre. . . entendez-vous, mademoiselle?... je ne suis pas un Anglais... je ne suis pas un milord, grâce au ciel. . . car je ne les aime pas. . . j’ai fait ma fortune dans le commerce , je l’ai faite en France, et je ne me soucie pas de la manger en pays étranger; et ici , depuis quelque tems ,

Air : II me faudra quitter l’empire.

On est plutôt à Londres qu’en Bretagne ,

Romans anglais, paris, course à cheval,

Combats de coqs . . . enfin , dans ma campagne ,

On prend du thé , qui toujours me fait mal ;

Et que je hais par goût national.

Mais le Bordeaux , mais le Champagne même,

C’est different: ce sont mes vieux amis;

Et fier du sol qui nous les a produits.

Lorsque je bois de ces bons vins que j’aime,

Je crois que j’aime encor plus mon pays.

BARENTIN

Et vous avez raison. . . je partage vos sentimens.

DUBREUIL

Je le sais, et mon vin aussi . . car, chez moi, vous êtes

le seul qui me teniez tête... mais, pour ma ti\\ç... (Regardant Malvina. ) Qu’est-ce que c’est ? te voilà fâchée !.. ce que je t’en dis, mon enfant , ce n’est pas pour te faire de la peine... c’est pour le monde. . . c’est pour les autres. . . car, pour moi, je te trouve toujours bien, et je voudrais que chacun fût de mon avis . . . ainsi , voyons ; ne me boude pas , et embrasse-moi.

MARIE , à part.

Je m’y attendais . . . c’est là la fin ordinaire de tous les sermons. ( Elle sort parla porte du fond.)

Nous voilà raccommodés , n’est-il pas vrai?

MAL VIN A

A une condition; c’est que vous viendrez tantôt à cette partie de chasse où le nouveau préfet nous a invités.

DUBREUIL

Comment! encore?

MàLVINA.

Cette fois, c’est dans un but utile. . . une chasse aux renards. . . et vous viendrez, n’est-il pas vrai?. . dans l’intérêt public.

DUBREUIL

Dire que je ne. peux rien lui refuser... (Marie entre suivie du domestique qui porte un guéridon sur lequel est le déjeuner. ) nous verrons. ... le déjeuner porte conseil.. . . c’est pour cela que je voudrais bien le voir arriver.

MARIE

Le voici, mon oncle.

DUBREUIL

Très-bien. . . Marie est une bonne fille qui est toujours à son affaire.

MARIE, lui donnant les journaux.

De plus , voici vos lettres et vos journaux.

DUBREUIL, se mettant à table.

Plus tard. . . on ne peut pas faire tout à la fois.

BARENTIN, de même»

Ne suis-je pas là?... N’est-ce pas moi qui suis votre lecteur ordinaire ?

DUBREUIL

Vraiment , M. de Barentin , vous êtes d’une complai-

sauce. .. et de plus un homme universel... vous më lisez le matin, vous faites le soir ma partie de piquet. . . ( Ils se mettent a table dans l’ordre suivant : Barentin , Marie, Dubreuil, Malv'na.)

MALVINA

Ce ne sont pas les seuls services que monsieur vous ait rendus.

DUBREUIL

Non , sans doute ; et je n’oublierai pas que , l’année dernière , il s’est exposé pour moi avec une générosité . . .

BARENTIN

Je n’ai fait que mon devoir... [A Marie , qui lui sert du thé.) Assez, assez de thé , je vous en prie. . . Ces spectacles de province sont si mal composés. . . des jeunes gens de si mauvais ton. . . et défendre un vieillard respectable , qu’on insulte , est une cause si belle .... ( A Malvina.) je vous demanderai un peu de sucre . . . que j’ai été trop heureux de venger vos cheveux blancs.

MALVINA

Et vous ressentez-vous encore de la blessure que votre adversaire vous a faite ?

BARENTIN

Heureusement.

Air de Turenne.

Oui, de ce bras je suis encor malade.

DUBREUIL

Et c’est celui, je crois m’en souvenir,

Que vous m’offrez toujours en promenade.

BARENTIN

C’est vrai; mais, fier d’un si doux souvenir ,

Chaque douleur est un plaisir.

MALVINA

A cet honneur il a droit de prétendre ;

Votre vieillesse à lui doit sc fier. . .

Et sans crainte peut s’appuyer Sur le bras qui sut la défendre . . .

Sur le bras qui sait la défendre.

BARENTIN

Mademoiselle a raison . . . l’idée seule de votre amitié

peut compenser les chagrins qui ont assailli le malin «le ma vie.

A votre âge. . . déjà!

BARENTIN

Oui ; jeune encore, j’ai appris le malheur... c’esl même la seule chose que je sache complètement.

MALVINA

N’allez-vous pas lui rappeler de pareils souvenirs!. . . Monsieur nous avait promis de lire les journaux. . . et les nouvelles sont si intéressantes !

MARIE

Surtout quand on est à 100 lieues de Paris.

DUBREUIL

Pour moi, depuis que les ennemis sont entrés en France, leur lecture me fait plus de mal que de bien. . . Je sais que la paix a été signée avec les monarques alliés ; et que mon neveu Arved n’a été ni tué, ni blessé. . . je n’en demande pas davantage.

BARENTIN

Voici pourtant des documens , des détails historiques sur les affaires du mois dernier .. entre autres, sur la bataille de Montereau.

MALVINA

Ah ! voyons ... ( Barentin lui donne le journal. ) « Un des régimens d’élite, vivement pressé par l’armée autrichienne , avait ordre de se retirer, et de faire sauter tous les ponts. . . Déjà les ennemis paraissaient sur l’autre rive, et , quoique le feu eût été mis, la mine ne partait pas encore... On ordonne à un soldat d’y retourner, et, prêt à obéira cet ordre périlleux, il s’arrête un instant... «A » quoi penses-tu? lui crie le comte Dubreuil, son colonel. » — A ma femme et à mes trois enfans. .. Adieu, mon » colonel , je vous les recommande. — Tu as raison , s’é- >• crie le comte Dubreuil en l’arrêtant , donne . . . moi , » je suis garçon!» et, saisissant la mèche enflammée, il s’élance sous une grêle de balles; et, quelques minutes après, le pont avait sauté. »

MARIE

Et ce brave colonel, que lui est-il arrivé?... en est-il revenu?

Maliina. a

On n’cn dit rien. . .

lerai jamais.

Y pensez-vous ?

MALVINA

mais , s’il a péri , je ne m’en conso-

BARENTIN

MALVINA

Oui , monsieur . . . cela est si beau , si généreux ... sur un trait pareil, j’adorerais le comte Dubreuil. {Ils se lèvent; le domestique emporte le guéridon .)

BARENTIN

L’adorer!. . . c’est un peu fort; et je vous conseillerais de vous en tenir à l’admiration , ce qui est bien assez *.

Mais attendez donc. . . Dubreuil... il me semble que ce nom-là. . . ce doit être un de nos parens. . . il est vrai qu’excepté mon neveu Arved , ils sont tous dans le commerce.

MARIE

Et puis , le comte Dubreuil . . Vous savez bien qu’il n’y a pas de nobles dans notre famille.

DUBREUIL

Air de Préville.

Eh! oui, c’est juste .. . et. puis, au bout du compte,

Notre famille , ou le sait bien ,

N’a pas besoin d’un baron , ni d’un comte ;

Mais un bon cœur, mais un homme de bien ;

Un tel parent ne gâte jamais rien.

( Prenant le journal. )

Fier de ce titre , où le courage brille ,

Avec orgueil, chez soi, dans sa maison,

On le conserve, et c’est avec raison.

Car ce sont-là des papiers de famille Qurvalent bien les titres d’un baron.

BARENTIN, passant auprès de Dubreuil.

Je suis tout-à-fait de votre avis; car j’ai beaucoup connu le comte Dubreuil autrefois, quand j’étais à l’armée.

Monsieur a été militaire ?

* Barentin , Marie, Dubreuil, Malvina.

BARENTIN

Oui, mademoiselle, nous étions frères d’armes. ( Du breuil va s’asseoir sur m i fauteuil, à gauche, et parcourt quelques lettres. )

MALVINA

11 serait vrai 1

BARENTIN

Partageant les memes périls - . . logeant sous la même tente.

DUBREUIL

En effet, je reçois justement une lettre où l’on me parle de vous , M. Barentin.

De moi?

BAREKTIN , troublé.

Je vois que vous avez été dans les gardes d honneur.

BARENTIN

Il est vrai ; et ce mot seul a réveillé des souvenirs et des idées de gloire, dont je ne croyais plus que mon ame flétrie fût désormais susceptible.

MALVINA

Et pourquoi donc, monsieur? pourquoi vous décourager:... rien n’csl perdu, tant qu’il y a encore des périls et de la gloire à acquérir.

DUBREUIL, qui a décacheté une seconde lettre.

Dieu! qu’ai-je vu!... Marie, va dire à Catherine de préparer la plus belle chambre ... à tous mes gens de se tenir prêts.

MARIE

Qu’est- ce donc?

DUBREUIL

Arved ! mon neveu Arved !... il sera ici dans quelques heures.

MALVINA et BARENTIN.

O ciel !

MARIE

Est-ce bien vrai?. . . ne vous trompez-vous pas?

DUBREUIL

Il m’écrit de Nantes , trois lieues d’ici , qu’il y arrive en

garnison, et que, s’il peut s’échapper, il viendra passer quelques jours avec nous.

Air des Comédiens.

Le ciel enfin daigne donc nous le rendre.

MAn IR.

Ah ! quel bonheur de revoir son cousin !

A tout le monde, ici , je vais l'apprendre ,

El puis je cours m’établir au jardin.

( A part. )

Du pavillon, en ouvrant la fenêtre,

De loin, d’avance, on peut l’apercevoir;

( Regardant Malvina. )

Oui , pour une autre , hélas! il vient peut-être ;

Mais je serai la première à le voir.

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