ISABELLE, JEANNINE, GEORGES
ISABELLE, prenant, naturellement^ la main de Jeannine qui passe près d'elle. — Tiens, tu t'es coupée ?
JEANNINE — Oh! rien!... C'e.st en jouant dans le jardin
GEORGES, continuant de maugréer. — Ils sont d'une inexactitude intolérable, ces deuxlà! Et dire qu'il en est ainsi dans tous les ménages irréguliers!... Ça fait frémir!. . Eh bien, attendons, nous autres, mes enfn.nts!
L'Enchantement
Tournons-nous les pouces. {Les deux sœurs sont assises, prostrées. — Georges tes regarde avec méfiance.) Etonnant combien ma
Les cordes de la guitare sonnent une A une dans le vide.
lecture a l'air de soulever d'enthousiasme!... C'est dommjage!... il y avait quelque chose, là!...
Il se frappe le front et rallume sa pipe.
ISABELLE, à elle-même. — En jouant dans Ire jardin!... Ils ne m'auront pas même fait la grâce d'un doute!...
Silence.
GEORGES, de la table où il soupèse son manuscrit. — Alors, rien dans le courrier P
ISABELLE. — Kien. (Georges se met à numéroter ses pages avec un crayon. Isabelle immobile, assise sur un caimpé. Jeannine se lève distraitement et va. dans le fond de la pièce, loin, derrière le canapé, prendre une guitare qui se trouvait là. Elle V accorde .)' Comme ils ont l'air naturel. C'est effrayant!
GEORGES, numérotant. — Cinquante, cinquante-deux... Bon! oii est le cinquante et un?...
Les cordes pincées de la guitare sonnent une à une dans le vide. Chacun est à sa pensée.
ISABELLE, à elle-même. — Comme ils doivent se comprendre dans le silence!... (Haut.) C€Bt décidément une femme charmante que cette Odette.
GEORGES, continuant de numéroter. — Charmante ! On est sûr de la trouver là, au momettt où on em a besoin. Ah! c'est la vraie amie! l'amie des mauvaises heures... Cent vingt-deux, cent vingt-trois...
ISABELLE, à part. — Elle se met derrière moi, pour je ne puisse pas la voir. Il y a la glace,^ ma petite! (Elle saisit nerveusement un miroir à portée de sa main.) Elle tousse. Est-ce bête!
"«^ GEORGES. — Victor vaut mieux. (Comme
personne ne répond. Georges lève la tête et contemple la scène. A part, entre les dents.) Bigre! Le silence est tendu. II y aura de Fora-a^ge! (Haut.) Je me demande si je dois laisser subsister cette phrase qui ne me paraît pas bien académique pour moi, mais si humaine, pourtant, si humaine!... (D'une voix grave et profonde) : Qui me dira pourquoi au théâtre dans les silences solennels, les acteurs boutonnent le dernier bouion de leur redingote i
Et après avoir mesuré d'un nouveau coup d'œil la scène et les deux femmes immobiles, d'un geste large, il boutonne son veston, avec une joie féroce et solitaire.
ISABELLE, tout (i coup. — C'est charmant! GEORGES. — N'est-ce pas? (A part.) il y aura de l'ora-age!...
n referme un tiroir. La guitare égrène toujours ses notes fausses.
ISABELLE, a part. — Elle lui tend les lèvres ! Oh ! la petite rusée ! la rusée ! Elle lui envoie un baiser ! Cela a l'air d'une petite grimace de rien du tout... (i'n sourire effleure les lèvres de Georges qui relit une page.) Ali! il a souri! Je suis blême!... C'est afïi'eUx... Elle se rapproche. Ah! mais ils se moquent de ihoi ! Je vais le leur crier!... C'est trop à la fin!... Je suis-Ià, pourtant, je compte, j'existe... [Soudain, haut, éclatant.) Georges, embrasse-moi. (Georges, stupéfait, lève la tête.) J'ai dit : llîmbrasse-moi !
La petite n'a pas bougé. Elle regarde sa sœur avec une haine indicible. Puis, jette la guitare et s'enfuit, muette, claquant la porte.