‹ Maman ColibriChapitre 106 sur 120 · SCENE XIII · texte numérisé non relu

SCENE XIII

ISABELLE, JEAiSJNliN'E

ISABELLE. — Pardon, Jeannine, je te demande pardon de ce qu« je viens de faire là.

JE.\NNINE, imperceptiblement . — De rien, j'en ai vu d'autres.

ISABELLE. — Si, j'ai besoin que tu me pardonjies. Il y a longt-emps que je voulais te le dire.

JEANWIXE. — Ça n'a pas d'importance. . et tu as tous les droits !

ISABELLE. — iRegarde-moi puisque tu m'as comprise, Jeannine... J'en fa^is humblement l'aveu devant tes yeux de quinze ans, en baissant les miens : je souffre, Jeannine, je souffre du même mal que toi... 11 faut être bonne. Pardonne-moi^ mon petit.

JEANNINE, gênée. — Voyons, c'est une plaisanterie!...

ISABELLE. — N"on, je t'assure. Qnoi qu'il' se soit paftsé, entre vous deux, en aucun cas je n'avais lé dtoit de te faire du mal, et sois sûre que si je n'ai pas toujours été à la hau'teur de ma tâche, que je saurai conduire jusqu'au bout, dorénavant, ma bouche a parlé toujours contre mon cœur et de cela, je te demande, Jeannine, très hirmblement pardon.

JEANNINE, simple. — C'est oublié!

Elle passe.

ISABELLE:, avec un raouvem-ent doux et peureux des doigts, comme pour la retenir au passage. — Je suis un peu excusable parée que vous m'avez entourée d'e beaucoup de mensonges... sans quoi, je crois que j'aurais su être bonne, tonjours, sang me plaindre... Nous sommes un peu gauches toutes deux... nous étions si pen préparées à ce qui devait nous arriver!... !ïu as aimé bien jeune, mon petit... et moi très tard !... et voici que bientôt mes cheveux blanchis vont se couvrir de honte. Enfin!... nous ne sommes pas responsables, hein? Ce n'est pas de notre faute... Q^ nous eût dit cela ? On était si heureuse à la maison r tu te sou\aens?... On se sera tout de mêm-e beaucoup aimé... Ah! si tu avais parlé à temps!... Enfin! nous sommes deux pauvres malheureuses, voilà ce que nous sommes, n'est-ce pas Jeaniaine ? Il n'y a pas à s"ciî vouloir. Je tâcherai d'être meilleure, je t© promets... Puisque tu souffres, tu dois savoir qu'on n'est pas toujours maître de soi... et que ça fait mal! C'est le doute, tu comprends, dont vous m'avez entourée?...

Si vous m'aviez dit tout simplement ce qui en ■était, je me serais arrangée... Désormais, tu verras f... Je m'exa^gère peut-être, après tout, vous n'en êtes peut-être pas encore aussi loin que je me l'imagine... Je ne sais pas. laoïl... {Elle lui tient tes mains et essaye de rencontrer ses regards,) Je ne te demande qu'une parole de vérité pour que tout s'éclaire... Je t^assure, quoi que vous a\iez fait, quand bien même vous vous adoreriez... tu seras étonnée l Oh !' je vois ta figure qui se contracte! Laisse-toi pleurer, va, ne t'empêche pas... Prends mes larmes et donne-moi les tiennes.

JEANNINE, se raidissant et détournant les yeux. — 'Va-t'en î

ISABELLE, rapprochant son visage du. visage de Jeannine, les yeux tendus. — Une parole seulement!... C'est ton silence, tu comprends?... J'y ai vu des remords, de la haine... et quelle haine! (Lfis cils de Jeannine battent, battent. Elles sorit souffle à souffle.) J'y ai vu que vous vtqus adoriez a<i point de vouloir que je disparaisse... C'était fou, n'est-ce pas? Une parole seulement'.. J'y ai cru voir, comme en tes yeux, des abîmes hideux... j'ai cru toît (Un cri. )Moustre î

JEANNINE. — Ah! tu m'as fait mal!

ISABELLE. — Odieux petit monstre qui essaie de m'enfoncer ce dernier clou dans lu

L'Enchantement

gorge et qui veut me faire croire que ton silence est un aveu, et que tu me Ta pris, et qu'il est à toi!... Va-t'en! va-t'en! Je ne veux plus te voir ! Tu me fais horreur !

JEANNINE. — Et quand cela serait, à la fin I

ISABELLE. — Tu meus ! tu mens ! tu es labominable!...

JEANNINE. — C'est trop fort ! Ah ! je suis un monstre ! C'est trop, cette fois, c'est trop !... Ah! je suis un monstre, moi à qui tu fais subir la plus épouvantable des existences!... que tu forces, du matin au soir, à subir, la rage dans l'âme, toute ta joie, tous tes baisers, avec des airs de triomphe, lorsque j'en meurs et qu'il me faut fuir tes lèvres, qui me cherchent, après!... Ah! tu ne m'en auras pas épargné un de tes baisers, à moi, la petite pauvre!.!. Ah! je suis un monstre ! Eh bien, alors, dis pourquoi tu me forces à vivre, pourquoi tu m'as arrachée à la mort r' Qui te le demandait? Qu'est-ce que je t'avais f^it pour cela!...

ISABELLE. — Tais-toi ! Tu es horrible ! Tu ne dois pas savoir ce que tu dis, pour me briser ainsi !...

JEANNINE. — Quel soulagement m'as-tu apporté? réponds? Cite moi une joie, une!.-.. Tu m'as rivée à ton bonheur! C'est pour le voir que tu me forces à vivre ! La torture de ton questionnaire perpétuel, la torture à petit feu, sans répit!... Ah! tu ne laisserais pas même un jour ma souffrance tranquille! Et quand je veux la solitude au moins, quand je veux vous fuir, tous les deux, une heure... je ne peux pas! parce qu'il paraît que cela te bouleverse, ça te remue le sang que je ne sois pas là !

ISABELLE. — Oui, lâche ! lâche! car ce que tu sais trop, c'est que je meurs derrière les portes que tu fermes, lâche !

JEANNINE. — Mais alors, puisque tu devais me reprocher tout, jusqu'à l'air de cette maison, que comptais-tu donc m'offrir, à la fin, quand tu m'as dit : Rest/O, je le veux?

ISABELLE. — La. vie! T'aider à passer le pas. Te porter de l'autre côté de la douleur. Te voir grandir et comprendre.

JEANNINE. — J'ai grandi et je comprends.

ISABELLE. — Ce que tu n'as pas, toi, c'est le droit de me torturer lâchement de doutes a^reux, du doute de ce qui n'est pas, (Eamassant tout son effort.) de ce qui n'a jamais été!...

JEANNINE. — Mais qu'en sais-tu, à la fin? ISABELLE, dans un cri. — JNon, non, cela n'est pas, cela n'est pas!... Tu n'en avais pas le droit!...

JEANNINE. — Je n'ai que celui de souffrir, parfaitement ! Eh bien, si tu m'imposes un pareil martyre, ce doit être pour quelque chose, tout de même ! Et je voudrais bien Bavoir ce qui m'attend, au bout du supplice, quel bonheur?... Mais, à la fin des fins, pour-

quoi, pourquoi suis-je ici? Possible que tu prennes plaisir à me faire savourer vos baisers... moi, je n'en ai que de l'horreur!...

ISABELLE. — Tu uo sais pas ce que tu dis! c'est monstrueux!... Oh! comme tu me hais!... Rappelle-toi Jeannine, pourtant!... Il ne me manque que de t'avôir portée dans mes flancs!... C'est mon amour qui saigne!...

JEANNINE. — Je te hais? Mesure à ma , haine l'atrocité de ce que tu appelles ton amour et de ce que tu commets en son nom. Et là dedans, la seule qui aime, c'est moi, parce que je me tuerai, moi, par charité, pour ne pas troubler ton affreux bonheur!...

ISABELLE. — Misérable ! Elle me reproche de vivre! Sois rassurée va... j'ai compris, je te laisserai la place...

JEANNINE. • — Allons douc ! pas de phrases! Tu sais bien que c'est moi qui vais disparaître. Seulement, tu aurais mieux fait de me laisser tranquille la première fois, voilà tout !

ISABELLE. — N'en dis pas plus. Tu l'auras petite louve !

JEANNINE. — La petite louve en la assez ! La petite louve ? regarde-la une dernière fois!... Tu te traînerais à mes genoux, tiens, que je ne resterais pas un jour de plus ici ! Laisse-moi passer.

ISABELLE, la saisissant. — Tu ne vas pas recommencer l'abomination, mon Dieu ?

JEANNINE. — Pas plus tard qu'à la minute!

ISABELLE. — Ah ! vous vovcz bien, vous autres, que j'ai raison contre tous de ne pas la laisser arracher de mes mains!

JEANNINE. — Je veux partir.

ISABELLE. — Jeannine ! tu ne sortiras pas !

JEANNINE. — Je sortirai... j'en ai assez... Adieu !

Elle se dégage brusquement des bras de sa sœur et disparaît.

ISABELLE, les genoux fléchissants, roide, dhine voix étranglée, appelle. — Georges!... Georges !

Georges accourt au bruit, par la droite.

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