SCENE YIII
GEORGES, ISABELLE
Resté seul avec Isabelle, il va à elle et l'appuie contre sa poitrine. Elle résiste.
GEORGES. — Ma pauvre femme ! Regarde où tu nous a menés... Es-tu convaincue?... Voilà où ton orgueil nous a conduits... Allons ! reconnais la monstrueuse erreur de ta tentative!... J'attendais, moi, puisque tu ne voulais pas utiliser ma raison, résigné à mon rôle de spectateur. J'aurais peut-être dii tenter d'intervenir plus tôt ; mais qui d'un peu sensé aurait jamais soupçonné que nous en étions là de cette petite course à l'abîme ! Je ne pouvais pas suivre les frénésies obscures de votre silence... Nous étions murés chacun dans notre attitude respective, et la vie muette allait son train, sans échange!... Ah! quel criminel joujou!... Oui, oui, ma pauvre grande chérie! je sais bien tout ce que tu pourrais me dire pour ton, excuse. Tu as cru tenter une œuvre belle. Et tu as subi la contagion, l'enchantement, pour parler ton affreux langage, jusqu'à la démence ! Tu as accompli jusqu'au bout le trajet jadis parcouru par Jeannine, et ce coup de pistolet logique, admirable, nécessaire, équilibre vos deux folies!...
ISABELLE. — C'est ça... parle, parle... Il ne semble que je te crois, en cette minute... parle encore, c'est apaisant... Même si tu mens' encore, cela fait du bien, cela berce...
GEORGES. — Ton œuvre, comme tu l'appelais emphatiquement, ton œuvre n'était pas belle... non, même pas cela! elle était Laide... Le seul mot de guérison, que tu employais sans cesse, eut dû suffire à t'avertir... car tu ne pouvais la guérir qu'en tuant son amour. Et en cela, Isabelle, tu commettais comme les autres le crime essentiel, le grand crime
L'Eiuhantement
a« nature, l'atteinte à la liberté juste. Pour être juste, il n'eut pas fallu tenter d'assassiner cet amour, dont elle était innocente, mais au conta-aire le laisser vivre librement et mourir de sa belle mort. Cela eut été la justice profonde... mais hélas! elle n'est pas dians nos moyens... Il est de ces choses qu'on peut penser, et qu'il faut bien se garder de faire, et la morale des hommes ne va pas jusqu'à elles! Quant à moi, comment m'y seraisje pris poar détester cette enfant? Je ne peux pas lui en vouloir de m'aimer... Voilà la vérité, la belle vérité et toute simple., et qu'il faut oser dire, puisqu'elle est sans offense.
ISABELLE. — ■ Oui, oui... tu as l'air de penser tout cela... tout cela a l'air juste... (Elle fronce les sourcils tout à coup et secoue la tête de Voir de revenir à sa pensée.) Mais cependant, qu'est-ce que tu veux ? ce baiser... ce baiser... tu auras beau dire... c'est de l'amour!
GEORGES, douloureusement. — Ah! c'est fini ! Ce mot-là est entre nous.
ISABELLE, immédiatement, avec crainte.
— ■ INon, Georges, tu verras... j'hésite encore... je ne sais pas... depuis que je t'aime, je ne sais plus rien. Mais je ne demande pas mieux que de te croire !
GEORGES. — • Non, c'est fini... J'en suis sûr maintenant, c'est fini!... Ah! je me souviens, Isabelle, de ton cri désolé quand tu as pris la petite avec nous... (( L'amour est dans la maison!... » O'ui, l'amour!... Désormais, il a été l'invité, avec Jeannine, le personnage invisible, l'hôte toujours présent, et à travers lui, nous ne nous sommes plus jamais retrouvés... IJ a failli même me corrompre... oui, moi, je l'avoue, es-tu contente ! Mais si nous ne nous dégaigeons d'un effort brusque, tu entends, définitif, Isabelle, à force de nous serrer l'un contre l'autre, il va nous broyer jusqu'aux os... Séparons-nous.
ISABELLE. — Comment? quoi?... que distu ? Nous séparer ?
GEORGES. — Oui, nous séparer. Le temps nécessaire pour vous rendre la raison perdue. Puisque, je le sens, tu ne veux pas accepter le seul moyen possible : éloigner ta sœur...
ISABELLE, r interrompant . — Mais tu sais bien que oe serait le crime !
GEORGES. — Oui. Hlh bien! justement...
partageons le sacrifice en trois. Annulons tout bonheur, il n'y aura plus de jalouses!... Notre part de malheur à tous sera égale ; les femmes seront satisfaites! Ce que je sais bien, c'est que pas un jour de plus nous ne vivrons de cette vie que tu nous imposes, l'enfer!
ISABELLE. — Georges, je m'y oppose! C'est moi seule la fautive... je réparerai, tu verras.
GEORGES. — A aucun prix!... n'insiste pas... j'ai dit... Demain recommencerait la geôle. Madame Heiman emmènera Jeannine, elles iront faire un petit voyage dans le Midi... moi ailleurs.., toi tu retourneras à Paris...
ISABELLE, tombe effondrée sur une chaise. ■ — Oh ! mon Dieu !
Entrent Pierre et Jeannine