‹ Maman ColibriChapitre 33 sur 120 · SCENE lY · texte numérisé non relu

SCENE lY

Les Mêmes, GEORGET

IRÈNE, battant des mains. — Qu'en distu?

GEORGET. — Epatant! c'est féerique!... et d'une cou' pur adorable...

IRÈNE. - J'ai fait arrant;er ça, ce matin, par l'électj Gien qui est venu poser les fils de la salle de oiain... Tu vois, c'est très simple, des lampouies dans des fleurs

GEORGE1 — Maie il fallait avoir le goût de l'assortiment.

IRÈNE. - Voilà! Je n'ai rien à faire pendant que tu es à la caserne... il faut bien que je m'amuse... Et maintenant, mange! Tout à l'heure tu n'aurais plus faim. Qu'est-ce que tu guignais ?

GEORGET, s'approchant de la table et montrant un fruit. — Ça. (Fuis désignant du doigt la gorge d'Irène entr'ouverte sous le voile.) Et ça...

IRÈNE, lui servant le fruit. — Prends.

(Puis elle s'approche de lui le cou levé.) Et prends.

Xi l'embrasse sur un coin de chair rose.

GBORGET, après s'être assis à la table. — Ah! qu'il fait bon d'être chez soi, tout de

IRÈNE. — J'iadore le bleu.

GEORGET. — Terrible! Qu'est-ce qui te^ rend si bête?...

IRÈNE. — L'amour! le pauvre, absurde et doux amour!... Ah! l'heure adorable, chéri! Je les goûte en avare, ces heures... Je les respire comme des pêches... Voilà notre soir, notre beau soir qui monte, qui entre par les fenêtres... Le coucher du soleil arrive en même temps que toi, tous les jours; c'est un phénomène naturel dont il me semble que je ne pourrai plus jamais me passer, quand tu auras fini ton service et qu'il nous faudra quitter mon paradis potager et ma colline et tout ce que je lui laisserai !...

GEORGET. — Rien ne nous obligera à nous en aller, d'ailleurs...

IRÈNE. — Si. Vois-tu, il y a des forces^ supérieures à nous-mêmes qui nous chassent toujours en avant... En avant! Il faudrait pouvoir arrêter les minutes ineffables! On les prolonge, mais ce n'est plus la même chose ! Jamais plus je ne retrouverai ce momeint unique, bête et charmant de ton existeaice, qui est un signet si étonnamment précis parmi les feuilles éparses des années... Arrête-toi donc, soleil!

GEORGET. — Si tu y ticus absolument, je peux faire trois ans de service, tu sais?... Ma galanterie ne connaît pas de bornes.

IRÈNE. — Bah! après cela, ce sera autre chose... d'autres formes de nous-mêmes... Mange va, mon petit!, mange, ne m'écoute

pas rabioter. J'aime te voir avoir faim, avoir bien faim... Tiens, encore un fruit, tu veux F

GEORGET. — Il est de chez nous?

RENE, extasiée. — De chez nous! comme tu as bien dit cela!... oui, de chez nous, de notre boîte... Avoue qu'elle est exquise notre maison, quand on la voit de la route ©n montant... Elle dit bien ce qu'elle est, ^hein? Elle est positivement plus tendre que les autres dans le feuillage... avec le bruit gai de sa fontaine et de ses oiseaux...

GEORGET. — Tu es lyrique, mais juste.

IRÈNE. — Je suis lyrique parce que je réalise wa rêve... le grand, grand rêve! Je suis lyrique pour la maison, parce que je n'en ai jamais eu qu'une : celle-ci.

GESORGET. — Ingrate! Et les nôtres d'avant?... EHes ont eu leur bon.

IRÈNE, — JNon, non, elles n'existaient pas : nou-s n'y ét^'ons pas ensemble; nous les volions... Ces choses-là se passaient avant moi, je ne m'en souviens pas... je ne me souviens de rien... Maintenant seulement j^ existe... Mon corps est nouvetru. Il me semble que je vivais dans des gaines, à l'ombre... maintenant tout mon* être est libre. Je pousse... La cosse est craquée.

GEORGET, montrant en souriant sa robe lâche, où elle paraît effectivement très nue. — Et bien craquée encore!... Je ne m'en plains pas... C'est vrai, tu es autre, tu n'es plus la même maîtresse... Ce n'est pas l'hiver dernier, dans tes salons de l'avenue Friedland, que tu aurais osé une toilette pareille.

IRÈNE. — Ajoute tout de suite que je m'encanaille!.. Ah! si tu savais la joie que j'éprouveî Je peux dire à mes bras ': vous •êtes libres d'être nus, d'être beaux, d'être roses, ne vous gênez pas... Ces petits doigtslà craignaient les bagues trop chargées ; ma gorge, les parfums trop forts... Maintenant, je ne suis plus que de l'amour. J'ai les ongles trop faits, les veines plus poudrées, les vêtements indécents, communs et lâches... et je laisse aller tout le corps, litre, herureux de ta maîtresse, comme un Douqu-et trop serré qui se dénoue tout à coup. Dieu qu'il fait bon!

GEORGET. — Ah ! quelle griserie monte de toi et de tes parofesl Oui, c'est autre chose... Tu vous laisses dans une atmosphère extra- 'Ordinaire qu'on emporte, ensuite, avec soi, partout, et qui enivre les heures les plus banales de la jon/née... à ce point que...

IRÈNE. — Que d'autres en profiteraient?

GEORGET. — Non... mais presque. (Le do- Tnestique entre.) Prends garde!

IRÈNE, sans détacher ses bras du cou de Georget. — Par exemple!... c'est un souvenir d'esclavage! Prendre garde, à quoi? Laisse-moi savourer en paix les privilèges de mon déshonneur.

Elle reste enlacée, devant le domestique.

GEORGET. — Qu'est-ce que c'est?

LE DOMESTIQUE. — Un livro que M"® Dcacon envoie à monsieur.

GEORGET. — Ah! au fait!... (.4 Irène.) Oh! rien... un rDman dont elle me parlait hier et qu'elle avait promis de me prêter. C'est sans aucune importance... Pourquoi fen vas-tu?

IRÈNE. — Moi? je ne m'en vais pas...

GEORGET. — Si, pour une raison ou une arutre, tu trouves qu'on se voit trop...

IRÈNE. — Mais tu es tou, chéri!

GEORGET. — Non, nou, tu as tiqué quand on a apporté le livre.

IRÈNE. — Je n'ai pas tiqué du tout. Tu te tcompes mon chou... Que veux-tu que ça me fasse? Je la trouve charmante, notre voisine... très distinguée... un peu snob, mais charmante.

GEORGET. — Oui, uu peu snob... Il faut penser qu'elle est cousine par alliance du président des Etats-Unis. Elle croît que cela lui crée des titres au respect des mufles.

IRÈNE. — Je ne l'aurais pas reçue chez moi!... Il est vi'ai, qu'elle n'en sait rien!... La chose, précisément, que je trouve étrange, c'est que des gens aussi bien élevés qu'elle et sa mère, mettent tant d'insistance à frayer avec nous. Enfin, elles ne peuvent pas se faire d'illusion, . franchement, sur notre situation ir régulière?... S'il est une union qui ne laisse pas flotter de doutes, c'est la nôtre... Alors?

GEORGET. — Oh! les Américains, tu sais... En pays étranger, ils ferment les yeux devant nos mœurs de sauvages...

IRÈNE. — Les jeunes filles ne ferment jamais les yeux dans aucun pays, mon cher ; excepté quand elles sont en quête d'un mari et d'un titre... 'Un parti pour toi, tiens!

GEORGi». — Méchante! je n'aime pas ce genre de plaisanteries de mauvais goût.

IRÈNE. — Je m'amuse. Tu peux voir miss Deacon tant que tu voudras, ici, chez elle. Je ne suis pas jalouse; tu le sais bien, cher chéri. Je suis même très heureuse qu'elles viennent ce soir, nos voisinee, car elles vont venir, tu sais, pour... la machine, là...

Elle montre le ciel.

GEORGET. — Je sais. On ne m'a accordé la permission de minuit qu'en faveur de cet événement.

IRÈNE. — C'est curieux, une éclipse? Je n'en ai jamais vue. Ça m'impressionne...

GEORGET. — Il faut avojr vu ça. Puis, c'est une distraction.

LouisA, entrant par le jardin. — Madame, voilà M^« Ledoux qui arrive à la grille.

GEORGET. Zut!

IRÈNE, — Pourquoi?

GEORGET. — Cette vieille roulure m'iu' supporte...

IRÈNE, — Georges!

GEORGET. — Vrai, je ne comprends pas cette relation... ni ton intimité avec un laissé pour compte pareil!...

IRÈNE. — Dame ! je ne peux plus recevoir de princesses maintenant... que celles qui ont épousé leur chauffeur, îT'aime mieux M^^ Ledotfx. Elle est très bien ; c'est une philanthrope; elle a admiraMement monté — et avec son seul argent — cette fabrique de tapis orientaux pour rapprendre aux petits Arabes leur art et leur industrie... C'est très louable, et très artiste.

GEORGET. — Ce qu'elle a turbiné ! On m'ta raconté sa vie... quelqu'un qui l'a connue... Elle en a fait des f rasqoies, dans son temps !

LOUISA. — Madame, votla. madame Ledoux

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