SCENE III
Les Mêmes, IRENE
IRÈNE. — Arrivez donc!... Vous n'avez pas encore fini? Ce qu'on se rase par là, mes petits, ouf !
RICHARD. — Mon cigare n'a plus qu'un centimètre et demi, regarde.
IRÈNE. — Dis donc, hein ? Crois-tu !
RICHARD. — Quoi? la Brécourt?
IRÈNE — Cette vieille calamité qui ne peut pas supporter la. fumée de tabac, à son âge! Elle a pourtant eu un siècle pour s'y habituer. Je la retiens !
RICHARD. — Non lâche-la.
IRÈNE. — - Ce n'est pas l'envie qui m'en manque» Si tu crois cette petite corvée folichonne!... La Brécourt, la marquise, et ta future belle-mère... le wagon des dames seules !
RICHARD. — Reste dans celui des fumeurs.
LiGNiÈRES. — Oh oui ! madame, faites ça !
IRÈNE. -^ Il ne faudrait pas m'en défier 1 De quoi parlez-vous dans votre comparti-
IRÈNE. — TJn DEMI, MON GARÇON, "DN DEMI 1
ment? Nous, en parle mariage... c'est à mourir J'ai beau essayer d'amener la conversation de ta fiancée sur le divorce, ça a l'air de lui paraître trop prématuré.
RICHARD. — Dis donc, maman, ne donne pas de mauvais conseils à ma femme, je te prie.
IRÈNE. — A la condition que vous allez rentrer immédiatement... Oh! vous avez de la bière, veinards !
LOUIS, se précipitant. — Vous en désirez, madame ?
IRÈNE, riant. — Je vous crois! {Il lui en verse dans le verre qu'elle tend.) Allez, n'ayez pas peur. Un demi, mon garçon, un demi !
RICHARD, à Lignières. — Est-elle jeune, maman !
IRÈNE. — On nous prend pour frère et sœur quelquefois... moi ex, Richard?... Oh! dites donc, monsieur Soubrian, figurez-vous que l'autre jour à Armenonville, en descendant d'auto, bras dessus bras dessous, mais pas plus que cela, (Elle prend le bras de Richard ) pouT m'appuyer un peu, parce que j'avais les jambes engourdies, le garçon a cru que nous étions en bonne fortune... Il nous a offert un cabinet particulier... ma parole I... Moi j'étais ra^vie... Richao-d fulminait!...
RICHARD. — Cette blague !
irènt:. — Allons donc! Ça te met en rage d'avoir une mère qui a l'air aussi jeune que toi... {Un temps.) Seulement, au fond tu en es fier. Ça compense. {Mie lui donne une tape, de Véventail, sur la joue.) Georget n'est pas arrivé ?
PAULOT. — Il ne doit pas tarder.
IRÈNE. — Lequel de vous jouait si mal du piano, tout à l'heure?
LOUIS, désignant Lignières. — Lui.
IRÈNE. — Je ne vous félicite pas,
LIGNIÈRES. — Oh 1 mais je joue très bien l<a Valse Bleue; seulement avec un seul doigt, alors ça fait moins d'effet.
IRÈNR, près du piano, — Voulez-vous que je leur exprime mon état d'âme, à travers la porte ?
RICHARD — Maman, maman, je ne suis jamais tranquille avec toi !
Elle s'assied au piano, rapide, légère, toutes jupes papillotantes et attaque le Dies irœ.
LIGNIÈRES, bas à Louis Soubrian. — Je préférerais la mère à la future belle-fille.
LOUIS, de même. — Tu n'es pas dégoûté!... Mais ce n'est qu'une supposition; rien à faire. Maman Colibri, oui.,o mais la Vertu par un grand V. Pas la plus petite histoire... Nickelée!... Chaulin a essayé... Il s'est fait rembarrer dans les grands prix.
LIGNIÈRES. — Dommage! dommage!...
Quels yeux !
LOUIS. — Et le décolleté donc!... {Ils la détaillent tous deux du regard.) Le corps doit être charmant.
RICHARD, s' approchant d'eux. — Elle a un aplomb, maman !
MamaL Colibri
IRÈNE. — Voulez-vous que je leur exprime mon état d'ame, à travers la porte?
HGNiÈRES, avx un sourire. — C'était c«. •que nous étions en train de dire.
RICHARD, de loin, à sa mère. - Tu sais que Madeleine va parfaitement reconnaitre que c'est toi qui joues.
IRÈNE, se levant. — Ça lui donne-ra un avant-goût de la famille... (Méprenant son éventail.) Qui est-ce qui vient à l'Hippique, demain ? Oh! vous verrez ma ro-be, un amour!
RICHARD. — Tant mieux, parce que celle que tu portes, ce soir...
IRÈNE. — Elle ne te plaît pas? Je vais aller en changer, si tu veux F... Voyez-moi ça H vrai, mou garçon, je plains ta femme !
L.IGNIÈRES. — Je ne sais ce qu'il a contre cette robe ; elle est adorable !
IRÈNE. — Moi, je sais! 11 la voudrait couleur aubergine avec des pensées en application... et des choux... violets... avoue, hein? que tu voudrais des choux... tu en meurs d'envie !...
RICHARD. — Ce n'est pas ce que je veux dire.
IRÈNE, — Tais-toi, tiens!... Je t'excuse en pensant que si j'avais une fille, il y a déjà cinq ans qu'elle ne me pardonnerait ni la robe, ni le visaere... Et maintenant en
wagon
Oh ! une luu^
-•rmo %ire enra-
ger la Brécoi- ... o. auiot, une cignx^-.l* . vite, vite... des miennes... Je vais rentrer comme
si j'avais oublié la consigne... vous allez voir... Et a,vec mon plus gracieux sourire encore.
Et la cigarette aux lèvres, elle ouvre la porte du salon, d'un air distrait et naturel ; elle referme la porte derrière elle.
LiGNiÈREs. — C'est vrai qu'on dirait d'une grande sœur qui ne vous ressemblerait pas... D'ailleurs, la phrase est courante : « Madame de Rysbergue?... On dirait la sœur de ses enfants. »
RICHARD. — Mais, mon Dieu, c'est un peu ça... Maman s'est mariée, elle n'avait pas dixsept ans... j'en ai vingt-deux... comptez,
LOUIS. — Trente-neuf... Elle en paraît trente.
IRÈNE, apparaissant par la porte entrehâillée, à voix basse, et avec un clin d'œil. — Ça y est, mes enfants... Tableau!... Tiens, Paulot, le cendrier... (Elle lui tend sa cigarette, qu'il prend.) Et puis arrivez, hop!
La porte se referme.
RICHARD, aux autres. — Allons, vous venez ? (Ils jettent leurs cigarettes. A Fauiot, en lui tapant sur Vépaule.) Fasse!
Paulot entre le premier au salon
IRÈNE. — Ça. Y est, mes enfants.
LiGNiÈRES, les mains dans les poches, se balançant, à Louis. — C'est dommage... c'est dommage...
LOUIS. — Tu y penses encore?
LIGNIÈRES. — Elle est rudement désirable... je vendrais le lui dire.
LOUIS. — Je ne te le conseille pas...
Penses-y toujours, mais n'en parle jamais.
Lignières entre au salon. Au moment où Louis et Richard sont sur le seuil, M. de Rysbergue et Soubrian entrent par la porte de gauche, le pardessus sur le bras et le chapeau à la main.,