‹ Maman ColibriChapitre 4 sur 120 · SCENE IJ · texte numérisé non relu

SCENE IJ

Les Mêmes, moins SOUBRIAN

Tout ça, parce que tu es ja- Quand je voudiai

RIGHARD.

loux.

LOUIS. — Pourquoi ?.

j'aurai mieux.

RICHARD, — Bien sûr... je ne dis pas le contraire, mais je maintiens que, pour son temps, elle a été remarquable.

LOUIS. — Enfin, d'où sort-elle?... Qu'est-ce que c'est?...

RICHARD. — Ce que c'est? une Peugeot... du soixante à l'heure, mon bon, comme du pain.

LOUIS. — Avec un moteur qui cale à la oioohe... oui.

LiGNiÈRES. — Tu sais qup les Knapp en font une oii le moteur est en prise directe avec l'axe... ce qui donne ic:\ démarrage à mouirir de joie.

LOUIS. — Non ?

LIGNIÈRES, — Comme je te dis.

RICHARD, versant des liqueurs. — Oliartreuse?... curaçao, bière?

LOUIS. — Verse-moi un peu de sherry.

RICHARD. — Y eu a pas...

LOUIS. — Quelle boîte chez toi!... Pas 1: sherry... Tu ne pourrais pas dire à ta. mère de s'occuper un peu plus de sa cave ?

RICHARD. — Oh ! si tu crois que maman a

RICHARD.— 1)0 SOIXANTE a l'heure, mon bon...

le temps de s'occuper de la maison! Elle ne s'occupe même pas des dîners.

LOUIS. — Alors, qui s'en occupe?... Ce n'est pas ton père, je suppose, qui téléphone du bureau de faire un poulet Marengo à déjeuner.

RICHARD. — Et le cuisinier donc!... Il est là pour ça. Et puis moi ; moi, j'ai l'œil sur la maison, parfaitement, entre deux affaires de Bourse... et il faut que ça inarche sec!... C'est moi qui flanque les domestiques dehoi-s.

LOUIS. — Alors, quand tu vas être marié, que deviendra-t-on chez toi ?

RICHA.RD. — D'abord, rien n'est encore fait, et puis il y aura Paulot qu'oai dressera à avoir l'œil, pas Paulot ?

Il désigne son frère, qui ne dit rien, dans le fond... Dix-. mit ans, doux, blond et le regard très bleu

LIGNIÈRES. — Pour l'instaut, il a l'œil sur les bonnes, Paulot... Je l'ai aperçu hier qui pelotait Louisa dans l'antichambre.

PAULOT. — Oh ! ce n'est pas vrai !

LIGNIÈRES. — Ce n'est pas vrai ?... Répèteie pour voir, morveux ?

RICHARD. — 'Ha mieux, Paulot. li a une correspondance avec une femme mariée.

LOUIS. — Ça, c'est tordant... A son âge!... seize ans... 11 va bien.

RICHARD. — Pas, Paulot?... C'est la femme de qui, déjà?... du bouquiniste de la rue Margueritte.

LOUIS. — Mais il est déjà très gentil ton frère... avec ses grands cols anglais... (// lui prend la main.) Et il se fait les ongles, ma parole... du vernis!

RICHARD. — Voilà; c'est l'amour.

LOUIS, regardant en riant Faulot. — ■ Il rougit gentiment Paulot. Une femme mariée à seize ans!... Tiens, mais au fait, Lignières. a commencé ainsi en rhéto...

LIGNIÈRES. — Et ça dure encore.

LOUIS. — Non?... Toujours la..=

LIGNIÈRES. — La papetière d'en face le lycée.

RICHARD. — Mais, c'est un collage!

LIGNIÈRES. — Deux aus ! Oui, ça a commencé en rhéto. Je l'ai lâchée en philo et puis je l'ai reprise quand je suis entré à l'Acétylène. Dame, ça ne nous rajeunit pas!... Oui, c'est du temps de la classe du père Delaître que j'ai fait cocu le papetier... C'est une femme charmante, du reste... Elle a des idées sur la vie... C'est une mélancolique.

LOUIS. — Elle doit sentir la gomme et lepapier calque.

RICHARD. — Je me rappelle, en sortant declasse, à Janson, je lui achetais des cahiers dedeux sous... elle me les comptait trois. Ce n'est pas pour te vexer ce que j'en dis, mais tu me dois des tas de sous.

LiONTÈRKS.— Blaguez toujours. ..au moins, c'est une femme mariée. Evidemment, je ne dis pas que ce soit gai, gai... Le soir quand elle allume le bec Auer dans la boutique, je me sens le cœur fade... mais enfin ça vaut toujours autant que de courir vos grues.

LOUIS. — Non, moi je ne comprends que les grues.,, c'est propre, net et chic; on sait sur quoi on marche... Toutes les autres

femmes me font l'effet de femmes de ohamore.

LiGNiÈRES. - — Paulot dirait que ce n'est déjà pas si mal !

RICHARD, à Louis ISoubrian. — Et Marxienne? Ça bioheP...

LOUIS. — Epatamment... merci... Tu l'as vue la gosse da.ns la revue de la Cigale?

RICHARD. — Oui.... je la trouve charmante...

LOUIS. — Merci... n'est-ce pas?

RICHARD. — • Paulot, sais-tu si Georget doi< venir ?

PAULOT. — 11 me l'a dit, du moins.

LiGNiÈRES. — ■ Qui, Georget? Ah! oui, votre inséparable, le petit de Chambry.

RICHARD. — N'eh dites pas de mal... c^est mon meilleur lami.

LOUIS, prenant Richard par le hras. — Psstt!... Richard. On peut te parler à cc&ur ouvert?

RICHARD. — Vas-y.

LOUIS. — Papa, m'a assuré que tu étais fiancé à M'^^ Chadeaux.

RICHARD. — Après?

LOUIS. — Après? je vous ai observés tous deux pendant le dîner...

RICHARD. — Eh bien?

LOUIS. — Eh bien! si vous êtes fiancés, vous cachez bien votre jeu!... Et encore, me disais-je, après dîner, il va rester au salon, auprès d'elle... Du tout! voilà une demi-heure que nous sommes ici à nous croire obligés d'aller jusqu'au bout de nos cigares et tu ne manifestes pas la moindre intention de décaïiiller...

RICHARD. — C'est exprès.

LOUIS. — Comment?

RICHARD. — Je tiens à bien manifester ce soir, — parce que sa mère est là, — que rien n'est moins décidé, que rien ne justifie encore cette position de fiancé que tout le monde m'octroie, sans l'ombre de raison... J'ai vingtdeux ans, je suis l'associé de mon père et j'entends rester libre entièrement de mes actes et de mes goûts... J'exige que personne, pas même M"^® Chadeaux mère, ne me force la main.

Un domestique entre par la gauche.

LE DOMESTIQUE. — Monsieur Richard... on vient de laisser oe paquet pour monsieur. On m'a dit de le remettre de suite.

RICHARD, prenant le paquet. — Bon... Y a-t-il la facture?

LE DOMESTIQUE. — jSIon, Monsieur.

Lô domestique sort.

RICHARD. — Regardez, mes enfants.

Il ouvre un écrin.

LIGNIÈRES. — C'est admirable!

LOUIS. — Qu'est-ce que c'est ?

uiciiARu. — Lin pendentif... Emeraudes et perles.

LOUIS. — Ah, Ah ! Tu vois bien... le cadeau de fiançailles?

RICHARD. — Non, c'est un cadeau de rupture.

LIGNIÈRES. Déjà?

RICHARD. — Avec Nichette.

LIGNIÈRES. — Je l'ai aperçu hier qui pelotait

LOUISA DANS l'antichambre.

LOUIS. — Ah! c'est Nichette?

RICHARD. • — Oui... j'essaie de rompre honorablement. Elle fait un pétard du diable. J'ai eu une scène terrible hier... Elle m'a menacé de vitiriol.

LIGNIÈRES. — Alors toi, prudent...

RICHARD, montrant le bijou. — Tu vois... là... j'ai fait mettre deux dates : celle de notre première nuit et celle de notre dernière.

LIGNIÈRES. — Mais on a écrit mai pour la dernière, et nous ne sommes qu'en avril.

RICHARD. — C'est pour lui donner le temps de s'habituer.

LOUIS. — La nuit de mai !... C'est un coupon pour le mois prochain, quoi ?...

RICHARD. — Oh! un tout petit coupon...

une avance... Mon père m'a dit qu'il faudrait lui donner une gratification de vingt mille francs. Il me les a. promis.

LIGNIÈRES. — Ah ! veinard, d'avoir une famille qui peut doainer vingt mille balles aux maîtresses de ses fils!... Quel, fonds de papeterie on achèterait avec vingt mille francs !

lO

LOUIS. — Au fait, Richaixl, explique-moi, une bonne fois, pourquoi tu dis toujours

RICHARD. — Regardez, mes enfants.

mon père, en parlant de monsieur de Kysbergue, et, maman, en parlant de madame de Rysbergue... Faudrait s'entendre. Les poupées qui disent (( maman » disent aussi (( papa »...

RICHARD, l'interrompant, en riant. — Papa serait impossible et mère serait si drôle, si grave pour maman!... Cela lui irait si mal avec sa frimousse... (t Mère!... mère chérie!... ») J'aurais presque envie de rire... « Maman », même, sonne trop vieux pour elle... Nous a^vions ajouté un surnom, Paulot et moi, ces vacances à Trouville, pas, Paulot? tant cela nous semblait ridicule d'appeler sur la plage cette grande jeune femme maman tout court... c'était honteux... on se retournait.

LOUIS. — ■ Comment l'appeliez-vous ?

RICHARD. — Colibri. Maman Colibri.

uiGNiÈRES. — C'est gentil, mais c'est un peu long.

LOUIS. — Je n'aime pas les surnoms, ça fait toujours factice et bebête.

RICHARD. — Paulot qui avait trouvé ça en jouant au tennis... Il disait que derrière le âlet du tennis elle avait l'air d'un colibr? à travers les barreaux d'une cage... Oh! mais c'est qu'il est très poète, Paulot !... une nature en dessous... on ne sait jamais ce qu'il pense... et puis on est étonné...

LOU\3. — La voilà bien la poésie pour les imbéciles!... Colibri! Comme si un surnom d'oiseau, c'était plus poétique et plus flatteur qu'autre chose... Les oiseaux, c'est des petites bêtes malpropres qui mangent des asticots...

PAULOT. — Le colibri, il boulotte des fleurs.

LOUIS. — Et ta sœur ?

PAULOT. — Je l'ai lu l'autre jour en potassant mon Michelet.

LOUIS. — Et ta sœur ?

PAULOT. — Qu'est-ce que tu veux parier?

LOUIS. — Cent sous si je gagne et quarante sous si je perds.

PAULOT. — Tenu. (

Il sort.

LOUIS. — Ouvre la fenêtre, ça pue la fumée ici... c'est une infamie.

LiGNiÈREs, avec un sourire indéfinissable. — Je ne déteste pas... Cela fait un agréable mé>ange avec l'odeur de la maison.

RICHARD. — Comment l'odeur de la maison?... Elle a donc une odeur particulière ma maison ?

LIGNIÈRES. — Je te crois ! On la renifle de la rue quelquefois, quand les fenêtres sont ouvertes... un parfum trop fort, qui sent jusque dans l'escalier... C'est pénétrant... ça envahit tout... Tu y es habitué, tu ne le sens plus, toi... mais poux ceux qui arrivent, c'est exquis.

RICHARD. — ■ Le parfum de maman... Du ^5iypre, de l'œillet blanc et du foin coupé, je crois.

LIGNIÈRES, reniflant. — On dirait qu'il y a autre c-hose aussi... je ne sais pas quoi... c'est un parfum porté, volatilisé, depuis des années, dans les chambres... Tiens, sens ce coussin.

Il prend un coussin et le met sous le nez de Richard.

RICHARD. — Cest embêtant, pour des gens d'affaires.

LIGNIÈRES. — Il en est de ta maison comme des femmes, dans la rue, trop parfumées.

RICHARD. — On les fuit?

LIGNIÈRES, doucement. — Mais on y songe.

PAULOT, rentrant un livre à la main. — Tiens voilà.

LOUIS. — Lis toi-même, j'ai conâance...

mais ne triche pas.

PAULOT, lisant. — (( Ces oiseeaux vivent des fleurs de là-bas, de leurs sucs brûlants et acres, en réalité de poisons qui semblent leur donner leur âpre cri et l'éternelle agitation de leurs mouvements colériques, et aussi ces reflets étranges... or, acier, pierres précieuses... La vie chez cette flamme ailée, est si brûlante, si intense, qu'elle brave tous les poisons... Tête basse, il plonge du poignard de son bec au fond d'une fleur, puis d'une autre, en tirant les sucs... parfois empoilé de

furie, conttf* qui ? contre une fleur déjà dévastée à qui il ne pardonne pas de ne pas l'avoir xtteiidu... »

LOUIS. — Bigre! 11 en a une santé cet oiseau-là!... Enfin, tiens, voilà vingt sous, mais il faut que je vérifie... je sens que tu as triché.

A ce moment, la sonnerie du téléphone.

BTCHARD, décrochant V appareil. — Allô... allô... Vous demandez! Ah? pour un renseignement... alors téléphonez à notre siège central, demain, rue Taitbout... Quoi? Ah! c'est vous, monsieur Crouzet... Oui, je suis au courant... (Aux autres.) Taisez-vous donc, je vous en prie, mes enfants, une seconde ; je n'entends rien; c'est sérieux... {Reprenant V appareil.) Mon père est là-ihaut dans son bureau. N'est-ce pas, Paulot?

PAULOT. Oui.

' RICHARD, continuant. — Oui, il est làhaut... n est très occupé ce soir, il part demain pour Vienne... Oui, toujours en voyage... grosse affaire... nous allons avoir la concession de tous les tramways électriques... oui, notre modèle de Saint-Quentin. Ah! c'est pour l'Asseimblée générale que vous téléphonez... Eh bien, la souscription de dix mille actions est déjà prise ferme, par un groupe important... mais vous savez sur les nouveaux titres créés on en a réservé pour une souscription en espèces qui servira à doter la... (S' interrompant.) mais taisez-vous donc, nom de Dieu!... (Il reprend.) à doter la Belge- Américaine... Miaintenant si vous voulez des renseignements plus amples... Mon père, luimême?... Diable! c'est que je vous dis, avant son départ... Attendez une seconde... (.4 Faulot.) Paulot, veux-tu lui téléphoner là-haut, s'il peut recevoir demain matin, monsieur Crouizet... (A l'appareil.) Une seconde, monsieur... Oui, nous avons quelques personnes à dîner... Vous entendez ça d'ici?... Je vous remercie... elle va bien... Oh! ma mère ne compte pas aller à Cannes cette année... il est si tard !

PAULOT, téléphonant à un petit appareil ^intérieur, contre le mur. — Richard demande si peux recevoir demain matin monsieur Crouzet... A dix heures?... (>S'e retournant, à Richard.) Oui, à dix heures.

RICHARD. — Mon père vous attendra à dix heures... c'est cela... c'est entendu... Oui, oui... ici... parfaitement... bonsoir. (Il raccroche les récepteurs.) Je vous demande pardon... vous pouvez regueuler, maintenant, tant que vous voudrez.

LOUIS. — Merci.

Durant cette conversation, Lignières s'est approché du piano, où il a commencé en sourdine à tapoter un air de café-concert.

PAULOT, à Richard. — Père a dit qu'il allait dcficeindre dans une seconde.

LOUIS, s' interrompant de parcourir un journal, à Richard. — Hé?... Qu'est-ce que je vois là?... Cet article, souligné au crayon bleu dans le Journal... tu as vu?

RICHARD. — C'est de et? saJe petit Chimène,

RICHARD. — Allô., allô... Vous de-^andez?

que nous avons évincé... La prochaine fois, je le calotte publiquement. Et d'ailleurs, je vais lui faire demander des excuses, demain.

LOUIS. — Est-ce la peine de déranger deux messieurs pour ra importer des choses aussi plates ?

RICHARD. — Ah! non, tu sais... je ne plaisante pas sur ce chapitre-là... Le respect du nom avant tout. Il y a une chose sur laquelle je n'admets pas qu'on transige : l'honneur de la famille.

LOUIS. — Ce n'est pas moi qui te contredirai... avec quinze ans de salle d'armes que tu as dans les jambes. Mais tu t'emballes pour un rien ! Nini le disait l'autre jour à la gosse : c( Il s'emballe! Il s'emballe! »

RICHARD. — Pas le moins du monde... seulement j'ai un autre principe, très net...

LOUIS. — Prends garde. Quand on a trop de principes, c'est comme si on n'en avait pas du tout.

RICHARD. — Celui-ci : que l'humanité ne vaut pas la corde pour la pendre... et qu'il faut traiter les gens à coup de pieds dans le derrière. Une bonne gifle dans la vie est une réponse à tout.

LOUIS. — Pan, pan!... 11 fait bon se sentir de VOS amis. Justement, sais-tu oii est mon père, pendant que nous causons?

RICHARD. — Au salon.

LOUIS. — Du tout, là-haut, avec ton père à toi, en train de lui proposer une affaire... la commandite du Grand Radical... qui soutiendrait vos intérêts.

RICHARD. — Comment? Quoi?. . Votre sal© canard?

LOUIS. — 11 tire à 30.000, notre sale ca^nard !

RICHARD- — D'abord, nous ne nageons pas dans ses eaux... Nous sommes orléanistes et je croyais que ton père avait des idées pas trop éloignées de celles qu'il défend, tous les jours, dans son journal.

L0UI9. — Oh! papa, papa!... Quand il est à jeun, il est républicain ; quand il est pompette, il devient royaliste, et quand il est saoul, il est anarchiste.

La porte du salon s'ouvre et Irène de Rysbergue entre avec vivacité, en refermant la porte.

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