‹ Maman ColibriChapitre 53 sur 120 · LE TOUR · texte numérisé non relu

LE TOUR

qui l'emportait... Oui, j'avais beau crier, je ne réussissais même pas à l'impressionner... Les mots tournaient machinalement dans ma bouche... Cette sensation m'est restée toujours très nette,.. Que parles-tu de pardon, alors que, si je le lui offrais, c'est elle qui ne l'accepterait pas!

RICHARD. — Ah! c'est que tu te l'ima-

gines comme autrefois... Elle a bien changé en deux ans... Il ne s'agit pas de révolte, va ! Si tu l'avais entendue, ici, tout à l'heure, elle t'aurait touché, si simple, si repentante, si humble et lamentajble, la pauvre femme.

RYSBERGUE, — Elle s'cst accusée, n'est-ce pas?

RiCHAiiD. — Formellement.

RYSBEUGUE. — Ello a témoigné de sa honte? Pour un peu, si tu lui avais demandé de honnir son Georget avec hoTreur, elle l'aurait fait.

RICHA3D. — Je le lui ai demandé.

RYSBERGUE. — Il n'y a pas de renoncem«int qu'elle ne te consente!... Toutes les lâchetés, toutes les humilités, tu les auras, à une condition, une seule : c'est que tu lui donnes oe petit bout de gosse q*ui est là, qu'elle attend...' et qui est devenu la seule espérance à laquelle elle puisse se raccrocher... Je vais même, mon pauvre Richard, t'enlever une illusion, et ce te sera pénible, mais que veux-tu?... EJ'le t'a probablemeînt fait aussi des protestations de tendresse et elle t'a donné à comprendre que c'était beaucoup pour toi qu'elle revenait? RICHARD. — Sans doute.

RYSBERGUE, hd donnant une tape ironique sur Vépaule. — Et tu en as conçu, avo'Ufe, \m peu de fierté? Naïf! Je suis fâché de t'erklever cette illusion facile, mais si nous étions seuls, toi et mod, ni l'un ni l'autre, nous ne la reverrions. Celle-ci va droit à sa continua- ■tion, son instinct la dirige égoïstement toujours... vers ce qui est son nouveau destin. Le passé est mi fleuve qu'on ne remonte pas. Madnt'^nant (montrant l^ porte de la chambre du 6éb^.) c'est à lui le tour!... Mais nous, mais nou«... mon pauvre Richard!... Sans celui quà vient de naître, que serais-tu pour elle! Va, va, quoi qu'elle t'en ait dit, oe n'est pas vrai... Elle a employé l'halpile pitié des larmes pour t' attendrir... Que ne ferait-elle, probablement, pour gagner oet enfant?.,. Elle revient avec la dernière des platitudes se ranger sous les lois qu'elle a reniées, il n'y a pas deux ans, et avec quel orgueil... Contradiction, oui, nmis contjadiction apparente... Et regarde la courbe de sa vie, comme elle est dessinée, nette, précise!... Mon pauvre Richard, va, tu as beaucoup à apprendre... Et les femmes te rouleront encore.

Et, paternellement, il lui allonge une pichenette sur la joue. On dirait qu'il y a une jalousie sarcastique et triste dans cette caresse.

RICHARD, regarde son père, sans bien comprendre. Ses yeux francs et clairs un peu ahuris. — Alors, père, tu attribues à une basse comédie, son attendrissemenrt de tout à l'heure, ses larmes?

Il est presque indigné.

RYSBERGUE. — Non pas, c'est inconscient! .. Et qui sait même, peut-être est-elle

sincère... Sait-on? (It s'assied nerveusement sur le bord de la table.) Peut-être ne se souvient-elle déjà plus... car c'est effrayant, nouisl'avons éprouvé nous-mêmes, ce don d'oubli, total ! C'est comme les bêtes, oui, — ■ elle trouvait la comparaison ju-ste, dans son délire — qui donneraient leur vie, se haussent jusqu'au plus complet sacrifice, pour défendre leurs petits ; puis qui, cet instinct apaisé, ne se souviennent plus de rien, et subitement, en un jour, passent du renoncement le plus fou à l'indifférence la plus morne; c'est fini, ' la fonction est terminée. A une autre!... Vois-tu, j'ai réfléchi beaucoup pendant deux ans de solitude. Des mots qu'elle disait merevenaient à la mémoi^'e, me -tarabustaient sans cesse. (( Ma fonction envers vous est terminée... » clamait-elle, et j'ai compris, j'ai compris la vérité. Elle avait raison. La femme n'est pas un être indépendant et libre comme no-us, elle est asservie à des lois de nature qu'aucune civilisation n'a encore abolies et n'aboliera jamais. Elle est une succession de fonctions, et absolument contradictoires. Toutes ces fonctions, la société est arrivée à peu près ^ les concilier, par des époques fixes et observées, de mariage, d'évolu-tion... Ça va tant bien que mal... ça va... Mais qu'il survienne, dans cette évolution une simple erreur de date, de tour, comme il est arrivé à ta mère, dont le cœur ne s'est éveillé qu'à l'été de sa vie, patatras, l'édifice de paix s'écroule ! Et alors, c'est l'amas des drames, les instincts lâchés, les deuils, les irréparables vérités. Alors, petit, il arrive ce qui nous est arrivé. Les volières heureuses oti l'on vivait ensemble se brisent, et les dissentim^eoits effrayants ne se taisent et ne se rejoignent une seconde qu'autour du premier vagissement de l'enfant qui vient de pousser le cri de la vie, et du renou\'eau éternel.

Il y a, dans son ton, la grande émotion contenue d'un père qui éduque encore son enfant. ,

RICHARD, — Père, que ta sagesse <*st devenue amère ! > ,. . .

RYSBERGUE, le regardant avec une infinietendresse. — J'ai vieilli. Ça t'arrivera bientôt. Déjà tu t'es bien modifié... Maintenant, si tu me demandes pourquoi, possédant cette sa^ gesse, comment, étant capable d'admettre et de pardonner, je n'ai pas assez de supériorité ou trop d'égoïsme,- comme tu voudras, pour me résoudre à l'approcher, la revoir sans rien lui demander d'elle-même, je te répondrai queje manque de courage... Peut-être un jour, des hommes viendront, assez foi-t.s, assez libres, pour assister au phénomène de la femme avec une simple indulgence et une pins calme équité. Pour nous, notre passé religieux, des préjugés, de vieilles et adorables coutumes n« peuvent chasser de notre mémoire cette conception de l'épouse pure et chaste, de l'amour unique, fidèle au foj^er domestique. On ne porte pas en vain le poids de tant de

siècles catholiques. Sans doute, c'est étroit, égoïte, mesquin... mais que veux-tu ? J'envie ceux qui sauront un jour se libérer de cette conception ©t s'atfraneliir de ce passé. Oui, je pressens une plus mâle et plus juste sagesse qui diminuei-^ d'autant la somme des douleurs courattites, mais nous, on a trop d'attaches... On voudrait, on ne peut pas! Nous sommes ceux qui auront côtoy^une espérance, sans avoir eu la force de la saisir.

RYSBERGUE. —Je vais aller a pied... Bonsoir...

Voilà... maintenait que je t'ai tout expliqué, je te laisse à ta mère.

RICHARD. — Alors?

RYSBERGUE. — Alors, je désire qu'on m'en parle le moins possible. Rends-la heureuse, Kioliard. Sois bon pour elle... Je ne puis pas dire autre chose... sois bon, mais moi... vaut mieux pas... As-tu un cigare?

richard. — Là, sur la table.

RYSBERGUE. — Oîî as-tu acheté cetle boîte? Ils ne sont pas trop mous, j'ai déjà remarqué. Où les prends-tu ?

RICHARD. — Toujours au bureau de la rue Tronohet.

RYSBERGUE. — J'y passerai (H aspire une bouffée.) Voilà... Alors je vais aller tout seul au Comptoir international.

RICHARD, vivement, empressé. — Mais, père, jo t'accompagne.

RYSBERGUE. — Noii, noài, ce n'est pas la peine, lieste ici, tu as à faire. Je t'avais donné rende^^vous parce que je passais sous tes fenêtres; autrement!... Qu'est-ce que tu fais ce soir?... Ah! c'est juste, tu ne sortiras ppiut-être pas.

RICHARD. — Mais si... Veux-tu que nous allions quelque part ?

RYSBERGUE. — Non... mais nous aiirions pu faire une partie bu cercle... ou un billard... Je n'ai plus la main depuis quelquetemps.

RICHARD. — Entendu... avec plaisir.

RYSBERGUE. — C'cst ça... si tu u'as rien de mieus à faire, passe me prendre. Bonsoir.

RICHARD, encore une fois timidement. — Tu ne veux même pas la voir ?

RYSBERGUE. — Non, non, ne parlons plus jamais de ces choses, veux-tu?... Voilà... Alors, à après dîner... il fait un beau froid; je vais aller à pied... Bonsoir...

Il sort, le col relevé, la canne dans la poche de son pardessus, le pas traînant, le dos voûté.

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