SCÈNE Ylll
PIEHRE, ISABELLE
PIERRE. — J'ai failli devenir tout à fait ridicule. Merci de m'avoir arrêté à temps AJi ! décidément, oui... pas dans le train!
ISABELLE. — l'ersonne n'est parfait.
PIERRE. — Oh ! je sens la tare, allez ! Je iie m'illusionne guère. Je possédais autrefois une petite amie (ne cherchez pas, je vous en prie, vous n'avez pas connu) qui s'intéressait vivement à un jeune auteur dramatique dont le nom ne nous est pas encore parvenu. Il est de Nantes, disait-elle, et il prétend que c'est pourquoi il ne réussira jamais. J'essayai vainement de protester. (( Non, non, repritelle, il me répète souvent : Vois-tu, il y a quelque chose qui me manque; si j'étais né à Paris, mais né... ce qui s'appelle né... eh bien ! je l'aurais. »
ISABELLE, riant. — Que lui manquaït-il?
PIERRE. — Le dialogue.
ISABELLE. — Et alors?
PIERRE. — (( Je iie sais pas, moi, ce que c'est que le dialogue, » — ma petite amie parle toujours — (( mais il paraît qu'au théâtre on ne peut rien faire sans le dialogue. — Ce n'est pas l'esprit qui me gêne, dit-il ; l'esprit, ça, c'est national ; il n'y a pas de départements. Alors, les deux premiers actes, tout marche. Seulement, c'est lorsque arrive l'émotion, au troisième acte... (l'émotion, il paraît que c'est au troisième acte) alors ça n'y est plus, je .me laisse aller, tu comprends, j'ai l'air de croire que c'est arrivé, d'y couper. Il doit y avoir une manière de ne pas avoir l'air d'y couper! Seulement, voilà, il faudrait être de Paris. » Eh bien ! tel ce bon jeune homme qui se destinait à l'art dramatique, quand arrive l'émotion, il vaut mieux que je retourne en province, voyez-vous... je n'ai plus la nuance.
ISABELLE. — Revenez guéri.
PIERRE. — Adieu, Isabelle. Je ne vous en veux pas. Vous me croyez?
ISABELLE. Oui.
Un temps. — Le domestique apporte le chapeau et le pardessus.
PIERRE, mettant son pardessus. — Je vous écrirai. Quel souvenir vous allez garder de moi! J'ai honte un peu. (Il se regarde complaisamment dans la glace en mettant son chapeau.) Bah! en somme, rococo, mais j'aur rai été ce qu'on appelait autrefois un galant homme... la jolie expression!... un de ces voyageurs surannés comme on en rencontrait jadis, dont on disait : Je l'ai oonnu à Chiassetti, ou ailleurs, il aimait une belle dame, qui avait un chapeau de satin blanc, et il mourut en lui écrivant des vers sur son Pétrarque. (Il rit.) Allons, adieu. Quelle stupide conversation de départ J
L'Enchantement
GEORGES, rentrant, — La voiture est là.
PIERRE. — Je me sauve. {A i¥™® Heiman, qui vient d'entrer.) Au revoir, vous. Oh! nous sommes gens de revue !
ISABELLE, lui tendant la main. — Bon courage, mon ami.
Ils te regardent.
PIERRE. — Bonne ohance, Isabelle. {A Georges, en sortant, la voix un peu contractée.) Fermée, la voiture? Il doit faire un temps!