MAUVAIS
préservé, voilà tout, de me délivrer de cette éducation médiocre dont vous êtes la patronne agaçante. [Jeannine entre à ce moment Elle passe devant Pierre qui la happe au passage.) Tenez, là, votre petite élève... la chouchoute... Vous en serez fière, allez!,., que voulez-vous qu'il pousse dans de pareilles caboches ? Ah ! l'aurez-vous préservée celle-là, avant la vie, Isabelle!... Eh! eh! mon Dieu, quels yeux mauvais! Voyez-moi ça!... la petite poison !
Jeannine se dégage d'un coup d'épaules et va froidement à sa sœur.
GEORGES. — Tu l'embêtes, cette enfant, avec ton lyrisme !
JEANNINE, à Isabelle. — Tiens, voilà tes clefs.
Elle jette les clefs sur la table avec bruit et s'en va.
ISABELLE, à Jeannine. — Jeannine! Eh bibii ? Jeannine, où vas-tu?
Jeannine sort sans répondre, sans se retourner.
ISABELLE, à Pierre. — Vous l'avez froissée! C'est intelligent. N'importe, vous m'amusez... Comme si tout le monde avait à se préserver, comme si c'était une loi de naissance!
GEORGES. — Le passionnât obligatoire.
PIERRE. — Vous préférez la petite épargne bien française.
GEORGES. — Non, mais il devient extraordinaire, ma parole... On dirait qu'il s'en prend à nous... Pourquoi cet air rogue?
ISABELLE, interrompant encore vivement.
— Oui, que voulez-vous dire? Que nous ne sommes que de petits bourgeois? Mais pourquoi nous en faire un crime ! C'est curieux, Pierre n'a jamais pu admettre qu'il y ait des âmes totalement, oh ! mais to-ta-le-rnent fermées à ce qu'il appelle avec tant de fracas (( la passion ». Elles peuvent aimer beaucoup tout de même, soyez-en sûr... C'est ceir: que vous voulez me faire dire? (Elle se retourne vers Georges et très sérieuse.) Eh bien ! je le dis sans gêne, et Georgas ne le trouvera pas déplacé : nous nous épou&r'^'' tous deux, oh! mon Dieu, sans passion.. 3t c'est tout de même une belle union que la nôtre.
PIERRE. — Je n'ai pas dit le contraire. Seulement, pourquoi ce petit air fat et compatissant?
ISABELLE, riant. — Mais non! vous êt^s extraordinaire. Question de nature, de... tempérament, je ne sais pas, moi... vous allez me faire dire des bêtises.
PIERRE. — Oui, vous avez la prétention d'être supérieurement équilibrée. Quelle erreur est la vôtre! Je n'en veux d'autre preuve que cet amour désordonné et insupportable pour Jeannine.
ISABELLE, avec volubilité. — Ça, c'est •autre chose, mon cher! Cet amour-là est fait de quinze années de dévouement, d'abnégation, de...
PIERRE, V interrompant. — Je m'en fiche. C'est de la passion, et de la plus déséquilibrée, encore ! **
ISABELLE. — Oh! puis, la passion! On ne s'en lassera alors jamais de ce vieux sentiment si fatigué, si usé?... Voyons, Pierre, vous ne trouvez pas qu'il serait temps d'y substituei autre chose, um sentiment plus grand, plus noble, plus sain?
PIERRE. — Là! vous croyez avoir dit quelque chose de très fort ! On le voit à votre air épaté. Mais vous parlez comme une institutrice libérale ! Mais vous n'êtes rien moins qu'une émancipée, ma pauvre ajnie. Quelle illusion!... Et puis, diantre, attendez au moins demain matin. Vos idées changeront peut-être d'ici-là!
ISABELLE. — Continuez, vous m'amusez.
PIERRE. — • Non, je vous vexe... Seulement, tant pis! c'est agaçant... A la veille, que dis-je? à la minute du sacrifice, voue avez une manière de sublime tranquille qui dépasse tout ce qu'on peut rêver!... (Sarcastique.) Hé! toi, là-bas, l'homme, que pensestu dans ton coin de cette conversation de soir de noces?
GEORGES, négligé. — Continuez, ne vous gênez pas pour moi.
ISABELLE. — Nous peiisons de même, n'estce pas, Georges? Oh! nous nous sommes très approfondis.
GEORGES, se rapprochant, la boîte de cigares à la main. — En tout cas, un fond commun, que je ne crains pas d'avouer, '''est l'amour de la paix... Je redoute les p'^^.gea
L'Enchantement
sublimes... Je no vois pas pourquoi je ne ) me passionnerais pas pour mon bonheur... mon travail aussi. J'aime bien mon travail... je crois... il me semble... Tu veux un cigare ?
l'TEiiRE, risihlement moins maître de lui. - Le calumet de la paix?
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aliORGES,. — Je Nk suis pas un homme PLU^1 MÉDIOCRE qu'un AUTRE.
GEORGES — Ne raille pas, vieux. Oui, j'ai an penchant au bonheur, un irrésistible penchant à la paix. Tout petit, je me souviens que je te cédais déjà aux billes, au collège, quand tu trichais, ce qui t' arrivait souvent dans la fièvre des jeux illusoires, pour avoir la paix. Ça dure encore. Et ne hausse pas les épaules. Je ne suis pas un homme plus médiocre qu'un autre.
Ce disant, il a un peu brutalement appuyé la main sur l'épaule de Pierre.
PIERRE, énervé. — Possible! c'est toi qui railles, eh bien! écoute..,
ISABELLE, interrompant avec vivacité. — Quoi? (Elle le regarde fixement.) Je vous défie, Pierre, de ne pas rire.
PIERRE, après un court silence, haussant les épaules. — • Vous avez raison. (La voix changée.) Tiens, veux-tu me faire chercher mon vestiaire et une voiture, c'est plus important.
GEORGES. — Comment donc!
Il sort.