SCÈNE V
RYSBERGUE, SOUBRIAN, seuls.
RYSBERGUE. — Un cigare en sortant, Sou- 'orian ?
Il lui tend la boîte,
SOUBRIAN. — Volontiers,
RYSBERGUE. CeUX-ci ?
SOUBRIAN, coupant son cigare et allum^- — Quelle existence que la vôtre!... Tor par monts et par vaux!... On peut d.- ,^e vous ne volez pas votre argent, vous!... Vous êtes un glorieux brasseur d'affaires, mais nom d'un chien, votre vie n'est pas une sinécure. Vous n'avez pas même le temps de prn fiter de votre luxe.
RYSBERGUE. — Mon luxe, mais c'est pour ma famille, ma femme, mes enfants... Moi, je vivrais avec un lit, une table et une chaise.
SOUBRIAN. — Comme Napoléon.
RYSBERGUE. — Si VOUS voulez ! Le luxe, pour les amuser, eux... le travail, pour m'amuser, moi... histoire de passer mon activité..
SOUBRIAN. — Comme Napoléon.
RYSBERGUE. — Formidable, oui. Cela vous étonne?... Bah! c'est une revanche d'activité que nous prenons, nous autres aristocrates, sur la vie immobile et contemplative de nos aïeux.
SOUBRIAN. — Les -fils ont des fourmis dans les jambes... Alors, mes pères devaient être rudement plébéiens, car j'ai bien envie dq m' asseoir. "^
WTSBERGUE, — Moi, (le marcher, vivre, aspirer ! Ce train de maison dont voiis parlez, je n'on jouis même pas! C'est vrai... j'aime le sentir prospérer, certes, mais au fond il m'ennuie... Tant de bruit ne laisse pas de m'agacer, toutes ces femmes, ces jeunes gens, ces soirées de musique me porteraient pour un peu horriblement sur les nerfs... Non, mais revenir comme je vais le fa're, dans huit jours, 'avec un petit demi-miliion à jeter aux enfants et à ma femme, voilà mon plaisir... Faire fructifier ma fortune, établir une famille honorée, enviée, digne de ma branche passée, de mon nom, — quitte à le faire reluire d'un éclat nouveau sur tous les essieux des tramways électriques, — voilà ma joie... Sans quoi, que me faut-ii ? pas même une bonne table... un cheval de selle... des chiens de chasse... d'excellents cigares... (Il en prend un dans la boîte.) Comme celui-ci...
souBRiAN, clignant de Vœïl. — Des femmes...
RYSBERGUE, après avoir regardé dans le vague, un instant. — Peah!... Je n'ai pas le temps de me payer une conscience compliquée ! {Changeant de ton.) Vous voyez que je réponds a.vec fa-anchise à votre interview, hein?... Je vous vois venir, vous, depuis une heure... Vous voulez me tirer les vers du nez... On ne me fait dire quie ce qu'il me plaît.
SOUBRIAN. — Oh ! mes intentions sont pures... Evidemment un article sur vot.e .ndustrie m'intéresserait...
RYSBERGUE. Ivouvant U journal soyligné au craucyïi lieu sur un canapé. — Comm.e celui-ci ?... (Gesle de protestation de Soubrian.) Attende-.^ donc que je plie ça « Absolument inutile de laisser traîner ces petites choses sur les fauteuils.
Il va au tiroir.
SOUBRIAN. — Voyons, Rysbergue... une fois, deux fois, avant de franchir ce seuil, ■'acceptez-vous la. commandite du Grand Badical .?
RYSBERGUL^ avec vne moue. — Hum! Le titre...
SOUBRIAN. — Ça se change.
RYSBERGUE, souriant avec mépris. — Mais (( radical » c'est difficile à faire disparaître d'une manchette.
SOUBRIAN. — Il y a des benzines très puissantes... Si on le changeait?
RYSBERGUE, trusquement . — Je serai très net... Xon.
SOUBRIAN — Et pourquoi ?
RYSEERCoTE — Farcc que, mon chetr...
Vous permettez que je sois franc ?
SOUBRIAN, — Faites donc.
RYSBERGUE, refermant le tiroir où il a glissé le journal. — Eh bien, si je portais un grand nom français, ce me serait égal de le compromettre un peu. Il est des gloires nationales qui supportent vaillamment, et même peuvent tirer une légère coquetterie de cer-
taines compromissions. Ce n'est pas la mêm« chose pour nous, les étrangers... {Un domestique entre avec un pardessus et aide M. de Byshergue à le passer.) Bien que ma femme soit très française et de vieille souche incontestée, je n'en reste pas moins
■"\^filiiN. — Il Y A DES BENZINES TRÈS PUISSANTES...
étranger.. . et il s'attache toujours un peu de di'^'^redit, vous le savez, à un nom de là-bas... 9n ? beau faire, nous avons toujours vaguement l'air rastas.
SOUBRIAN. — La Belgique est une petite France. ,
RYSBERGUE, souriont. — Vous êtes bien aimable, mais un grand Belge n'est j^amais qu'un petit Français. (Au domestique qui a fini.) .Merci, mon ami. (Le domestique sort.) Je dois être susceptible en proportion de cette infériorité. Qui plus est, de mon nom presque royal, — là-bas! — j'ai fait une raison commerciale ! Songez donc comme il faut que je le préserve et ne laisse point retomber sur moi ou sur ma famille la plus petite des suspicions, de quelque nature qu'elle soit!... J'ai plaoé cet orgueil plus haut que tout dans ma vie, prêt à châtier qui en douterait; mes enfants sont élevés dans ces idées... elles sont déjà le but de leur vie, j'en suis sûr. Le marclié que vous me proposez n'a rien de déshonorant en soi, il est de commerce courant ; je ne puis l'accepter, voilà tout. Je vous prie de m' excuser.
Ceci a été dit avec une certaine morgue et grande fermeté.
SOUBRIAN. — Mais comment donc ! Ce point de vue est trop respectable... Seulement il était inutile de me faire toute cette vaste
profession de foi pour un refus aussi naturel... Je vous lai t-ransmis une proposition de nos actionnaires... moi, pour ma part personnelle, vous savez, je m'en fous!
RYSBERGUE. — J e ne vous ai pas dit autiTe chose.
souBRiAN. — Nous sommes d'aoeord.
RYSBERGUE. — Vous ie voj^ez.
souBRiAN. — Allons au Ceicie,