‹ Maman ColibriChapitre 89 sur 120 · ISABELLE, JEANNINE · texte numérisé non relu

ISABELLE, JEANNINE

JEANNINE. — Tu m'as appelée?

ISABELLE, à part: — Elle... Oh! elle!

JEANNINE. — Qu'est-ce que tu veux?

ISABELLE. — Oui, je t'ai appelée pour que tu essayes tes chapeaux qu'on t'a apportés (Elle ouvre les cartons, elle met un chapeau sur la tête de Jeannine.) Il n'est pas laid, celui-là.

JEANNINE. — Fais voir l'autre. Non...

ISABELLE. — Tu u'aimes pas le pailleté, là, devant? Ça se fa'it beaucoup.

JEANNINE. — Je préfère le grand bord.

ISABELLE. — Le pailleté a du genre, tu sais... Puis, tu as raison.

JEANNINE. — Et les tiens, ils ne sont T»as a.^

ISABELLE. — Oh! moi... avec mon grand noir... c'est suffisant... La toilette m'est bien égale... à la campagne... je ne suis plus assez jeune, ni assez belle... Toi, c'est amusant de t'habiller, parce que c'est comme une poupée chic... Tu es si jolie! Tout te va ! Regarde les chapeaux, ils te coiffent tous... la modiste me le disait encore hier... Alors, c'est celui-là que' tu as choisi? Remets-le dans la boîte... (Au moment où Jeannine va sortir, elle tend vivement un porte-cigarettes.) Will you hâve cigarette, miss?

JEANNINE. — Certainly.

ISABELLE. — Take.

JEANNINE. Well.

Elles allument leur cigarette

L'Enchantement

ISABELLE, la poussant vers le canapé. — Assieds-toi là... Tu as le temps... Tiens, leis allumettes. {Elle rit et la tient enlacée.) •Cli'tit bout, va!... tu ne sais pas ce que ça veut dire : ch'tit bout? c'est les paysans d'ici qui disent comme ça... c'est vrai! {Elle V embrasse.) Je t'aime bien... AJi ! on arrivera un jour à se retrouver ! Tu ne peux pas rester dan<s cet état de claustration morale indéfiniment. Laisse-toi aller... dis-moi touE tes secrets... comme à une amie de couvent. {Enfantin.) Si tu étais au couvent, tu aurais bien des amies, n'est-ce pas?

jEANNiNE, faisant tomber la cendre de sa cigarette. — Mais quoi, quoi te raconter?... Oh ! que c'est agaçant !

ISABELLE. — - Tout. J'ignorc tout de toi... depuis deux mois. Pourquoi ne ve'ux-tu pas parler? Les premiers jours, tu as été exquise d'abandon... et maintenant...

JEANNINE. — Oh! que c'est agaçant!...

Qu'est-ce que tu veux savoir? Tu ne seras pas plus avancée!... Lundi je l'aime, mardi je l'aime, mer-credi je l'aime.... et c'est toute la semaine ainsi... Qu'est-ce que tu veux, ça ne se raconte pas, ce que j'éprouve!... {Deux longues bouffées de cigarette.) Ah! si j'écrivais mon roman... peut-être!... {Grave so*bitement.) Tiens, j'ai pensé à toi, justement, hier soir.

JEANNINE — Ne me regarde pas, ça me gêne.

ISABELLE. Oui?

JEANNINE. — J'ai commencé une narration.

ISABELLE. — Une narration?

JEANNINE. — Si je la continue, je t'en

montrerai peut-être des passages... ce qui pourra se montrer... {Mouvement d^ Isabelle.) oh! peut-être!... je ne promets pas... {Elle laisse tomber sa cigarette.) Oui, j'ai pensé écrire certaines choses... pour... pour quand je ne serai plus là... plus tard.

Elle hoche la tête.

ISABELLE. — Ne parle donc pas ainsi!... Quelle phraséologie de mauvais goût! Tu parles comme les petites filles du Musée des familles!... {Isabelle glissant sur le canapé, tout contre Jeannine.) Tu ne veux pas me montrer ça tout de suite ? Tu ne peux pas aller me le chercher ?

JEANNINE, secouant la tête avec une froideur de reine. — Oh! non, non! C'est tout à fait impossible pour le moment!

Silence.

ISABELLE, lu'i entourant la taille, et à voix basse. — Alors, dis... tu l'aimes toujours fort ?

jea:;nine prend un air de grand mystère et laisse tomber du bout des dents, à peine.

— Oui.

ISABELLE, r embrassant tout à coup. — Oh'ti bout, va!... Est-elle gentille tout de même!... Tu vois, qu'est-ce que tu veux que ça me fasse, qu'est-ce que tu veux que ça me fa«se!... Tu as raison de l'aimer; il le mérite... Et après?

jeannin^e. — Oh,! mais tu me serres, tu me fais mal!... Je t'assure... je voudrais bien te faire plaisir, mais je ne sais pas quoi te dire !

ISABELLE, les ycux brillants,le visage avide.

— Ce que tu penses, ce que tu fais... vos confidences de la journée... oe que tu dis à Georges... n'importe quoi... les détails les plus insignifiants.

JEANNINE. — Je cherche.

Un sourire imperceptible passe sur ses lèvres.

ISABELLE. — Ah! je te vois sourire... tu as quelque chose sur les lèvres...

JEANNINE. — Non !

ISABELLE, la serrant très fort contre elle.

— Si, dis...

JEANNINE, baissant la tête en souriant. — C'est bête!

ISABELLE. — Quoi... quoi... chérie?

Elle attend anxieusement, le visage crispé, ce qui va sortir de la bouche de Jeannine... Le silence est immense.

JEANNINE. — J'ai fait quatre vers hier.

Isabelle, un instant désarçonnée pai cet enfantillage, ne dit rien d'abord, puis tout de suite l'œil rebrille, la bouche se contracte.

ISABELLE. — C'est vrai?... dis-les-moi?

JEANNINE, maniérée, se balançant. — Non!

L'Enchantement

iSAiîELLB. — Si, dis.

JioANNiNK, riant, gafjnée. — Je n'ok^serni pas... Attends alors... j(> vais te les écrire... ŒUe se lève, va à la tahie en courant.) D'abord, je ne mo les rappelle plus!

Elle cache sa tête dans- ses coudes avec un joli geste d'enfant hontetix:.

ISABELLE. — Menteuse!

Jeajinine écrit en s'appliquant et en mouillant !e crayon avec sa langue. Isabelle se rapproche d'elle.

ji^ANNiNB. — Ne me regarde pas, ça me gêne.

Elle cache le' papier sous son bras.

ISABELLE. — Je m'en vais, je m'en vais.

JEANNIM-::, continue; quand elle a fini, elle tend le papier à Isabelle sans Ut regarder, par dessus V épaule. — Tiens, prends!... (Mapidement; elle se précipite au piano, rougissante, et se met à tapoter de la main droite.) Tu lis?

ISABELLE. — ^ Oui.

Isabelle parcourt avidement des yeux. — Silence.

JEANNiNE, toujours de dos, de loin, sans se retourner, en tapotant. — Ne fais pas atten- "tion à l'orthographe, ni à la' rime, tu sais... Tu as lu ?

♦ ISABELLE, ridnt mal. — Oui... (Fuis tout ■d'un coup, la voix changée et sifflante, malgré elle.) Ce n'est pas méchant, c'est naïf !

Jeannine se lève brusquement. Elle fixe sur sa sœur un regard interrogateur et haineux.

JEANNINT3. — Je pourrais peut-être te dire des choses moins naïves, si je A^oulais!... Rends-moi ^...

ISABELLE, cachant le papier derrière son dos. — Pourquoi, Jeannine ?

JEANNINT3. — Rcnds-moi ça tout de suite... rends, tu te moques de moi!

ISABELLE, avec un ricanement dans la voix. — Tu ne veux pas que je les m.ontre à "Georges ?

JEANNINE. — Rends, je te dis...

Elle atteint le papier et le déchire en mille petits morceaux.

ISABELLE, continuant. — Georges ne les connaît pa^P

JEANNINE, cramoisie de colère et de dépit. — Je ne te répondrai plus jamais, jamais!...

ISABELE. . — Ils ne sont pas mal du tout, ces vers... Je n'ai pas voulu te vexer. Il faudrait les montrer à Georges... Il ne les connaît certainemetit pas... S'il les connaissait, il m'en aurait parlé... (Elle relève la tête an'ec orgueil.) Comme il me dit tout! "^ JEANNINE. — Alors, pourquoi me le de- ^andes-tu ?

ISABELLE. — Parce que tu aurais pu les lui montrer aujourd'hui, par exemple... ou tout dernièrement.

JEANNINE. — Eh bien, demande-le-lui donc... puisqu'il te dit tout.,, c'est plus simple!

< Elle se dirige vers la porte rapidement.

JEANNINE. — Rends-moi ça tout de suite...

ISABELLE, fait un mouvement en avant. — • Voyons... mignon...

JEANNINE. — Si, je t'assure... moi, j'en ai assez... je m'en vais. (A la porte elle se retourne une dernière fois, gouailleuse et regardant Isabelle dans les yeux, elle lance :) Pour le reste, si tu as besoin de renseignements... tu n'as qu'à demander à Georges!

Et puis elle claque la porte du jardin. L'appartement en a tremblé.

ISABELLE, seule. — Oh! j'ai été maladroite!... Oh! je m'en veux!... Elle se moque de moi, maintenant... (On entend la voix de Jeannine qui chante très haut dans le jardin.) Allons, la voilà qui ohante!... Cest clair... Je t'entends, je t'entends, va! Voilà une chanson qui parle mieux que toutes les paroles. (Elle passe ses mains sur sa figure.) Oli ! puis... (Elle rejette la tête en arrière, comme pour en faire tomber tout un poids.) Ah ! il y a encore de belles préoccupations !

Elle se précipite sur le piano ouvert et elle se met à jouer avec fureur des mains, de la tête et des épaules.

L'Enchantement

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