SCÈNE X
ISABELLE, MADAME HEIMAN
MADAME EŒiMAN, entrant. — Vous venez?
Je suis prête.
ISABELLE. — Oui... Eooutez comme c'est passionnant, hein ... Vous aimez Schuman n ?
MADAME HEIMAN. — Beaucoup, beaucoup...
Figurez-vous, ma chère, que je viens de recevoir une dépêche de Victor... Contr'ordre... Il n'arrivera que d'aujourd'hui en huit. {Un temps.) Eh bien!
ISABELLE, joue, joue éperdument et tout d'un coup se lève toute droite, appuyée au piano. — Ma petite Odette, je suis au bord d'une grande chose qui me fait peur... je le sens bien, allez... J'ai compris de quel mal je Bouffre.
MADAME HEIMAN, vivement. — Il a menti?... Ah! prenez garde, Isabelle, ne ramassez pas le mouchoir d'Othello!... Ce Georges ! dites donc un peu que vous ne l'aimez '>ai!
ISABELLE. — Oui, u'est-ce pas? Cest visible ... {Elle parle lentement, à voix à peine perceptible, tant elle est basse et tremblante.) Mais sentir que je dois cela, Odette, que je dois cela à un baiser!... que je dois cela à ce qu'il y a de plus vil en moi, à l'humiliation d'une caresse d-e chair!... Et dire qu''il a suffi d'une minute, d'une étreinte, pour faire sombrer toute ma vie... et me livrer, poings liés, à cet asservissement... oh! j'en pleurerais, j'en pleurerais d'une grande honte blessée... Et où vais-je maintenant, oii vais- je?... Alors, c'est ça la jalousie?... Elle aussi, il va falloir qu'elle entre en moi ? car je sens venir quelque chose de louche, de malsain, d'effleureur... C'est comme une espèce d'enchantement... On dirait que cette petite est un foyer d'amour, qui, par sa seule pirésence, attire, attire et brûle... Il se dégage d'elle des parfums que je n'ai pas respires... d'affreux parfums qui gi'isent!
M MADAME HEIMAN, hochant la tête. — C'est ça! c'est bien ça!... Ah ! on n'est pas fier !
ISABELLE. — Vous devez voir à mes yeux que je^uis toute épouvantée, n'est-ce pas?
MADAME HEIMAN. — Oui, ils imploreut...
ils ont la fièvre...
ISABELLE. — Je suis toute novice, vous comprenez... vous comprenez, je paie double, probablement, moi... je ne savais pas!
MADAME HEIMAN. — Vous n'étiez pas femme. Dites tout franchement à Georges... expliquez-vous.
ISABELLE. — Ils sc cacherout mieux, voilà oe que j'y gagnerai.
MADAME HEIMAN. — Ah! VOUS êtes déjà bien Bubt'le, Isabelle.
ISABELLE. — Non non ! ne rien lui dire.
au contraire... et je compte, ma petite Odette, sur votre silence absolu... Rien de ce que j'avoue ici, ne doit arriver jusqu'à Georges... Il faut me le jurer.
MADAME HEIMAN. — Oh ! ce Sera absolument comme vous voudrez, je le jure!... Mon Dieu ! dans quelle équipée vous ête6-vou& lancée!... Si elle débute ainsi! Il faut l'arrêter de suite... Eloignez Jeannine. Donnezla moi pour un temps.
ISABELLE. — Jeannine?... Vous êtes folle!... Vous vous mettriez à mille que vous ne m'en sépareriez pas!... Je ne pourrais plus vivre un jour!... Jeannine!... Mais qu'elle ne sache jamais, jamais, quoi qu'il advienne, ce qui se passe en moi!... Elle ne peut être, en aucun cas, responsable de ma souffrance à moi... Elle est la dernière au monde qui doive la comprendre ! et quand je mourrais de chagrin, qu'aucun soupçon ne s'élève en elle, grand Dieu!... J'ai juré à la mémoire de notre mère que je rendrais cette petite âme à la vie, et je tiendrai parole ! Vu scrupule, une impatience, elle recommencerait demain!... oui, oui... car elle n'a pasabandonné son sinistre projet, j'en suis sûr... c'est là, dans ses yeux, l'idée fixe... Je ne peux pas lui dire un mot, un seul mot... Voilà l'horreur!... Songez à cette chose épouvantable!... vingt fois le jour, une angoisse' se glisse entre elle et mon regard! Mais, chose atroce, entexidez-vous ? elle joue, même de son suicide ! Elle a des manières furtives... des façons de sortir brusquement... ah! j'étouffe parfois de terreur!... Il y a maintenant le chantage de la mort...
MADAME HEIMAN. — C'cst impossible... elle vous haïrait !
ISABELLE. — Depuis le jour oii je l'ai sauvée, elle me hait... Oh! le reproche de se«yeux, de ses pauvres yeux de chien blessé,. qui me disent toute la journée : Sœurette!... Sœurette!... qu'as-tu fait?... Ahfoui, qu'aije fait?
Elle pleure.
MADAME HEIMAN. — Allous, ne VOUS désolez pas... Venez, nous parlerons de tout cela dehors... la voiture nous attend.
ISABELLE, machinale. — Oui, la voiture nous attend... (A la bonne qui est entrée.) Augustine, vous arrangerez tout ici... Faites maTcher le feu pour quand je rentrerai... on gèle.
LA BONNE. — Bien, madame... Madame met son manteau ? Il fera froid tout à l'heure.
MADAME HEIMAN. — Oui, couvrcz-vous bien.
ISABELLE. — Merci, je suis prête.
MADAME HEIMAN. — AlloUS, VeneZ.
ISABELLE. — Ah! mon Dieu, mon Dieu!...
Passez, je vous en prie.
Elles sortent.
La bonne arrange le feu, puis elle allume une grande lampe à pied, derrière le canapé, qui se trouve auprès de la cheminée.
L Enchantement
ISABELLE. — Ma petite Odette, je suis? al uukjl- d'une grande chose qui me fait peur.