Tome XXXIL
sière ou herbivore, mais encore le nom des animaux et des plantes qui lui servent de nourriture habituelle.
L'estomac contenait des becs et des cristallins de Mollusques céphalopodes se rapportant, si nous ne nous trompons, les uns à la Sepia officinalis et le plus grand nombre au Loligo vulgaris ou Calmar commun. Entre ces débris se trouvaient aussi des fragments d’un tube pergamentacé que nous rapportons à des Siponcles, sans toutefois avoir toute certitude à ce sujet.
M. Eschricht nous apprend qu'au Groenland, Hôlboll a trouvé aussi l’estomac de ces Dauphins pleins de becs de Céphalopodes.
Indépendamment de cette pâture, l'estomac contenait encore des pierres de forme, de couleur et d'aspect différents. Quelques-unes d’entre elles étaient de véritables cailloux roulés qui semblaient avoir pris cette forme avant leur entrée dans cet organe; d’autres avaient évidemment leurs angles arrondis par le frottement dans l'estomac. Il y en avait quatre-vingt-douze grammes, et le plus grand pesait seul environ trente grammes.
Ces pierres sont presque toutes blanches et ont, au premier aspect, l’apparence de morceaux de craie; mais en les brisant, on voit que la couleur blanche ne forme, chez la plupart, qu'une croûte à la surface, et ne parait être que le résultat de l’action du suc de l'estomac; l’intérieur conserve son aspect propre du silex.
Ce sont, en effet, des rognons de silex provenant de la craie.
Dans un de ces morceaux, je distingue un amphidisque très-bien conservé.
Il serait fort intéressant de savoir où ce Dauphin a pris ces cailloux , et de reconnaitre par là les parages qu'il a visités.
La présence de cailloux dans l'estomac, si communs dans les oiseaux de certains groupes, ne s’observe que rarement dans d’autres classes. Nous avons, toutefois, un exemple remarquable à citer parmi les poissons.
Au commencement de ce siècle, de Blainville a eu l’occasion de disséquer quelques grandes espèces de Squales, et, comme Home, il a reconnu plu-
sieurs seaux de petits cailloux dans l'estomac d’un individu qui a échoué à Dieppe ?.
! De Blainville, Squale pèlerin, p. 112.
Ce serait un point extrêmement curieux que de connaitre les animaux qui servent de pâture les uns aux autres, et de savoir ainsi la destination de chaque animal en particulier. Nous avons depuis longtemps porté toute notre attention sur ce sujet dans la classe des poissons, et nous n’avons pas négligé d'étudier, sous ce rapport, les deux Dauphins dont nous donnons ici la description.
La variation des dents, leur forme, leur nombre et leur situation font supposer que le genre de nourriture diffère grandement chez les animaux de ce groupe, même chez les Cétacés proprement dits, et M. Eschricht n’a pas hésité à diviser ces animaux, d’après leur nourriture, en Teuthophages, en Sarcophages, en Ichthyophages et en Ptéropophages !.
Il ÿ en a, en effet, qui semblent se nourrir exelusivement de certaines espèces de Céphalopodes. MM. Haalland, Baussard, Johnson, Jacob, Eschricht, et surtout Vrolik, ont trouvé dans l'estomac de l'Hypéroodon des cartilages, des cristallins et des becs de Calmars. Ces becs sont souvent très-nombreux et emboités les uns dans les autres. M. Vrolik dit en avoir compté jusqu'à dix mille dans un Hyperoodon ?.
H. Goodsir a observé beaucoup de Dauphins et de Marsouins accompagnant les bancs de harengs, sur les côtes de l’île de May; cependant il n’a pas trouvé de débris de poissons dans leur estomac 5; d’où il conclut que les poissons ne forment pas la pâture de ces mammifères, mais qu'ils poursuivent la même proie qu'eux. Il est possible que dans ces parages les Dauphins et les Marsouins préfèrent les bancs de Crustacés microscopiques aux poissons ; toutefois on ne peut pas en conclure que ces animaux ne soient pas ichthyophages ; ils le sont au contraire à un haut degré, comme le montre l'animal dont il est question ici.
Goodsir a done trouvé des Dauphins sans arêtes de poisson dans leur estomac; cela ne doit pas tant étonner : de Blainville n’en a même pas trouvé dans l'estomac d'un Squale de trente pieds de long, le Squale pèlerin. On peut bien admettre que la misère et quelquefois les maladies jettent ces ani-
! Wallthière, p. 7.
2? Vrolik, p. 85, Æyperoodon ; 1848.
3 Edinb. New phil. Journ., vol. 35, p. 88.
maux à la côte, et rien ne doit surprendre si, après la mort, on trouve leur estomac complétement vide.
Si done nous trouvons quelquefois l'estomac de ces animaux complétement dépourvue d'aliments, n'oublions pas que ce sont le plus souvent des individus égarés ou malades qui viennent échouer et qui n'ont pas trouvé ou pu atteindre leur pâture habituelle, Quand même on trouverait de petits Crustacés dans leur estomac, nous les regarderions plutôt comme la päture des poissons avalés que comme la päture des Dauphins eux-mêmes.
Voici maintenant quelques observations que nous avons été à même de faire sur le fœtus.
Le placenta ne ressemble point au placenta des autres mammifères monodelphes : au lieu de former un disque ou une zone, ou des cotylédons éparpillés, le placenta est véritablement membraneux et contracte adhérence avec la matrice sur une très-large étendue. Le cordon ombilical se termine du côté de cet organe par une expansion foliacée dans laquelle les vaisseaux se répandent comme dans un repli de mésenthère. Nous avons compté cinq orifices de vaisseaux béants en coupant le cordon ombilical.
Ce placenta des cétacés véritables a donc des caractères particuliers. Ils ne sont ni discoplacentaires, ni zonoplacentaires, ni polyplacentaires; mais on pourrait, à cause de l’état membraneux de cet organe éphémère, les désigner sous le nom de phylloplacentaires. Nous disons les Cétacés véritables, parce que nous sommes persuadé que l'on trouvera le placenta des Sirénoïdes conforme au type des Ongulés.
La tête du fœtus est déjà globuleuse comme celle de l'adulte, et ressemble , comme le fait remarquer Cuvier, à un casque antique.
Le long du maxillaire supérieur règne une dépression qui forme la limite inférieure du casque, et comme le museau s’allonge un peu, les os maxillaires et intermaxillaires forment, par leur extrémité libre, une espèce de bec.
C'est au fond de cette gouttière que se trouvent les bulbes des moustaches.
Les yeux sont ouverts, et l’on voit très-bien, à une courte distance en arrière et au-dessous d'eux, le méat auditif.
Comme la tête présente des caractères si curieux par l'élévation du lobe de graisse qui lui donne un front saillant et la rainure qui borde la mâchoire supérieure, nous l'avons fait mouler, afin de conserver encore mieux que par le dessin cette physionomie qui lui a valu, de la part de Cuvier, le nom de Globiceps.
Quoique la coloration ne soit pas à beaucoup près aussi variée dans les mammifères aquatiques que dans les mammifères terrestres, chaque espèce porte cependant une livrée particulière, et, en y regardant de près, on reconnait entre les Cétacés des différences qui sont encore assez notables. C'est surtout le fœtus à terme qui mérite sous ce rapport toute l'attention de l'observateur.
Tout le corps du fœtus était d’un noir grisätre ayant une certaine teinte tirant sur le vert. La face inférieure du corps, depuis la gorge jusqu’à l'anus , est au contraire d’un blanc mat, et ces couleurs ne se fondent aucunement sur leurs limites : ce blanc s'étend sous la forme d’une bande qui va, en s'élargissant, d’arrière en avant, et elle se termine brusquement en avant, un peu au-devant des nageoires pectorales, par deux lobes échancrés en cœur. Le fœtus, vu de profil, laisse apercevoir en avant la bande blanche ; mais on ne saurait la voir en arrière.
Les plumes ne manquent dans aucun oiseau et peuvent servir de caractère distinctif de la seconde classe des vertébrés. Peut-on en dire autant des poils chez les mammifères? Les Cétacés seuls ne sont pas pilifères.
Cela n’est toutefois pas exact d’une manière absolue. S'ils n’ont pas le corps couvert de poils à l’âge adulte, comme les mammifères terrestres, ils portent cependant quelques poils aux lèvres supérieures, comme pour révéler le moule dont ils sortent ou la souche dont ils descendent.
Les Phanères, qui persistent dans cet ordre, nous indiquent en même temps que les poils des diverses régions du corps ne montrent pas partout, comme , du reste, on pouvait le supposer, la même fixité, la même persistance. Il y en a qui disparaissent toujours les premiers; mais les poils des Cétacés sont évidemment les derniers , et pourraient être désignés sous le nom de poils fixes par rapport aux autres qui sont relativement caduques. Les vibrisses, ou poils des moustaches, sont done les poils qui offrent le plus de fixité.
On sait que Cuvier doutait de l’existence des poils véritables dans les Cétacés, et il a fait l'aveu de ne jamais en avoir trouvé de trace dans un Cétacé proprement dit.
Pour justifier sa nomenclature, il manquait à de Blainville la présence de poils chez ces mammifères aquatiques; mais c’est en vain aussi qu'il en à cherché, et pour le savant successeur de Cuvier, c’est dans les fibres de l'épiderme qu'il a trouvé ces phanères. C’est leur épiderme singulier, dit-il, qui parait remplacer les poils !.
On avait cependant depuis longtemps constaté leur présence chez les fœtus de diverses espèces de Dauphins, et il est étonnant que Geoffroy Saint-Hilaire, après avoir reconnu les dents des Baleines, n'ait pas cherché leurs poils.
L'existence de ces phanères avait cependant été signalée déjà.
Klein et Camper avaient depuis longtemps fait mention de poils chez les fœtus de véritables Cétacés, et, en 1830, au Muséum même, Emmanuel Rousseau avait trouvé, parmi les nombreux objets envoyés par M. Dussumier, deux fœtus de Dauphin portant une moustache qu'il supposa temporaire ?,
Depuis plusieurs années, M. Eschricht a reconnu, de son côté, des poils chez plusieurs fœtus de Cétacés véritables, et le savant professeur de Copenhague rappelle que Frédéric Martens 5 a déjà fait mention de ces organes même chez des fœtus de Baleine.
M. Eschricht a eu l’occasion d'étudier trois fœtus de Lagénorhynque albirostre et un fœtus d’une espèce de la côte du Brésil. La lèvre supérieure était garnie chez chacun d'eux de huit poils.
Dans un fœtus de Delphinus globiceps, M. Eschricht n’en a trouvé que trois, et, chose remarquable, le savant et habile professeur de Copenhague n'en à trouvé, ni dans les fœtus de Delphinus albicans (Beluga), ni dans le Monodon monoceros (Narval). M. Eschricht pense que leur nombre est en rapport avec la longueur du museau et qu'il est aussi constant, d’après lui, que leur situation et leur arrangement.
De l'organisation des animaux , p. 69.
? Ann. sc. nat., 1850, p. 551.
5 Reise, p. 98. Voyez aussi Zorgdrager, dans sa Description de la dépêche de la Baleine: Voor aen de lippen van den muil, 00 wel beneden als boven, zitten korte hairen, dit-il.
M. Stannius a observé aussi, de son côté, des poils chez les fœtus de Dauphin, mais, comme Eschricht, il n’a pu en découvrir non plus dans le fœtus de Narval.
Notre fœtus portait également des poils, qui, pour être petits et peu nombreux, ne sont pas moins de véritables poils; et, avec un tant soit peu d’attention , à l'œil nu et à distance, on les apercevait aussitôt que la tête du fœtus était mise à nu.
Au-dessus de chaque lèvre, dans le sillon qui sépare la bosse des lèvres, prés du bord libre de la mâchoire supérieure, on voit quatre éminences ou saillies sous forme de mamelon, montrant une dépression au centre, et au fond de ce centre s'élève un seul poil, lequel était très-visible pour tout le monde.
Aussitôt que le fœtus a été retiré, nous l'avons placé dans un grand panier, sans le manier et sans le couvrir directement, et il a été expédié sur Louvain dans un complet isolement. Au bout de trente-six heures, il était à sa destination, et, au moment même de son arrivée, je remarquais que les poils étaient déjà tombés, sauf un seul, qui était resté collé contre le bulbe.
Par là on peut juger de la caducité de ces organes, et on ne doit pas être surpris si ces phanères ont souvent échappé à l'attention des naturalistes.
Chaque poil avait à peu près un centimètre de longueur, et s'il peut échapper aisément à l'observation par sa finesse et par sa brièveté, au moins sa place, au milieu d’une bulbe, le fait aisément reconnaitre. Il suffit de compter les bulbes pour connaitre le nombre de poils, et ces bulbes sont aussi volumineux que ceux qui logent les dents.
L'état du système dentaire offre toujours un haut intérêt dans tous les mammifères , et cet intérêt augmente encore quand il s’agit du fœtus, en voie de développement ou approchant du terme.
Quelle est la disposition des dents des Globiceps en venant au monde?
D’après Lemaoüt , qui nous a fait le récit de cette bande de sept mäles, de cinquante et une femelles et de douze jeunes à la mamelle, qui sont venus échouer dans le voisinage de la ville de Paimpol (extrémité septentrionale de la
Bretagne), quelques-uns des jeunes, disait-il, manquaient tout à fait de dents.
Jl faut ici un mot d'explication. Est-ce bien manquer que Lemaoïüt aurait dû dire en parlant des dents? Quand la bouche est ouverte on ne voit pas de dents, voilà ce que Lemaoüt veut dire, mais les dents ne manquent pas. Elles ne font pas défaut parce qu’elles n’ont pas encore percé les gencives. fl est vrai, dans le langage ordinaire, on ne compte les dents que pour autant qu'elles sont sorties; mais le naturaliste compte celles qui existent, qu'elles soient sorties où non. Il y a des dents qui ne percent jamais à aucune époque de la vie, mais on ne peut pas dire qu’elles manquent parce qu’elles sont cachées à la vue.
Au moment de la naissance, les individus de chaque espèce doivent avoir leur système dentaire au même degré de développement, et, comme nous trouvons déjà les dents développées avant que le fœtus soit à terme, il est clair que l'étude des gencives se sera bornée, de la part de Lemaoüt, à la surface des deux mâchoires.
Il n'a voulu parler que des dents sorties.
En examinant attentivement les bords des màchoires, on ne trouve, en effet, aucune apparence de dents à l'extérieur, mais on voit les gencives régulièrement couvertes de bosselures, comme si un chapelet de petits pois les soulevait. Les bords des os maxillaires sont en effet régulièrement soulevés, tant à la mâchoire supérieure qu’à la mâchoire inférieure, et, en enlevant la masse gencivale de la gouttière alvéolaire, on s'aperçoit que chaque bosse correspond à une dent véritable.
L'os maxillaire inférieur conserve encore , au moment de la naissance, l'aspect d’un étui osseux, protégeant la masse charnue qui sert de gangue aux dents.
Il ya donc des dents, mais elles n’ont pas percé.
Ces dents sont au nombre de dix à la mâchoire inférieure comme à la màchoire supérieure f,
! Le Delphinoptère Beluga a trente-quatre dents, dit Emmanuel Rousseau. Pour voir dans quelles limites varient les dents des espèces, nous avons comparé dix têtes de Beluga, et voici le résultat :