SU INTRODUCTION
De tous les animaux aquatiques, les plus dangereux et les plus terribles dans l'attaque sont évidemment les Orques; ils n’ont qu'une vingtaine de pieds de longueur et leur ennemi de prédilection c’est la Baleine; de l’aveu de tous les baleiniers, il n’y à pas de spectacle comparable à celui d'un groupe d'Orques, s'élançant sur une Baleine ou une Balénoptère ; à peine ces animaux sont-ils aux prises avec leur proie, que les blessures rougissent l’eau et que le combat continue dans le sang. Ce n’est pas sans raison que Fabricius appelle l'Orque Tyrannus balaenarum et que Chamisso le nommait Formidabilis Balaenarum hostis.
L'Épaulard des Saintongeois, souvent de vingt à vingt-cinq pieds de long, avec ses dents grosses, coniques , un peu crochues , au nombre de onze, est l'ennemi mortel de la Baleine, dit Cuvier; il attaque en troupe ces géants de la mer et les harcèle jusqu'à ce qu’elles ouvrent la gueule et qu'il puisse leur arracher la langue !.
1 Les anciens connaissaient déjà la férocité de ces Cétacés : un passage du livre IX de Pline ne laisse pas de doute à cet égard. « Les Orques s'efforcent de les arrêter, dit-il en parlant des Baleines, de s’opposer à leur passage, de les acculer dans une anse pour les y égorger, de les pousser sur les bas-fonds, de les froisser contre les rochers. — Ces combats sont vraiment un
spectacle. — Il semble que la mer soit furieuse contre elle-même. » (Histoûre naturelle de Pline, trad. nouv. par AJASSON DE GRANDSAGNE. Paris, 1830, vol. VII, p. 11.
… nase Ra : 9 DEC"
er ORQUES OBSERVÉS DANS LES MERS D'EUROPE.
Quelques naturalistes ont eu la bonne fortune de disséquer ces Cétacés et de confirmer leur voracité par la visite de leur estomac. Il est vrai, J. Hunter n'y a observé qu'une queue de Marsouin, et Claas Mulder des morceaux de Raie; mais Nilsson a trouvé, dans l'estomac d’un animal de sept mêtres de long, quatre Phoques en chair dont trois Halichaerus grypus etun Phoca vitulina à côté de plusieurs Saumons entiers; et nous avons déjà signalé l’observation d'Eschricht, qui a vu dans l'estomac d’un Orque capturé sur la côte de Jutland, quinze Phoques étendus à côté de treize Marsoüins, et une peau de Phoque retournée dans la bouche. ù
Il n'y a donc plus lieu de révoquer en doute la voracité de ces animaux et les combats sanglants qu'ils livrent aux Baleines. Fréd. Cuvier exprimait cependant encore des doutes à cet égard, mais les observations du commandant Holbüll confirment complétement ce que nous venons de dire : j'ai été présent à un grand carnage accompli par ces animaux sanguinaires , écrit-il à Eschricht; une troupe de Beluga avait été poussée par eux dans une baie voisine de Godhavn et y fut entièrement massacrée; les Ardluk, c’est ainsi qu'on les appelle au Groënland, en tuèrent beaucoup plus qu'il ne leur en fallait pour se rassasier , et il va sans dire que les Groënlandais surent parfaitement tirer profit du surplus de la proie. En 1830, écrit encore le même capitaine Holbôüll, un grand Keporkak fut assommé par un Ardluk, près de Neparsok , et mis en morceaux après sa mort f,
Les Orques nagent communément par groupes de quatre ou cinq individus, formant de petites colonnes qui montrent de temps en temps une nageoire dorsale, longue et étroite comme une épée, au-dessus de la surface de l'eau. La frayeur que ces animaux inspirent est si grande, qu’à la vue d’une lame de bois, qui imite leur nageoire dorsale, les Phoques se sauvent comme les poules à la vue d’un oiseau de proie, et les pêcheurs ont tiré partie de cette frayeur pour mettre les Phoques en déroute. Une planchette en bois peint, fichée dans la glace, suffit à cet effet.
Leur nageoire pectorale n’est pas moins remarquable que leur nageoire dorsale; elle est excessivement large et ressemble plutôt à une spatule qu'à
1 D. Fr. Escanicur, Die nordische Wallthiere; Beïlagen, p. 191. Leipzig, 1849.
une rame véritable. Du reste, au lieu de faire exception sous ce rapport, les Orques ressemblent, par ces derniers organes, au Narval, au Béluga, au Pontoparia Blainvillii et au Sotalia de la Guyane, que nous avons décrit dernièrement dans nos Bulletins ; si l’on adoptait la nomenclature proposée par M. Van Bambeke, on devrait les appeler Platyptères 1.
Les Orques ne se distinguent pas seulement par leur grande férocité, mais leurs formes grossières et trapues, leur bouche peu fendue, leurs fortes dents coniques et leurs singulières nageoires, dont nous venons de parler, les éloignent des autres Cétodontes; leur système de coloration ne permet pas, du reste, de les confondre avec aucun autre mammifère marin.
La forme de leur nageoire dorsale leur a valu le nom de Schwerdfish ? de la part des baleiniers allemands et ce nom les a fait confondre parfois avec les poissons désignés sous le nom d’Espadons. Les Orques ou gladiateurs des Baleines, dit Du Hamel, portent sur le dos une lame de sabre très-tranchante avec laquelle elles ouvrent le ventre de Ia Baleine 5,
Schlegel pense que les Orques sont les seuls Cétacés dont les nageoires pectorales sont arrondies, et que le mot de Schwerdfisch, sous lequel les Allemands le désignent, provient de la forme des nageoires pectorales qu'il compare aux Zweerden des bateaux bélandres. Nous sommes, au contraire, persuadé que c’est la nageoire dorsale, que l’on a comparée avec raison à un sabre, qui leur a fait donner ce nom significatif. Ce nom a fait confondre quelquefois, comme nous venons de le dire, les Orques avec les Espadons (poissons), et l’auteur d’un article de la Revue des deux Mondes parlait dernièrement d’une lutte entre deux Espadons et une Baleine qui avait succombé, percée de coups par les poissons.
Il n’est pas sans intérêt de faire remarquer que les Orques, tout en avalant les Phoques en entier, les dépouillent complétement de leur peau et que celle-ei se retourne comme un doigt de gant dans l'intérieur de l'estomac. Comme nous venons de le dire, Eschricht en a vu un exemple : il a trouvé
1 Van Bauvexe, Sur le squelelte de l’extrémilé antérieure des Célucés, Buze. ne L'Acan no. DE BELGIQUE, 2° sér., t. XIX. 1865.
2? Ce mot de Schwerd/ish a fait commettre de singulières erreurs.
5 Du Iauez, Traité général des pêches, p. 50. Paris, 1769.
un corps entier de phoque dans l'estomac d’un Orque et la peau du même animal dans la cavité de la bouche.
Cette observation rend compte d’une histoire racontée par Pline : un Orque auquel l’empereur Claude livra eombat dans le port d'Ostie, avait vomi des peaux et leur origine fut attribuée au naufrage d’un navire chargé de peaux de la Gaule, dont l'animal se serait repu pendant plusieurs jours. Le souvenir de cet exploit est conservé sur une médaille romaine, qui représente l'empereur Claude assis sur l'Orque. Mais comme le vrai Cétacé de ce nom a le museau eltilé, Cuvier pense que les anciens n’ont pas désigné sous celte dénomination le même animal que nous. N’y a-t-il pas plutôt lieu d'admettre que le graveur a représenté une tête de fantaisie.
Les baleiniers français désignent l’Orque sous le nom d'Épaulard, es Anglais sous celui de Grampus ; les Danois et les Norwégiens disent Spoekhuggeren, les Groënlandais Ardluk, les Kamschadales À guluck.
Il n'y à plus de doute à exprimer, ni sur la présence de ces Amphithériens dans la Méditerranée ni sur le genre de Célacé que Pline désignait sous ce nom. C’est bien le même animal et après la Balénoptère commune , l'Orque est le plus grand Cétacé de la Méditerranée,
Cet animal est en somme toujours reconnaissable à sa taille, à ses grosses dents aux deux mâchoires, à ses nageoires et aux dessins de sa peau, qui sont plus prononcés chez les jeunes que chez les vieux.
L'Orque a été souvent figuré, mais ce n’est que dans ces derniers temps que l’on en a donné des dessins quelque peu fidèles ; comme nous l'avons dit plus haut, il a été reproduit déjà sur une médaille romaine et Rondelet en a donné une figure qui n’est pas mauvaise pour l’époque !. Du Hamel en a publié un sous le nom de Cachalot d’Anderson, d’après un animal capturé à l'embouchure de la Loire à peu de distance de Vannes. Il est resté vivant pendant trois mois après avoir reçu une balle. Cette figure n’est pas mauvaise.
Sous le nom de Mulard, Du Hamel donne une autre figure qui rappelle celle de Rondelet.
1 De piscibus, lib. XVI, p. 485
Dans son Histoire naturelle des Cétacés, Fréd. Cuvier ‘ dit que l’on n’en possède pas encore une bonne représentation. I n’a pas reconnu celle de Du Hamel. En 1834 Dewhurst à publié une planche représentant très-fidèlement un Orque et une gravure sur bois, faite d’après un mâle échoué dans le havre de Lynn (Lynn. Harbour) le 19 novembre 1830.
Schlegel a donné dans ses Abhandlungen une excellente figure d’une femelle de 16 pieds de long, échouée à Wyk-op-Zee et dont le squelette est conservé au Musée de Leide; notre dessin est fait également d’après une femelle, échouée à Ostende et dont le squelette ainsi que la peau montée se trouvent au Musée de Bruxelles. La différence que l’on remarque entre ces deux femelles, c’est que celle qui a échoué à Ostende est un peu plus trapue et que sa nageoire dorsale est comparativement plus grande et plus droite.
La science est depuis peu en possession d’un autre bon dessin fait d’après nature d’un jeune Orque mâle, capturé dans les eaux de la Garonne le 11 juin 1876 ?.
Le Dauphin capturé le 22 juin 1787, dont parle l'abbé Bonnaterre sous le nom de Feres, était également un Orque qui se trouvait au milieu d’une troupe nombreuse dans le golfe de Fréjus. La prise de ce Cétacé a la plus grande analogie avec la prise de l'Orque dans la baie de Kiel en novembre
« Le 22 juin 1787, dit l'abbé Bonnaterre, un bâtiment qui venait de Malte, ayant mouillé dans une petite plage de la Méditerranée , voisine de Saint-Tropès, du département du Var, fut bientôt environnée d’une troupe nombreuse de Cétacés, suivant une relation adressée par M. Lambert, habitant de Saint-Tropès, à un chanoine de Fréjus et envoyée par ce dernier au professeur Bonnaterre 5.
Le Dauphin ferès fournit les caractères suivants : Dents +, dont cinq sont semblables et plus grosses que les autres. La partie de chaque dent que l'alvéole renferme est égale à celle qui sort, et représente un cône recourbé
1 Hist. nat. des Célacés, p. 178.
2 Dr Sowenmie, Capture d’un Orque, Acr. Soc. Linx. De Bonnraux, 1876. 5 Bonnarenre, Encyclopédie méthodique.
et un peu aplati; l'autre partie est arrondie à son sommet, ovoïde ET DIVISÉE EN DEUX PAR UNE RAINURE LONGITUDINALE. »
Fréd. Cuvier a reproduit intégralement ce que Bonnaterre rapporte de cette espèce ! et son frère suppose, dans ses Recherches sur les ossements fossiles ?, que le Dauphin ferès de Bonnaterre se rapproche des Globiceps. Il est vrai, G. Cuvier trouve que les dents du Ferès ne correspondent pas avec celles du Globiceps, mais il ne songe pas que ce que Bonnaterre dit des dents ne s'applique guère qu’à l’Orque.
G. Cuvier a eu bien raison de dire à cette occasion : « … Dans une circonstance, où les témoignages précis nous abandonnent , au lieu de nous livrer à des conjectures qui ne feraient peut-être que reproduire une confusion nouvelle, nous nous bornerons à décrire positivement les objets sur lesquels nous avons des notions certaines et intuitives. » Et en partant de ce principe il décrit l’'Orque ou l’Épaulard, le même dont une partie du squelette est encore conservée au Muséum.
Jusqu'aujourd’hui le Muséum de Paris ne possède pas encore un squelette complet et bien conservé de ce Cétodonte.
Les Orques sont répandus dans toutes les mers : Fabricius5 et Holbüll les ont observés dans le détroit de Davis, Pallas dans la mer d’Okhotsk, Chamisso dans la mer de Chine; le capitaine Scammon fait mention d’un Orque dans le Golfe de Georgia, « about the northern end of van Couver Island; » Steindachner a rapporté une superbe tête d'Orca de Californie sous le nom d'Orca Atra ; Tilesius en signale dans l'Océan Pacifique, Eydoux sur la côte du Pérou, Verreaux et Castelnau en ont rapporté des crânes du cap de Bonne- Espérance, et tout récemment le professeur Flower en a reçu de la Tasmanie où ils font même l’objet d’une pêche régulière; le British Museum a reçu des crànes des iles Seychelles et sur la côte ouest de Ceylan M. Holdsworth a observé le 7 avril 1868 un Cétacé qui, d’après la nageoire dorsale, ne peut être qu'un Orque {.
1 Hist. nat. des Cétacés, p. 219.
2AVOI VS pr 287:
5 Cuvier pense que l’Orca de Linné est celui des anciens et non celui de Fabricius. # Note of a Cetacean observed on the West Coast of Ceylan, P. Z. S., 1872, p. 585.
Il est à remarquer que la distribution géographique des Orques, pour autant qu’elle est connue, est, à peu de chose près, celle des Globiceps.
Malheureusement aucune de ces espèces n’est suffisamment représentée, même dans les Musées de Londres et de Paris, pour apprécier l'importance des modifications que l’on observe ; il en est sans doute de ces Amphithériens comme des Géothériens : telle espèce est sujette à de grandes variations, telle autre est partout et toujours la même et cette connaissance est de première importance pour juger si les variations sont individuelles, locales ou spécifiques.
Fréd. Cuvier prétendait qu'il n’était pas certain que l'Épaulard se trouve dans la Méditerranée ; il n’y à pas plus de doute aujourd’hui pour l'Orque que pour le Grindewall : Paul Gervais a déposé, au Muséum de Paris, le crane de lOrque pris sur la côte de Cette, et nous possédons à Louvain un squelette complet de Grindewall, capturé dans les mêmes parages.
En Europe on trouve ainsi les Orques comme les Globiceps sur la côte de Norwége et de Suède, dans la mer du Nord, dans la Manche et dans la Méditerranée.
Depuis le commencement de ce siècle quatre Orques sont venus se perdre sur nos côtes et, grâce au zèle de feu Paret, les squelettes en ont été conservés. Ce sont les squelettes de ces quatre individus qui font le sujet principal de ce travail !.
Nous avons voulu savoir si ces quatre Orques appartiennent à la même espèce, ou, Si parmi ces animaux il y à lieu de distinguer des Zweerdfisch et des Gladiator.
Vient ensuite la question si les Grques, observés dans l'Atlantique depuis les côtes du Groënland jusqu'à la Méditerranée comme ceux qui se sont fait prendre dans la Baltique, appartiennent à une seule et même espèce.
Le docteur E. Gray est un des premiers, si pas le premier, qui a établi diverses espèces d'Orques, et, depuis lors, le professeur Lilljeborg a fait connaitre les caractères propres de celles qui hantent les côtes de Norwége.
! Depuis que ces lignes sont écrites, un jeune individu a été capturé en avril 1874 sur les côtes de la Zélande. Son squelette est au Musée de l'Université de Liége.
Toue XLHIIT. 2
M. Lilljeborg en admet deux, l’une à nageoire dorsale en forme d'épée qui lui a valu dans tout le Nord le nom de Schweerdifisch, le Grampus gladiator, avec douze côtes et une tache ronde au cou ; l’autre à nageoire dorsale plus courte et moins effilée, le Grampus orca, qui n’a que onze côtes et point de tache ronde à la nuque.
Nous allons d’abord donner la description des squelettes d'Orques échoués sur nos côtes ; nous dirons ensuite quelques mots de ceux qui sont venus se perdre en Europe et dont les os ont été conservés.
Nous consacrerons un chapitre à leur système de coloration et nous examinerons ensuite la question des espèces.