HISTORIQUE
Dès 1602, Diego de Avalo y Figueroa annonça qu'on trouvait, dans la région de Tarija, beaucoup d’ossements pétrifiés ).
Un siècle et demi plus tard, Joseph de Jussieu écrivait de Lima à son frère Bernard que «dans la vallée de Tarija, à plus de 130 lieues de la mer, à 200 lieues de Potosi, on rencontrait en abondance, dans la terre, des os et des dents pétrifiés et que lui-même en possédait deux molaires d'une grosseur prodigieuse Ÿ». I ne semble pas que ces dents, recueillies par de Jussieu, aient été déposées au Cabinet du Roi et connues de Buffon, mais ce furent des voyageurs du Jardin des Plantes, qui, entre 1830 et 1845, recueillirent les premiers renseignements paléontologiques précis sur Tarija et firent parvenir en Europe, au prix des plus grands efforts, les premières collections de fossiles de ce gisement.
Alcide d'Orbigny, au cours de son voyage célèbre dans l'Amérique méridionale, n'avait pu se rendre à Tarija, mais, en 1832, il avait rencontré un voyageur, Nicolas Matson, qui, ayant lui-même recueilli une collection d'ossements, put lui fournir des indications précises. « La vallée de Tarija forme, dit-il, un petit bassin sillonné à l'Est par un cours d'eau; c'est sur les bords de ce cours d’eau, qui traverse les dépôts de la vallée, qu'on trouve une immense quantité d’ossements, dans un limon graveleux où les animaux paraissent presque entiers», et d'Orbigny put
® Miscellänea austral, Coloquio XXXI, siles, 4° éd., t. 11, p. 369 (cité par D'ORBIGNY). p- 147. Lima, 1602. ® D'Onmenx(Azcine), Voyage dans l'Amérique ® Cuvier, Recherches sur les Ossements fos- méridionale, t. II, Paléontologie, 1842, P: 11.
MAMMIFÈRES DE TARIJA. ûl
examiner une mâchoire inférieure de Mastodonte qui figure dans la relation de son voyage.
Mais c'est Weddel qui, en 1845, fit les premières découvertes et les premières fouilles vraiment importantes. Les ossements recueillis par ses soins se trouvent encore au Muséum, et nous aurons souvent l’occasion d'en parler dans la suite de ce mémoire. Weddel était un excellent observateur; il avait séjourné assez longtemps à Tarija, et, quoiqu'il fût platôt botaniste que géologue, les indications qu'il a publiées sur les conditions de ce gisement sont presque aussi précises que celles fournies par les voyageurs plus récents; nous y reviendrons bientôt.
La première fois que Weddel entendit parler à Tarija de ces fossiles, ce fut sous le nom de huesos de gigante, d'os de géants. « Je savais, dit-il, qu'ils devaient être attribués à une espèce de Mastodonte et je ne pensais pas qu'on mit beaucoup d'hésitation à admettre la même opinion. I n’en fut cependant pas ainsi. Je trouvai même l'idée que ces ossements avaient appartenu à des hommes tellement enracinée chez les moines franciscains (alors tout-puissants à Tarija) qu'ils m'accusèrent de manquer de foi, parce que je niais qu'il y eût des hommes de taille à avoir des fémurs de Mastodonte. Ils croyaient devoir en conclure que je niais l'existence de Goliath. » Weddel raconte pittorcsquement la pérplexité d'un de ces frayle devant une défense de Mastodonte longue de 2 mètres; ne pouvant vraiment la prendre pour une dent de géant, il se résigne à admettre qu'elle pouvait provenir d'une race de quadrupèdes victimes du déluge et il se demande sérieusement « si l'arche de Noé était assez grande pour contenir une paire de ces créatures ».
Les plus instruits des habitants de Tarija mb à concilier la légende et la raison en admettant « que les os ont subi une certaine croissance depuis qu'ils sont enfouis dans le sol», et Dom Francisco Antonio Cabello, dans un ouvrage paru vers 1840 et cité par Weddel, écrivait : «Le sol de la ville de Tarija a la vertu de faire croître les os outre mesure. . . les faits ayant été examinés par des hommes capables, il est resté bien démontré qu'il n’y a jamais eu de géants de ce côté et que la gran-
® Wenvez, Voyage dans le Sud de la Bolivie re Sud, par F. ne Cuers, t. VE 1851,p.131, (Expédition dans les parties centrales de l'Amérique 192, 212). » :
deur des os provient de ce que la terre a la propriété de les allonger et de les grossir tant que leur trame continue à exister; dès que celle-ci se détruit ; la terre n'ayant plus de quoi travailler, les ossements se réduisent en poussière. ».
De pareilles croyances s'observaient et s'observent encore dans d’autres régions de l'Amérique méridionale. A. de Humboldt, envoyant à Cuvier les premières dents de Proboscidiens fossiles des Andes, dit qu'elles proviennent du Campo de Gigante, près de Santa-Fé}, Les naturels de l'Argentine désignent les carapaces de Glyptodontes sous le nom de cabeza de giganti, etc.
H est vraiment curieux de trouver dans tous les pays les mêmes explications primitives quant à la nature ou à l'origine des fossiles. Ces histoires américaines évoquent dans l'esprit la légende grecque de Deucalion, le souvenir des ossements exhibés au xvirr° siècle dans le Midi de la France, comme le squelette du géant Teutobocchus®. Le peuple de Bolivie, en 1845, n'était pas loin d'utiliser les ossements fossiles en pharmacopée, comme le font encore les Chinois; il leur attribuait un rôle tutélaire. « Les huesos de Gigante, dit Weddel, ont la réputation de porter bonheur aux maisons dans lesquelles on les conserve, il m'est souvent arrivé de rencontrer, dans le coin d'une salle, des fragments de tibia ou de fémur dont je n'ai pu par aucune prière me rendre maître, c'étaient, pour ainsi dire, les dieux pénates de l'habitation. »
Les fouilles personnelles de Weddel furent fructueuses, autant que les recherches faites par les indigènes quand äüls surent que le voyageur français attachait du prix à ces ossements , et il lui fut possible de réunir et d'expédier vers l'Europe 600 ou 700 kilogrammes d’ossements, mais il semble qu'une partie seulement de la collection soit arrivée à destination, c'est-à-dire au Muséum, où elle fut étudiée par P. Gervais . Quarante ans après, un voyageur du Musée de Buenos-Aires,
0) E. Hamy, Lettres américaines d'Alexandre existé à la fois dans l'Ancien et le Nouveau Monde. de Humboldt, p. 139 et 175. (Cf. p'Ancatac, Cours de Paléontologie stratigra- %) On trouvera, dans l'Histoire naturelle de phique, t. [, p. 201.) l'Espagne, publiée en 1754 par le Père Tornus11 , ® Genvas (P.), Recherches sur les animaux un chapitre intitulé : Gigantoloqia española, où fossiles recueillis dans l'Amérique méridionale, se trouvent rapportés de nombreux documents 1855 {in Zoologie de l'Expédition dans les parties
relatifs à une prétendue race de géants qui aurait centrales de l'Amérique, par F. be CasrTeLxAU).
ñ MAMMIFÈRES FOSSILES DE TARIJA.
Enrico de Carles, se rendait à Tarija!) spécialement pour y recueillir une collection d'ossements qui fit l'objet des travaux de Burmeister ©), puis d'Ameghino®. Plus récemment, M. Erland Nordenskjôld, fils du célèbre explorateur arctique, accomplit un voyage en Bolivie ( et rapporta en Suède une riche série de fossiles dont une partie seulement a été décrite jusqu'à présent P?.
Enfin, en 1903, au cours de sa mission scientifique dans l'Amérique du Sud, M. le Marquis de Créqui-Montfort, ayant appris l'existence à Tarija d'une collection très importante d'ossements fossiles formée par des habitants du pays, M. M. Echazü, chargea un de ses collaborateurs, M. A. de Mortillet, d'en faire l'acquisition. Cette collection, dont le transport à dos de mulet sur 700 kilomètres nécessita l'emploi d'une centaine de caisses, représente le fruit de nombreuses années de recherches l°).