‹ Mammifères fossiles de TarijaChapitre 4 sur 61 · PIROUX · texte numérisé non relu

PIROUX

Fig. 1.

Les environs de Tarija, d’après la carte de la Bolivie de la Mission Créqui-Montfort et Sénéchal de la Grange.

Échelle : 1/1,000,000°.

sieurs niveaux. N'ayant pas vu la région, nous devons nous borner à coordonner les faits observés sur place par Weddel", par Enrico de Carles®, par Erland Nordenskjôld ) et ses compagnons !, par MM. Steinmann, Hoek et von Bistram , etc.

0 Wenvez, Voyage dans le Sud de la Bolivie —1n., Ueber Saügetierfossilien des Tarijatals, (t. VI de Casrecxau [F. ve], Expédition dans les 1. Mastodon andium (Kgl. Svensta Vetensk.- A kad.

parties centrales de l'Amérique du Sud, 1851). Handlingar, t. XXXVW, n° 4, 1903). ®) Cances (E. pe), Noticias sobre un viaje à ® Rosex (E. von), Archæological researches Tarija [Bolivia] (Boll. Inst. Geogr. Argent., t.[X, on the frontier of Argentina in 1901-1902 (Ann. | 1888, p. 35-40). Rep. Smith. Inst., 1904, p. 573). Gus

@ Nonnensxsôco (Erland), Travels on the ®) Sreinmanxx, Le Diluvium dans l'Amérique boundaries of Bolivia ( Geogr. Journ., May 1903). du Sud (Revue Scientifique, 1907, p. 626). —

D'après ces explorateurs, Tarija est située dans la partie centrale d'une sorte de cuvette de 1,700 à 2,000 mètres d'altitude, entourée et dominée par des sommets qui dépassent 3,500 mètres. Le fond de cette cuvette, formée de terrains paléozoïques (Silurien fossilifère), a été rempli de dépôts très épais, gris, jaunâtres ou rougeâtres, de nature sableuse ou limoneuse, avec des intercalations tantôt de couches irrégulières de graviers et cailloux roulés, résultats d'actions fluviatiles plus intenses, tantôt d'assises de masses blanches ou verdâtres, indices de phénomènes plus tranquilles, tantôt même de dépôts ligniteux

Dans son ensemble, cette formation rappelle certains terrains d'Europe, et plus spécialement les dépôts de ruissellement et d'alluvionnement sur les pentes. Attaquée par les agents atmosphériques, elle est aujourd'hui sillonnée par des ravinements d'une profondeur qui peut dépasser 35 mètres suivant M. Dereims, et dont les découpures curieuses, isolant des pyramides de terre, produisent sur certains points des paysages très pittoresques. Les belles photographies reproduites sur la planche frontispice de cet ouvrage, et que nous devons à l'obligeance de leur auteur, M. Erik von Rosen, en donnent une idée impressionnante.

Les coupures pratiquées ainsi dans la formation permettent de faire des observations intéressantes. Les alternances de sécheresse et d'humidité, les variations de température diurnes et nocturnes ont produit des phénomènes d'oxydation et de concrétion de même nature que ceux des régions tempérées, mais plus intenses. Certaines assises sont plus calcaires, d’autres plus siliceuses, d'autres très ferrugineuses. Les plus sableuses sont souvent consolidées en grès. Les plus superficielles ont été parfois décalcihiées, leur coloration même est très variable,

Les phénomènes d’érosions superficielles se poursuivent de nos jours; après chaque orage, de nouvelles parties des dépôts sont désagrégées et les fossiles qu'ils contiennent mis à découvert. C’est en explorant les

In., Hoex et vox Bisrrau, Erlaüter. zur Routen- (Nous devons ce renseignement à M. Dereims karte. .. (Peterm. Mitteil., 1906, p. 45). —In., qui a eu l'occasion, au cours de son long voyage Zur Geol. des Südôsil. Boliviens (Centralbl. für géologique en Bolivie, d'étudier les environs de Mineral. Geol. Pal., 1904, p. 1-4). Tarija.

ua À

ravins, après chaque période de pluie, que les collectionneurs de Tarija recueillent des ossements, au hasard et sans être guidés, malheureusement, par des connaissances anatomiques suffisantes.

I semble que les ossements soient généralement disséminés sans ordre, au sein des puissantes couches de limon sableux. Il n'est pourtant pas rare d'observer des groupes d'os restés en connexion; les explorateurs disent avoir vu des squelettes presque entiers de grands animaux, surtout de Mastodontes!!, mais comme les ossements ont été pendant longtemps exposés à l'air dans les ravins, certains se sont décomposés, d'autres ont été emportés par les Indiens, de sorte qu'à notre connaissance on n'a jamais exhumé un squelette vraiment complet.

En général, il ne semble pas qu'il y ait eu transport des cadavres; les sédiments qui englobent les os sont fins; les défenses des Proboscidiens, nullement brisées, sont restées souvent adhérentes au crâne.

Aucun des ossements n'a été roulé, usé par un courant et si quelques fragments sont adhérents à des cailloux roulés, comme la indiqué Weddel, c'est une exception; cela ne prouve pas que les animaux auxquels ont appartenu ces ossements n'aient pas vécu dans la région même et que les fossiles aient été, comme le croyaient Burmeister et Weddel, apportés des hauts-plateaux de Bolivie par les eaux torrentielles.

Certains ossements sont jaunâtres, d'autres gris ou gris bleuâtre, d’au-

tres rouge brun, d’autres presque noirs. Ces différences tiennent à l'oxydation et ne prouvent nullement que les os qui les présentent proviennent d'assises différentes.

Enrico de Carles, à la suite des fouilles qu'il avait effectuées à Tarija pour le Musée de Buenos-Aires, distinguait deux horizons fossilifères : l'un, supérieur, rouge, rappelant par ses caractères lithologiques les limons de la Pampa de Buenos-Aires, de Cardoba, de San Luis, et dans lequel les ossements fossiles, appartenant aux genres Glyptodon, Mylodon , Megatherium, Dasypus, Cienomys, Auchenia, Equus, seraient moins denses; l'autre, inférieur, plus ferrugineux, plus gréseux, où les ossements de

Mastodon, Scelidotherium, Cælodon, Lestodon, Hoplophoras, Glyptodon, Au-

) Burmeister, qui pensait que les ossements La collection de Créqui-Montfort comprenait fossiles étaient remaniés, niait l'existence de ces quelques blocs gréseux avec des os de Mastodontes squelettes, mais il n'avait pas visité le gisement. en connexion, |

chenià, Cervus, Equus, Hippidium, Macrauchenia, Felis, Ursus, Canis seraient plus fortement minéralisés.

Cette opinion a été partagée par Ameghino, tandis que M. Erland Nordenskjôld, après des études sur place, estime qu'il est impossible d'établir une subdivision stratigraphique ou paléontologique dans les couches de Tarija; les variations d'aspect des assises ou des fossiles tenant uniquement, d'après lui, à des différences d'oxydation, de silicification, à des phénomènes chimiques postérieurs au dépôt. H faudrait des listes de fossiles plus détaillées que celles d'Enrico de Carles pour apprécier la valeur de ses arguments paléontologiques. L'absence d'ossements de Mastodontes dans les niveaux supérieurs, si elle était confirmée, serait d'ailleurs le meilleur critérium; encore n'aurait-il que la valeur d'une preuve négative.

La collection que nous allons étudier, formée surtout de fossiles recueillis au hasard, ne nous permettra pas d'établir de distinctions stratigraphiques; l'aspect physique des ossements d'une même espèce est assez variable, mais presque toujours leur gangue est gréseuse, assez dure et assez fortement minéralisée et rien ne nous paraît justifier l'opinion de Carles.

Nous admettrons donc que la formation de Tarija correspond à une seule époque géologique.

Pour essayer de déterminer cette époque, nous pouvons faire appel à plusieurs ordres de considérations :

Au point de vue stratigraphique, nous savons que ces dépôts sont parmi les plus récents de la région ; mais comme ils sont profondément ravinés, il faut admettre leur antériorité, sinon au creusement des vallées actuelles, du moins à la fin de ce creusement, En tous cas, ces ravinements témoignent de changements des niveaux de base des cours d’eau plus récents que les dépôts eux-mêmes. D'autre part, ces derniers ne sont pas recouverts par des produits volcaniques provenant des dernières éruplions des Andes. Ils ne présentent pas de traces de dislocations et se montrent ainsi postérieurs aux derniers grands mouvements orogéniques!.

On a tenté, depuis une trentaine d'années, de surrection des Andes sont de date très récente, de prouver que les derniers grands mouvements mais aucun argument probant n'a été fourni à ce

LE GISEMENT DE TARIJA. 9 Ils ne sauraient donc être classés que dans le Pliocène ou le Quaternaire ancien.

Les explorations de nombreux géologues ont montré que sur toute son étendue, et à divers degrés suivant les latitudes, la Cordillère présente des traces indubitables d'anciennes extensions glaciaires, et lon peut se demander quelles sont les relations des limons sableux de Tarija avec

les formations morainiques de la région. Malheureusement, nous savons,

par les travaux de Benrath, d'Hauthal et d’autres voyageurs naturalistes, que dans les Andes de l'Équateur, du Pérou, de la Bolivie, la limite inférieure des anciens glaciers n'est jamais descendue, même au moment de l'extension la plus ancienne, qui a été la plus importante, au-dessous de 2,800 mètres, altitude encore bien supérieure à celle de la cuvette de Tarija. Sur la carte que M. Hauthal a donnée récemment de l'extension des blocs erratiques en Bolivie, ces blocs s'étendent jusqu'à 15 kilomètres environ du sommet du Chorolque, lequel domine de loin Tarija à l'Ouest"). Mais M. Hauthal ne paraît pas être passé à Tarija même.

M. Steinmann°”, qui a séjourné dans cette région, ÿ a observé un vieux cailloutis glaciaire, montrant qu'il y a eu là plusieurs glaciations; il semble résulter de ses notes que les assises fossilifères de Tarija seraient un dépôt fluvio-glaciaire faisant suite aux moraines terminales de la dernière glaciation.

Dans un mémoire que nous n'avons pu consulter, M. Lorenzo-Sundt® avait déjà considéré, parait-il, les dépôts de Tarija comme postglaciaires ou interglaciaires.

Ces conclusions ne paraissent pas s'appuyer sur des faits probants. H y a lieu, du moins dans l’état actuel de nos connaissances, de considérer les dépôts de Tarija comme indépendants des formations glaciaires qu'on peut observer dans un voisinage d'ailleurs lointain et à des altitudes beaucoup plus élevées. Tels qu'ils nous sont connus par les

sujet, Voir: Ocusexius, Ueber Alter einiger ®) Srernmaxx, Le Diluvium dans l'Amérique Theiïlen der Andien {Zeitsch. d. d. geol. Gesellsch., du Sud (Rev. Scient,, 1907, p. 626). — In., Mo- Jahrg., 1886 et seq.) natsb, d. deutsch. geol. Gesellsch. — 1n., Zur Geol.

@) Hauraaz (R.), Reisenin Bolivienund Peru... des Sudôsti. Boliviens (Centr. für Mineral., 1904). (Wissens. Verôff. der Ges. für Erdk. zu Leipzig, ) La Epoca glaciale in Bolivia { Revista minera , 7 ler Band, 1911). 1901 ). |

MAMMIFÈRES DE TARIJA. n

descriptions des auteurs les plus précis sur la matière, les terrains de Tarija ne présentent pas les caractères des dépôts fluvio-glaciaires des vallées de massifs montagneux, mais plutôt des dépôts effectués sous l'action d'un ruissellement intense et correspondant probablement à un régime pluviaire non moins intense.

I y a déjà longtemps que À. E. Douglas"? a appelé l'attention sur les indications et les traces qu'on peut observer dans le Sud du Pérou d'une période pluviaire ancienne. Qu'une telle période corresponde à une grande extension glaciaire, cela est possible et même probable ®); mais rien ne prouve qu'il s'agisse de la période glaciaire, comme le veut Steinmann. Le fait que les dépôts de Tarija sont aujourd'hui assez profondément ravinés plaide au contraire en faveur d'une plus grande antiquité. Nous sommes amenés ainsi à supposer que les couches fossilifères remontent au Pliocène supérieur ou au Pléistocène inférieur. Seules une connaissance plus exacte de la géologie générale de la région et des recherches systématiques sur le terrain pourraient permettre de

Re 18) préciser davantage ”.

(®) Science, 21 oct. 1892.

® Une telle corrélation s'observe en Europe.

Certains dépôts d'atterrissement des montagnes de l'Auvergne et du Velay, très fossiliféres, et d'âge pliocène, paraissent s'être formés sous l'influence des précipitations atmosphériques qui alimentaient de grands glaciers sur les sommets voisins et l’un de nous a eu l’occasion de montrer, à diverses reprises, que pendant les temps pléistocènes, au moment des extensions glaciaires , les dépôts dus à des ruissellements intenses, soit sur le flanc des montagnes, soit à l'intérieur des cavernes {dépôts de remplissage), se sont effectués sur une grande échelle. Le rubble drift de Prestwich, développé surtout dans les contrées qui ont échappé à l’action directe des glaciers, paraît devoir entrer dans cette catégorie de dépôts.

5 J.A. Doucras (Geological section through the Andes of Perou and Bolivie, Quart. Journ. Geol. Soc. of London, LXX, 1914, p. 1-54) vient de nous apprendre que la vallée de La Paz est creusée, sur plus de 500 mètres de profondear, dans une accumulation de dépôts alluviaux ; que

les lacs Titicaca et Poopoo ne formaient, à l'époque de ces dépôts, qu'une seule nappe d'eau et que le Rio Desaguadero, qui les fait communiquer aujourd'hui, a son cours dominé par trois terrasses. La plus élevée de ces terrasses se tient à 65 mètres environ au-dessus du lit actuel. Elle a livré des ossements déterminés par Andrews el appartenant à : Mastodon andium, Scelidotherium sp, Megatherium sp., Hippidium sp: Cette terrasse serait en partie d'origine lacustre; elle daterait d'une époque où les précipitations atmosphériques étaient beaucoup plus abondantes qu'aujourd'hui et où les deux grands lacs actuels étaient réunis.

De plus, dit l'auteur, il faut nécessairement admettre un soulèvement subséquent de toute la région pour expliquer la présence d’une grande faune de Mammifères à une altitude {4,000 m.) où il n'y a presque plus aujourd'hui de végétation. Ce soulèvement a continué jusqu’à des temps peu éloignés de nous, car les ruines préincasiques de Tiahuanacu, bâties sur les anciennes rives du lac, en sont éloignées aujourd'hui de

Si nous faisons appel aux considérations tirées de la Paléontologie, nous voyons d'abord que la faune fossile de Tarija est une faune assez archaïque, car presque tous les genres qui la composent sont entièrement éteints, quel que soit l'ordre auquel ils appartiennent : Mastodon, Hippidium, Onohippidium, Macrauchenia, Toxodon, Palæolama , Machatrodus, grands Édentés. Même les espèces relevant de genres encore vivants présentent des caractères assez primitifs; elles sont, les unes, un peu moins évoluées que leurs congénères actuels (Lamas), les autres (Æ£quus), à peu près au même stade d'évolution que les animaux du Pliocène supérieur d'Europe!

Mais peut-on appliquer au Nouveau Continent, et surtout à l'Amérique méridionale, un raisonnement liré de ce que nous savons de l'évolution et des changements de faunes mammalogiques en Europe? Rien n'est moins sûr.

Il ne faut pas perdre de vue que l'extinction de la faune sud-américaine peut être beaucoup plus récente qu'on ne le pensait, il y a peu de temps. L'un des genres d° Équidés le plus répandus à Tarija (Onokippidium) a peut-être été contemporain de l'Homme. Ses restes ont été trouvés, en effet, au Sud de la Patagonie {Ultima Esperanza) dans la caverne Eberhardt® avec ceux d'un Édenté de grande taille, très voisin des Mylodon (Neomylodon Lista ou Grypotherium Darwin). Les découvertes relatives à ce dernier animal sont devenues rapidement célèbres, car elles ont livré des morceaux de peau couverts de poils, des membres pourvus de leurs tendons, des excréments, et ilest hors de doute que cet Édenté, si parfaitement conservé, a vécu jusqu'à une date assez récente. Certains auteurs ont même pensé qu'il a été domestiqué par l'Homme.

12 ruilles. C'est par suite de la diminution graduelle des pluies de l'Est que les lacs se sont relirés dans leurs limites actuelles.

La présence des mèmes fossiles peut permettre de supposer que les dépôts de Tarija sont à peu près de l'âge de la terrasse supérieure du Rio Desaguadero.

( Nous prenons ici les termes Pliocène el Pléistocène dans le sens où les admettent la plu-

part des géologues français, comme l'un de nous n'a cessé dans tous ses écrits de les comprendre, et non ainsi que les a récemment interprétés M. Haug dans son «Traité de Géologie», où la limite inférieure du Pléistocène est notablement abaissée,

® Rorn (Santiago), Nuevos Restos de Mamiferos de la cueva Eberhardt (Revista Museo de la

Plata, XI, p- 37):

La présence des Mastodontes dans la faune de Tarija ne peut être invoquée comme preuve d'ancienneté, car si nous ne sommes pas certains de l'époque où ils ont cessé de vivre dans l'Amérique du Sud, on sait que le Mastodonte de l'Ohio ne s'est éteint dans l'Amérique du Nord qu'à une daté relativement récente, et peut-être y a-t-il été contemporain de l'Homme‘. Si ce dernier fait peut encore être considéré comme douteux, il n'en reste pas moins que les gisements où lon trouve ses restes ont un aspect tout à fait récent.

Le Smilodon, qui vivait à Tarija, a eu des congénères dans l'Amérique du Nord jusqu'au Quaternaire; on trouve ses ossements dans les grottes (Port-Kennedy), dans les dépôts d'asphalte assez récents de Rancho la Brea (Californie) avec les restes de Grands Edentés étroitement alliés à ceux de Bolivie. |

D'autre part, dans l'Amérique du Sud, on connaît des dépôts contenant la faune de Tarija, en beaucoup d'endroits et à des altitudes très diverses. |

Pompeck] °? a décrit des restes im portants de Mastodon andium trouvés à 3,800 mètres d'altitude à Ulloma, à 30 kilomètres au Sud de Corocoro. Philippi® avait, un peu plus tôt, fait connaître quelques fossiles de la même région {Hippidium, Scelidotherium, Megathertum). Nous avons vu plus haut que J. A. Douglas a trouvé des restes de Mastodon andium, de Scelidotherium, de Megatherium, d'Hippidium dans les dépôts de la terrasse fluvio-lacustre supérieure du Rio Desaguadero, dont l'altitude est d'environ 4,000 mètres. Branco a consacré un important mémoire à la description des Mammifères fossiles de Punin, près de Rio-Bamba, dans l'Équateur, à 2,778 mètres!®. Toutes ces faunes sont vraisemblablement contemporaines de celle qui nous occupe, avec de légères différences dues à la diversité des conditions géographiques.

Les anciens auteurs, et notamment d'Archiac, rangeaient les dépôts des hauts plateaux, tels que ceux de Tarija, sous la même rubrique que

® Ossorx (H. K.), The age of Mammals, gisements de l'Équateur (le plus élevé atteint p- 499, 496, 497. 3,342 mètres ).

® Pomrecxs, Mastodon-Reste aus dem inter- ®) Zeitsch. d. deutsch. Geol. Gesellsch.,t. XLV, andinen Hochland von Bolivia (Palæontogra- p- 87:

phica, & LI). — Branco donne une carte des ® Palæont. A bhandlangen, 1885.

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les limous des pampas, dont la puissante formation s'étend du pied des Andes à la côte Atlantique, du Rio Parana et du Rio de la Plata au Rio Colorado, sur une surface de plus de 500,000 kilomètres carrés). H semble bien, en effet, qu'il n'y ait, dans ces deux catégories de terrains superficiels, que des différences de facies, tenant aux différences d'altitude et aux différences corrélatives de leurs conditions de dépôt. Steinmann identifie le limon des Pampas aux loess de la région Rhénane, à tel point qu'il lui attribue la même origine et le même àge. Ce dernier rapprochement, portant sur deux hémisphères, reste encore hypothétique. Ce qui parait certain, c'est que, dans l'Amérique du Sud, comme en Europe, les phénomènes éoliens paraissent avoir joué un rôle des plus importants dans la formation des immenses étendues de limon, tandis que les dépôts homologues, et probablement contemporains, de la Cordillère doivent plutôt leur origine à des phénomènes purement alluviaux ou de ruissellement. L'ensemble, formé après les derniers

. grands mouvements du sol, mais avant le creusement des vallées et des

ravins actuels, recouvrirait la Cordillère et la Pampa comme d'une sorte de manteau discontinu par places et visible aux altitudes les plus diverses.

La paléontologie semble ratifier ce rapprochement. Tous les genres et la plupart des espèces de la faune de Tarija se retrouvent en ellet dans le Pampéen ©.

La plupart des anciens fossiles de Tarija se retrouvent aussi dans les

0) Lvnexker (R.), Geographical history of sification des terrains, n'ont aucune valeur et que

Mammals, p. 66.

® L'assimilation ne saurait être qu'approximalive dans l'état actuel de la science. La formation des pampas n'est pas homogène et tous les fossiles recueillis par les anciens explorateurs, dans le « Pampéen » si étendu et si épais, ne sont pas de même âge. Ameghino introduisait dans cette formation quatre subdivisions au moins : Puelchéen, Ensénadéen, Bonaéréen, Lujanéer, et synchronisait les dépôts de Tarija avec la plus inférieure d’entre elles, d'ailleurs très mal définie; mais nous verrons, au cours de la description de la faune de Tarija, que bon nombre des genres, sur lesquels Ameghino fondait cette clas-

les Mammifères que nous décrirons se trouvent aussi bien dans le Bonaéréen que dans l'Ensénadéen.

D'autre part, un géologue expérimenté des États-Unis, qui vient d'étudier la question sur place, Bailey Willis, considère, avec Ameghino, que les parties profondes du Pampéen pourraient bien être pliocènes et même miocènes (In ALEs Hnocièka, Early Man in South America, Smiths. Inst, Bureau of Amer. Ethnol., Bull. 52, 1912, p- 19).

Le rapprochement que nous proposons pourrait donc ne s'appliquer qu'à la partie supérieure du Pampéen.

dépots des cavernes des environs de Lagoa Santa, province de Minas Geraes (Brésil), connues depuis les explorations de Lund vers 184501. Les relations entre le remplissage de ces cavernes et le Pampéen rappellent tout à fait celles qu'on observe en Europe entre l'argile à ossements de nos grottes et les limons extérieurs.

Nous reviendrons sur ces considérations à la fin de ce mémoire, en donnant des listes comparatives des fossiles trouvés à Tarija et dans les autres dépôts dont il vient d'être question. Mais nous pouvons dès maintenant conclure que les arguments paléontologiques s'accordent avec les arguments stratigraphiques pour nous faire considérer la faune de Tarija comme pléistocène°).

On peut se demander dans quelles conditions vivaient les Mammifères dont on recueille les ossements à Tarija. E. Nordenskjüld pense que la région avait alors l'aspect d’une steppe où les ruisseaux sans issue formaient des marécages. Il ne faudrait pourtant pas prendre ici cette expression de «steppe» dans un sens trop absolu. Les molaires des Équidés, à fût bas, à émail peu plissé, dénotent des mangeurs d'herbes rudes, des brouteurs de buissons ; leurs membres, relativement courts et trapus, n'indiquent pas des animaux adaptés à des courses rapides dans de vastes plaines. Les Lamas, les Vigognes devaient, comme leurs

(7 La plus récente liste des espèces recueillies dans les différentes cavernes de cette région a été publiée au début d’une importante monographie par Wixce, Jordfundne og nulevende Hovdyr (Ungulata) fra Lagoa Santa (Museo Lundi, Bd. III, 1906).

La plupart des paléontologistes sont arrivés d'ailleurs peu à peu à cette manière de voir. À. Gaudry, après avoir pendant longtemps rangé le Pampéen dans le Pliocène, avait fini par le placer, en partie du moins, dans le Quaternaire (voir : Fossiles de Patagonie, Étude sur une portion du monde antarctique, p. 3 et19, Annales de Paléont., t. 1, 1906). Les éditions successives du Traité ou des Éléments de Paléontologie de Zittel montrent un changement d'opinion analogue.

Tout récemment, Marruew, in Climate and

Evolution {Annals of the New-York Acad. of Sc., XXIV, p. 171-318), en se basant sur l’âge qu'on peut attribuer sûrement dans l'Amérique du Nord à beaucoup de genres de la faune pampéenne, a démontré l'âge pléistocène de celle-ci.

Nous devons pourtant ajouter que dans le beau volume qu'il vient de publier : « A history land Mammals in the Western Hemisphere», New- York, 1913, Scorr, très versé dans la connaissance des fossiles des deux Amériques, considère encore la faune de Tarija comme remontant au Pliocène supérieur {p. 129). Bien qu'elle soit, dit-il, essentiellement la même que celle du Pléistocène et qu'elle contienne une semblable proportion d'éléments venus du Nord, elle est évidemment plus vieille et beaucoup d'espèces étaient différentes (p. 226).

descendants actuels, se nourrir d’herbages drus, de broussailles. Les grands Édentés étaient sans doute, soit des mangeurs de feuillage, soit des mangeurs de racines (Megatherium), soit des mangeurs d'herbe”. Mais d'autres, Glyptodon par exemple, pouvaient peut-être, comme les Tatous actuels, avoir un régime en partie carnivore, et même se repaitre accidentellement des cadavres de Chevaux, de Lamas, de Mastodontes.

Macrauchenia et Toxodon n'étaient pas non plus des herbivores de grandes plaines, très adaptés à la course et mangeurs de Graminées, mais des animaux à pattes larges, faites pour la progression sur des terrains mous, et leurs molaires broyaient surtout des joncs, des arbrisseaux ou des végétaux coriaces.

Les Mastodontes devaient fouiller le sol avec leurs défenses pour trouver les racines, et venir en nombre se baigner dans les pièces d'eau, comme le font les Éléphants, sur les bords des grands fleuves africains. Les Tapirs recherchaient également les lieux humides et couverts. Parmi les Rongeurs trouvés à Tarija figure un Cabiai bien voisin du Cabiai actuel, et celui-ci ne s'éloigne guère des rivages à plus de 100 mètres.

Toute cette faune, dont on retrouve les restes à des altitudes bien supérieures à celle de Tarija, et jusqu'à 4,000 mètres, n'aurait pu vivre dans les conditions météorologiques actuelles. Ce sont les hivers froids et secs qui rendent aujourd'hui infertiles les hauts plateaux de la Bolivie. Le climat devait être autrefois moins inégal, plus chaud, beaucoup plus humide et par suite plus favorable au développement de la végétation à de hautes altitudes. Des changements d'ordre général, et analogues à ceux que nous constatons en Europe pendant les périodes chaudes du Quaternaire, ont pu et dù se produire dans l'Amérique du Sud, Il est possible que le climat favorable à l'extension et au développement de la belle faune de Tarija ait pris fin, suivant l'opinion émise par Philippi, par suite d'une surrection récente de la chaine des Andes”.

® Tel Neomylodon, dont on a pu étudier les générale, les récents travaux de Srernxranx sur les résidus d'alimentation. mouvements épiorogéniques des Andes {Gebirgs- ®) Voir à ce sujet la note infra-paginale relative bildung und Massengesteine in der Kordillere à DouGcas (p. 10) et aussi le dernier chapitre du Südamerikas, p. 34-35, Geol. Ruandschau, 1,

mémoire de Powrecks sur Mastodon andium 1910).

(Palæontographica, t. LH) et, d'une façon plus J. W. Seexcer, dans un intéressant mémoire

Nous pouvons nous expliquer ainsi les changements survenus dans la distribution géographique de la faune de Tarija. H est plus difficile de préciser la cause, ou les causes, de son extinction.

Formée d'éléments hétérogènes, les uns plus ou moins autochtones, les autres immigrés venus du Nord, cette faune a dû être instable par suite de son hétérogénéité même. Les Herbivores sud-américains, aux formes lourdes, s'étaient développés sans lutte active, avant l'arrivée de la faune nord-américaine qui s'est effectuée au Pliocène. Mais quand ils eurent comme compétiteurs les Equidés, les Lamas, les Cervidés, beaucoup plus vifs et mieux adaptés à la course, quand ils eurent pour ennemis des Carnivores placentaires dont quelques-uns, comme le Smilodon, réalisent à la perfection le type déprédateur, au lieu des Carnivores aplacentaires qui, jusqu'alors, semblent , dans l’état actuel de nos connaissances, avoir seuls peuplé la région, ils furent refoulés vers le Sud, vers la Pampa, où ils trouvèrent des conditions de température de plus en plus défavorables et où ils s'éteignirent. La faune venue du Nord devait dès lors prédominer et, de fait, la plupart des grands animaux actuels de l'Amérique du Sud : Tapirs, Lamas, Cerfs, Pumas, sont les descendants de ces immigrés, tandis que les Édentés et les Marsupiaux, restes rabougris de la faune autochtone, sont en voie d'extinction.

D'autres causes peuvent être invoquées pour expliquer la disparition des Mastodontes, des Chevaux, etc. Nous aurons l'occasion d'y revenir en décrivant les restes de ces animaux.

sur la reconstitution de l'ancien continent des surrection, l'une pendant le Pliocène, l'autre Antilles ( Ball. of the Geol. Soc. of America, VI, pendant le Pléistocène, séparées et suivies par 1899, p. 103-140, fig. 7.), a montré que cette deux grandes périodes d’affaissement, la dernière

grande région, sorte de pont entre les deux de celles-ci correspondant sensiblement à l'état Amériques, a été soumise, depuis la fin du Juras- actuel. Il ÿ a là matière à’ des rapprochements sique, à une série de grandes oscillations pério- intéressants.

diques, et qu'il y a eu deux principales époques de

ET Ne VF

MASTODON ANDIUM CuviEr.

(Masroponre DES CORDILLÈRES.)

Nous savons déjà que les débris des Mastodontes de Tarija ont donné lieu, depuis le xvnf siècle jusqu'au milieu du x1x°, à maintes légendes sur l'existence d'antiques géants ".

Cuvier, ayant vu des molaires de ces animaux, fut frappé de leur ressemblance avec celles du Mastodonte de nos pays qu'il avait désigné sous le nom de « Mastodonte à dents étroites » (M. angustidens). Mais il ne tarda pas à distinguer l'espèce américaine sous l'appellation de « Mastodonte des Cordillères », également employée par Desmarets et traduite plus tard en Mastodon andium. Cuvier avait décrit, en même temps, une autre forme de l'Amérique du Sud, le «Mastodonte humboldien » (M. Humboldti), souvent confondu, nous allons le voir, avec son congénère.

Depuis ces premières études, le Mastodonte des Andes a été si souvent mentionné ou partiellement décrit que nous ne saurions donner icil'énumération complète des ouvrages où il en a été question; l'occasion se présentera de citer les plus importants au cours de ce chapitre. Voici

la liste des principaux noms qu'il a reçus :

MASTODONTE DES CORDILLÈRES Cuvwr, Annales du Muséum, 1806, t. VIU, p. 413, et Ossements fossiles, 1812, 1.1, p. 11.

MASTODON CORDILLERARUM Desmaners, Mammalogie, 1820, p. 385. MASTODON ANDIUM Cuver, Ossements fossiles, nouvelle édition, t. V,

2° partie, 1824, p. 527 (in Table des matières).

0 Voir supra, p. 2. On trouvera d'autres dé- Mamiferos fôsiles de la Repüblica Argentina, tails historiques dans le grand ouvrage d'Aues- p. 633 et suiv. émiwo: Contribucion al conocimiento de los

MAMMIFÈRES DE TARIJA. 3

MASTODON AUSTRALIS Owex, Annals and Magaz. Nat. History, série T ,

vol. XIV (p. 269), 1844.

MASTODON HUMBOLDTI pro parte BLawvicce, Ostéographie, 1845. MASTODON ANDIUM Cuvier in D'OnmiGxy, Voyage dans l'Amérique méri-

dionale.

MASTODON CORDILLERUM Lxoekker, 1886, Catal. of Fossil Mammalia of

British Museum, t. IV, p. 45.

MASTODON ANDIUM Burwesrer, 1888, Bericht über Mastodon andium ,

Sitzung. Ak. d. Wiss. Berlin.

MASTODON BOLIVIENSIS Parier, 1893, Zeitsch. Deutsch. Geol. Gesellsch. ,

MASTODON CHILENSIS Panxerr, 1893, /bidem.

La collection offerte au Muséum par M. le Marquis de Créqui-Montlort

comprend, outre une tête osseuse magnifique, 12 crânes ou portions de crânes, 30 mandibules, environ 5o défenses, plus ou moins bien conservées, plus de 300 molaires isolées, environ 30 humérus, 20 cubitus,

et un nombre à peu près égal d'os du membre postérieur.

Ces débris se rapportent à des animaux de tous âges. Il ÿ a au moins 80 molaires postérieures entières ayant appartenu à des individus adultes et parfois très âgés), mais il ÿ a aussi des dents et des ossements de tous jeunes individus, dont quelques-uns, à en juger d'après les os des membres), n'avaient pas plus de o m.60 de hauteur au garrot.

La richesse de la collection de Créqui-Montfort va nous permettre d'étudier successivement toutes les parties du squelette du Mastodon andium, de montrer la plasticité de l'espèce et l'étendue de ses variations.

(2 D'après les observations faites sur les Éléphants de J'Inde, la dernière molaire apparaît entre 25 et 30 ans. Il n’en était peut-être pas de même chez les Mastodontes.

® IL est possible que la mort en masse des Mastodontes de tout âge ait eu pour cause, soit quelque cataclysme météorologique, cyclones ou

tornades, crues subites des cours d’eau, soit des épidémies analogues à celles qui déciment parfois actuellement les Ruminants des régions tropicales. Aucun des os des membres de Mastodontes recueillis à Tarija ne présente des marques de dents de Carnassiers.

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