CRÂNE
La pièce la plus importante de notre collection est une tête osseuse presque complète de Mastodonte ayant appartenu à un individu male et très adulte. Elle est actuellement exposée dans la galerie de Paléontologie du Muséum et nous la représentons pl. 1, IF, III.
Quand elle nous est parvenue, il y manquait seulement une défense, les deux arcades zygomatiques, la table externe des os de la région frontale et une portion du bord occipital supérieur. Nos regrettés collaborateurs, Papoint, préparateur, et Barbier, chef de l'atelier de moulage, ont habilement modelé la seconde défense et restauré les parties brisées en se guidant sur d'autres crânes ou portions de crânes de Tarija et aussi sur quelques dessins déjà publiés de M. andium !".
Nous allons d'abord décrire cette belle pièce. Nous dirons ensuite quelques mots de trois ou quatre autres spécimens analogues de la collection de Créqui-Montfort. Bien que moins complets dans l'ensemble, certaines parties ÿ sont mieux conservées et leur étude ne manquera pas d'intérêt au point de vue des variations morphologiques d’une même espèce de Proboscidien fossile.
Région supérieure. — Les cranes des Mastodontes sont, d'une manière générale, plus allongés et plus surbaissés que les crânes des Éléphants. Cette différence tient surtout à un phénomène d'évolution générale, car les Mastodontes primitifs, ou Paléomastodontes, possédant une dentition plus complète, avaient nécessairement une face plus développée dans la région maxillaire; elle tient aussi à un phénomène mécanique en relation avec le développement et le poids plus grands des défenses. Il semble qu'il y ait eu, en outre, augmentation progressive du volume de l'encéphale et, par suite, de la capacité de la boîte cérébrale.
Le crâne de Mastodon andium, vu en dessus (pl. IF, fig. 1}, montre un
@) Bonmæsren (Los Caballos fôsiles de la tout à fait inexacte, soit par la faute du dessinateur, Pampa Argentina, Suplemento, 1889, pl IX et soit plutôt par suite d'une restauration défec-
: X) a donné la seule figure connue jusqu'à ce jour tueuse du modèle.
d'un crâne complet de cette espèce. Mais elle est
développement considérable de la portion alvéolaire pour les défenses. Cette région comprend plus du tiers de la longueur totale du crâne. Une telle disposition rappelle celle qu'on observe ne le Mammouth aux : rase défenses l.
Les alvéoles sont un peu divergentes ©.
Le front n'occupe qu'une faible étendue ; ce caractère est encore plus
marqué chez les Stegodon de l'Inde et des Indes néerlandaises, auxquels nous comparerons le plus souvent possible notre Mastodonte, en nous aidant des travaux de Falconer et Cautley et du récent mémoire de M. Pohligl).
Les narines se trouvent ainsi placées beaucoup plus en arrière que chez les Éléphants actuels. Elles sont plus petites et disposées d'une façon analogue, dans une profonde dépression, à l'extrémité d'une sorte de large gouttière. Deux tubercules, représentant les os nasaux, les surmontent. Le Mastodonte de Tarija avait donc une trompe à peu près aussi développée que celle des Éléphants.
Région latérale. — Vu de profil (pl. I, fig. 1), le crâne de Mastodon andium est beaucoup plus fuyant que hé des Éléphants. Ses apophyses postorbitaires sont grandes; ses orbites sont assez petites. Sa fosse temporale est vaste ; elle pouvait loger de puissants muscles masticateurs.
Le profil cranien de notre Mastodonte, à défenses à peu près droites, est plus rectiligne que celui du Mastodon americanus, à défenses courbes. Ces deux espèces de Mastodontes présentent une différence tout à fait analogue à celle qui s’observe, parmi les Éléphants, entre le profil des espèces actuelles et celui du Mammouth. Dans deux groupes voisins, les mêmes causes mécaniques ont produit les mêmes effets.
L'angle formé par loccipital avec le plan du palais est ici un peu
0) Zauenskr, Études ostéologiques et odontographiques sur le Mammouth in Résultats scientifiques de l'expédition organisée par l'Académie des sciences pour l'extraction du Mammouth de la Beresovka (en russe), Saint-Pétersbourg, 1903. Les figures données par ZaLexsxt, où l'on voit, côte à côte, les crânes de Mammouths et les crânes
d'Éléphants actuels, sont très démonstratives. ®) Les figures de Burmeister indiquent une divergence invraisemblable.
(® Osteologie von Stegodon in Geologische und paläontologische Ergebnisse der Trinil-Expedition herausgegeben von L. SEeLExka und M. Brancxennonx, Leipzig, 1911.
ue ai
TU POSE MP TNT Dr
hist ait" its
date Éd noue
PROBOSCIDIENS. 21 supérieur à go degrés. Chez le Mammouth, dont les défenses étaient plus lourdes, relativement, que celles de M. andium, cet angle est très obtus; chez les Éléphants actuels, à défenses généralement assez faibles, il est au contraire inférieur à 90 degrés. Ces différences s'expliquent par une traction vers l'arrière due aux muscles et ligaments cervicaux et d’autant plus forte que les défenses sont plus lourdes ; elles varient ainsi avec l'âge des sujets.
La plupart des orifices du crâne, conduit auditif externe, canal infraorbitaire, etc., ressemblent à ceux des Éléphants et sont disposés sensiblement de la même manière.
Région postérieure. Si l'on compare les faces postérieures des crânes de Mastodon andium (pl. 1, fig. 1°), des Éléphants actuels, du Mammouth et du Mastodon americanus, on est frappé de voir que le contour du cräne de l'animal de Tarija est large, surbaissé, presque rectangulaire, au lieu d'être plus ou moins circulaire ‘.
Les condyles occipitaux sont volumineux et plus saillants que chez les Éléphants. Le trou occipital est elliptique, son diamètre horizontal est supérieur au diamètre vertical. La région mastoïdienne apparaît plus développée, plus étendue ; il semble toutefois qu'elle ait été un peu exagérée dans la restauration.
Comme chez tous les Proboscidiens, Foccipital présente, vers son milieu , deux fosses profondes séparées par une crête verticale donnant insertion au ligament cervical qui doit supporter le poids de la tête, très lourde), par suite du grand développement des défenses.
( On trouve des figures de Mammouth dans Zazexski, et de Mastodonte américain dans la monographie de Warren.
Le crâne de M. andium, dont nous avons donné ici la photographie, est légèrement restauré par derrière, et il semble que la restauration ait exagéré la forme quadrangulaire de la face postérieure. — Bunmeisren (Los Caballos f6siles, Suplemento) a figuré la région occipitale d'un autre exemplaire qui parait avoir été aussi restauré partiellement. Les traits essentiels sont les mêmes.
® M. Greconrx (Adaptative significance of the shortening of the Elephant Skull, Bull. Amer. Mus. Nat. Hist., 1903, p. 387) a cherché à montrer que le raccourcissement et l'accroissement en hauteur du crâne des Proboscidiens, au cours de leur évolution phylogénique, n'a pas eu seulement pour principal facteur l'augmentation du poids des défenses, mais que ces modifications sont dues en partie au développement de la trompe. Ces deux causes ont dû en effet intervenir, Mastodon andium avait des défenses lourdes et une trompe bien développée.
Face inférieure. — Vu par sa face inférieure (pl. IL, fig. 1}, le crâne du Mastodon andium est remarquable : 1° par sa largeur; 2° par le raccourcissement de la partie postérieure, tenant à ce que le diploé, ou partie celluleuse de l'occipital, est moins développé ici que chez les Éléphants; 3° par l'énorme développement de la partie antérieure correspondant aux alvéoles des défenses.
On peut reconnaître que ce cräne est relativement large en observant le développement, dans le sens transversal, du processus zygomatique du squamosal, l'élargissement de la portion zygomatique du maxillaire), l'élargissement considérable de la région où s'insèrent les défenses.
Par contraste, le palais paraît plus étroit que chez les Éléphants. Le raccourcissement de la portion postérieure de la base du crâne, entre les narines internes et le trou occipital, est dû à ce que, chez le Mastodonte, le basi-occipital et le basi-sphénoïde sont réduits ©.
Nous avons déjà insisté sur l'allongement de la partie antérieure du crâne. Cette région alvéolaire est aussi développée chez le M. andium que chez les vieux Mammouths, mais sa largeur et sa direction sont différentes,
Les fosses glénoïdes sont disposées transversalement, comme chez les Éléphants ; elles sont grandes, assez profondes. Les apophyses postglénoïdes sont placées de même.
On est frappé en regardant la face inférieure du crâne de M. andium (pl. UE, fig. 2), par le grand développement des crêtes aiguës qui partent du bord antérieur des molaires et se dirigent vers l'axe des défenses. C’est le bord de la mâchoire supérieure correspondant à la « barre » des autres Mammifères. Ces crêtes existent aussi, quoique un peu moins saillantes,
chez les Éléphants.
Coupe médiane et longitudinale d’un crâne. — Nous avons choisi, parmi les autres cranes de la collection, le moins incomplet et nous l'avons fait scier suivant le plan sagittal médian. L'opération a été longue
® Ces caractères semblent avoir été un peu Tarija, la distance entre les narines internes et exagérés dans le travail de restauration. le trou occipital est de o m. 40 ; la même dis-
% Sur un crâne d'Éléphant très adulte, de tance est de om. 25 seulement chez le Mastomême largeur que le crâne de Mastodonte de donte. ï
E.inoicus
M. Humgouori
Ê Fig. 2 à 4.
Sections, suivant le plan sagittal médian, de trois crânes de Proboscidiens : Mastodon andium, M. Humboldti,. : Elephas indicus, — 1/10° de la grandeur vraie,
e., cavité cérébrale; n, e,, narines externes; n. £., narines internes.
et pénible, à cause de la dureté de la gangue quartzeuse qui remplissait tous les vides. Nous donnons ici la figure de cette section. A côté, et à la même échelle, nous reproduisons une section analogue d'un crâne de Mastodon Humboldii, dont nous parlerons plus loin, et une section de crâne d'Éléphant des Indes empruntée à lOstéographie de Blainville (fig. 2 à 4).
Les différences dans l'architecture de ces crânes, surtout de ceux du M. andium et de l'Éléphant, frappent au premier coup d'œil : développement relatif inverse des parties cérébrales et des parties faciales, le crane cérébral étant beaucoup plus développé que le crâne facial chez l'Éléphant et beaucoup moins chez le Mastodonte; moindre volume relatif de la cavité cérébrale chez ce dernier que chez le premier; direction générale de l'axe encéphalique, sensiblement parallèle à la voûte palatine et aux bords alvéolaires des molaires chez l'Éléphant ; obliquité considérable de ce même axe chez le Mastodonte; disposition réciproque toute différente des narines externes et des narines internes, le large canal qui les réunit ayant dans les deux types des directions tout à fait opposées; beaucoup plus grand développement de la région frontale et des cellules du diploé chez l'Éléphant que chez le Mastodonte. Par tous ces caractères le crâne du Mastodonte nous apparaît comme relativement voisin des formes primitives des Proboscidiens, Mastodon angustidens et même Palæwomastodon, tandis que le crane d'Éléphant est différencié et spécialisé à un suprême degré.
La section du crâne de M. Humboldti nous révèle bien quelques caractères intermédiaires, mais, par l'ensemble de son architecture cranienne, il se place beaucoup plus près du type Éléphant que du type M. andium. Il y a là un phénomène de convergence évolutive intéressant , sur lequel nous reviendrons en faisant l'étude comparée des diverses espèces de Mastodontes sud-américains.
Examen de quelques autres crânes. — La morphologie cranienne de M. andium est susceptible de présenter des variations dont quelques-unes peuvent être mises en lumière par l'étude de trois autres pièces choisies parmi les plus importantes de la collection. Nous les examinerons par rang d'âge.
he
- sue ss.
sus.
sum
Fig. 5 et 6.
© Crâne de Mastodon andium de Tarija, vu de profil et en dessus. 1/10° de la grandeur vraie.
MAMMIPÈRES DE TARLA.
La première est un crâne, malheureusement fort mutilé, surtout du côlé gauche, privé de ses arcades zygomatiques, mais dont la partie faciale est bien conservée (fig. 5 et 6). Ses dimensions, principalement les dimensions transversales, dénotent un individu plus robuste que celui auquel a appartenu la tête montée qui a servi de point de départ pour cette étude. Les molaires n'existent plus, de sorte qu'il est impossible d'apprécier son àge relatif, mais les défenses, dont les racines sont encore en place dans les alvéoles, étaient des plus robustes; elles avaient o m. 160 de diamètre à leur base.
Vu de profil, ce crâne a la même forme générale très surbaissée que le précédent, mais son Occiput parait avoir été un peu moins déjeté en
Fig. 7.
Le même crâne de M. andium vu par sa face occipitale, — 1/10° de la grandeur vraie.
arrière. L'angle de la face occipitale et du plan alvéolaire des molaires est un peu inférieur à go°.
Vu de face, il est remarquable par son développement en largeur. La région frontale, très étendue dans le sens transversal, est beaucoup plus courte encore que dans le premier spécimen étudié. La région nasale et alvéolaire est bien conservée, surtout du côté gauche où les orbites et les apophyses post-orbitaires sont à peu près intactes. Au-dessus des fosses nasales, les épines nasales s'accusent par de forts reliefs; au-dessous d'elles s'étend la large et profonde vallée séparant les deux renflements alvéolaires divergents et très saillants.
La face occipitale est à peu près intacte dans toute la région médiane (fig. 7). Le contour de cette face ressemble beaucoup à celui de la tête montée que nous avons décrite; il a une forme nettement quadrangu-