BÉNIGNE SPONTANÉE
Au moment où j'écrivais la relation du cas que je vais rapporter tout à l'heure, je me proposais d'appeler sérieusement l'attention des praticiens sur une maladie que je n'ai trouvée décrite dans aucun de nos traités d'ophtalmologie, bien qu'elle ait une très grande importance, et que ses caractères, tout à fait spéciaux, en fassent une espèce de conjonctivite absolument distincte de toutes les autres. Mais j'ai été devancé de quelques jours par M. le Professeur Fournier, le savant syphilographe de. Saint-Louis, qui a publié sur ce sujet une remarquable leçon dans la Gazette des Hôpitaux du 31 décembre 4885 et du 5 janvier suivant. C'est une monographie tellement exacte et d'un caractère clinique si précis qu'il y aura peu à ajouter lorsqu'on voudra écrire dans les traités de pathologie ou d'ophtalmologie future, ou en cours de publication, le chapitre de la conjonctivite blennorrhagique séro-vasculaire bénigne spontanée.
11 serait donc superflu de redire ici ce qu'on trouvera si bien exposé dans la remarquable leçon du savant médecin de Paris, et je croirais faire œuvre de plagiaire si je donnais autre chose que la simple narration du fait que j'ai observé moi-même. Toutefois, on trouvera dans mon observation ces deux particularités intéressantes, d'abord que la maladie est survenue chez un sujet atteint de simple goutte militaire depuis près de vingt ans , et ensuite que ce même individu n'a jamais éprouvé la moindre attaque de rhumatisme blennorrhagique ou autre. Voici l'observation :
Le 23 décembre dernier, M. G..., âgé de quarante-deux ans, se présentait chez moi dans l'état suivant : depuis deux jours, sans cause connue, toute la conjonctive oculo-palpébrale de son œil droit était devenue excessivement rouge, et s'était infiltréede sérosité de façon à constituer un énorme chémosis mou, en bas et en dehors de la cornée. Quelques grosses veines superficielles gorgées de sang apparaissaient en dehors et au-dessus delà cornée; d'autres s'étaient rompues et avaient formé des ecchymoses plus ou moins larges sous la conjonctive bulbaire.
CONJONCTIVITE BLENNORRHAGIQUE SÉRO-VASCULAIRE.
La paupière supérieure étail dure el infiltrée; toule la région jugo-temporale avoisinant l'orbite était rouge et un peu œdématiée ; le ganglion préauriculaire était tuméfié et douloureux. Malgré ce tableau clinique, en apparence si peu rassurant, le malade n'éprouvait aucune douleur du côté de l'œil et ne savait à quoi attribuer cetle violente inflammation qui était survenue inopinément d'une façon rapide, car il ne se souvenait pas de s'être exposé à un courant d'air, ni de s'être touché l'œil avec quoi que ce soit.
J'avoue qu'en présence d'un cas semblable qui se présentait pour la première fois à mon observation, j'eus un moment d'hésitation; ce ganglion préauriculaire enflammé qui ne se rencontre en général que dans les affections graves de l'œil, me donnait à penser qu'il s'agissait ici, d'une ophtalmie virulente ou septique, mais laquelle? L'ophtalmie catarrhale ordinaire ou l'ophtalmie purulente, ou, à la rigueur, l'ophtalmie diphtéritique ont bien quelques points de ressemblance avec ce que j'avais devant les yeux, mais on n'observe jamais une semblable indolence avec un processus inflammatoire aussi intense. La maladie durait depuis quarante-huit heures et il ne s'était pas encore produit la moindre sécrétion du côté delà muqueuse; le malade n'éprouvait dans l'œil d'autre gêne que celle qui était occasionnée par le chémosis et, à son réveil, les paupières n'étaient même pas agglutinées. Il me fallait donc, par exclusion, écarter ces maladies; toutefois, craignant que ce fût une forme anormale de conjonctivite purulente, je me décidai à surveiller attentivement mon malade et à employer simplement des lotions antiseptiques, sauf à recourir aux moyens énergiques aussitôt que la moindre indication se présenterait.
Dans ce but, je conseillai d'appliquer sur l'œil et d'instiller entre les paupières, à plusieurs reprises dans la journée, le liquide suivant :
Acide borique 20 grammes.
Sublimé 0,18 —
Alcool à 83° X gouttes.
Eau bouillante SOI) grammes.
Le lendemain, l'œdème de la paupière supérieure avait augmenté un peu et son bord libre présentait une sorte de fausse membrane fibrineuse, épaisse de deux ou trois millimètre
MÉMOIRES D'OPHTALMOLOGIE PRATIQUE.
et très adhérente. Cette exsudation occcupait exclusivement le bord ciliaire et ne re-couvrait pas la muqueuse conjonctivale ; on aurait dit qu'elle était sortie par les orifices des glandes de Meibomius. Le renversement de la paupière était très difficile et incomplet; le ganglion préauriculaire toujours très sensible à la pression et douloureux. Du côté de l'œil, même état que la veille : pas de douleur ni de sécrétion anormale. 11 devenait dès lors évident pour moi que je n'avais pas affaire à une ophtalmie grave, aussi, je me contentai de faire un lavage de toute la muqueuse oculo-palpébrale avec une solution faible à 1 0/0 de nitrate d'argent, suivie immédiatement d'un autre lavage avec de l'eau salée. Je conseillai en outre de continuer l'emploi de la solution antiseptique et d'appliquer sur l'œil des cataplasmes de poudre de racine de guimauve.
Le 25, la paupière supérieure était un peu plus tuméfiée que la veille, mais moins dure; en la comprimant doucement avec la pulpe du doigt, on faisait disparaître en partie l'œdème et on pouvait ensuite la retourner assez facilement. L'exsudation fibrineuse du bord palpébral n'avait pas augmenté. La conjonctive était violacée, le chémosis toujours assez étendu, la sécrétion conjonctivale nulle. Le ganglion préauriculaire était un peu moins tuméfié et moins douloureux. J'arrachai avec des pinces la fausse membrane du bord palpébral, membrane fort adhérente et qui laissa après elle une surface déprimée et saignante, puis je fis un nouveau lavage avec la solution de nitrate d'argent au 1008 et prescrivis de continuer l'emploi de la solution antiseptique et des cataplasmes.
Le lendemain, l'exsudation fibrineuse ne s'était pas reproduite, le chémosis avait disparu en grande partie, la conjonctive était moins rouge. Toujours absence de sécrétion et de douleur, mais persistance de l'œdème de la paupière supérieure. Même traitement.
Pour ne pas prolonger inutilement cette observation, j'ajouterai que le chémosis disparut dès le 27, soit six jours après le début de la maladie; mais la conjonctive resta fortement vascularisée, surtout en haut et en dehors, pendant une dizaine de jours.
Craignant que les lavages avec la solution de nitrate d'argent n'entretinssent cette irritation de la muqueuse, je les suspendis pendant deux ou trois jours, mais alors l'état de l'œil resta
CONJONCTIVITE BLENNORRHAGIQUE SÉRO-VASCrLAIRE 133
stationnaire et l'amélioration ne se montra qu'après une nouvelle cautérisation. Le 6 janvier, la muqueuse bulbaire n'était plus que rosée, mais la conjonctive palpébrale était toujours très rouge. Le ganglion préâuriculaire avait disparu. Quelques jours après, les lavages avec le nitrate d'argent ne produisant plus de bons effets, au contraire, je les cessai et je remplaçai la solution antiseptique par une simple solution de borax au 100e.
Au mois de février il ne restait plus qu'un peu d'hypérémie de la conjonctive qui tend à disparaître de jour en jour. Il est inutile d'ajouter que, pendant tout le cours de la maladie, la vision n'avait pas cessé d'être aussi bonne du côté malade que de l'autre.
Mon malade était déjà en pleine voie d'amélioration lorsque je lus l'article de M. Fournier, mais je dus attendre plusieurs jours avant de pouvoir lui parler en particulier et l'interroger au point de vue de la blennorrhagie. J'appris alors, comme je l'ai dit en commençant, que M. C... avait eu, il y a plus de vingt ans, une blennorrhagie qui n'avait jamais complètement guéri, et avait même occasionné un peu de rétrécissement du canal. Depuis de longues années, cependant, l'écoulement était presque imperceptible et c'est à peine si, le matin, on voyait de temps en temps sourdre par le méat une petite gouttelette de sécrétion transparente. Le malade n'avait jamais eu la moindre attaque de rhumatisme blennorrhagique ou autre; il ne présentait aucune trace de syphilis.
Il m'est arrivé quatre ou cinq fois, depuis dix ans, d'observer des cas plus ou moins analogues à celui que je viens de rapporter. Chaque fois, j'avais été un peu surpris de l'aspect si singulier de cette affection dont le début semblait être très grave, et qui se terminait par résolution au bout de quelques jours, sous l'influence du traitement le plus anodin, mais je n'avais jamais songé à rattacher cette affection à la blennorrhagie. Il m'est donc impossible d'affirmer si tous les sujets qui en étaient affectés avaient un écoulement uréthral, et maintenant que l'attention est appelée sur ce point, il sera facile de vérifier si l'affirmation de M. Fournier souffre ou non des exceptions. Ce sera là, assurément, un point de pathologie qui ne sera pas dépourvu d'intérêt.
Depuis l'apparition du travail de M. Fournier et du mien dans la Revue clinique d1 Oculistique il a été publié quelques autres observations de la même maladie, entre autres une du Dr Trousseau.
MEMOIRES D'OPIITAEMOLOGIE PRATIQUE.
§ IV. - UN CAS REMARQUABLE DE GUÉRISON DE TRACHOME INVÉTÉRÉ, PAR L'EMPLOI DU JEQUIRITY, DU NITRATE D'ARGENT ET DU SOUS-ACÉTATE DE PLOMB.
A la première session de la Société Française d' Ophtalmologie, à propos de l'emploi du jequirity dans l'ophtalmie granuleuse, j'ai cité le cas suivant : Un homme de trente-huit ans, bien portant, dans une situation très aisée, et vivant dans des conditions hygiéniques excellentes, était atteint depuis- plusieurs années de conjonctivite chronique pour laquelle il avait fait, sans aucun succès, toute sorte de traitements. Il s'écoulait sans cesse des yeux une sorte de pus mal lié qui, pendant la nuit, formait des croûtes sur le bord des paupières et, pendant le jour, coulait le long des joues avec assez d'abondance pour exiger à chaque instant un nettoiement avec le mouchoir.
Le 19 juin 1883, je vis le malade pour la première fois, et ayant retourné les paupières, je pus constater l'existence d'un trachome granuleux, très épais, à surface muriforme, saignant au moindre contact, et occupant toute la surface muqueuse des deux paupières supérieures. La muqueuse bulbaire et la paupière inférieure étaient indemnes, et, malgré l'état rugueux de la paupière supérieure, l'œil ne paraissait pas en être incommodé, car il n'avait jamais présenté aucune lésion. L'occasion me paraissait favorable pour faire une expérience comparative, je résolus de traiter l'œil droit qui était le plus malade, avec le jequirity, et l'œil gauche avec les lotions de sous-acétate de plomb.
Je fis macérer, comme M. de Wecker l'avait d'abord conseillé, 5 grammes de graines décortiquées et pulvérisées dans 500 grammes d'eau froide; au bout de vingt-quatre heures, j'ajoutai 500 grammes d'eau chaude et abandonnai la macération à l'air libre dans un vase plat jusqu'au lendemain. Ayant décanté le liquide, je m'en servis pour faire des lotions, au moyen d'un pinceau, sur la paupière renversée du malade, et cela pendant une demi minute environ. Je répétai l'opération trois fois dans la journée, mais, bien que les graines fussent d'excellente qualité, la conjonctivite fut très peu intense et le malade n'accusa aucune douleur sensible. Il y avait seulement un peu de tuméfaction de
GUERISON DU TRACHOME PAR LE JEQUIRITY IdD
la paupière supérieure et une sensation de chaleur dans l'œil. Le lendemain, je fis encore deux applications de jequirity. Dans la soirée, l'inflammation était beaucoup plus intense; on ne pouvait que difficilement entr'ouvrir les paupières et il s'écoulait de l'œil un liquide séro-purulent très abondant. Je n'observai pas la moindre exsudation membraneuse.
Ayant à ce moment encore peu de hardiesse pour employer le jequirity, je n'osai pas poursuivre les lotions et je me contentai de laver l'œil avec de l'eau chaude plusieurs fois par jour, en même temps que je traitais l'œil gauche chaque jour par le sousacétate de plomb.
Deux jours après avoir cessé l'emploi du jequirity, c'est-à-dire le 24 juin, l'inflammation de l'œil droit avait déjà beaucoup diminué et le lendemain, elle était à peu près complètement éteinte. L'examen de la paupière pratiqué à ce moment me permit de constater une amélioration très notable du trachome, à tel point que l'œil jequiritisé, qui était primitivement le plus malade, l'était maintenant le moins.
Encouragé par ce résultat si rapide, je me décidai à employer le jequirity des deux côtés et, le 26 juin je badigeonnai les deux paupières malades trois fois dans la journée.
27, 28 et 29 juin. — Même pansement. La sécrétion est très abondante des deux côtés; les paupières supérieures sont fortement tuméfiées, très peu de douleur; le malade peut sortir et se rendre à ma consultation.