VI. — DACRYOADÉNITE AIGUË TERMINÉE PAR SUPPURATION
« La dacryoadénite aiguë est tellement rare, dit M. de Wecker (Traité des maladies des yeux, 2e édit., p. 845), que des praticiens d'une grande expérience, M. Arlt entre autres, avancent n'avoir jamais eu l'occasion de l'étudier, et si l'on examine les observations que la littérature renferme (Ad. Schmidt, Todd, Heynes Walton) il reste encore douteux que l'inflammation ait réellement occupé le parenchyme glandulaire et non le tissu cellulaire circonvoisin. » En présence d'une affirmation émanant d'un praticien d'une si grande expérience j'ai pensé qu'il ne serait pas inutile de publier un fait que j'ai observé l'année dernière et qui me paraît entouré de toutes les garanties désirables d'observation pour ne laisser dans l'esprit aucun doute sur l'exactitude du diagnostic.
Quant à la rareté de la dacryoadénite aiguë, mon opinion concorde tout à fait avec celle des auteurs, car dans une pratique de dix années, et sur plusieurs milliers de malades que j'ai eu à examiner ou à soigner, soit dans les grandes cliniques de Paris, soit chez moi, je ne me rappelle avoir vu cette maladie que deux fois, et encore le premier cas, observé à la clinique de Sichel, se termina par résolution. Toutefois, mon ancien maître avait attiré mon attention d'une façon toute particulière sur ce cas, en insistant sur sa rareté et sur le diagnostic différentiel avec d'autres affections qui présentent avec elle plus ou moins
H. Armaigjuc, Mémoires d'ophtalmologie.
MÉMOIRES D'OPHTALMOLOGIE PRATIQUE.
d'analogie, l'abcès de la paupière supérieure ou de l'orbite, par exemple. Si on n'examine pas le malade à une époque assez rapprochée du début de la maladie, le diagnostic peut présenter de grandes difficultés ou même être absolument impossible, car l'œdème et l'empâtement de toute la région ne permettent pas de déterminer, d'une façon précise, le siège exact et primitif de la maladie. Ayant eu à traiter un assez grand nombre d'abcès de la paupière supérieure observés dès le début il m'a été facile d'étudier comparativement les deux affections.
La dacryoadénite peut avoir son siège dans la portion orbitaire de la glande lacrymale ou dans la portion palpébrale seulement, ou dans les deux parties de la glande à la fois. Le premier cas est excessivement rare, et, pour ma part, je ne l'ai jamais observé; le second cas, sans être fréquent, est un peu moins rare, car c'est cette variété que j'ai observée deux fois. 11 est bien entendu que je n'entends parler ici que de la dacryoadénite aiguë, car la simple tuméfaction de la glande accessoire se voit assez souvent, soit seule, soit pendant le cours des diverses conjonctivites aiguës; ce dernier cas est de beaucoup le plus fréquent et alors l'inflammation de la glande est simplement consécutive à l'inflammation des parties voisines. Lorsque la tuméfaction de la glande est peu accusée et sans symptômes particuliers qui appellent l'attention du médecin de ce côté, elle peut passer inaperçue. En général, c'est en relevant la paupière supérieure et en cherchant à voir la partie externe du cul-de-sac, qu'on aperçoit une saillie rose de la grosseur d'un petit haricot, de consistance assez dure, et qui semble placée sous la conjonctive. L'inflammation simultanée des deux portions de la glande lacrymale, et en dehors de toute autre inflammation de voisinage, doit être excessivement rare, mais je crois que dans le cours de la dacryoadénite palpébrale, la portion de la glande située sous l'arcade orbitaire doit se prendre également. En effet, ces deux glandes ne sont en réalité que les deux lobes d'une même glande, et il est difficile d'admettre qu'une portion reste indemne d'inflammation lorsque l'autre arrive, par exemple, à un degré d'inflammation assez élevé pour se terminer par suppuration. Comme je l'ai déjà dit, à une période avancée de la maladie il est impossible de localiser le siège précis du mal à cause de la tuméfaction de toute la région qui ne permet pas
TUMEURS DE L'ORBITE
de faire, sans provoquer de vives douleurs, une exploration minutieuse de l'orbite.
Voici maintenant la relation du cas de dacryoadénite aiguë suppurée que j'ai observé.
Mme Aub..., âgée de trente ans, habitant la campagne, n'a jamais souffert des yeux et paraît jouir d'une excellente santé. Le 14 novembre 1885 elle vient me consulter parce que, depuis trois jours, elle s'est aperçue d un gonflement qui siège dans l'angle externe de l'œil gauche et rend très difficiles les mouvements de cet organe.
La malade n'éprouvant aucune douleur n'a fait jusqu'à ce jour aucun traitement.
En examinant attentivement la région malade, je constate d'abord un chémosis séreux de toute la muqueuse bulbaire de la région externe de l'œil gauche. La paupière supérieure est légèrement tuméfiée et, si on porte le doigt vers sa partie externe et postérieure, on sent une espèce de tumeur dure, immobile, située au niveau de la portion palpébrale de la glande lacrymale.
Je porte le diagnostic de dacryoadénite, mais il est difficile de préciser la limite postérieure de cette tumeur parce qu'elle semble s'engager sous l'arcade orbitaire; je ne puis donc affirmer si elle appartient à la glande palpébrale seule ou bien, en même temps, à la portion orbitaire de la glande: je penche toutefois vers la première hypothèse. Pas de sécrétion conjonctivale. Vision normale.
Prescription : Lotions chaudes émollientes, cataplasmes; la malade étant rhumatisante, j'ajoute au traitement la solution de salicylate de soude du Dr Clin à prendre à la dose de deux cuillerées à soupe par jour.
Le 14 novembre je revois la malade. Le chémosis a disparu mais la glande lacrymale est toujours très grosse. La région externe de l'orbite est empâtée et un peu sensible à la pression. Même traitement.
Le 18 novembre je constate une aggravation de tous les symptômes- : la paupière supérieure est tuméfiée, rouge, luisante et très sensible à la pression. Il est difficile, à cause du gonflement considérable de la région, de sentir la glande lacrymale. L'œil ne peut s'ouvrir mais'la conjonctive est saine. Il me paraît