GUÉRISON
M"° E..., âgée de dix-sept ans, portait, depuis sept ou huit ans, au-dessous de la commissure externe de l'œil gauche, une petite tumeur indolore, ayant à peu près la grosseur d'une aveline, paraissant libre sous la peau, sans adhérences profondes et
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d'une consistance semblable à celle d'un lipome. La malade racontait que, deux ans auparavant, la tumeur avait été ouverte par un médecin, et qu'il s'en était écoulé un liquide jaunâtre. La grosseur semblait d'abord avoir disparu; mais, quelques semaines après, elle ne tardait pas à se montrer de nouveau et à acquérir bientôt son volume primitif.
Sur les conseils d'une amie, MUo E... acheta un crayon de nitrate d'argent, et, à force de cautériser la peau au niveau de la tumeur, elle parvint à produire une eschare. Arrachant alors la croûte, elle vit avec satisfaction qu'il s'écoulait du liquide et que la grosseur disparaissait complètement. A plusieurs reprises, elle employa le même moyen; mais, voyant que la guérison n'était jamais définitive, elle se décida, sur l'avis de son médecin, à venir me consulter.
La tumeur occupait, comme je l'ai dit, la région inférieure de l'angle externe de l'œil gauche, et était logée en grande partie dans l'orbite. Elle était adhérente à la peau, au niveau du point qui avait été cautérisé, mais était libre dans ses parties profondes et pouvait facilement être soulevée hors de l'orbite et prise entre les doigts ou les mors d'une pince courbe. On pouvait aussi former un pli de peau au-dessus d'elle, ce qui faisait ^croire qu'elle était contenue dans l'épaisseur du tissu cellulaire sous-cutané. La malade s'était aperçue de la présence de cette grosseur vers l'âge de neuf ans, et sa mère ne pouvait affirmer qu'elle eût existé auparavant, bien que la chose fût probable.
Je crus avoir affaire à un de ces kystes à contenu huileux, dont on a publié, dans ces dernières années, un certain nombre d'observations; et, bien que j'eusse rapporté dans mon journal, quelques jours auparavant, un cas de kyste séreux observé cl opéré par M. Gosselin, l'idée de cette maladie ne me vint pas à l'esprit. Aussi, je ne cherchai pas même à faire le diagnostic différentiel, et je me décidai à énucléer la tumeur sans la vider. Son volume assez restreint ne m'obligeait pas à faire une grande incision, et il m'était facile de cacher la cicatrice linéaire qui en résulterait dans un pli de la peau. Toutefois, j'avais préparé une seringue de Pravaz, munie de son aiguille, et m'étais proposé de faire une ponction aspiratrice dans la poche même de la tumeur, une fois celle-ci mise à nu, si son volume devenait gênant pour l'extirper.
TUMEURS DE i/ORBITE.
Ayant saisi un pli de peau avec la pince, au-dessus de la tumeur, je fis une incision avec le bistouri; mais aussitôt, je vis s'écouler un flot de liquide séreux, citrin, clair et transparent, et la tumeur disparut immédiatement. Ce contretemps inattendu me fit changer un peu mon manuel opératoire, et je dus procéder avec soin à la dissection de la poche kystique qui, contrairement à mes prévisions, était fortement adhérente non seulement à la peau, mais encore aux parties profondes, au périoste de la cavité orbitaire probablement.
L'écoulement sanguin était considérable et me gênait beaucoup; aussi, malgré l'assistance intelligente et éclairée d'un habile confrère, l'opération fut assez longue et passablement douloureuse. Je parvins néanmoins à disséquer tout le kyste et à l'extraire en entier d'une seule pièce.
Après avoir nettoyé soigneusement la plaie, je fis un peu de compression pendant quelques instants pour arrêter l'écoulement sanguin, puis je réunis les bords de la plaie dans toute leur étendue, au moyen de quatre points de suture, faits avec du fil d'argent extrêmement fin. Je recouvris la plaie avec un morceau de baudruche gommée, destinée non seulement à protéger contre l'air extérieur la solution de continuité, mais encore à en maintenir les bords en contact, de façon à ce qu'aucun tiraillement ne se fît sur les anses métalliques. J'appliquai par-dessus quelques rondelles d'amadou, pour exercer une compression assez énergique sur la cavité virtuelle que j'avais produite par l'extirpation du kyste, et je maintins le tout au moyen d'une bande de flanelle suffisamment serrée.
Le lendemain, j'enlevai le bandeau. La malade ne souffrait plus; il n'était survenu aucune tuméfaction, et la plaie paraissait parfaitement réunie. On voyait seulement une ecchymose sousconjonctivale, à la partie externe du globe de l'œil et à la paupière inférieure. Je remis en place le bandeau compressif, sans enlever la baudruche.
Le jour suivant, j'enlevai les points de suture. La plaie était réunie par première intention sur toute son étendue ; cependant je remis encore un morceau de baudruche, et je maintins une légère compression pendant vingt-quatre heures.
Le quatrième jour, la guérison était complète. Il ne restait qu'une petite cicatrice linéaire presque invisible. Huit jours après, la cicatrice ne se voyait plus du tout.
MÉMOIRES D'OPHTALMOLOGIE PRATIQUE.
Les kystes séreux, situés dans la région où se trouvait celuici ne sont pas très fréquents et tous les chirurgiens ne les traitent pas de la même façon. M. Gosselin, quelques semaines avant mon opération, avait employé la ponction suivie d'une injection iodée, mais l'observation, publiée le jour de lopération, ne disait rien du résultat. Sachant avec quelle facilité guérissent les plaies de la face, et combien il est facile d'obtenir l'adhérence des parties profondes en exerçant sur elles une certaine compression, je crois que l'extirpation est le meilleur moyen à employer contre les kystes. C'est un moyen radical, mettant à l'abri de la récidive, n'exposant pas plus que l'injection iodée aux accidents consécutifs, l'érysipèle par exemple, facile à employer par tout le monde, et toujours suivi d'une guérison rapide.
Il convient, dans tous les cas, de pratiquer une ponction exploratrice avec une aiguille bien propre afin de savoir quelle est la nature du contenu, mais il est bon de ne recourir à ce moven que lorsqu'on est décidé à opérer, la simple ponction pouvant être une cause d'érysipèle. D'un autre côté, il faut avoir soin de se servir d'une aiguille très fine (l'aiguille ordinaire de la serinque de Pravaz convient très bien pour cela) afin que le kyste ne se vide pas pendant l'opération par l'ouverture de la ponction, ce qui en rendrait la dissection très difficile, surtout si la poche •était adhérente, comme cela s'est présenté dans le cas que je viens de rapporter. Pour remédier à cet inconvénient, M. Pozzi a eu l'idée d'injecter dans la cavité kystique, une fois celle-ci vidée, un mélange solidifiable de blanc de baleine et de stéarine ou de parafine, et j'ai vu employer ce procédé avec un plein succès par mon ami, M. le Dr Démons, chirurgien à l'hôpital Saint-André, de Bordeaux. De cette façon, la dissection ou l'énucléation du kyste devient très facile, et le procédé peut être très utile dans tous les cas où l'on n'a pas à craindre de faire une grande incision, ni de laisser une cicatrice apparente.
Dans beaucoup d'autres circonstances, au contraire, où les considérations d'esthétique ont une réelle valeur, il convient de faire l'incision aussi petite que possible. Pour cela, il suffît de disséquer une petite étendue du kyste, et de pratiquer sur sa paroi une ponction, avec la seringue de Pravaz, qui sert d'aspirateur. Après avoir retiré la quantité de liquide que l'on aura jugée nécessaire, on pourra facilement saisir entre les mors d'une
TUMEURS DE L'ORBITE
pince à pression continue, la paroi du sac au point qui a été piqué et, tout en empêchant l'évacuation du contenu, on aura ainsi un mode de préhension fort commode et fort utile pendant la dissection de la tumeur.
Je recommande les sutures avec le fil d'argent très fin, qui se noue comme le fil de soie et ne laisse aucune trace. La baudruche gommée est aussi très utile pour protéger la plaie et en maintenir les bords en contact. Quant à la compression, elle se fait très bien avec des rondelles d'amadou et une bande de flanelle.