‹ Mandrin (volume 2)Chapitre 33 sur 33 · COMÉDIE DIPLOMATIQUE · texte numérisé non relu

COMÉDIE DIPLOMATIQUE

violé le territoire du roi de Sardaigne. Leurs chefs, au nombre de quatre, allaient être punis, et déjà l'on avait donné des ordres pour leur arrestation.

« Cependant, dit en terminant le comte d'Argenson s'adressant au comte de Marcieu, comme il est important de savoir s'il n'y a pas eu de militaires qui aient eu part à cette violation, il est nécessaire que vous fassiez à ce sujet les perquisitions les plus exactes et que vous m'en rendiez compte, pour que je prenne les ordres du roi sur ce qui les concerne. »

On continuait de berner le gouverneur du Dauphiné, afin qu'il fût de bonne foi dans les déclarations qu'il ferait à la Cour de Turin : et comme on le savait honnête homme, on se méfiait de lui. Et tandis que Marcieu s'occuperait à ces « perquisitions » tendant à rechercher si des officiers avaient été mêlés à cette aventure, où le ministre de la Guerre lui-même les avait fait agir, Levet de Malaval, à Valence, opérerait rapidement.

Fléchissement des caractères sous le poids de l'argent : le comte d'Argenson, ministre de la Guerre, obtenait à ce moment 500 000 Hvres comptant, plus 200 000 livres pour l'aider à acheter la terre de Paulmy.

La lettre de d'Argenson, en parlant des quatre capitaines des Fermes que l'on donnait ordre d'arrêter, pour les punir de leur participation à l'expédition de Rochefort — à laquelle ils avaient été mêlés d'ordre supérieur — faisait allusion à la comédie que la Cour de France jouait aux yeux de l'Europe.

La nouvelle « combinaison » est exposée par le contrôleur général au comte de Marcieu, qu'il importait de duper jusqu'au bout. Moreau de Séchelles, contrôleur général des Finances et le comte d'Argenson, secrétaire d'État pour la guerre sont les deux ministres qui ont combiné, d'accord avec leurs subordonnés, le guetapens dont sa plaint le roi de Sardaigne, et Séchelloa

s'apprête à en récompenser les auteurs, de la fë.2on qui devait le mieux leur convenir. Il n'en écrit pas moins au gouverneur du Dauphiné :

« Le roi désapprouve la conduite des quatre capitaines des Fermes qui commandaient l'expédition de Rochefort. Il a résolu de les faire conduire par lettre de cachet dans les prisons de Pierre-Encise, à Lyon. »

Il fallait que cette incarcération se fît d'une manière solennelle. « Vous sentirez l'importance que cette conduite soit faite avec une sorte d'éclat, ajoute le contrôleur, afin qu'on soit informé des véritables intentions du roi. »

Les quatre pseudo-victimes, les agents des Fermes, Fournier, Marchand, Moulin et Francheville, furent écroués à Pierre-Encise le 25 mai.

Incarcération sensationnelle, et qui fut mise dans les gazettes pour que nul n'en ignorât.

La Cour de Turin, malheureusement, n'était pas aussi sotte qu'on se l'imaginait à la Cour de France.

Le chevaher de Chauvelin fit valoir auprès de la Gour de Sardaigne l'éclatante réparation que devait constituer l'incarcération des capitaines des Fermes à Pierre-Encise. Le chevaher Ossorio répondit :

« La punition des coupables ne peut passer pour une réparation, quelque authentique qu'elle soit. On ne peut empêcher les indifférents d'imaginer que ces mêmes gens, punis dans un temps avec éclat, peuvent être récompensés dans un autre avec profusion. La seule remise des contrebandiers peut être une satisfaction. »

Mais les dépêches mettaient pour parvenir de Turin à Versailles et à Marly, quatre ou cinq jours ; cependant que, à Valence, Levet de Malaval ne dormait pas.

KXVIII

La prison où Mandrin fut écroué à Valence, place du Présidial, était sous la dépendance des fermiers généraux. Les gardiens en étaient des gâpians.

Au fond d'un cachot, Mandrin fut attaché par des chaînes, rivées à ses chevilles et à ses poignets. Il n'était plus question que de lui, dans toute la province. Le

1. Les pièces du procès de Mandrin ont été brûlées en 1871, avec les archives de la Cour des Comptes, déposées au palais du quai d'Orsay. L'histoire de la détention, du procès et de la mort de Mandrin est reconstituée ici d'après les documents suivants :

Précis de la vie de Louis Mandrin, chef des contrebandiers avec un récit de sa prise et de l'exécution de son jugement. S. d. (1755, in-4^ de 4 p.) ; relation immédiatement contemporaine (permis d'imprimer ce 24 juin 1755). Ad. Rochas (p. 31) incline à la considérer comme une relation officielle. Nous pensons que ce n'est qu'un simple « canard », comme les événements importants en faisaient encore naître fréquemment dans les lieux où ils s'étaient produits. Le récit est presque exclusivement consacré au procès et au supplice de Mandrin. Souvent réimprimé, entre autres par Simian, Mandrin, p. 58-63, par Rochas, V Arrestation de Mandrin, p. 31-35, et par A. Fouquier, les Causes célèbres, livr. 99 et 100, p. 36-37. — Au Précis on joindra les pages de Terrier de Clcron, Abbrégé (p. 52-72). Le Précis et V Abbrégé sont complétés par : l" les Annales de Michel Forest, bourgeois de Valence éd. Brun-Durand p. 42-46 ; 2° une lettre de Valence, 27 mai 1755, imprimée à la suite du jugement qui condamna Mandrin (Glermont-Ferrand chez Boutandon, imprimeur du roi), 2 feuilles in-4o, Archives de la Drôme ; 3° une correspondance de Valence, du 25 mai 1755, publ.

président de la Commission, Levet de Malaval, était assailli de requêtes : chacun voulait voir le héros et l'entretenir. Les curieux étaient introduits par groupes de cinq ou six, après avoir fait queue très longtemps. Ils regardaient le prisonnier et conversaient avec lui, par une porte à claire-voie, grillée. « Il avait beaucoup d'esprit, écrit un habitant de Valence, Michel Forest, la réponse sûre et prompte, la physionomie des plus guerrières et des plus hardies, l'œil vif ; enfin la figure montrait qu'il était capable d'entreprendre ce qu'il avait fait. »

Il répondait avec grâce et entrain aux questions qu'on lui posait, quand elles n'étaient pas indiscrètes. Sa conversation était pleine de « sentiment » ; mais, par moment, il disait rudement leur fait à des malappris qui le traitaient en bête curieuse ou qui « insul* taient à son malheur ».

D'ailleurs, « il ne se plaignait de rien, sinon d'avoir été pris en trahison.» Les femmes admiraient sa prestance, sa taille bien tournée, sa jambe « haute » et « qui était des mieux », ses épaules larges, ses cheveux blonds annelés et son air d'audace qui les remplissait d'émotion.

On venait en poste des villes voisines ; les voituriers organisaient des coches de plaisir. Quand, fatigué de ces visites. Mandrin demandait à se reposer, les gens attendaient son réveil à la porte grillée. Du jour où les interrogatoires furent commencés et où Mandrin dut

dans le Courrier d'Avignon de mai 1755, p. 175 ; 4^ une lettre écrite de Valence, le 27 mai 1755, à une personne d'Autun, publ. par Harold de Fontenay, p. 34-35 ; 5° une correspondance de Valence du 28 mai 1755, insérée dans le Courrier d'Avignon de juin 1755 ; 6° une correspondance de Valence, du 30 mai 1755, insérée dans la Gazette de Hollande du 17 juin suivant ; 7° enfin, une lettre de Mme de Bressac, du 4 juin 1755 publ. par Gallier, là V ie de province au XVIII^ siècU,

traverser la cour pour se rendre, de son cachot, à la « chambre du secret » où siégeait Levet de Malaval, il voyait les curieux qui s'y entassaient, pressés comme des harengs dans une caque. Le contrebandier en exprima plus d'une fois son dégoût.

Un particulier de Tournon, à qui Mandrin avait sauvé la vie un jour où ses camarades, le prenant pour un gâpian, voulaient le tuer, lui envoya des pigeons et du vin vieux. Dès qu'on sut que Levet de Malaval permettait à son prisonnier ces douceurs, ce furent d'incessantes arrivées de pâtés, de saucisses, de gâteaux à l'eau-de-vie, de bec-figues confits dans de la gelée, de bouteilles de bourgogne et de flacons de liqueur.

Mandrin faisait honneur à ces envois, au vin vieux surtout. Chaque jour, le courrier lui apportait une nombreuse correspondance. Les lettres lui étaient remises après avoir été décachetées. L'une d'elles le toucha beaucoup. Elle était écrite par un acteur qui lui demandait pardon « à genoux » de l'avoir joué sous le costume d'Arlequin.

Tous les témoignages recueillis sont unanimes sur l'attitude tranquille, ferme, sans forfanterie, que Louis Mandrin garda durant tout son procès.

Levet de Malaval, à qui Mandrin en avait imposé, le traitait avec égards, il lui donnait du « Monsieur » et le faisait asseoir.

Le juge lui demandait quels étaient les fauteurs de ses crimes : a Ce sont les receveurs et les employés des Fermes », répondit-il ; — s'il n'avait pas été soutenu par les subsides de quelque puissance étrangère :

« J'avais assez de ressources en moi-même. »

Et comme on l'interrogeait sur les noms de ses complices :

« Je n'en ai pas meublé ma mémoire pour les livrer aux tribunaux. »

Il fit élargir un garçon perruquier, en déclarant qu'il Tavait forcé, par menaces de mort, à entrer dans sa bande, parce qu'il avait besoin de lui pour lui faire la barbe. Un autre témoin niait avoir reçu quatre louis que Mandrin lui avait donnés :

« Tu fais bien, lui dit-il, de soutenir que tu n'as pas reçu les quatre louis, puisque, après te les avoir présentés vingt fois inutilement, je les laissai sur la table et te forçai ainsi à les prendre. Je t'avais pris pour me servir de guide dans la route que je voulais tenir et, quoique tu protestasses que tu ne la savais pas, je te gardai. »

Et comme quelques-uns de ses camarades, confrontés avec lui, pleuraient sur son sort :

« Que pleurez-vous, tandis que je suis tranquille 1 Si la mort fait une certaine peine, ne faut-il pas savoir la braver? Ne devez-vous pas avoir appris à le faire pendant que je vous commandais? »

On voulut le confronter avec deux de ses anciens valets, La Pierre, qui lui avait servi de haut-le-pied, et le grand Bertier, arrêtés précédemment. Mandrin refusa de leur répondre. Il ne comprenait pas qu'on prît contre lui les témoignages d'anciens domestiques.

Durant ses conversations avec son juge. Mandrin lui prouva, en lui citant les dates exactes et les circonstances, qu'à trois reprises différentes, il aurait pu le faire assassiner. Quelques camarades l'y poussaient, mais il répugnait à un guet-apens.

Il reconnut les délits de contrebande armée qui lui étaient imputés ; mais il nia avoir eu part aux meurtres commis durant ses expéditions. Souvent même, il avait cherché à les empêcher, ce qui fut reconnu exact.

Étant donnée la manière dont Mandrin avait été arrêté, et en présence des négociations entamées entre les Cours de France et de Sardaigne. devant la protestation et la réclamation formelle de Gharles-Emma-

nuel III, Levet de Malaval avait le devoir de diriger lentement, sinon de suspendre sa procédure. Mais le contrôleur général des Finances lui avait fait tenir des ordres précis.

Le président de la Chambre de Valence mit bouchées doubles. Mandrin dut subir deux interrogatoires par jour, de quatre heures chacun. Les confrontations et les témoignages les plus essentiels furent écartés, parce qu'on n'avait pas les gens sous la main. Il fallait gagner de vitesse les courriers dépêchés par le roi de Sardaigne. Ce match, où un magistrat s'est engagé, avec le supphce d'un homme pour but, produit une impression sinistre. Bref, Malaval fit tant et si bien que le procès immense fut instruit et terminé et le jugement prononcé en douze jours. Les contemporains, qui n'étaient pas au courant du coup de main de Rochefort-en-Novalaise, en expriment leur étonnement.

Il arrivait parfois, dans la prison du Présidial, que l'on réunît Mandrin et son ami Saint-Pierre. Mandrin songeait aux conditions dans lesquelles il avait été pris. Il ne doutait pas qu'il ne fût réclamé par le roi de Sardaigne. Et il pensa qu'il se trouvait un moyen d'aplanir le conflit sur le point d'éclater. On a vu son vif désir de prendre rang dans les armées du roi. Le capitaine Diturbide avait témoigné des égards au bandit qu'il était allé saisir au château de Rochefort.

A son adresse, Mandrin fit écrire par son ami, Saint- Pierre, le billet suivant :

« Monsieur,

« Celle ycy est pour vous prier de vouloir bien vous

resouvenir des bontés que vous avez eu pour moy et

de vouloir me les continuer. J'esperre que Monsieur

ne m'a point a bandonner et qui voudra bien me pro-

curer les puissance de M. le colonel de La Mouielière, et luy représenté que sy voulé bien me faire plaisir, que, chez luy, en moy, il pouroit ce flatet d'avoir un soldats. »

Et il signait :

a Tout à vous.

« L. Mandrin. »

Diturbide-Larre transmit cette lettre au colonel de La Morlière en l'agrémentant de plaisanteries sur le prisonnier de Valence, « ce général manqué ». La Morlière transmit la lettre de Mandrin au comte d'Argenson, avec d'autres plaisanteries, et qui firent beaucoup rire le comte d'Argenson. Les fonctions de ce dernier à la tête de l'armée française étaient remplies par Mme de Pompadour. Au maréchal de Lôwendal, qui était mourant, les nouvellistes faisaient dire, sur son lit d'agonie, qu'il fallait accorder la vie au jeune chef des contrebandiers, comme à l'unique capitaine capable de le remplacer au moment où menaçait d'éclater la lutte contre la Prusse et l'Angleterre. « Les vieux généraux ont quitté, écrit le marquis d'Argenson ; les jeunes se poudrent ; ce sont des femmes auxquelles il ne manque que des cornettes ; » — le chemin de Rosbach.

Les seules visites que Mandrin ne supportait qu'avec impatience étaient celles des prêtres. Malaval lui avait d'abord envoyé, comme confesseur, un gros dominicain. Le contrebandier le reçut en lui jetant un verre de vin à la figure. Puis, quand il revit le juge :

« Cet homme, qui s'est présenté de votre part, était bien gras pour venir me parler de pénitence. »

Un recollet n'eut pas meilleur succès. Mandrin l'accabla d'injures :

LA MORT DU OONTREBANDIBB. 28i

«Si j'étais en liberté et que j'eusse mon sabre, je te hacherais en morceaux. Et s'il m'était possible de te tenir, je te ferais pasaer à travers ces barreaux I Sors d'ici, gueux ! »

Les adieux que lui firent, les 15 et 16 mai, ses deux anciens valets, La Pierre et le grand Bertier, qui allaient au supplice, l'avaient cependant ébranlé un moment. La Pierre parla à Mandrin en termes émus et très torts; mais celui-ci ne tarda pas à trouver l'oubli de ces idées noires dans le fond d'un flacon de liqueur. Cependant Mandrin exprima le désir de voir son cher curé de Saint- Genix-d'Aoste. On lui répondit qu'il n'était plus temps de le faire venir.

Plusieurs « dames de charité » le visitaient : âmes pieuses qui se donnaient pour mission la conversion des pécheurs. L'une d'elles lui parlait du ciel, Mandrin l'interrompit :

« Dites-moi plutôt, Madame, combien il y a de logis (auberges) d'ici en paradis, car il ne me reste que six livres à dépenser sur la route. »

Et comme il remarqua que cette plaisanterie trop brusque avait fait de la peine, il présenta ses excuses. La a dame de charité » profita de l'avantage qu'elle avait dans l'instant pour devenir plus pressante ; Mandrin en fut touché.

Levet de Malavai, qui s'était fait porter dans la prison, étant repris d'un de ses accès de goutte, intervint dans ce moment. Bien qu'il n'eût pas le cœur tendre, note Mme de Bressac, il se mit à pleurer de son côté. Les natures les plus cruelles ont de ces sensibleries. Gomme la dame nommait à Mandrin le Père Gasparini, jésuite italien, « homme de mérite et de la maison (collège) de Tournon », il parut fléchir.

Malaval insistait : « Je ne viens point en quaUté de juge, lui disait-ii, mais plutôt en qualité d'ami et d^

frère. Je ne vous annonce rien de sinistre. Il ne faut cependant pas vous flatter ; mes fonctions sont remplies. Mettez ordre, à tout événement, aux affaires de votre conscience. Je vous en offre les moyens. Vous trouverez ici de grands directeurs qui méritent votre confiance. »

Mandrin céda. Il vit le Père Gasparini, le jour même, 24 mai. Le prisonnier aurait voulu remettre sa confession au lendemain ; mais le Jésuite savait qu'il devait être exécuté le 26, et il l'engagea à commencer sa confession sur-le-champ.

Cette confession dura deux jours, les 24 et 25 mai. Puis le contrebandier rédigea son testament. Il couvrit de son écriture quatre pages qu'il remit à Gasparini. Sa sœur Marianne était instituée légatrice universelle de tous les biens qu'il possédait en Savoie, des sommes qui étaient déposées chez les marquis de Saint-Severin et de Chaumont. Plusieurs hôteliers et plusieurs curés savoyards étaient dépositaires de sommes moins importantes. Les biens qu'il pouvait avoir en France devaient être, par le jugement à intervenir, confisqués au roi, mille livres y étant prises au préalable en amende à M. Bocquillon, concessionnaire des Fermes.

Le 26 au matin, Léorier, greffier de la Commission, donna lecture à Mandrin du jugement qui avait été rendu Tavant-veille par Levet, assisté de ses six comparses, Gaillard, Luillier, Bolozon, Bachasson, Rouveyre de Létang et Cozon. Le contrebandier était condamné au supphce le plus épouvantable : à la torture, à la roue, et les débris de son corps à être exposés aux fourches patibulaires. « Il en a ouï la lecture avec toute la tranquillité possible, écrit au ministre de la Guerre, l'intendant du Dauphiné. On m'ajoute qu'on n'a jamais vu un criminel si doux sur la sellette. »

La lecture terminée, il se contenta de dire aux juges :

■ Je VOUS prie de m'envoyer le Père Gasparini, pour lever ma confession avant de me faire mettre dans tourments. »

jîn entrant, le Jésuite lui dit qu'il lui apportait les npliments de 1' « employé » trouvé naguère dans le ihe du Rhône à Romanèche, auquel lui, Mandrin, lit sauvé la vie, quand ses camarades le voulaient ir.

:< Tiens ! dit Mandrin, je ne m'en souviens pas! » ajouta en souriant : « J'oublie mes bienfaits. » ^a confession, à la fin de laquelle le Jésuite lui donna Dsolution, dura de huit heures jusqu'à dix. Puis on apphqua les instruments du supplice, les brodequins [ devaient horriblement lui comprimer les jambes, sirant signer son interrogatoire à la question, il prit 3 chaise et s'assit. La douleur n'avait pas altéré son âge et sa main ne trembla pas. Les bourreaux valent d'ailleurs pu tirer de lui le nom d'aucun de comphces et camarades, ni aucune accusation, îune indication de nature à leur nuire.

-.es sentences prononcées par la Commission de lence sont conservées par centaines, ainsi que les Les où elles furent exécutées. On constate invariament un intervalle de quatre ou cinq jours entre la idamnation et l'exécution des contrebandiers envoyés suppUce. Il en est notamment ainsi des arrêts rendus : Levet de Maiaval. En l'occurrence, on aurait eu une son pour différer davantage encore, puisque la réclaition du roi de Sardaigne était instante. « Cotte restiion attire la curiosité de tout Paris, note l'ambasleur sarde. On est persuadé que l'exécution de mdrin étant le but principal des fermiers généraux, ils ont dépendre de là leur triomphe. » Le président de Commission de Valence comprit qu'il importait de

284 LA PRISE ET LA MORT DE MANDRm.

tuer le jeune contrebandier immédiatement. Il n'avj; pu le faire dès le samedi soir, l'arrêt ayant été pi nonce trop tard ; le lendemain était un dimancl, Malaval fixa donc au lundi, 26 mai, l'exécution de l'anl prononcé le 24. Les fermiers généraux ne pouvait demander mieux. Quant à Jean Saint-Pierre, le cani rade de Mandrin, qui avait été saisi avec lui à Rocli fort, et qui était réclamé, lui aussi par la Cour Sardaigne, il fut supplicié le 27 mai, le jour même oi fut condamné. On pense à sœur Anne qui, penchéei le haut des tours, attend avec une cruelle inquiétude cavaliers libérateurs. Malaval est au guet avec i égale anxiété ; mais ce qu'il craint, c'est que les ca' liers n'arrivent à temps.

Aussi bien, l'opinion publique, dès cette époque, s'y trompa pas, et la plume de Michel Forest, rédige les Annales de Valence, s'en exprime claireme

Le jour de l'exécution, 26 mai, la ville fut envahie une foule d'étrangers venus de quinze lieues à la ron On en compta jusqu'à six mille. Si l'on avait pu pré\ la rapidité que les juges mirent à faire périr Mandrii en serait venu bien davantage.

« Mandrin sortit de sa prison avec une constance une fermeté sans pareilles », écrit Michel Forest. était pieds nus, en chemise, avec une torche dans mains, les poignets et les bras hés, la corde au col, un écriteau derrière le dos, où étaient ces mots •

CHEF DE CONTREBANDIERS ASSASSIN, CRIMINEL DE LÈSE-MAJESTÉ, FAUX-MONNAYI PERTURBATEUR DU REPOS PUBLIC

Au moment de quitter la prison. Mandrin embré une dernière fois son camarade Saint-Pierre, et, con: celui-ci pleurait, il lui fit courage.

Entre les rangs pressés d'une foule compacte, Mam in traversa en biais la place du Présiaial, où se trouit la prison, pour se rendre à l'entrée du vieux cloître, celle des trois portes de la cathédrale que l'on nomait la porte du Pendentif. Devaat ses yeux le vieux indentif carré, aux colonnes cannelées, au chapiteau

^ '^ortajf d'entrée : C/oître et de ^aCathédr€/e\

Plan de Valence au XVIII" siècle.

Reconstitué par M. Marins Villard, arcîiitecte-voyer (1^ la riîle de ilence, avec tracé du chemin fait par Mandrin le 26 mai 1755, de la isoDjusqu'à la porto de la cathédrale, dite du Pendentif, où iiflt amende norabie, et, de ce point, au lieu du supplice.

îuri d'acanthe ; les murs sombres et massifs du cloître, i, dans le fond, le flanc droit de la cathédrale. Mandrin se mit à genoux, au seuil de la porte, et lut une voix tranquille la formule de l'amende honorable li débutait pnr ces mots :

t Je demande pardon à Dieu, au roi et à la Justice, i livait l'énumération des délits qui lui étaient repro-

chés. Il fit cette amende honorable, note Michel Fores 0 avec un air fier et aussi martial que celui qu'il deva avoir lorsqu'il se battait, ce qui étonna tous les assi tant 3 ».

L'église Saint-Apollinaire de Valence occupe la te rasse qui domine la vallée du Rhône, bordée sur la n^ opposée par les derniers contreforts de l'Ardèche, ( se dressent les ruines, trouées de lumière, du château ( Crussol, à pic sur la crête aiguë des rochers. La vil descend par étages jusqu'au port Saint-Nicolas, pr des bancs de gravier humide. C'est une succession ( jardins et de vergers, de clos de vignes où, de place ( place, dans la verdure, les toits de tuiles mettent d rectangles rouge-ciair ou brunis par le temps. La vieil enceinte crénelée plonge sa base noircie dans l'eau c fleuve. Et, sur l'autre bord, est tracé le chemin ( halage où les chevaux de trait font remonter le Rhôi aux lourdes péniches, aux gabarres et aux chalands.

De la porte du Pendentif, Mandrin, traversant grand Mazel, vint à la place des Clercs qui servait aus de place d'Armes, où l'échafaud avait été dressé.

La place des Clercs et la petite place aux Arbn autrement dite des Ormeaux, avec laquelle elle cornm niquait, grouillaient de curieux. Des spectateurs étaie grimpés jusque sur les toitures plates des maisons v< sines, d'autres s'accrochaient aux balustrades à frontons. Les pilastres romans, dont est ornée l'absii de Saint-Apollinaire, retenaient des grappes humain. Les toitures de quelques vieilles baraques en appem faillirent crouler. Comme pour un spectacle, des entpreneurs avaient dressé des échafaudages où la pUî eoûtait douze sols.

De Tournon et de Saint- VaUier, on avait fait ve:? des brigades de maréchaussée qui accompagnent Mandrin au supphce. Le régiment de Tallaru, en g-

nison à Valence, avait pris les armes. Par surcroît de précaution, on avait fermé les portes de la ville. Il était six heures du soir.

Mandrin était pieds nus, mais cela ne l'empêcha pas — et bien qu'il fût à peine tiré de la torture aux brodequins — de marcher avec assurance. Arrivé devant l'échafaud, le condamné s'arrêta quelques instants pour en examiner la construction. Sa contenance comme son allure étaient des plus simples. Sa figure, à l'expression ouverte et aux traits sympathiques, prévenait en sa faveur. Il s'assit sur la croix de Saint-André, où il devait être roué, et dit tout haut :

« Jeunesse, prenez exemple sur moi. »

Conformément à l'usage du temps, on avait fait placer en effet au premier rang les enfants des écoles, pour les édifier par le spectacle du crime puni.

A ce moment, écrit un témoin oculaire, ses yeux commencèrent à paraître un peu égarés.

Quant au Jésuite, qui assistait Mandrin, il avait plus besoin d'être soutenu que le condamné, car il pleurait comme une femme. Mandrin ayant demandé de l'eau de la Côte, — la fameuse liqueur sucrée et aromatique que l'on fabriquait à la Gôte-Saint-André, pour laquelle, depuis son enfance, il avait une prédilection, — lui et le confesseur en prirent tous deux ; ce qui n'empêcha d'ailleurs pas le Père Gasparini de s'évanouir. Comme le bourreau voulait retrousser au condamné les manches de sa chemise :

« Laissez-moi faire, mon ami, » lui dit Mandrin.

Il défit lui-même ses boutons, releva ses manchettes et retroussa sa culotte.

Enfin il s'étendit sur la croix. Il fit signe au bourreau qu'il était inutile de lui couvrir le visage.

« Fais ton devoir, mon ami, le plus promptement que tu pourras. »

288 LA PPwISE ET LA MORT DE MANDRIN.

Le supplice de la roue avait été importé d'Allemagne. au xvi^ siècle. Le condamné était attaché, les bras étendus et les jambes écartées, sur deux morceaux de bois, disposés en croix de Saint- André, c'est-à-dire en forme d'X. Sur chaque traverse on avait pratiqué des entailles profondes, particulièrement à l'endroit où devaient se trouver les genoux et les coudes du patient. Après que celui-ci y avait été solidement fixé, le bourreau frappait à l'aide d'une lourde barre de fer, à tours de bras, de manière à briser les os des jambes, des bras et du bassin. Le suppHcié ayant été rendu de la sorte suffisamment souple, on l'attachait, en repliant les bras et les jambes, sur une petite roue de carrosse, le dos posé à plat sur l'une des faces de la roue, qui était ensuite hissée avec son fardeau pantelant, au haut d'un poteau élevé, de manière que le condamné y agonisait lentement, la face tournée vers le ciel, à regarder les vols de corbeaux- guettant son dernier soupir.

Le Père Gasparini, revenu à lui, exhortait le contrebandier. Il disait tout haut : •

« Voilà un homme qui va mourir en bon chrétien. » Et le bourreau lui fracassa les membres de sa barre de fer, lui assénant à toute volée les huit coups réglementaires 3ur les bras, les jambes et les reins : horrible margouillis d'os brisés et de chairs déchirées. Mandrin ne poussa pas un cri. Après avoir été laissé huit minutes les membres broyés (ce court délai représentait un adoucissement de peine), il fut étranglé. C'était une faveur du juge — accordée à la demande de l'évêque de Valence — afin que le misérable ne restât pas à expirer lentement sur la roue. Les débris de son cadavre furent exposés aux fourches patibulaires. La sentence, qui l'avait condamné à mort, et le procès-verbal de son exécution furent affichés dana les lieux où il avait passé.

La tranquillité, la simplicité et la vraie grandeur dont Handrin fit preuve jusqu'au dernier moment, frappè- •ent tout le monde. Les témoignages en sont nombreux ît unanimes.

Aux fourches patibulaires, où ses débris furent ex- )osés, ce fut durant trois jours un ardent pèlerinage. 1 On y afficha des vers de tout étage et des épitaphes m lettres de sang. »

Voici l'une d'entre elles :

Tel qu'on vit autrefois Alcide Parcourir l'Univers la massue à la main,

Pour frapper plus d'un monstre avide

Qui désolait le genre humain,

Ainsi j'ai parcouru la France,

Que désolaient raille traitants ; Je péris pour avoir dépouillé cette engence. Je jouirais comme eux d'une autre récompense, Si j'avais dépouillé les peuples innocents.

« Qu'est-ce que c'est que ce criminel, observe le cheralier de Goudar, dont toute la France parle ? qu'un ihacun plaint, qae tout le monde regrette, et à qui une nfmité de gens voudraient racheter la vie de leur )ropre sang ? »

L'évêque de Valence, Alexandre Milon, avait mandé le Lyon un peintre originaire de Valence, Jacques- ^ndré Treillard. Il désirait avoir un portrait authenique du fameux contrebandier. Si grande avait été la lâte du juge, que Treillard arriva trop tard ; néanmoins I put encore installer son chevalet le 27 mai, au pied les fourches. Il y prit des croquis de la figure du suppliié, qui lui permirent de peindre ensuite son portrait. ;ielui-ci fut gravé à Valence même. L'original en semble )erdu ; du moins la gravure en a-t-eile été retrouvée.

affreuses et destiné à plus de retentissement?

Ce même jour, 27 mai, avait été exécuté Saint-Pierre le cadet, condamné à la roue comme Mandrin. Il fut mis à mort une heure après que la sentence eut été prononcée, éveillant la compassion de tous les spectateurs par son extrême jeunesse.

Dans ce seul mois de mai, Levet de Malaval fit rompre ou pendre quatorze contrebandiers ; il en tenait douze autres dans sa geôle pour les fournées prochaines. Et tous les jours on lui amenait de nouvelles victiiîies.

On a dit l'émotion produite en Italie par l'équipée de Rochefort. Le chevalier de Chauvelin, ambassadeur de France à Turin, est submergé sous des flots de protestations, de représentations, de récriminations. Pour diplomate qu'il soit, il en perd son assurance.

En France, dès qu'il eut connaissance de l'événement, c'est-à-dire le 19 mai 1755, le comte de Sartirane (en italien Sartirana) , ambassadeur de Charles-Emmanuel III auprès de Louis XV, fît tenir à Rouillé, secrétaire d'État pour les affaires étrangères, une protestation contre cette « violation énorme » des droits de souveraineté attachés à la couronne de son maître. Il en demandait une réparation éclatante et, avant tout, la restitution des contrebandiers arrêtés.

La Cour de Versailles avait prévu l'orage, sans croire qu'il se déchaînerait avec un tel fracas.

1. Les documents relatifs au différend qui se produisit entre les Cours de France et de Sardaigne, après la prise de Mandrin, sont conservés aux Archives des Affaires étrangères, mss Turin 223, 224, 225. — La contre-partie s'en trouve aux Archives de Turin, D'après les documents de Turin, a été publiée l'importante étude de A.-D. Perrero, VArresto in Sauoia del capo-contrabbaruliere Luigi Mandrin. \'ertenza tra la Corte di Torino e quelia di Francia (1755) dans Curiosita e ricerche di Storia siibalpina, livre XIX, Turin 1882, p. 397-367.

Elle crut habile de laisser aussi Jongtemps que possible son ambassadeur auprès du roi de Sardaigne (^ns l'ignorance des faits réels, en ne lui transmettant que les versions « ostensibles », ainsi qu'elle avait fait à l'égard de Marcieu, commandant en Dauphiné; afin de ne pas priver Ghauveîin, dans la défense de la cause dont il était chargé, d'une ardeur et d'un air de conviction qui lui auraient sans doute fait défaut s'il eût connu la vérité.

La première version adoptée est celle que nous connaissons : les contrebandiers se sont disputés sur la frontière pour le partage de leurs « vols », et le parti le plus faible, Mandrin et ses amis, ayant été rejetés en France, les argoulets les ont arrêtés ; mais ce système de défense dut être abandonné presque dès le premier moment, devant la réplique indignée de la Gour de Sardaigne. La deuxième version, nous la connaissons aussi : les employés des Fermes, sans ordres de leurs supérieurs, ont pris sur eux de s'en aller spontanément en Savoie tirer vengeance de tant de duretés que les contrebandiers n'ont cessé de leur faire subir ; la Cour de France désapprouve leur initiative et a fait incarcérer les quatre directeurs des Fermes qui en ont été les promoteurs.

Quand Sartirane se rendit auprès de Rouillé pour lui renouveler de vive voix ses représentations, le ministre de Louis XV crut pouvoir dire que le gouvernement français était étranger à l'aventure, et que déjà, avant toute réclamation, les coupables, à savoir les quatre directeurs en question, avaient été punis.

En Dauphiné, Marcieu, qui poursuivait ses recherches sur les auteurs de l'équipée, ne tarda pas à découvrir la part qu'y avait prise La Morlière;mais le ministre de la Guerre lui répond rudement: «Il importe, lui écrit-il, que vous ne témoigniez pas de mécontentement public

contre cet officier (La Morlière) quand même il aurait fait quelque chose sans vos ordres (barré), parce que ce serait l'accuser d'un fait, que l'intention du Roi est de désavouer (barré), qui doit au moins rester dans l'incertitude, s'il n'est pas possible d'en détruire absolument le fondement. »

Bien que la puissance du roi de Sardaigne ne pût être mise en ligne avec celle du roi de France, les conditions où se trouvait l'Europe imposaient à la Cour de Louis XV la plus grande circonspection. L'Angleterre était résolue à la guerre. Sous peu, ses escadres s'empareraient en pleine paix de VAlcide et du Lys. « L'on équipe douze vaisseaux de guerre à Brest, en sorte qu'ils soient prêta pour la fin de ce mois », écrit le marquis d'Argenson, à l'époque même où nous sommes parvenus.

Il importait donc de ménager le roi de Sardaigne qui, par la position de ses Etals, était à même de créer de graves embarras au roi de France.

L'affaire Mandrin arrivait on ne peut plus mal à propos. Le secrétaire d'État de Charles-Emmanuel II 1 pour les affaires étrangères, le chevalier Ossorio, était un esprit très fin, cultivé, habile à percer les intrigues, enchn au soupçon, un diplomate de l'ancien temps. Les grosses malices que les fermiers généraux inspiraient à notre ministre des Affaires étrangères ne le trouvèrent pas dupe un seul instant.

Ghauvelin a laissé une relation détaillée de l'entrevue qu'il eut avec Ossorio, le 24 mai, quand il lui alla transmettre la version officielle du gouvernement français. Ossorio l'écouta attentivement, puis, après un moment de réflexion :

« Cette dépêche ne fait mention que des employés des Fermes; cependant les différentes relations, qui noua

sont parvenues, portent que les dragons de La Morlière et même des officiers déguisés étaient mêlés avec les commis. » — a De plus, poursuivait Ossorio, l'emprisonnement des quatre capitaines des Fermes est une peine peu proportionnée à l'attentat. »

Ossorio exigeait :

1° La punition effective des coupables ; 2° le dédommagement des pillages, la restitution des effets volés, une indemnité aux veuves et aux enfants des victimes ; 30 enfin, et surtout, la remise de Mandrin et de ses compagnons.

Le lendemain de cette entrevue, c'est-à-dire le dimanche 25 mai, il y eut comme d'habitude réception au palais de la Vénerie, dan? les environs de Turin, où Charles-Emmanuel, roi de Sardaigne, faisait sa résidence. On parla encore de Mandrin et le roi lui-même dit d'un ton très ferme au ministre de Louis XV qu'il comptait sur a une réparation entière ».

« La seule remise des contrebandiers arrêtés illégitimement, ajoutait Ossorio, peut être une satisfaction.» Chauvelin, qui transmet ces paroles à Versailles, termine ainsi sa dépêche :

« Si cette condition n'est pas remplie, il est difficile de prévoir quelle issue aura cette affaire. »

La Cour de France commençait à comprendre que la comédie de Pierre-Encise ne produisait pas un effet suffisant. Sartirane recevait l'ordre d'exiger une satisfaction immédiate et parlait très haut, au point que Rouillé, Argenson et le contrôleur général Moreau de SéchcUes se décidèrent à tirer Louis XV de sa torpeur coutumière et à lui faire écrire, de sa propre main, à son bon frère et oncle, le roi de Sardaigne, la lettre suivante :

« Monsieur mon frère et oncle,

a Je n'avais pas attendu les représentations que Votre

Majesté a chargé son ambassadeur de me faire, pour ordonner au chevalier de Chauvehn de marquer à Votre Majesté mon regret et mon mécontentement de l'entreprise téméraire qui a été faite sur lo territoire de la Savoie. Les ordres que j'ai donnés, et ceux que je suis disposé à donner, mettront, à ce que j'espère, Votre Majesté dans le cas d'être satisfaite.

« Ma tendre amitié pour Elle et les liens du sang qui nous unissent me déterminent même à lui témoigner moi-même la sincérité de mes sentiments à cette occasion. J'ai reçu des preuves trop constantes des siens à mon égard pour n'être pas persuadé qu'Elle voudra bien s'en rapporter à moi du soin de la contenter sur ce qui s'est passé et de prendre les mesures les plus efficaces pour empêcher qu'à l'avenir il n'arrive rien de pareil. Je profite de cette occasion pour renouveler à Votre Majesté l'assurance du désir que j'ai, et que j'aurai toujours, d'entreteuir avec Votre Majesté l'union la plus intime et la plus parfaite confiance.

« Je suis, avec l'amitié la plus tendre, de Votre Majesté le bon frère et neveu.

Signé : « Louis. »

Rouillé recommandait à Ghauvelin d'avoir soin, en remettant cette touchante épître au roi de Sardaigne, d'y joindre « tout ce qu'il jugerait devoir faire impression sur l'esprit et sur le cœur de Sa Majesté. » Le roi de France se proposait d'ailleurs de faire indemniser les personnes victimes des dommages occasionnés lors de l'entreprise du 11 mai et de faire restituer les objets enlevés. Enfin, assurait Rouillé, on s'occupait de faire des recherches pour savoir si réellement des officiers avaient été mêlés à l'aventure ; que si l'on en trouvait, ils seraient punis. Le ministre terminait en faisant appel à tous les talents de l'ambassadeur français

auprès du roi de Sardaigne, « pour empêcher uiw rupture entre les deux Cours ».

Dès que Chauvelin fut en possession de la lettre autographe de Louis XV, c'est-à-dire le 31 mai, il s'empressa d'en aller faire part au chevalier Ossorio. « Le chevalier Ossorio me dit, écrit-il à Rouillé, que le roi son maître sentirait sûrement le prix de l'attention déhcate qu'avait le roi son neveu de lui écrire ». Mais il ajouta « tout aussitôt », « avec vivacité », a en regardant fixe ment » l'ambassadeur français :

« C'est fort bien. Monsieur, mais ce qui se dit dans l'intérieur du cabinet ne saurait passer pour une satisfaction. La souveraineté blessée par un acte de violence ne saurait être dédommagée et réintégrée que par une action d'éclat. Un détachement est entré à main armée et en pleine paix dans le territoire de Savoie ; il y a enlevé, à la face de toute l'Europe, des gens qui devaient se croire dans iin asile sacré ; tous les princes, jaloux, avec raison, des droits attachés à leur indépendance, attendent avec empressement la satisfaction qui, seule, peut constater et rendre réel le désaveu de cet attentat Les souverains seraient en butte aux violences de leur? voisins plus puissants qu'eux, s'il suffisait de désavouei verbalement une entreprise visiblement contraire ai droit des gens, et si les effets ne devaient nécessairement confirmer les paroles. Il n'y a qu'un genre de satisfac tion proportionné à l'outrage, hors duquel tout le rest< est insuffisant et illusoire :... la restitution de Mandrii et de ses camarades. »

Le lendemain de cet entretien était un dimanche! Le roi de Sardaigne recevait à la Vénerie. L'ambassa deur français s'y rendit de bonne heure. « Je me fi annoncer au roi de Sardaigne, écrit-il à Rouillé. Je lu remis la lettre du Roi... Le roi de Sardaigne prit h

LES EXCUSES DtJ ROI DE FRANCE. 297

ttre, la lut très lentement, la relut une seconde fois , en parut satisfait. » « Ensuite, prenant un air encore us ouvert, ajoute Ghauvelin, il me dit qu'un témoilage aussi frappant des sentiments du Roi confirmait , réalisait les espérances que M. le comte de Sartirane i donnait d'une satisfaction complète. » « Ma cause, disait Charles-Emmanuel, est la cause } tous les souverains. Le roi mon neveu est plus inté ssé que tout autre à en soutenir et à en défendre le 'oits. »

Allusion aux attentats contre la souveraineté franlise que les Anglais commettaient à l'époque même ins l'Amérique du Nord.

« L'entreprise sur mon territoire ayant été publique éclatante, poursuivait le roi de Sardaigne, je ne puis mter que la réparation ne le soit de même et je ittends avec d'autant plus de confiance et d'empresseent, qu'elle prouvera à toute l'Europe l'amitié que roi mon neveu a pour moi ! »

Mais, le 26 mai. Mandrin avait été exécuté. Le bruit i arriva à Turin, les premiers jours de juin. L'irritation, ndignation, le dépit de chacun, depuis l'homme du iuple jusqu'au souverain, ne connurent plus de bornes. Ossorio fit venir l'ambassadeur français pour lui ansmettre la défense de reparaître à la Cour. Le roi de Sardaigne mettait le représentant do Duis XV littéralement à la porte.

Ainsi les événements tendaient à une rupture comète entre les deux États. Ghauvelin mandait de Turin le « l'animosité », a les clameurs » allaient croissant. Paris, Sartirane apprenait de son côté le supplice de ûndrin et se rendait chez Rouillé pour exiger une idience immédiate du roi. Rouillé dut l'accompagner Versailles. « Le Roi Très Chrétien me parut déconifté, écrit l'ambassadeur itaUen. Il toussa et cracha.

pendant quelque temps avant de me faire réponse. « Enfm, dit Sartirane, il m'a répondu d'une voix tren blante. »

Quand il se retrouva seul avec son ministre, le r( rentra en possession de lui-même et se décida enfm prendre une décision dans cette affaire, la seule décisio qui pût encore arrêter un conflit armé. Il envoy Rouillé chez Sartirane lui annoncer que le roi de Franc enverrait à Turin l'un des grands seigneurs de sa Cou pour y présenter des excuses en son nom au roi d Sardaigne.

Le choix de Louis XV tomba sur le comte Philipp de Noailles, fils du maréchal de ce nom et lui-mêni soldat de carrière. Il était, depuis 1748, lieutenant gén( rai des armées du roi. D'ailleurs, tout chamarré de coi dons, de titres et de rubans, grand d'Espagne de 1 première classe, chevalier de la Toison d'Or, bailli c grand' croix de l'Ordre Saint-Jean de Jérusalem, goi verneur des ville et château de Versailles, « etc., etc. : comme nous disons aujourd'hui. Ce qui devait touche plus particulièrement le roi de Sardaigne, c'était qu le comte de Noailles était le fils du maréchal qui avai combattu avec Charles-Emmanuel en 1735 conti l'Autriche, en Lombardie. Bien que chargé d'honneur le comte de Noailles n'avait pas encore passé quaranf ans.

Le 12 août au matin, à Turin, Chauvelin put en con muniquer la nouvelle au chevalier Ossorio.

a Malgré toutes mes représentations, écrit le cardin.' de Bemis, représentations qui furent fort vives, tai auprès des ministres que dans mes conversations ave Mme de Pompadour, le Conseil (du roi) opina pour ur ambassade extraordinaire, et le maréchal de Noailh ne dédaigna pas de solUciter cette commission hum liante pour son fils. On peut dire que, en cette occasioi

le Conseil du roi n'a guère eu d'attention pour sa gloire (au roi) et pour celle de la France. Cet État a essuyé de grands revers ; mais jamais il n'avait fait de bassesses. Aussi le maréchal de Belle-Isle, qui parlait quelquefois «omme un preux chevalier, disait-il en frappant du pied, qu'il avait honte d'être Français et que jamais, depuis Hugues Capet, la couronne de France n'avait essuyé pareil outrage. »

Le comte de Noailles lui-même en arrive à parler du f déchaînement de la Cour et de la Ville » sur sa « commission » et sur sa « personne ». Aussi demande-t-il d'être mis à couvert par un texte très précis des paroles qu'il aura à prononcer. Il prie aussi qu'on lui fasse ce discours très court, « à cause de la timidité dont il est quand il faut parler en public et, de plus, son état de mihtaire le dispensant des fleurs de rhétorique. »

Au déair delà Cour de France, cette ambassade aurait d'ailleurs aussi peu d'éclat que possible. A Versailles on eût souhaité que ce fût presque une ambassade de famille. Il ne conviendrait d'y voir qu'une marque de « complaisance » du roi de France pour son bon oncle de Sardaigne. Le comte de Noailles rendrait visite à toute la famille de Charles-Emmanuel III, au duc et à la duchesse de Savoie, au duc de Chablais, Benoît-Marie- Maurice, qui avait quatorze ans, et à Mesdames de Savoie, pour lesquelles leur cousin, le roi de France, avait une tendresse particulière ; puis il irait à Parme réciter à l'Infant et à l'Infante les compliments du roi leur beau-père et père, leur donner des nouvelles de sa santé et les rassurer tous deux sur les hostilités commencées par l'Angleterre. Bref, il fallait que, parmi ces effusions familiales, le reste se fît le moins « ostensiblement » possible.

Le comte de Noailles quitta Paris le 25 août. Le 30, il coucha aux Échelles. De cette locahté, sur la frontière,

300 LA PRISE ET LA MORT DE MaNDRIW.

il écrivit au commandeur de Sinsan, gouverneur d< Savoie, qu'il ne ferait que passer à Chambéry sans s'] arrêter. Il n'en trouva pas moins, à son arrivée dam la .ville, cinquante dragons avec un étendard pour lu faire cortège. Il passa la nuit du l^^ septembre à Aigu© belle. Le 3, Noailles arriva à Suze, où, à la descente d( son carrosse, il se heurta à une garde de cinquante hommes avec un drapeau, ainsi qu'à tous les officieri des quatre régiments en garnison dans la ville et au gou verneur, un respectable vieillard de quatre-vingt-qua torze ans. Il eut le canon, à son entrée et de même, l( lendemain 4 septembre, quand il partit. L'après-midi il arriva à Rivoli, où il trouva le chevalier de Chauv© lin. Les deux ambassadeurs firent de ce moment rout< dans le même carrosse. Noailles entra à Turin ce jour 4 septembre, à six heures du soir. La journée du 5 fu' employée à un nombre infini de visites, à commence] par celle que l'étiquette obligeait de faire au chevalie; Ossorio, lesquelles furent immédiatement rendues.

L'audience, pour laquelle l'ambassadeur françai. était venu, lui fut fixée par le roi de Sardaigne ai samedi 6 septembre, dix heures et demie du matin

Les représentants de Louis XV auraient voulu qu la cérémonie se passât à la dérobée, sans bruit, d témoins, sans apparat. Ils ne demanderaient qu'à s faufiler par l'escalier de service. La Cour de Sardaigne au contraire, désire donner à la manifestation le plu d'éclat et le plus de magnificence possible. Ossori aurait volontiers fait abattre des murailles, comme pou les triomphateurs antiques, afin de ménager une entré sensationnelle au représentant extraordinaire de S Majesté Très-Chrétienne. Le comte de Noailles es entouré du plus grand nombre de soldats possible, d trompettes, de drapeaux, de chambellans et de maître des cérémonies ; il est fourré, quoi qu'il en ait, dans k

îaiTOSses du roi ; on lui met sur la poitrine toutes les iécorations dont dispose la Cour de Turin, qui est au •egret de ne pouvoir lui en ofïrir davantage, tandis jue le représentant de Louis XV se désole de ne )ouvoir les refuser.

Le chevalier Ossorio proposait une audience semimblique ; mais Noailles n'y voulait d'autre témoin [ue le roi lui-même ; encore si le roi avait pu se dispenser l'y assister... Enfin il fut décidé de commun accord [ue le roi de Sardaigne recevrait l'ambassadeur français en n'ayant auprès de lui que son ministre des ^fïaires étrangères. Noailles est donc placé dans le caresse du roi, lequel est précédé d'un carrosse de Cour m se trouvent le grand maître des cérémonies avec leux gentilshommes de la Chambre ; par derrière, le ;arrosse de l'ambassade de France ; à droite et à gauche, les valets de pied du roi de Sardaigne, que la livrée du lomte de Noailles encadre sur les deux ailes. Ainsi le lortège se rend à l'audience de Charles-Emmanuel III, i travers des rues « bondées de peuple ». Au moment ►ù il arrive au palais, la garde prend les armes et « rap )elle ». Le palais est bourré de suisses, de gardes, d'uniormes : il y en a à toutes les portes, aux moindres incoignures, sur chaque marche des escaliers; paliers, vestibules, antichambres et salons sont « remplis de la )remière noblesse ». Noailles est d'abord conduit à a Salle des Ambassadeurs, d'où il est mené chez le oi.

Devant Charles-Emmanuel, qu'il trouva seul avec son ninistre des Affaires étrangères, ainsi qu'il avait été 5onvenu, le comte de Noailles parla ainsi :

Sire, Le Roi mon maître se devait à lui-même le désaveu ju'il 'a fait de ce qui s'est passé sur le territoire de Voire fîajt'stô et la punition des coupables.

Mais les sentiments qu'il a toujours eus pour la personne de Votre Majesté ne lui ont pas permis de se borner à une attention qui ne pouvait satisfaire que sa justice.

Le Roi, mon maître, a voulu que cette circonstance servît à resserrer toujours davantage les liens de l'amitié qui ne l'unissent pas moins intimement à Votre Majesté que les liens du sang.

Je viens ici en porter de sa part le témoignage le plus solennel.

Rien n'est plus honorable pour moi que d'exécuter des ordres dictés par le cœur du Roi, mon maître, et d'assurer à Votre Majesté que son amitié lui sera toujours chère et précieuse.

La composition de ce petit morceau d'éloquence diplomatique doit être attribuée à l'abbé Delaville, premier commis aux Afîaircs étrangères. Elle ne paraît pas avoir été des plus aisées, câr on en conserve plusieurs rédactions qui furent successivement tentées, avant qu'on arrivât à celle qui satisfît : les unes faisaient trop directement allusion aux événements du 11 mai, les autres n'en parlaient pas assez.

Le 'chevalier de Chauvelin écrit que le comte de Noailles produisit sa petite harangue avec beaucoup de grâce et de fermeté. Le roi de Sardaigne y répondit « avec de grands témoignages d'amitié et de tendresse pour le roi de France. » La conversation dura ensuite une demi-heure « et ce temps fut employé, de part et d'autre, en expression générale de sentiments ». Du cabinet du roi, Noailles passa dans l'appartement du duc de Savoie, qu'il trouva réuni « aux dames de sa famille ». Tout ici encore se passa en échange de protestations d'amitié, de dévouement, de tendresse.

Au ministre des Affaires étrangères, Noailles parla de la guerre virtuellement ouverte entre la France et l'Angleterre, il s'efforça de lui démontrer que l'intérêt du roi de Sardaigne était de s'allier au roi d« France,

îquel était à même de lui procurer des agrandissements e territoire. Ossorio répondit par son amour de la aix. Milord Bristol, ambassadeur anglais, s'était pluieurs fois rencontré avec l'envoyé extraordinaire de .ouis XV. Chaque fois il lui avait fait de « grandes évérences » ; mais il était resté dans un « grand silence » endant que le comte de Noailles avait été présent. Le 20 septembre, l'ambassadeur extraordinaire eut on audience de congé. Le 21, Charles-Emmanuel III crivait à « Monsieur son frère et neveu » la satisfaction u'il avait éprouvée de la mxanière dont Noailles s'était cquitté de sa mission.

Il y avait cependant une ombre au tableau. La Cour ^8 Turin avait été froissée, non seulement du caractère troit, presque clandestin, que la Cour de France avait onnée à l'ambassade, mais encore de la singulière éserve du discours prononcé au nom du monarque rançais.

A Versailles on avait eu le tort de ne pas comprendre ue l'humiliation, à laquelle Louis XV s'était vu réduit, tait dans le fait même d'envoyer une ambassade xtraordinaire, pour faire des excuses à un c roitelet », omme on disait à Versailles ; cette démarche consentie, } roi de France n'eût fait que se grandir en exprimant 3S regrets franchement et ouvertement.

D'autre part, à Paris, le mouvement de réprobation outre l'ambassade humiliante du comte de Noailles e laissait pas de se développer. Sartirane y revient ans ses dépêches. Nouvellistes de cafés et de promeadcs publiques en parlaient ouvertement. « L'ambasade extraordinaire » donnait naissance à mille satires, hansons, petits vers et quohbets.

Le marquis d'Argenson traduit le sentiment général : I II y a grande honte, et c'est à elTdcer ae nos fastes. »

Il est vrai que lea fermiers généraux étaient débaN rassés de Mandrin.

Levet de Malaval dut lâcher les deux Nîmes, de leur vrai nom Pierre Tourant et François Gaussin, les deux contrebandiers que les argoulets avaient enlevés dans la matinée du 11 mai, à Saint-Genix-d'Aoste. Ils furentj confiés à deux brigades de maréchaussée qui les remirent le 5 juillet 1755 — avec Claude Planche, le domestiqua du fermier Perrety, enlevé avec Mandrin au château de Rochefort — entre les mains des oiïiciers du roi de Sardaigne ; restitution qui se fit sur la frontière, « aveo cérémonie ».

Il avait enfin été convenu que la Cour de France verserait des indemnités aux victimes des violences commises par les argoulets, les 10-11 mai, en terre de Savoie. La Cour de France avait ajouté qu'elle s'en rapportait à l'estimation qui serait produite par le roi de Sardaigne.

a II est aisé de juger, écrivait Rouillé à Chauvehn, que les dommages auront été exagérés. » Le Sénat de Savoie communiqua les résultats de l'enquctc qu'il avait ordonnée : le chiiire des réclamations se trouva être d'une modicité extrême, presque ridicule. Pour plusieurs personnes assassinées, nombre de blessés, pour le pillage du château de Rochefort et de quatre ou cinq boutiques, on réclamait une somme totale de 34 957 livres 17 sols 6 deniers. Aussi Rouillé ne peut-il s'empêcher d'en écrire : « La fixation des indemnités ne pouvait être plus modérée, » Le ministre qui, en toute cette aventure, n'avait eu à faire qu'aux fermiers généraux et à leur séquelle, est stupéfait de se trouver brusquement face d'honnêtes gens.

Restait la punition, solennellement promise, des officiers autour» de l'attentat. De temps à autre, le comte

de Sartirane, à Paris, en rappelait le souvenir au ministre des Affaires étrangères ; mais celui-ci répondait invariablement que a l'on n'avait déjà que trop fait par renvoi d'un ambassadeur extraordinaire et qu'une telle réparation devait tenir lieu de tout. »

Faut-il s'étonner que, à la suite de cette aventure, les sympathies de la Cour de Sardaigne aient penché vers l'Angleterre, au début de la terrible guerre qui va s'engager ? Rouillé s'en plaint à Sartirane. A qui la faute ?

REMOUS d'opinions

A peine Mandrin ètait-il supplicié, que l'on représentait, sur diverses scènes de France, des pièces de théâtre dont il était le héros. En hâte, était imprimée une brochure où sa vie était racontée. Huit ou dix jours après sa mort, paraissait à Lyon sa prétendue oraison funèbre, suivie d'une complainte sur sa vie et son supplice. Et voici que, de toutes parts, viennent au jour des biographies, des testaments supposés, des discours et des précis inspirés par la mémoire du célèbre contrebandier. Poèmes, petits vers, dialogues et satires, chansons et canards, nouvelles à la presse, lettres, factums et pamphlets, c'est une pluie de « Mandrinades ». Divers tirages de ses portraits sont répandus à des milliers d'exemplaires; ils vont jusqu'aux villages perdus au fond des gorges, ou à la crête des montagnes. Le paysan inculte cloue l'image du bandit dans la salle basse, sous le crucifix qui retient la branche de buis bénite aux Rameaux,

BOUS l'image de ce Christ qui a été supplicié par la « gent publicaine » pour avoir voulu le bien des malheureux.

Des publications relatives à Mandrin, M. Edmond Maignien a réuni l'abondante bibliographie. Dans la plupart de ces écrits, Mandrin chevauche botte à botte avec les plus illustres héros. Une médaille est frappée en son honneur, où l'on voit son effigie, « tel qu'il a paru à la tête de sa troupe ».

« Ma prise et ma prison, lui fait dire un de ses biographes, forment une époque remarquable pour la France. J'ai entendu les sanglots de ceux mêmes de qui on disait avant ce moment que j'étais la terreur. »

Les modes se tournent a la Mandrin, les filles se coiffent à la Mandrine, les rubans se nouent à la contrebandière. Le brigand fait tort à Mme de Pompadour. Les hommes s'arment à la Mandrin. Le pistolet réglementaire de cavalerie et de marine est appelé « pistolet à la Mandrin ».

Mandrin a passé partout. Ici ce sont ses grottes ; là, au fond des bois, une large pierre horizontale, ronde et lisse, lui a servi de table. Aux environs de Chamonix, sur les premiers gradins du Montanvert, les guides attirent l'attention du touriste sur la « roche à Mandrin ». De lui, un chemin aux environs de Dôle, est nommé le « chemin des margandiers ». A l'auberge Juge, au val de Fier, on montre ses bottes. Les brodequins de sa jument, la fameuse jument noire, ferrée à rebours pour dépister les gâpians, sont aujourd'hui conservés, l'un au Pont-de-Beauvoisin, l'autre à Grenoble.

Dans combien de maisons n'a-t-il pas passé une nuit, quand les « royaux » étaient à ses trousses ? Et quand il repartait, le lendemain, il ne manquait jamais de laisser à Madame un rouleau d'indienne ou de mousseline brodée, et aux domestiques des carottes ou des rôles de tabac. Combien d'enfants n'a-t-il pas fait sauter su

REMOUS d'opinions. 309

3es genoux ? Nous en avons recueilli personnellement vingt témoignages :

« Oui, Monsieur, il a tenu mon grand-père sur ses genoux. »

A la fin de la journée, Mandrin devait avoir les genoux bien fatigués.

Mandrin a eu la gloire, qui lui est unique, de donner son nom à ses compatriotes. Les habitants de Saint- Étienne-de-Saint-Geoirs et du pays environnant sont aujourd'hui encore nommés « les Mandrinots ». -

Dès les premiers jours, les fermiers généraux s'étaient efforcés d'arrêter l'essor de cette popularité inquiétante. L'abbé Régley, ancien aumônier du prince de Marsan et prieur d'Estréchy (d'autres disent Terrier de Cléron, président de la Chambre des comptes de Dôle), accepta la mission d'écrire une biographie de forme populaire, où les faits et gestes de Mandrin étaient présentés soua le jour le plus odieux. Elle parut sous le titre : Histoire de Louis Mandrin depuis sa naissance jusqu'à sa mort, avec un détait de ses cruautés, de ses brigandages et de son supptice. Cet ouvrage fut tiré à des centaines d'éditions, à des centaines de mille d'exemplaires. Il n'est pas rare qu'on le déniche, de nos jours encore, dans les caisses des bouquinistes : petit livre populaire, imprimé sur « papier à chandelle », en« têtes de clous », jadis ofïert par le porte-balle qui traversait le village, ou vendu à la foire patronale, parmi les afïïquets rustiques et les sabots de bois.

Tout au contraire, les écrits où les actions du contrebandier étaient louées, ceux même où elles étaient présentées simplement, avec impartiahté et avec exactitude, conizneVAbbrégé de ta vie de Louis Mandrin, clief des contrebandiers de France, étaient interdits et poursuivis. Aux Mandrinades rimées, qui faisaient l'éloge du supplicié de Valence, on opposa une Mandrinade

en prose, où il était représenté comme le plus horrible des scélérats. Et comme, par les soins de l'administration, la calomnie ne cessa d'être répandue, durant des, années, avec une obstination inlassable, que les colporteurs continuèrent d'écouler VHisioire de Louis Mandrin, par milliers et milliers d'exemplaires, les vendant simultanément avec les éditions de la Vie de Cartouche, peu à peu l'opinion publique fut retournée. L'habitude s'introduisit déranger face à face, en parallèle, Cartouche et Mandrin. Et puis « Mandrin » sonne comme « malandrin ». Victor Hugo lui-même n'a pas résisté à la richesse de la rime. Dans le Velay, on appelle aujourd'hui un aventurier peu honorable « une trace de Mandrin ».

En Bourgogne, le nom de Mandrin est devenu, dans la bouche du peuple, un terme de mépris. En Limousin, court le proverbe : « Aveir una mina de Mandrin », comme il nous arrive de dire d'un individu qu'il est « fait comme un voleur ». Mistral, dans son Trésor^ donne le verbe « mandrineja », « mener une vie de brigand ».

Et c'est ainsi que, jusque devant la postérité, les fermiers généraux paraissent avoir gagné leur cause. Mais, en ses replis cachés, l'âme populaire a conservé au grand contrebandier de fidèles sympathies.

Victor Advielle, secrétaire de la sous-préfecture de Saint-Marcellin, visitait Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs. Il s'occupait de réunir les éléments d'une vie de Mandrin. Une bonne vieille en bonnet tuyauté, courbée et tremblotante sur son bâton de frêne, lui faisait voir la haute maison massive, où Louis Mandrin naquit, le 11 février 172a Advielle laissait aller la vieille, en son bavardage trottant menu ; car elle avait connu dans sa jeunesse de bonnes vieilles qui avaient connu Mandrin. Enfin, feignant d'ignorer la fin du héros :

REMOUS d'opinions. 311

« Et, après tout cela, Mandrin, qu'est-il devenu ? » Et la brave femme, avec une indéfmissable expression, où se mêlaient son admiration pour le héros, sa tristesse et sa colère :

« Ah ! Monsieur, ils l'ont tué ! »

KXXI

Il n'est pas douteux que les campagnes de Mandrin, Bon supplice et les complications entraînées par l'équipée de Rochefort n'aient produit une vive impression, non seulement sur l'opinion publique, mais sur ceux qui avaient en main le gouvernement de l'État. De cette époque, les remontrances des Cours souveraines contre la manière dont les impôts étaient perçus allèrent se multipliant.

Les édits bursaux, dit le Parlement de Paris (mai 1763), a tendent à la subversion des lois fondamentales du royaume », ils menacentla «sûreté même de la Couronne». Le Parlement de Bordeaux ose parler de la chute des Empires « causée par le mécontentement des peuples » ; celui de Rouen demande qu'on lui envoie l'état financier du royaume, avec un tableau des revenus et des dettes, « afin qu'il avise aux remèdes à y apporter ». Les Cours des Aides, les Cours des Comptes mêlent leurs

1. Marquis de Mirabeau, Théorie de l'impôt, Paris, 1760, in-12. — Adr. Del allante, Une famille de finance au XVIII^ siècle, 2» éd. Paris, 1851, 2 vol. in-8^ — Cli. Gomel,Le5 Causes financières de la Révolution française, Paris, 1892, in-8°. — Louis Reybaud, Les Derniers Fermiers généraux, dans la Revue des Deux ISIondes, 15 sept. 1874, p. 2S2-308. — René Stourm, Bibliographie historique des Finances de la France au XVJIl' siècle; Paris. 1895, in.8«.

voix à celles des Parlements. Ceux-ci nomment des commissions afin d'étudier les griefs des contribuables. Les Parlements de Besançon, de Rouen, de Bordeaux, de Metz, d'Aix, de Grenoble refusent d'enregistrer les édits nouveaux. Ils peignent en dures couleurs les exactions dont le peuple est victime. On emprisonne les magistrats, on les exile par lettres de cachet ; mais le peuple les accompagne de ses acclamations.

Le Parlement de Rouen prétend que les lois fiscales ne sont obligatoires qu'à la condition d'être enregistrées par l'ensemble des Parlements du royaume, formant par leur réunion le « Parlement de France ». Les abus menaçaient de dresser, en face de la monarchie, un pouvoir qui déjà avait la prétention de la contrôler, pour la dominer ensuite. La Cour des Aides de Paris, en ses remontrances du 23 juillet 1763, fait entendre cette menace prophétique : « Si l'on osait insinuer au Seigneur- Roi que ces peintures sont outrées, et si on lui rendait suspectes d'exagération les assertions des magistrats à cet égard, les Cours alors ne pourraient s'empêcher de Le supplier de vouloir bien écouter ses peuples euxmêmes par la voix de leurs députés dans une convocation des États généraux du royaume. »

En ces remontrances, qui se répètent dans les diverses provinces, presque de mois en mois, c'est naturellement l'administration des Fermes générales qui est le plus violemment prise à parti. « La Ferme des aides, dit le Parlement de Rouen, attaque toutes les conditions et le commerce en général, elle pèse sur le pauvre en particulier, de la manière la plus inhumaine ;... la Ferme des gabelles ne présente pas un spectacle moins révoltant. »

Au premier moment, Louis XV essaya de résister. Mais le mouvement était trop fort. Dès le 21 novembre 1763, le roi se vit obhgé d'inviter « les Parie- Mamdrim. ti

ments, Chambres des Comptes et Cours des Aides, à présenter des mémoires sur les moyens de perfectionner et de simplifier l'établissement, la répartition, le recouvrement, l'emploi et la comptabilité de tout ce qui concerne l'état des Finances ».

Les particuliers enhardis élèvent des protestations isolées et qui vont se multiphant. Roussel de la Tour, conseiller au Parlement, fait imprimer et distribuer à des miniers d'exemplaires son pamphlet contre l'administration des Finances pubhques, intitulé : Richesse de VEtai. En sa fameuse Théorie de Vimpôi, le marquis de Mirabeau commente le mot dont le peuple poursuivait les fermiers généraux, ces « piliers de l'État », « pilleurs du royaume ». « La France renaîtra de ses cendres, écrit-il ; il ne faut pour cela que purger notre langue d'un mot que nos ennemis actuels et nos plus dignes émules ne peuvent rendre dans la leur que par des circonlocutions, il ne faut que supprimer le mot odieux : Financier. » Mirabeau fut jeté au donjon de Vincennes.j La Bastille referma ses portes sur l'avocat Darigrand, auteur de V A nti financier; mesures de rigueur qui ne firent que grandir le succès des livres poursuivis.

Le mouvement de révolte qui, peu à peu, secoue la France entière, inspire à Voltaire ces lignes souvent citées :

« Tout ce que je vois jette les semences d'une Révolution qui arrivera immanquablement et dont je n'aurai pas le plaisir d'être témoin. Les Français arrivent tard à tout, mais enfin ils arrivent. La lumière s'est tellement répandue de proche en proche, qu'on éclatera à la première occasion et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens sont bien heureux, ils verront de belleij choses. »

Croyant pouvoir endiguer et arrêter le courant, les fermiers généraux sollicitèrent et obtinrent l'édit dU

S mars 1764, portant défense de publier aucun écrit oncernant l'administration des Finances. Mais les Parlements ne cédèrent pas :

« On veut éviter, Sire, les remontrances de vos lours ; on a raison de les craindre, sans doute ; quand lies ont à représenter à Votre Majesté la misère d'un euple épuisé qu'on livre sans examen à l'avidité des nanciers. »

Les protestations s'exprimèrent avec le plus de 3rce dans les célèbres remontrances de la Cour des âdes rédigées par Malesherbes en 1775. Plus énergique ne dans les œuvres de Voltaire ou dans celles de lousseau, on y trouve ce qu'on pourrait appeler la préice de la Révolution.

Les fermiers généraux eux-mêmes comprirent comien le mouvement était profond et ils se résignèrent

céder quelque peu de leurs privilèges. L'année même e la mort de Mandrin, ils consentirent au roi un prêt e 60 millions, à raison de 4 p. 100, afin d'obtenir le reouvellement de leur bail. Comme ils ne pouvaient iix-mêmes se procurer l'argent nécessaire qu'à 5 et i p. 100, il y avait là de leur part un sacrifice notable. ' Sénac de Meilhan, aans son étude sur les Fermes géérales, observe que, de cette époque (1755) jusqu'en 776, les bénéfices réalisés par les fermiers ne s'élevèrent lus qu'aux deux tiers des chiffres précédemment |:teints.

' L'abbé Terray, durant son passage au Contrôle géiral, porta des coups sensibles aux privilèges de l'opu-

Inte compagnie. Turgot, qui lui succéda, soumit leur iministration à une surveillance plus exacte. Dans »n rapport au roi, du 11 septembre 1774, il signala les ces de cet organisme vieilli, et Louis XVI apostilla le '.pport de sa propre main : « Approuvé. » Le 13 sep-

tembre, Turgot en écrivit directement aux fermiei généraux : « Dorénavant, leur disait-il, il ne sera pli accordé de places de fermier général qu'à des personne capables, et qui auront prouvé leur valeur dans 1( places qu'elles auront occupées ; les fils de fermiei généraux eux-mêmes devront avoir donné des preuve de leur capacité ; enfin les fermiers généraux et leui croupiers, qui n'auraient pas fait la totalité de leui fonds, seront privés de la portion d'intérêt correspoi dante au déficit. »

Les financiers voulurent résister ; mais Louis X\ prit le parti de son ministre. Il y avait quelque choi de changé en France.

Necker, dans son fameux compte rendu, insista av( plus de force encore. Le bail qu'il passa en 1780, le ba Nicolas Salzard, n'admit plus les fermiers généraux a partage des bénéfices, qu'après les trois premiers mi lions entièrement acquis au roi. Sur les bénéfices du bî précédent, il ne laissa à chaque fermier que 130.000 au lieu de 600.000. De cette seule décision 30 millioi revenaient au Trésor. Joly de Fleury, qui avait fait connaissance de Mandrin à Bourg-en-Bresse, 8uccé( à Necker et suivit sa politique. Enfin, d'Ormesson, 1783, par un arrêt du 24 octobre, eut le courage supprimer les fermiers généraux eux-mêmes en convc tissant la Ferme en régie. Cette révolution financièi car c'en était une, était prématurée, et d'Ormessi prenait ces mesures radicales dans le moment où Trésor était vide. Le 8 novembre 1783, les fermie généraux se transportèrent en corps à Fontaineblea où ils menacèrent le roi du plus grand désordre dans Finances si la réforme était appliquée. Ormesson f sacrifié.

Au reste la puissante compagnie faisait de son cfl dee efïorts pour remédier aux maux qu'elle avi

Dgendrés. On voit, sur sa propre initiative, les réformes B succéder ; elle se montre désireuse de faire disparaître îs abus les plus criants. Nous approchons de 89 ; voici ientôt les États généraux réunis. Le fermier général )elahante raconte que Necker le manda à Versailles, li et son collègue Couturier, pour les mettre en présence es députés envoyés à l'Assemblée nationale par le faine et par TAnjou. « Nous leur fîmes connaître ue les choses dont ils se plaignaient n'avaient plu3 leu. »

Les « partisans » étaient venus d'eux-mêmes à résipiscence — trop tard.

Les premières émeutes révolutiomiaires furent di figées contre les octrois de Paris. Les recettes de Is Ferme furent pillées, les registres furent lacérés. « L' 14 juillet, écrit Arnault, j'arrive à la barrière de la Can férence : elle était en feu. Le peuple s'amusait à brûle les bureaux et les registres des commis, faute de pou voir les brûler eux-mêmes. »

Dès le 5 mai 1789, les trois ordres réunis, clergé, no blesse, tiers-état, avaient demandé la destruction de h Ferme, et, le 23 septembre 1789, fut aboli le tribuna d'exception, la Commission de Valence, que Louis XA avait eu la faiblesse d'accorder aux financiers ; enfin l'institution des Fermes elle-même fut définitivemen

1. Journaux contemporains: le Moniteur, le Courrier républicain le Père Duchesne, l'Ami du Peuple. — Bulletin du tribunal révolu tionnaire. — Louis Joubert, Les Fermiers généraux sous la Terreur' dans Z« Correspondant, 15 févr. 1869, p. 657-80. — Louis Reybaud Les Derniers Fermiers généraux, dans la Revue des Deux Mondesl 15 sept. 1874, p. 281-308. — Ad. Delaliante, Une famille de Fi. nance au XVIII^ siècle, 2« éd. Paris, 1882, 2 vol. in-8o. — Edouar( Grimaux, La Mort de Lavoisier, dans la Revue des Deux Mondes 15 févr. 1887, p. 884-930. — Du même, Lavoisier (1743-1794) Paris, 1888, in-8o ; 2^ éd. 1896. — Ch. Gomel,Le5 Causes financière. 'Je la Révolution française ; Paris, 1892, in-8°. — H. Thirion, L< \it privée des financiers au XYIIl^ siècle ; Paris, 1895, in-S».

supprimée par l'Assemblée constituante le 20 mars 1791. La liquidation en fut confiée à six des anciens titulaires : Delaage, Saint-Amand, Delahante, Puissant, Couturier et Brac de la Perrière. On supposait aux fermiers généraux des fortunes fabuleuses.

La Convention succède à la Législative. Le 26 fé^ vrier 1793, Carra propose la nomination d'une commission chargée de rechercher les crimes et délits commis par les financiers au préjudice de l'État. « Pourquoi la nation, s'écrie-t-il, ne prendrait-elle pas sa fortune dans les mains de ceux qui l'ont dilapidée ? » Il rappelait la chambre de justice de 1716 contre les financiers voleurs des deniers publics ; il rappelait les ordonnances publiées pour réprimer la concussion et le péculat ; il en citait les termes, où s'affirmait la nécessité « d'accorder au peuple la justice qu'il réclamait contre les exactions des traitants » ; exactions « qui avaient été portées au dernier excès et avaient causé la ruine presque entière de l'État ». Usure, péculat, concussion, agiotage, accaparement, — dans son violent discours, Carra touchait toutes les cordes. Les fermiers généraux, s'écriait-il, « ont achevé de transmettre dans leurs propres mains la fortune publique, et les dernières gouttes de la sueur et du sang du peuple». Ses imprécations roulaient comme un tonnerre. « Non, s'écriait-il, vous ne laisserez pas ces vils financiers mollement endormis sur des coffres d'or et d'immenses portefeuilles d'assignats ! » On ne devait cependant pas être très bien couché sur des coffres d'or et sur des portefeuilles d'assignats.

Les considérants du projet de décret déposé sur le bureau de l'assemblée étaient très violents :

Non, vous ne laisserez pas ces stupides sangsues dans l'ombre du silence, sans les faire dégorger de tout le sang qu'elles ont sucé sur le corps au peuple !

a Législateurs il n'y a point de temps à perdre ! Tous

320 LA FIN DES PERiHERS GÉNÉRAUX,

ces voleurs de deniers publics, ces sangsues du peuple, ; ces exécrables agioteurs vont se hâter de vendre leurs possessions territoriales et de fuir, en portant à vos ennemis le reste de la fortune publique, si vous ne vous hâtez vous-mêmes de les prévenir ! »

Le décret fut adopté.

Les commissaires hquidateurs se mirent donc à l'œuvre ; mais, dès le 5 juin 1793, le député Montaut prétendait au sein de la Convention qu'ils cherchaient à retarder la reddition des comptes et à détourner les sommes qui leur étaient confiées. Un décret fut rendu sur sa proposition, qui supprimait la commission et ordonnait l'apposition des scellés sur les papiers des ci-devant fermiers généraux.

La perquisition ne fut opérée chez le plus illustre des membres de la compagnie, chez Lavoisier, que les 10 et 11 septembre, en son domicile du boulevard de la Madeleine, par deux délégués du comité dea Piques. Le grand savant venait d'être chargé d'organiser la nouvelle commission des poids et mesures, par lo Comité de l'Instruction publique dont les délégués, Fourcroy et Romme, assistèrent à la perquisition et à la mise sous scellés, pour en retirer les objets relatifs aux poids et mesures dont Lavoisier était dépositaire. / A l'action que la Convention dirigea ainsi contre les fermiers généraux, vinrent se joindre les dénonciations d'anciens employés des Fermes, aigris par de vieilles rancunes contre leurs ci-devant patrons. L'on s'empressa de les en croire sur parole et l'on alla jusqu'à leur promettre une prime proportionnelle aux recettes qu'ils parviendraient à procurer au Trésor ; — au fait, c'était exactement le système que les fermiers généraux avaient employé durant un siècle contre les contrebandiers, les faux-sauniers et tous les prétendus fraudeurs»

LA MOBT DES FER\flfiR8 GÉNÉRAUX. 321

Ces dénonciateurs se réunirent à leur tour en commission. Ils avaient à leur tête un certain Gaudot, qui avait été receveur des « entrées de Paris » au Port-Saint- Paul. Il avait été mis en prison pour avoir « opéré un vuide de 300.000 francs dans sa caisse et avoit recouvré sa liberté par suite du bris des prisons effectué pendant les premiers moments de la Révolution ». A lui se joignirent l'ancien directeur de Paris pour les gabelles, nommé Vernon, deux ci-devant chefs de bureau à l'Hôtel des Fermes, Jacquard et Mathey, et Châteauneuf « qui regardoit comme extrêmement injuste qu'on ne l'eût pas nommé chef de bureau ». A ces cinq personnages, la Convention adjoignit deux de ses membres, Jack et Dupin ; transformant ainsi la commission des délateurs en une commission chargée de reviser les comptes des ci-devant fermiers généraux.

L'âme des poursuites allait être Dupin, qui avait été employé des Fermes, en quahté de « contrôleur général surnuméraire ». Avant la Révolution, il s'était aristocratiquement appelé « de Beaumont ». Il avait été nommé représentant à la Convention par le département de l'Aisne. C'était un homme timide et faible et qui pleurait d'attendrissement à tout propos ; il était doux et modéré. Mais sa haine contre les fermiers généraux le rendait féroce ; il disait à Barère :

« La guillotine sera meilleure financière que Cambon. »

Ladite commission de revision poursuivait son travail, quand, le 23 novembre 1793, comme il venait encore d'être question de l'opulente compagnie au sein de la Convention, Bourdon de l'Oise se leva et, dans un mouvement d'impatience :

« Voilà la centième fois que l'on parle des fermiers généraux 1 Je demande que ces sangsues publiques toient arrêtées et que si leur compte n'est pas rendu

322 l'A FIN DES FEEMIERS GÉNÉRAUX.

dans un mois, la Convention les livre au glaive de la loi. n

Le 24 novembre 1793 (4 frimaire an II), la Convention décréta d'arrestation tous les fermiers généraux qui avaient eu part aux trois derniers baux passés avec le gouvernement royal, à savoir les baux David (1774), Salzard (1780) et Mager (1786).

« En lisant, le 25 novembre, le journal du soir — icrit le fermier général adjoint Delahante — pendant que Mme Delahante soupait, j'y trouvai un décret qui, sur le motif que les fermiers généraux se refusaient à la reddition de leurs comptes, ordonnait qu'ils fussent mis en arrestation. »

Le jour même, dix-neuf fermiers généraux, sans compter plusieurs receveurs des finances ou administrateurs des domaines, étaient écroués au ci-devant couvent de Port-Royal, transformé en prison sous le nom de Port-Libre — un nom excellent pour une prison. (L'emplacement en est aujourd'hui occupé par l'hôpital de la Maternité.)

Lavoisier était en faction, comme soldat de la milice parisienne dont il faisait partie depuis 1789, quand il entendit les crieurs annoncer le décret de la Convention. Il courut au Louvre se réfugier dans le modeste appartement d'un huissier de l'Académie des Sciences, nommé Lucas, d'où il écrivit une lettre au Comité de Sûreté générale, pour faire valoir l'importance des travaux dont il était chargé par la Commission des poids et mesures, ajoutant que, d'ailleurs, depuis trois ans, il n'appartenait plus à l'administration des Fermes. Il offrait de rester prisonnier sur parole, sous la surveillance de deux de ses « frères » sans-culottes. La lettre demeura sans réponse. Le 28 novembre, Lavoisier apprit l'incarcération de Paulze, son beau-père, fermier général comme lui. Il n'hésita plus et vint dans la prison prendre sa place auprès de lui.

Les fermiers généraux ne tardèrent pas à être prisonniers à Port-Libre, au nombre de vingt-sept. Lavoisier fut placé, avec son beau-père et avec son collègue Nicolas Deville, dans la cellule n^ 33. Il prend l'aventure du bon côté, avec la supériorité de son caractère. Il s'occupe à aménager tant bien que mal le logement où il est installé : « On pose des planches, écrit-il, on cloue, on scie, on charpente. »

Le 24 décembre les fermiers généraux furent avertis que, le lendemain, ils seraient transférés en leur ancien Hôtel des Fermes, rue de Grenelle-Saint-Honoré, dont on faisait pour eux une prison ; ils y auraient à leur disposition tous les comptes et documents utiles à la défense qu'ils préparaient. « Dans la matinée du 25, écrit Delahante, nous fîmes les dispositions nécessaires pour que notre petit mobiher nous y suivît. Nous fûmes, vers midi, autorisés à le faire charger sur des charrettes qui avaient été réunies pour en opérer le transport ; mais ce ne fut que vers trois heures que nous fûmes appelés chez le concierge, où nous trouvâmes un officier municipal et un nombre de gendarmes considérable. » A l'Hôtel de la Ferme, la cour était éclairée par un grand nombre de pots à feu ; et toutes les portes étaient gardées par des gendarmes. On fit monter les prisonniers au premier étage. C'est à peine s'ils reconnaissaient les lieux où ils avaient siégé au temps de leur gloire dorée. Dupin y avait déployé des quahtés d'architecte geôHer remarquable : guichets fermés de lourdes portes en chêne massif, grilles de fer aux fenêtres, cloisons de fortes madrières, des lits de camp, ou, plus simplement encore, pour le plus grand nombre, des matelas jetés par terre.

On imagine si la presse du jour, les pamphlets et les libelles redoublaient leurs attaques contre les financiers maudits, du moment surtout où ils paraissaient vaincus.

« Que j'aimerais à me trouver à l'Hôtel des Fermes, écrit Hébert dans son Père Duchesne, à contempler autour du tapis vert ces grosses trognes de financiers... »

Le Père Duchesne espère qu'on ne tardera pas à leur faire restituer l'or acquis par leurs « brigandages ». ^ Marat, dans VAmi du Peuple, s'acharnait plus particulièrement contre Lavoisier. « Je vous dénonce, écrivait-il, le coriphée des charlatans, sieur Lavoisier, fils d'un grippe-sol, apprenti-chimiste, élève de l'agioteur Genevois, fermier général, régisseur des poudres et salpêtres, administrateur de la Caisse d'Escompte, secrétaire du roi, membre de l'Académie des Sciences... » Aussi était-ce en vain que la Commission des poids et mesures, que le Comité des assignats et monnaies demandaient la mise en hberté de l'illustre savant.

Au reste, la surveillance qui entourait les prisonniers à l'Hôtel des Fermes était très large. On ne craignait guère qu'ils s'échappassent. Selon l'observation d'un contemporain : « La haine publique faisait sentinelle autour d'eux. »

Les fermiers généraux emprisonnés rue de Grenelle- Saint-Honoré travaillaient avec acharnement. « Nos efforts, qui furent unanimes, écrit Delahante, furent couronnés du plus grand succès. Toutes les opérations de notre comptabilité se trouvèrent terminées le trentième jour de notre entrée à l'Hôtel des Fermes, et nos comptes purent être remis aux commissaires de la comptabihté dans la matinée du trente et unième, c'est-à-dire le 27 janvier 1794. »

Lavoisier et ses compagnons assuraient qu'ils n'avaient pas laissé une seule objection sans réponse, une seule justification sans preuve. De ce moment ils reprirent espoir. Quelques-uns même se flattaient d'une prompte mise en hberté.

De son côté, îa coromission de revision, établie par la

Convention, terminait son rapport, qui fut imprimé en germinal an II (mars-avril 1794). Les conclusions n'en étaient pas précisément les mêmes que celles du Mémoire justificatif des fermiers généraux. Ceux-ci y étaient accusés d'avoir constamment perçu des indemnités et gratifications abusives et des intérêts excessifs sur les sommes avancées à l'État; ils étaient déclarés redevables à l'État, sous forme de restitution, d'une somme qui dépassait 107 millions. Le décret, qui les renvoyait devantle Tribunal révolutionnaire, fut adopté à la Convention le 5 mai 1794 (16 floréal an II), sans débat, à l'unanimité : les accusés n'avaient pas trouvé un seul défenseur. Il était quatre heures du soir.

Un ami, qui assistait à la séance, se rendit immédiatement à l'Hôtel des Fermes. Le premier des détenus qu'il rencontra fut Lavoisier. L'illustre chimiste eut ainsi la mission d'informer ses collègues de la terrible nouvelle.

« Le soir même, à sept heures, écrit Delahante, je vis entrer dans les cours une troupe assez considérable de cavaHers ; une demi-heure après, la grande porte s'ouvrit de nouveau et quatre chariots couverts entrèrent et se rangèrent au pied du mur du bâtiment que nous habitions. » Les fermiers généraux furent empilés dans les chariots qui se mirent en marche, à la nuit close. Les quatre chariots allaient l'un derrière l'autre, escortés d'une double rangée de gendarmes à cheval. Des hommes à pied, porteurs de torches, éclairaient la marche,

« Nous étions empilés dans les chariots, écrit Delahante, et très mal à notre aise, ce qui nous fit trouver la route longue. Il était onze heures lorsque nous arrivâmes à la porte de la Conciergerie. Un officier de gendarmerie me donna la main pour descendre du chariot. Nous ne tardâmes pas à entrer. Il nous fallut rester

longtemps chez le concierge pour que nos noms fussent inscrits. » Les fermiers généraux passèrent à la Conciergerie une nuit afïreuse. On les mit dans des chambres dépourvues de hts et de chaises. Il fallut s'asseoir par terre. Quelques-uns d'entre eux furent placés dans la chambre même qu'avait occupée ^Marie-Antoinette. « Elle avait été autrefois tendue en papier par un détenu pour dettes, mais le papier avait été arraché le jour de l'arrivée de la reine.» Et ce fut là que, le lendemain, 6 mai 1794, les trente-deux prisonniers se réunirent autour de deux grandes tables que l'on y avait dressées.

Telle était la hâte que l'on avait de faire tomber ces têtes exécrées, que Fouquier-Tinville, toujours dispos à pareille besogne, signa l'acte d'accusation le jour même où la Convention vota le renvoi des inculpés devant le tribunal. Cette précipitation était d'ailleurs d'autant plus surprenante que, rendu le 16 floréal, le décret de la Convention ne fut enregistré au greffe de la justice et n'eut par conséquent force légale que le 18.

Au fait, du moment où il s'agissait de la destruction des « sangsues du peuple », il n'y avait pas à se préoccuper des délais légaux.

Dans la matinée du 7 mai (18 floréal an II), des gendarmes vinrent prendre les inculpés à la Conciergerie pour les amener dans une salle basse, voisine du Tribunal révolutionnaire. C'est là qu'ils devaient être interrogés.

Les inculpés savaient tous qu'ils n'avaient pas à se bercer du plus faible espoir. La brièveté même et l'insignifiance des interrogatoires qu'on leur fît subir suffisaient à leur montrer qu'il ne s'agissait plus que de formalités. Celui de Lavoisier tient en vingt Ugnes. On De lui demanda rien et il ne répondit rien.

Le soir de cette journée du 7 mai, on remit aux prisonniers, réintégrés dans leurs chambres, une copie de leur acte d'accusation. Il remplissait les deux côtés d'une grande feuille, couverte d'une écriture très fme et difficile à lire. Les accusés s'apprêtaient à en prendre connaissance, pour savoir les griefs dont ils étaient chargés, lorsque, de la cour, on leur cria d'éteindre Jeurs lumières. « Il nous parut vraisemblable, observe Delahante, que l'on ne nous avait enjoint d'éteindre nos lumières que pour nous priver de la faculté de connaître les choses dont nous devions être accusés et de préparer des moyens de défense. »

Le lendemain matin, on introduisait les avocats d'office. Ceux-ci avaient un quart d'heure pour délibérer avec leurs clients. Les fermiers généraux étaient accusés « d'être les auteurs ou comphces d'un complot qui a existé contre le peuple français, tendant à favoriser le succès des ennemis de la France ». Lavoisier et ses compagnons ne savaient pas ce que cela voulait dire.

Il était dix heures du matin quand les trente-deux accusés, « hbres et sans fers », furent conduits dans la salle du Tribunal révolutionnaire, où ils s'assirent l'un près de l'autre, sur les gradins.

Le tribunal était présidé par Coffmhal, vice-président, assisté de deux autres juges, Etienne Foucault et François-Joseph Denizot, chacun assis devant une table particuhère, où étaient une bouteille de vin et un verre. A droite des trois juges, un peu en retour, l'accusateur public. A la suite, plus en retour encore, une estrade, entourée de gendarmes, où prirent place les fermiers généraux. Chacun d'eux avait devant soi une feuille de papier et une plume. En face des inculpés, les douze jurés, coiffés de bonnets rouges. Au-dessous des juges, le greffier écrivait sur une table basse ; et vis- à-via

d'eux les deux huissiers et les avocats d'office. Ls sa''-^ était bondée de curieux. Ils étaient contenus par \>. rangée de gendarmes, placés à deux mètres l'un dô l'autre, la baïonnette au fusil.

~ L'acte d'accusation, comme il vient d'être dit, avait été dressé par Fouquier-Tinville en personne; mais il avait laissé le soin de prononcer le réquisitoire à son substitut Gilbert Liendon. Le jury offrait un agréable mélange de conditions et de professions diverses : un ci-devant marquis de Montflambert, à présent dénommé Dix-Aoûi, le coiffeur Pigeot, Renaudin le luthier, un joaiUier, un vinaigrier, un employé aux diligences. Il fallait répondre brièvement. Les jurés, les jugea" mêmes tournaient en dérision les réponses des accusés, auxquelles ils donnaient l'interprétation la plus défavorable et la plus fausse.

Gomme l'accusateur demandait à Saint-Amand des exphcations sur un détail de l'administration des Fermes, celui-ci commença d'y répondre. Brusquement, il fut interrompu par le président Goffmhal. Gelui-ci lui faisait observer que lui et ses compagnons étaient une trentaine et que si chacun d'eux voulait se mettre à parler, on n'en finirait plus : il fallait répondre exclusivement par oui ou par non.

Lorsque les «interrogatoires» furent terminés, le président annonça un moment de repos. Plusieurs jurés sortirent de la salle, d'autres se mirent à causer et à boire avec les personnes qui, dans l'auditoire, étaient derri»^ eux. Car il régnait une gaîté charmante parmi les iu;. les jurés et les spectateurs.

Pour sa défense, Lavoisier dit que, quand il avait connu des abus, il les avait signalés au ministre des Finances, notamment certains abus commis dans l'admi--. nistration des tabacs ; qu'il pouvait le prouver par pièces authentiques ; mais il ne s'agissait pas de celaL

LA MORT DES FEErvlIERS GÉNÉRAUX. 329

Le physicien Halle présenta en faveur de l'illustre accusé un rapport éloquent. Il énuméra les services immortels rendus par le savant à la science et à la patrie. C'est à ce moment que Goffmhal lui aurait fermé la bouche par ces mots :

« La République n'a pas besoin de savants. » L'authenticité de ce propos a été niée. L'incident est sans importance. Coffmhal était une brute ; c'est perdre du temps que de s'arrêter à ce qu'il dit ou no dit pas.

La défense de Ménage de Pressigny fut excellente : « Le citoyen Ménage, âgé de soixante ans, né à Mantes, est fils du directeur des Fermes de cette ville, devenu fermier général. Le seul moyen qui lui a procuré la place de son père a été l'usage de l'hérédité. Son incapacité, absolue et renommée, fait qu'il n'a occupé sa place que dans les almanachs et sur les états de répartition. Il a toujours été dans cette administration de la nullité la plus complète et la mieux avouée. Il ne mérite pas d'être confondu avec des accusés de gestion criminelle. » L'un des inculpés, Didelot, se trouvait en Hberté quand ses collègues furent décrétés d'accusation. Sur les conseils de Dupin, qui l'assiirait qu'il était certain d'être acquitté, il alla spontanément se constituer prisonnier. Quelques jours après, Dupin se vantait publiquement du bon tour qu'il lui avait joué.

L'accusateur Liendon commença par mettre hors de cause les fermiers adjoints, Delahante, Bellefay et Sanlot. Il était prouvé qu'ils n'avaient jamais eu un intérêt direct dans les Fermes. Le fermier général Verdun fut, lui aussi, tiré d'affaire, car Robespierre témoignait de son civisme. Mais il ne fut pas question du pauvre Didelot. Il demeura accusé avec vingt-sept de ses collègues.

Mamdrpi-

Ce que fut le réquisitoire, il est aisé de l'imaginer. L( Bulletin du tribunal révolutionnaire en parle en termes : « Après avoir rappelé les différents genre d'exactions et de concussions, les avoir démontra d'une façon succincte et touchante, il conclut que lî mesure du crime de ces vampires était au comble, qu'il réclamait vengeance, etc. ».

Les quatre défenseurs d'office, parmi lesquels Ghauveau-Lagarde, firent de leur mieux.

La question était : « A-t-il existé un complot contre le peuple français, tendant à favoriser par tous les moyens possibles les ennemis de la France... » Au reste, peu importait la question. Le ci-devant marquis de Montflambert suivi du luthier, du coifïeur, du vinaigrier et de l'employé aux dihgences répondirent oui à l'unanimité. Ils auraient répondu « oui » à n'importe quoi. Et Lavoisier fut condamné à mort.

Dupin dira lui-même dans la suite : « On devait leur présenter (aux fermiers généraux) les différents cheîï^ d'accusation, les discuter, leur mettre les pièces sous les yeux, leur faisant des interpellations ; rien de tout cel? n'a été fait ; ils devaient être entendus, ils ne l'ont pas été. Ils ont été envoyés à la mort sans avoir été jugés ». Dans la hâte où l'on était, on ne prit même pas la peine de mettre la déclaration du jury par écrit, de la faire signer aux jurés ; la feuille restée en blanc ne porte que la signature du président, F. Coffinhal. Or, comme on le dira dans la suite, quand il s'agira de reviser ce procès : « Là où il n'y a point de déclarationde jury, iln'yapoint de jugement ».

Les biens des condamnés étaient naturellement déclarés confisqués à la Répubhque. Déjà les charrettes attendaient pour conduire les victimes à la place de la Révolution. On les y entassa. Le triste cortège suivait l'itinéraire accoutumé : Pont-au-Change, quai

de la Mégisserie, rue Saint-Honoré. La foule poussait des « cris divers ». Il y en avait qui imitaient la poule, et d'autres le cochon. Des poings tendus menaçaient les malheureux. Papillon d'Auteroche dit à son voisin : « Ce qui me chagrine, c'est d'avoir d'aussi déplaisants héritiers. » Il fallut trente-cinq minutes pour faire tomber ces vingt-huit têtes. Gheverny écrit : « Ils firent une fin superbe. » Seul Boullongue se sentit dans ce moment mal à son aise.

Le lendemain, en manière d'oraison funèbre, les journaux accablèrent les morts d'insultes grossières. On comparait ingénieusement le sang, dont ces vingt-huit troncs avaient couvert l'échafaud, « aux lits de pourpre sur lesquels les fermiers généraux étendaient leur mollesse ».

En parlant de Lavoisier, Lagrange disait à Delambre : « Il ne leur a fallu qu'un moment pour faire tomber cette tête, et cent années peut-être ne suffiront pas pour en reproduire une semblable. »

Une année était à peine écoulée que Dupin, qui s'était montré le plus ardent adversaire de la Ferme, proclamait à la tribune de la Convention (21 floréal an III, 10 mai 1795) l'innocence de ceux qu'il avait envoyés au supphce. Pour se justifier, il alléguait les passions surexcitées contre eux.

Dupin avait raison. Ces passions avaient été le facteur essentiel d'un procès où, de l'aveu même de ceux qui l'avaient dirigé, les formes les plus élémentaires de la justice avaient été néghgées ; — ainsi qu'elles n'avaient cessé de l'être pour les contrebandiers, et particulièrement pour Mandrin, au « sanguinaire tribunal de Valence ».

Un arrêt rendu par le Conseil d'État, en 1806, établit

que, bien loin d'avoir été, comme le proclamait la commission instituée par la Convention, les débiteurs ae l'État pour une somme de 107 millions, les fermiers généraux s'en étaient au contraire trouvés les créanciers pour 8 millions, quand ils avaient été condamnés.

Les familles des victimes rentrèrent dans leurs biens ; mais elles étaient plongées dans le deuil et le génie de Lavoisier était éteint à jamais.

Telle est la justice des hommes.

Louis XVI paya de son sang le cynisme et l'égoïsme de son grand-père ;et l'on devait rouler, par une pente fatale, de l'échafaud où Mandrin fut supplicié, à celui où périt Lavoisier.

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