COMÉDIE DIPLOMATIQUE
On imagine la fureur des contrebandiers quand ils apprirent l'attentat dont leurs camarades avaient été victimes. « La nuit du 11 au 12, il y en avait plus de cent, armés, qui gardaient cette ville (le Pont-de- Beauvoisin, part de Savoie), écrit La Tour-Gouvernet. Ils menacent ouvertement de vouloir assassiner M. de Larrs et M. de La Morlière, comme de mettre le feu dans le pays, surtout au bourg d'Aoste, où l'on a été obligé d'envoyer un renfort de la garnison. »
Aoste était bourg de la frontière française, face à Saint-Genix.
Sur toute l'étendue de la frontière, les Savoyards se sentaient sous la menace de brigandages commandés par des officiers français. Les populations passaient les nuits, éveillées, dans l'alarme. Le gouverneur de Savoie établit des postes militaires dans les difïérentes localités de la frontière, afin de les protéger, contre les soldats du roi de France, « en cas de fanfaronnade nouvelle ».
Le chevalier de Saint-Juille, en quartier au Pont-de- Boauvoisin, jnande au commandeur de Sinsan : « De toutes parts le pays est prêt à résister. Sur les hauteurs, les paysans ont leurs armes prêtes et font des provisions de munitions de guerre. »
A la Cour et dans les États de Sardaigne, éclata une stupéfaction indignée. Le chevalier Ossorio, secrétaire d'État pour les affaires étrangères, mande dans son cabinet l'ambassadeur de France, le chevalier de Ghauvelin. « C'est une entreprise, lui dit-il, dont l'histoire de tous les pays et de tous les temps n'oiïre pas d'exemple. »
Le Sénat de Savoie reçoit l'ordre de procéder sans retard à une enquête, afin de fournir une base solide aux réclamations à introduire auprès de la Cour de France.
L'ambassadeur de France à Turin, le chevaHer de Chauvelin, parle dans ses dépêches de l'émotion produite : « Les particuliers mêmes qui n'ont aucune influence sur l'administration se sont éloignés de moi. » Et, dans une dépêche chiffrée : « Cette entreprise est regardée comme un attentat contre la tranquillité publique et une violation des droits les plus sacrés. »
Les dépêches venues de l'étranger faisaient connaître l'impression produite en Europe. Les Anglais, qui avaient préludé à la guerre imminente, se réjouissaient de l'événement. Les sentiments d'amitié du roi de Sardaigne pour le roi de France, son neveu, en seraient ébranlés, Et peut-être même la Sardaigne, si importante par la situation qu'elle occupait au flanc de la France, allaitelle être jetée dans l'aUiance britannique.
Charles-Emmanuel III envoya un courrier extraordinaire au comte de Sartirane, son ministre en France. Il exigeait une réparation immédiate, qui devait consister en trois points : la restitution des contrebandiers enlevés, une indemnité pécuniaire proportionnée aux dommages causés, la punition des chefs qui avaient dirigé l'entreprise.
Ne pouvant maintenir sa première version, la Cour de France en imagina une nouvelle. C'étaient les seuls employés des Fermes qui, par excès de zèle, avaient