‹ MandrinChapitre 100 sur 266 · Ant. Vernière, p · texte numérisé non relu

Ant. Vernière, p

chait les employés comme un chasseur va à la quête du gibier », dit très bien l'abbé Régley *. Lesdits gâpians avaient pris la fuite. Enfin, on en trouva quelques-uns, un sous-brigadier, Antoine Rolland, qui fut assommé, un garde qui fut grièvement blessé. Dans le logis, qui fut pillé, les compagnons butinèrent armes et effets 2.

Les Mandrins entrèrent dans Thiers, ce même jour, 10 octobre 1754, à cinq heures du soir8. De même qu'à Roanne, Mandrin s'y était fait précéder par une avant-garde de vingt compagnons. Quand ceux-ci arrivèrent, avec des chevaux de bâts portant les ballots couverts de toile et noués de grosses cordes, les habitants les prirent, tout d'abord, pour des employés des Fermes qui avaient fait une saisie de marchandise. Les contrebandiers entrèrent par la Porte- Neuve et allèrent droit à la maison de la veuve Mellore, entreposeuse de tabac. Sa plus jeune fille, Françoise- Joséphine Bardin, née d'un premier mariage, était seule au logis. Les Mandrins réclamaient une somme considérable. La jeune fille n'eut pas de peine à leur démontrer l'impossibilité où elle était de la leur donner. En venant dans une ville, Mandrin était toujours exactement renseigné sur la topographie du lieu et sur la qualité des principaux habitants. La scène déjà vue se renouvelle. Mlle Bardin est menée par quatre contrebandiers, armés jusqu'aux dents, chez un riche négociant de qui Mandrin a donné le nom et l'adresse, M. Barthélémy Riberolles. Celui-ci, qui avait

2. Lettre de Lyon du 20 octobre 1754. Archives de l Hérault G 1699. — Abbrégé, p. 30.

3. Le passage de Mandrin A Thiers a été reconstitué, d'après les documents d archives publiques et privées, par Michel Cohendy, Mémoire sur V administration dans la province d'Auvergne (1856), p. 135-39; Ant. Vernière, Courses de Mandrin, p. 25-28; Hubert Jacqueton, Etudes sur la ville de Thiers (Paris, 1894, in-8«), p. 88-89.

soixante-quinze ans, avait fait barricader sa demeure, et se tenait sur la défensive, entouré de ses domestiques.

Par la fenêtre, il parlementa avec la jeune fille. Il ne voulait à aucun prix laisser entrer chez lui des gens armés. M. Riberolles discourait encore que sa maison était déjà entourée d'une centaine de fusiliers tqui avaient pénétré dans la cour par le jardin y attenant de M. Mignot, seigneur des Torrents et des Champs, subdélégué à Thiers. M. Riberolles, qui avait du courage, n'en persista pas moins à refuser de l'argent sur billet à Mlle Bardin. Un autre groupe de Mandrins s'étaient rendus chez le receveur du grenier à sel, M. de Manovelly. Ils lui réclamaient 20 000 livres. Le receveur ouvrit sa caisse qui contenait 300 écus.

Riberolles, qui s'était décidé à descendre, discutait avec les contrebandiers dans son jardin, quand parut cette seconde bande avec le receveur du grenier à sel, également pour obtenir un prêt d'argent. Ils arrivèrent, eux aussi, par le jardin contigu et Riberolles prêta une de ses échelles, pour y faire grimper Manovelly, qui n'avait pas l'agilité de nos montagnards.

Enfin le négociant, sur les instances du receveur du grenier à sel, qui se trouvait très mal à l'aise en face des fusils que les contrebandiers lui braquaient sous le nez et sur la poitrine, se décida à aller chercher trois sacs d'argent. On fit ainsi 5 000 livres, en échange desquelles les Mandrins laissèrent des ballots de tabac et leur chef un de ses fameux reçus.

D'autres contrebandiers conduisaient les chevaux de bât à l'abreuvoir banal. Le subdélégué en compta quatre-vingts ; tandis que leurs camarades1 entraient dans les maisons,

4. Gabriel Mignot, subdélégué, à l'intendant d'Auvergne (Il oct. 1754 Thiers). Archives du Puy-de-Dôme.

espérant y déaicher quelques brigadiers des Fermes, mais ceux-ci étaient tous parvenus à s'échapper. Us se réfugièrent à Puy-Guillaume, « attendu, écrit leur capitaine général, M. Marlet, que les contrebandiers les cherchaient partout chez eux pour les tuer1 .».

La nuit survint. La petite ville fourmillait de Mandrins, qui se répandaient dans les rues, tirant des coups de fusil et de pistolets, s'amusant de la peur qu'ils répandaient autour d'eux. Ces salves se continuèrent jusqu'à l'aurore. Système ordinaire des contrebandiers, afin d'empêcher les gens de sortir et de se réunir pour organiser la résistance. Les habitants de Thiers reconnurent dans la bande quelques colporteurs dauphinois qui étaient précédemment venus dans la ville, ainsi que deux ou trois contrebandiers originaires de la localité.

La veuve Mellore, l'entreposeuse, prévenue de rembarras où se trouvait sa plus jeune fille, arriva le lendemain matin avec sa fille atnée. Il fallut que ces dames, à leur tour, se missent en quâte d'argent. Elles parvinrent à emprunter 2 400 livres, en échange desquelles elles reçurent du « faux tabac »; quant à M. Manovelly, il dut encore verser 1 000 livres, pour lesquelles encore, très consciencieusement, les Mandrins lui donnèrent du tabac.

Les Mandrins quittèrent Thiers le il octobre, sur les deux heures de l'après-midi. A la sortie de la ville, ils firent une fausse marche dans la direction de Puy-Guillaume. Que s'ils avaient su y trouver toute une nichée de gâpians, sans doute auraient-ils poussé jusque-là. Mais brusquement ils revinrent sur leurs pas et prirent la route d'Ambert. Us gîtèrent la nuit dans plusieurs hameaux, à trois ou quatre lieues de

1. Lettre (Puy-Guillaume 1" oct. 1754), & M. de Ibisdavy contrôleur général des Fermes à Clermont. Archives du Puy-de-Dôme.

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