Aujourd'hui « Bonlieu
est proche, abrupte, tapissée de sapins énormes. Sur la droite, à peu de distance, en suivant la ligne de la forêt, le sol s'affaisse et se creuse en cuvette. La route pénètre dans les gorges, la végétation cesse. Chaos de rochers, paysage à la Salvator Rosa. De droite et de gauche, des rocs, accroupis comme des monstres, gardent l'entrée du défilé ; à travers les blocs de pierre, les pentes s'accentuent encore; c'est la montée du château de l'Aigle, dont on ne tarde pas à apercevoir les ruines déchiquetées. Les nuages, en passant, se déchirent aux cimes des montagnes. Les contrebandiers arrivent ainsi au col et au village même de la Chaux-du-Dombief, d'où ils descendent au Morillon, pour y franchir le pont du Dombief. Le paysage s'élargit. Le petit lac de Ratay, au bord du chemin, met une note claire près de la lisière d'une forêt de hêtres dont les branches dépouillées ont jonché le sol de leurs feuilles roussies. En cette fin d'octobre, à cette altitude, c'est l'hiver. Les feuilles brunes sont tombées sur l'eau des mares, elles y sont tombées si dru, que l'eau en est couverte comme d'une nappe de vieux cuir troué.
Les contrebandiers se hâtent vers la frontière.
Rendant plus triste encore le deuil de la nature, à Salavede-Bise et à Salave-de-Vent, de noires tourbières, semblables à des landes rasées par l'incendie, assombrissent le plateau marécageux sur lequel s'étale, au milieu de pauvres cultures, Saint-Laurent-du Grand-Vaux.
A Saint-Laurent, les compagnons tuent encore un gàpian. C'était pour Mandrin comme un point final par lequel il croyait devoir clore chacune de ses campagnes.
La route s'engouffre dans la forêt du Mont-Noir.
A l'opposé du col de la Savine, sur le haut d'un cirque élevé, la commune des Rousses éparpille jusqu'à la fron-
tière suisse ses chalets capitonnés de neige. Le village est tout bondé d' « employés » qui se sont terrés à l'approche des Mandrins. Le village est triste àcette altitude de 1 290 mètres, avec ses terres froides, rebelles à la culture, sous les crêts dénudés qui l'entourent. Il est environné de lieux-dits aux appellations sinistres, le Goulet de l'Enfer, la Malcombe, le Cimetière aux Bourguignons, le chalet du Massacre; et, planant au-dessus des cimes avoisinantes, la sombre Dôle, à la coupole aplatie, pelée comme une crête de vautour. C'est la route la plus élevée du Jura. Elle en longe à présent la dernière chaîne, près des sommets. A travers les forêts, trouées de clairières, la Dôle se dresse sur la droite. On la voit par échappées, au fond desquelles les carrés de neige, au milieu des pâturages, ressemblent à des linges étendus. En bas, dans la combe abritée de Mijoux, près de la Valserine naissante, qui contourne les chalets écrasés contre terre, des vaches paissent, agitant leurs clochettes, — le son argentin des clochettes est le seul bruit qui monte de la vallée.
Les contrebandiers s'engagent dans le col de la Faucille. Menaçants, au-dessus de leurs têtes, des groupes de rochers et de sapins énormes. A l'extrémité du passage, dans le large triangle formé par son évasement subit, brusquement la Savoie et une partie de la Suisse apparaissent à leurs yeux : le croissant du lac Léman, au centre du paysage, depuis les lointains indécis du Valais jusqu'à la pointe où Genève s'étale comme une plage rocailleuse, dans son cadre de montagnes : la Dent du Midi, la Dent d'Oche, le massif de la Chartreuse et la masse énorme du Mont Blanc.
Le 28 octobre, par les Rousses et le col de la Faucille, les Mandrins sont rentrés en Suisse1, d'où ils étaient partis
1. Jugement contre Mandrin du 24 mai 1755 ; — contre Bélissard, Archives de la Drame, B 1301, f, 312: — Abbrégé. p. 33.
le 4 octobre précédent. Dès le 29 octobre, on signale Mandrin avec sa troupe, a au nombre d'environ deux cents », dans les environs de Nyon et de Morges. La bande se partagea entre Coppet, Nyon et Rolle1, sur les bords du grand lac bleu. Le 2 novembre, Mandrin était à Carouge, village sur la frontière qui sépare la Savoie de l'Etat de Genève, à deux portées de fusil de cette dernière ville, mais en Savoie*.
Durant cette cinquième campagne, qui vient de se dérouler en trois semaines, du 4 au 28 octobre 1754, le jeune capitaine — que Voltaire, son voisin, va appeler « le plus magnanime des contrebandiers3 », — franchit avec sa troupe plus de deux cent cinquante lieues. Quelle fougue! quelle activité! quelle énergie et quelle présence d'esprit! Il a le don de tout prévoir et de tout organiser. Ce sont les qualités essentielles dés grands chefs militaires. Que de difficultés il a écartées, — au point que jamais une difficulté ne lui a barré le chemin. En ce cerveau rudimen taire, on trouve, comme un don naturel, le génie stratégique, qui assure les marches et donne une connaissance instinctive des conditions géographiques d'un pays traversé pour la première fois.
« Ce Mandrin a des ailes, écrit encore Voltaire, il a la vitesse de la lumière. Toutes les caisses des receveurs des domaines sont réfugiées à Strasbourg. Mandrin fait trembler les suppôts du fisc. C'est un torrent, c'est une grêle, qui ravage les moissons dorées de la Ferme4. »
Incomparable chef de partisans, Mandrin n'eût-il pas fait un merveilleux chef d'armée ? On l'a dit, on doit le répéter, rien n'est plus vrai. Mandrin avait le tempérament, le génie militaire, le don des décisions rapides, vigoureusement et
1. Montperoux à Rouillé, 1" nov. 1754, A. A. E. m9. Genève 66, f. 182.
2. A. A. E. ms. Genève 66 (lettre de Montperoux du 13 novembre 1754) ; ibid. ms. Turin 223, f. 343, 370.